Les jours allongeaient. La lumière douce et argentée annonçait la saison
heureuse, dispensatrice de sève et d’amour où le vent disperse dans les
pignadas le pollen semblable à une pluie de soufre.
Sur l’horizon clair, la flottille éparse des parqueurs évoquait des
idées de travail paisible. Le bassin avait pris des tons lactés. Le ciel
tissait d’un fuseau léger ses écharpes de gaze que la brise enroule.
Le long de la plage, adossés au talus de sable, hommes et femmes
continuaient de trier les huîtres. Le détroquage avait commencé. Chaque
jour arrivaient quelques barques lourdement chargées de tuiles
visqueuses, feuilletées de coquilles qui semblent une étrange flore de
corne et de pierre. Le frai s’était déposé en abondance sur les
collecteurs l’été précédent; et la première pousse du naissain ayant été
belle, chacun disait que les parcs seraient cette année bien ensemencés.
Dans la petite maison des Picquey, le lien du travail s’était resserré
entre la famille et Michel. Dès le point du jour, il était debout et la
nuit même s’il le fallait, allumant la lanterne pour aller chercher les
appareils dans la voilerie. On le voyait traverser la plage, portant sur
l’épaule la voile enroulée au mât. Le premier monté dans la pinasse, il
nettoyait avec un balai de brande le fond souillé de vase et de débris.
Il vidait l’eau avec un sabot. Pour l’amener à la jetée, son caleçon
rouge retroussé, marchant dans la mer, il tirait l’embarcation avec une
corde; ou bien, debout à l’arrière, les épaules courbées sur une longue
perche, il s’arc-boutait pour la pousser de toutes ses forces.
Quelle que fût l’heure, de jour ou de nuit, Estelle était sur la jetée
pour le voir partir. Elle se détachait, mince et fine parqueuse, en
«bénesse» noire, son paletot noué d’un cordon sur sa taille svelte, le
pantalon bleu rapiécé découvrant ses chevilles charmantes gainées de
gros bas dans de vieux sabots.
Sous la tuile sombre de sa coiffure, coulissée, bordée d’une ruche,
élargie d’une sorte de bavolet que le vent soulevait sur ses épaules,
elle suivait tous ses mouvements. L’amitié brillait dans ses yeux
allongés sous de fins sourcils. Deux petits anneaux d’or dansaient dans
l’ombre à ses oreilles. Une brune figure, rayée de dents blanches, où
montait le plus beau sourire.
Michel, sans parler, faisant virer la pinasse d’un mouvement doux, la
rangeait contre la longue échine pierreuse. Il tendait les mains pour
qu’elle lui fît passer les bottes, le ciré, le panier en fil métallique
où une bouteille était couchée à côté du pain enveloppé dans un linge.
Elle le forçait à mettre au fond du coffre un vieux tricot gris.
--Couvre-toi là-bas, disait-elle.
Elvina, toujours geignante, la taille tassée au coin de la cheminée sur
sa chaise basse, ne se pressait pas de guérir. Elle avait tiré d’un sac
toutes sortes de nippes et les ravaudait, passant dans des flanelles
blanchies par les savonnages les grosses aiguillées de laine. Derrière
ses besicles, des pensées réconfortantes chauffaient ses yeux gris.
Un expéditeur ayant fait une commande peu ordinaire, Sylvain s’avisa un
jour d’emmener Estelle. Elvina n’avait pas manqué de dire qu’à son âge,
il y avait beau temps qu’elle allait au parc et travaillait d’un soleil
à l’autre. La petite, penchée sous la galerie, lavant la vaisselle dans
une terrine, avait étouffé un cri de joie.
--Je veux bien y aller, dit-elle.
Sur son visage tourné vers Michel, un éclat de bonheur naissait comme le
jour se lève.
Pendant deux semaines, on les vit partir tous les trois. Toujours en
avance, elle attendait au bout de la jetée, son panier au bras. Quand
elle embarquait, Michel, debout dans la pinasse, lui tendait la main.
Gracieuse, la taille oscillante, elle enjambait les bancs ou la toile.
Quand l’embarcation s’éloignait, elle se rencognait, face à Michel,
assise au fond sur un tas de cordes. Les mains croisées sur ses genoux
hauts, elle fixait au loin un regard brillant. Les jours de grand vent,
Michel ayant hissé l’humble voile qui portait dans le bas une large
pièce, le bordage rasait les vagues dansantes. On entendait des coups
sourds sur l’avant de l’embarcation. L’écume jaillissait. La main sur la
barre, Michel surveillait l’horizon par-dessous la toile.
Sylvain grommelait:
--Serre donc le vent de plus près. Tu nous feras mettre le fond en
l’air... Si tu ne m’écoutes pas, j’amène la voile.
Michel ne daignait même pas lui répondre. On entendait derrière les
dunes le ronflement de l’océan. Les risées violentes soulevaient sur le
cou d’Estelle le volant ruché de sa «bénesse». A chaque bordée, c’était
un jeu de se baisser lorsque l’écoute passait sur sa tête. La voile
battait, durement secouée, puis de nouveau s’enflait à se rompre. Les
crêtes mouchetées de blanc fuyaient rapides sur le flanc incliné de la
longue barque. Et Estelle riait, petite primitive, le cœur en joie, si
heureuse qu’elle eût voulu voir durer toujours cette course ailée avec
son ami dans la griserie de l’air et du large.
D’autres jours, quand ils ramaient ensemble, elle avait des sursauts de
gaieté et rompait le rythme, battant l’eau en arrière, de gros bouillons
d’écume naissant sous ses avirons. Sylvain grondait. Mais elle se
retournait vers Michel, la bouche étincelante et les épaules secouées de
rire.
Au parc, ils déjeunaient sur le même banc, une petite gamelle posée
entre eux. C’était elle qui coupait le pain, remplissait son verre.
Sylvain, édenté, son grand nez au vent, et qui surveillait toutes choses
sur la mer et chez les voisins, mangeait par lentes bouchées sans
s’occuper d’eux.
Michel était maintenant rompu au travail. Il ramait, se tenait solide
sur ses patins, déterrait vivement les huîtres et chargeait la barque.
La vue d’Estelle, courbée près de lui sur le champ boueux, réjouissait
son cœur d’une douceur cachée. Ensemble, ils lavaient les panetières
alourdies de vase en les plongeant dans l’eau à plusieurs reprises.
Tout à coup, regardant Michel, elle s’interrompait pour lui dire d’une
voix hésitante:
--Tu es content?
--Moi, je suis heureuse, se hâtait-elle d’ajouter, voyant se rembrunir
le visage aimé. Il fait bon ici... On est tranquille!
Il s’éloignait pour pêcher un peu à l’écart.
--Tu n’es pas fâché, insistait-elle avec maladresse.
Il ne répondait pas. Que lui voulait-elle? Ne pouvait-on le laisser en
paix? L’air vif de la mer excitait en lui une sensation d’énergie qui
suffisait à sa vie profonde. Il avait besoin d’être seul. Quand Sylvain
appelait, il levait des yeux éblouis comme un homme tiré de son rêve.
Le soir, attablé, il trouvait bon goût à la soupe et redemandait
hardiment du pain. La grande faim de l’adolescent qui travaille creusait
sa poitrine. Il s’était élargi en quelques semaines. Au fond de
lui-même, dans cette place souffrante où la honte s’était amassée, une
sensation de vie nouvelle dissolvait peu à peu sa grande misère. Ce
qu’il s’était juré de faire, il l’accomplissait. Sa mère saurait qu’il
ne voulait plus lui être à charge. Il imaginait sa surprise, ses
protestations, avec une ardeur de revanche où passaient des mouvements
d’amour et de haine.
... Non, avait-il déclaré à l’abbé Danizous, d’une voix rude, _elle_ ne
sera pas étonnée, je l’ai prévenue.
Et comme l’abbé, à plusieurs reprises morigénant Elvina, insistait pour
qu’il recommençât de prendre ses leçons:
--Oh! il a bien le temps, avait marmotté la femme. Qu’est-ce que vous
pensez que l’on veut en faire?
Michel, debout un peu à l’écart, la tête en avant et les mains aux
poches, les laissait parler.
Ce garçon taillé pour carguer des voiles, s’entendant à toute besogne,
mais dont le front se développait, en encorbellement magnifique, sur les
yeux cernés, l’abbé sentait qu’il était capable de décisions soudaines,
prêt à surprendre successivement chacun de ceux qui auraient l’illusion
de le tenir en main.
Quelque jour, une des forces invisibles que l’on sent courir et dont les
anciens faisaient des dieux, amour, haine ou rêve, dans un vent de
départ, le secouant avec une sorte de fureur sacrée, l’enlèverait au
gîte.
L’abbé, debout pour partir, mais attentif, le geste retenu, plaçait à
propos dans le verbiage d’Elvina des phrases adroites dont elle ne
soupçonnait pas l’ironie secrète. Deux ou trois fois, il avait remarqué
que Michel poussait vers la bonne femme, pie criarde comme il y en a
tant sur cette côte, des regards furieux.
Sans qu’il en eût conscience, la présence de l’abbé était une lumière
qui éclairait d’un jour nouveau tout son entourage. La voix perçante
d’Elvina blessait comme une vrille ses fibres secrètes. Il songeait à ce
qu’il avait rêvé de la vie, à la merveilleuse promesse que lui apportait
une mère jeune, inconnue, dont le regard était sur son âme comme une
caresse.
--Pourquoi, pensait-il, prennent-ils plaisir à me rabaisser? Ils ne
sentent donc pas que nous ne sommes pas de la même race?
Mais à Dieu vat! C’est une belle revanche que vogue la galère: la vie
qu’il menait lui apparaissait l’unique moyen de punir sa mère, de
triompher d’elle, de lui prouver qu’il était libre.
Pourtant quelque chose de triste et d’insatisfait travaillait son âme.
Au retour du parc, le remue-ménage prenant fin, il laissait Estelle
donner au grison une fourchée de foin. On le voyait s’éloigner,
cherchant sur la plage un coin solitaire. Parfois, assis sur un talus
rongé par le vent, entre les racines décharnées d’un pin, il tirait de
sa poche le vieux petit livre de l’_Odyssée_ que l’abbé Danizous lui
avait donné.
* * * * *
Laure avait regardé de loin la treille et le portillon. «Il ne m’attend
pas, se dit-elle, je ne suis jamais venue le matin.» Elle pensa avec
émotion qu’elle allait passer avec lui la journée entière. A défaut du
secret qu’il réclamait, elle lui donnerait cette preuve de tendresse.
Le volet était fermé et la porte close. Elle la secoua. La pensée
qu’elle pourrait ne pas le trouver ne l’avait pas encore traversée. Tout
en réfléchissant, indécise, sous la galerie, elle imaginait la longue
journée.
De l’autre côté du grillage, une femme, courbée dans une volière, jetait
du grain au milieu d’un troupeau de poules. Elle passa par l’ouverture
de la cage une tête à moitié cachée dans un foulard noir.
--Pardon, dit-elle, il n’y a personne. Le Picquey est au parc avec sa
petite et votre garçon.
Elle s’était approchée de la clôture. Vieille Carabosse, au mouchoir
noué sous le menton, elle appuyait sur une canne deux mains noueuses
couleur de châtaigne.
--Elvina, expliqua-t-elle en son patois, venait de partir avec son âne.
Elle devait passer la journée chez sa cousine, la jardinière, qui lui
avait promis du plant de salade.
Laure ne comprenait qu’à moitié la vieille. Mais elle regardait la cour
déserte, bien balayée, le bois entassé en ordre dans le bûcher et cet
air de calme que prennent les choses lorsque les maîtres s’en sont
allés. Sous le petit chapeau, couvrant son front, une expression grave,
un peu angoissée, descendait de ses yeux à son visage.
Comme elle avait une robe bien coupée et sur les épaules un renard
argenté, à la queue fournie, découvrant son cou, la vieille, qui était
avantagée d’un nez barbouillé de tabac et de deux yeux de pie, sous des
peaux plissées, la regardait d’un air de pauvresse.
--C’est du monde riche!
--Est-ce que vous savez, demanda Laure, quand ils reviendront?
Mais la voisine ne comprenait pas. Ou bien elle était dure d’oreille. La
jeune femme répéta la question à deux ou trois reprises, élevant chaque
fois un peu plus sa voix. Elle avait honte de crier ces choses et jetait
autour d’elle un regard anxieux.
--Non, affirmait la vieille, en montrant la porte avec son bâton, Elvina
ne reviendra pas avant le souper.
Laure prit la route du port. Un malaise s’emparait d’elle, cet esprit
d’agitation qui souffle sur un être au moment où échappe la satisfaction
qu’on croyait tenir.
La veille encore, elle s’était demandé s’il ne valait pas mieux remettre
son voyage. Deux ou trois fois, elle avait changé de résolution pour se
décider au dernier moment. Maintenant il lui semblait indispensable de
rejoindre Michel le jour même. Comment pourrait-elle repartir sans
l’avoir revu? Qu’allait-elle faire? Elle regardait la route, les
maisons, les petits jardins où les femmes tournaient les yeux pour la
voir passer. Toute autre crainte que celle d’être frustrée de son espoir
se trouvait étouffée en elle; et ce coin de village avec des cabanes
disséminées, au milieu des prés, lui paraissait une contrée lointaine où
personne ne pouvait avoir l’idée de la dénoncer.
Devant la jetée, elle trouva le calme des journées où presque tout le
monde a pris la mer pour aller aux parcs. Le temps était doux et voilé.
Le soleil répandait dans le ciel à travers un nuage un éclat d’argent.
L’eau était encore assez haute avec quelques pinasses disséminées
flottant sur leur ombre.
Elle parcourut des yeux l’horizon marin où pointait une petite voile. La
vue du bassin qui la séparait de Michel excita plus vif son désir:
--Il faut que j’y aille!
Sur l’esplanade, un marin, debout, les bras levés, décrochait un filet
tendu sur les piquets.
--Je voudrais trouver tout de suite un bateau, dit-elle, après l’avoir
salué. Ce serait pour aller au parc des Picquey. Vous devez bien savoir
où c’est...
L’homme continuait de dégager, en haut de chaque latte coupée d’une
encoche, la corde qui soutenait le léger tissu gonflé par le vent.
--Les Picquey, fit-il... ils en ont deux. C’est celui de
l’île-aux-Oiseaux que vous voulez dire?
--Sans doute, se hâta-t-elle de répondre, inquiète de voir surgir une
difficulté inattendue.
Comme il avançait, pliant lentement, par pans réguliers, le filet sur
son bras, elle le suivit. C’était une souffrance pour elle de lui voir
répéter ce geste paisible, bien mesuré, qui faisait avec son impatience
un si grand contraste. Elle aurait voulu qu’il laissât tout pour partir
en hâte.
C’était un marin coiffé d’un béret qui moulait son crâne jusqu’aux
oreilles. Comme beaucoup d’hommes de ce pays, il avait un masque romain,
couleur de cuir, incisé d’une bouche édentée qui semblait avaler ses
lèvres. Sans tourner vers elle ses orbites profondes, où gîtaient deux
claires prunelles d’oiseau de mer, il lâchait de lentes paroles.
--A cette heure, ce serait étonnant que vous trouviez quelqu’un. La mer
s’en va vite.
--Mais vous, implora-t-elle, en touchant légèrement la manche rapiécée
de son gant de cuir, ne pourriez-vous pas m’amener là-bas... Combien
voulez-vous?
Il secoua lentement la tête:
--Je n’ai pas une journée à perdre.
--Mais si c’était pour rendre service?
Sa voix veloutée se faisait suppliante. Il ne voudrait pas la laisser en
peine. Qu’était-ce pour lui qu’une journée? Il serait bien payé. Mais
impassible, et débrouillant des mailles emmêlées, il commençait de
réparer une large déchirure; atterrée, elle le regardait passer la
navette dans le filet, former une boucle, sous son pouce épais, puis
tirer et serrer le nœud, d’un coup sec, aussi insensible à ses prières
que s’il eût été une statue de pierre.
Alors elle s’éloigna, muette, désolée, ses joues brûlantes. Elle avait
contre cet homme la colère impuissante que donnent les choses qui vous
font obstacle. La nappe d’argent clair attira ses yeux. Elle pensait:
«Il est là-bas... ce serait si bon d’aller le surprendre.» Elle
imaginait son étonnement, le retour dans la même barque. Avec les
difficultés croissait son désir, un instinct du cœur obscur, exigeant
jusqu’à la souffrance, qui ne l’avait jamais possédée avec cette force.
--Vous cherchez quelqu’un, lui dit Hilaire, un gros homme tassé et
bavard, une petite pipe dans sa main velue, qui la surveillait depuis un
moment. Il commence à se faire tard pour la marée. Mais si vous
demandiez à Laurent, je crois bien qu’il vous porterait.
--Allez vite, recommanda-t-elle, comme il s’offrait à l’aller chercher.
--Il doit être chez lui, marmottait le bonhomme, en traversant
l’esplanade avec cette marche balancée des gens de mer.
Quelques parqueurs, au bas d’un talus, l’observaient sans en avoir
l’air. Elle allait et venait, durement menée par son impatience,
s’arrêtant parfois, le visage tourné vers la route. Puis elle regardait
fuir l’eau descendante. Comme la nappe claire, enflant et renversant sur
la plage sa frange perlée, se retirait vite! Les yeux de Laure suivaient
les longs plis brillants qui reprenaient en vain leur élan, toujours
plus bas, découvrant un espace humide ourlé de varech. Sur le sable
souillé de filaments verts s’inscrivait la fuite de la mer.
Que faisait donc cet homme? Où pourrait-elle aller pour le rechercher?
Elle ne lui avait pas demandé son nom. A la pensée de Michel s’était
substituée en elle une sorte de fièvre qui ne lui permettait pas de
rester en place. Elle ouvrait à tout instant son sac pour regarder sa
montre. Dans une demi-heure peut-être, il serait trop tard! Devant le
bassin qui les séparait, elle oubliait ce qui, ailleurs, occupait sa
vie, n’éprouvait plus qu’un désir violent et aussi l’étouffement de
l’attente qui absorbe toutes les forces.
--Croyez-vous, madame, que je pourrai encore embarquer? J’attends
quelqu’un qui doit me conduire. C’est un marin qui s’appelle Laurent. On
est allé le chercher... Savez-vous s’il habite loin, disait Laure très
vite.
Depuis un moment, elle voyait sur la plage, triant des huîtres, un
couple de parqueurs installés auprès d’une table basse. Chaque fois
qu’elle regardait de ce côté, elle se heurtait aux yeux de la femme,
vifs et enjoués, qui l’observaient.
--Ce sont les Picquey que vous cherchez, répondit-elle avec entrain, la
voix forte, sans s’attarder à dire qu’elle la connaissait. Le Sylvain ne
savait donc pas que vous deviez venir? Sa femme dit qu’il est parti pour
deux ou trois jours.
La figure jaune sous sa «bénesse,» elle parlait un peu à la cantonade.
L’homme, au contraire, qui avait un sourire goguenard au coin d’une
bouche étoilée de rides, savait attendre le moment de placer son mot. A
son menton de galoche, encadré par une paire de favoris blancs, Laure
reconnut le père Milos.
Il renversait sur la table une panetière qui dégorgea les huîtres avec
un bruit sourd.
--Picquey, dit-il, est à son affaire depuis qu’il embarque son
nourrisson. Oh! il a trouvé un bon mousse.
Et clignant sur son œil fin une paupière rouge:
--Peut-être même qu’il ne le paie pas cher.
--C’est trop de fatigue pour un enfant qui n’avait pas encore travaillé
de peine, déclara la femme. Quel âge a-t-il donc?
Tout en donnant des coups secs dans les coquilles, avec son couteau,
elle ne ménagea pas à Laure son opinion sur les Picquey.
--Ce sont des gens qui veulent attraper de toutes les mains, affirma le
père Milos, sentencieux, jaloux de Sylvain, et qui nourrissait à son
égard cette inimitié qu’on n’éprouve peut-être que pour ses voisins.
Laure écoutait, le visage assombri, comprenant mal parce que l’homme et
la femme embrouillaient tout, parlant tantôt d’une chose et tantôt d’une
autre.
Il ressortait pourtant que le détroquage venait de commencer. Picquey
avait été travailler aux tuiles. Il en avait posé sept ou huit mille
dans le nouveau parc qu’il avait aménagé l’année précédente: aussi, pour
épargner un peu le temps, il faisait le travail avec les enfants dans
une cabane en face de l’île. Elvina, elle, préférait garder la maison.
C’était une femme qui savait se servir des autres...
Laure essaya de couper court:
--Mais enfin, ils rentrent le soir?
--Pensez-vous, on ne les reverra peut-être que dimanche!
La jeune femme sentait monter une sourde colère. Les récriminations du
vieux revenaient, mouches obsédantes, piquer à la place obscure de son
mal.
Quand l’homme qu’elle attendait reparut enfin, elle alla vivement vers
lui, bouleversée et ne sachant ce qu’il fallait croire; mais, à le voir
revenir seul, elle étouffa un cri de reproche.
--Il était à table, expliqua Hilaire, sur un ton paisible. Laurent,
quand il mange, personne ne peut parler de le déranger.
Elle jeta autour d’elle un long regard de ses yeux fatigués et comme
vieillis où l’attente avait mis ses ombres. Onze heures sonnaient. Elle
se sentit soudain très lasse, découragée. Un instant, elle revit la
traversée du bassin en barque, cette sorte d’évasion qu’elle avait
imaginée avec un immense frisson d’espérance et qui lui échappait.
--Il ne veut pas, interrogea-t-elle, vous en êtes sûr?
Elle s’était sentie chanceler. Cependant, l’instinct de la lutte la
ressaisissait, le regret d’avoir envoyé cet homme lent et indifférent
alors qu’elle-même aurait triomphé.
--Je vais lui parler, dit-elle, accompagnez-moi.
Les gens qui travaillaient sur la plage suivaient des yeux ce petit
drame. Dans un pays où tous sont au fond curieux, avides et passionnés,
une telle aubaine était de bonne prise. On les vit traverser l’esplanade
couverte d’une herbe pelée, la jeune femme tournant la tête à plusieurs
reprises vers le bonhomme qui la suivait, lourd comme un phoque et riant
sous cape.
* * * * *
Laurent se trouvait seul au logis, son fils et sa bru ayant été
travailler aux tuiles que l’on commençait à retirer des collecteurs pour
les détroquer. La peine étant grande pour les rapporter, ils faisaient
la besogne plus près du parc, dans une cabane qu’ils rouvraient en face
de l’île-aux-Oiseaux. Beaucoup de pêcheurs campaient de même. Ainsi
Picquey, qui avait une masure à côté de celle de Biscosse, sur le même
rempart de piquets au pied d’une dune, était parti avec les enfants et
ne rentrerait que dans plusieurs jours.
Laurent ne se plaignait pas d’être seul. Il fallait bien que quelqu’un
restât pour soigner les bêtes, pigeons, poules et nichées de lapins
grouillant dans des caisses. C’était aussi son plaisir d’être maître à
bord. Rien n’embarrassait d’ailleurs cet homme qui savait un peu tous
les métiers, aussi habile aux travaux du ménage qu’à la chasse, la pêche
et aux inventions d’engins et de pièges où excelle l’esprit d’un marin.
Ce jour-là, ayant pris au petit jour un lapin dans un lacet qu’il avait
tendu, en chasse gardée, son premier travail avait été de le dépouiller.
La peau marbrée de bleu, retournée comme un gant, pendait à un clou. Le
soin du civet l’avait occupé toute la matinée. Il fallait le voir,
accroupi, attiser le feu, étendre sous la casserole de fonte à trois
pieds un tapis de braise. L’odeur chatouillait ses narines qu’il avait
sensibles. C’était une plaisante occupation, en triant les huîtres,
d’entendre ronronner sous le couvercle la sauce noire qui
s’épaississait.
Son plaisir était aussi de penser que la bête, qui pesait bien quatre ou
cinq livres, ne lui avait pas coûté beaucoup d’herbe.
--Encore un que les messieurs ne mangeront pas!
Quand Hilaire avait frappé à la porte, il venait de s’asseoir à table,
les jambes à l’aise entre les tréteaux, et commençait de fendre un
piment rouge comme la langue du diable qu’il avait choisi parmi les plus
gros.
--Entre, cria-t-il, c’est la bonne odeur qui te fait venir.
Aux premiers mots, il éclata de rire et frappa fortement la table avec
son couteau.
--Moi, déclara-t-il, le béret posé en arrière, j’ai à cette heure autre
chose à faire.
Comme il avait l’accueil plus large que beaucoup d’autres, il ajouta sur
un ton moins haut:
--Je suis de force à manger ce lapin tout seul et même beaucoup
d’autres. Mais si tu veux t’asseoir, il y en aura un morceau pour toi.
Ce que je cuisine, cela vaut la peine.
Hilaire, indécis, planté devant la porte sur ses courtes jambes, allégua
qu’il devait porter la réponse.
--C’est pour une femme que tu te déranges, clama le vieux. Eh bien, va
lui dire que quand Biscosse est à table, il y est pour longtemps!
Il se leva pour aller chercher, dans un panier à anse posé par terre, à
côté de la barrique en perce, une poignée d’autres gros piments
vermillonnés qu’il répandit sur la table autour de son assiette.
Il aurait fallu dire, avant toute chose, que Biscosse était un de ces
mangeurs célèbres qui ont leur légende. Son temps de service, qu’il
avait pour la plus grande partie passé au Cambodge, avait été marqué par
des entreprises qui peuvent paraître hors du sens commun, mais qui n’en
donnent pas moins dans un cercle de matelots une réputation éclatante.
C’est une gloire aisément comprise que celle de l’homme qui triomphe à
table. Il y a des faits qui imposent d’eux-mêmes des idées de force et
de prouesses, établissant du premier coup une de ces renommées qui
échappent à la discussion.
Les piments que Biscosse utilisait de mille manières lui avaient servi à
maints tours de force.
--Moi, proclamait-il, j’en emploie autant que j’en peux avoir. On
chargerait un chalutier avec ceux que j’ai mangés depuis que j’existe:
dans la soupe, dans une sauce aux pommes de terre, j’en coupe cinq ou
six; les voisins ne peuvent même pas supporter l’odeur.
Quand il se vantait, en triant, de ces sortes d’exploits, il
s’interrompait d’enfoncer la lame de son couteau entre les coquilles;
et, un bras levé:
--Un jour que je faisais une omelette aux piments, près de la fenêtre
ouverte, les gens s’étouffaient rien qu’à passer dans la rue. Ils en
toussaient. Qu’est-ce que vous mangez donc, me criaient-ils? Il fallait
qu’ils s’en aillent au vent. Moi, c’est mon régal.
Ses histoires lui échauffaient le cerveau, il ne s’arrêtait plus:
--Au Cambodge, nous avions fait un pari entre matelots. On avait farci
une demi-livre de viande avec cinq travers de doigts d’un petit piment
mince comme une aiguille de pin. Ils étaient trois autour de moi qui
pariaient cinq piastres. Quand j’ai mis le couteau dans le milieu du
morceau, tout le monde s’est échappé. L’odeur suffoquait. Ils sont allés
au vent sur le pont. Moi, à la première bouchée, j’ai senti la sueur
mouiller ma chemise... pff... pff... L’eau débordait de mes brodequins.
Il y avait sur moi un mètre de vapeur, je mangeais toujours.
--Tu vas crever, malheureux, me disaient les autres.
--Je n’ai pas peur. F... moi à boire.
C’était dans un temps d’épidémie. Le lendemain, deux d’entre eux étaient
partis pour l’hôpital et le troisième au cimetière.
--Moi, disait-il, je n’ai jamais dépensé à l’État un centime de
médicaments. Les gens qui vont au médecin sont tout de suite infirmes.
Le docteur du bord me disait: «Tu avales des microbes comme les autres,
mais tu les dévores. C’est ton estomac qui les étouffe. Tout le monde ne
peut pas le faire.»
Son commandant le connaissait bien:
--Envoyez-moi l’hercule à terre, ordonnait-il, quand le roi du Cambodge
avait besoin, pour quelque chose d’extraordinaire, d’un homme qui
n’avait pas froid aux yeux.
Il était onze heures et le vieux Laurent, ses piments engloutis, venait
de puiser dans la casserole un morceau de râble qui trônait au milieu de
son assiette, quand un coup fut de nouveau frappé à la porte.
--Tonnerre de sort... qu’est-ce qu’il y a donc aujourd’hui?
On aurait tort de croire que l’entrée d’une jeune femme, belle,
élégante, et qui avait recours à ses services ne le flattait pas de
quelque manière. Il aimait le sexe. Ses exploits amoureux, s’il fallait
l’entendre, passaient tous les autres. Néanmoins ce n’était pas à
l’heure de son déjeuner que Laure avait chance de l’attendrir.
Quand il l’avait vue apparaître, derrière Hilaire, en même temps qu’une
bouffée d’air vif entrait dans la pièce, le vieux Biscosse ne s’était
pas levé: il avait seulement tourné la tête.
Deux ou trois pigeons s’envolèrent dans un grand bruit d’ailes jusqu’à
la charpente.
Elle était debout contre le mur en planches. La lumière oblique de la
porte restée entr’ouverte éclairait dans la fourrure la rondeur ambrée
de sa joue.
--Excusez-moi, monsieur, je ne voudrais pas vous déranger.
Il serait difficile de dire comment l’idée de venir elle-même implorer
Laurent s’était emparée du cœur exalté de Laure. Elle était à un de ces
moments où un vent d’imprudence souffle sur les vies jusque-là les mieux
défendues, soulevant un fonds caché de désordre, d’erreur et
d’incohérence. Peut-être avait-elle cru qu’il suffirait d’une parole
vibrante de douceur pour le décider? Michel lui avait d’ailleurs, à deux
ou trois reprises, parlé de ce vieil homme. De là à croire qu’elle
pouvait accourir chez lui, s’adresser à son obligeance, il n’y avait
qu’un pas. Il était dans la nature de Laure de faire confiance avec un
élan spontané au premier venu; elle le voyait sous le jour le plus
favorable, lui prêtant les qualités conventionnelles de bonté, de
franchise et de dévouement dont il est si aisé de parer les gens qu’on
ne connaît pas, et que l’imagination des femmes prodigue à ceux dont
elles ont besoin, essayant de créer avec éclat tout ce qu’elles en
attendent; jusqu’au moment où l’enthousiasme se changeant en
désillusion, elles éprouvent brusquement pour celui qui a été comblé de
leur bienveillance une sorte de haine.
A peine entrée, Laure s’était sentie clouée sur place et son cœur
battait. Mais il y avait devant ses yeux le nuage trompeur que crée le
désir et qui l’empêchait de bien voir cet homme.
Biscosse, les poings sur la table, fixait sur elle ses yeux retroussés
où les premières rasades de vin avaient promptement fait monter leur
feu.
--Je venais vous prier, continuait-elle...
Les mots se précipitaient sur ses lèvres. La confiance qu’elle avait
dans son sourire, dans le don de plaire répandu sur toute sa personne
était si profonde, qu’elle croyait impossible de ne pas changer à son
gré la face des choses.
En ce premier moment d’ailleurs, le calme régnait. Les signes de la
scène qui se préparait n’avaient pas encore éclaté. Biscosse, toujours
assis à l’aise devant son couvert, la laissait parler. Il s’était remis
à manger, fouillant dans le morceau de râble avec son couteau, suçait un
os, la bouche luisante, se versait à boire. Tout cela avec largeur et
ostentation, comme s’il ménageait des pauses, des cadences, dans cette
cérémonie magnifique qu’est un bon repas.
Laure, d’abord, craignait de s’avancer. Ce vieil homme dégageait une
autorité qui l’avait saisie. Était-ce son regard, planté dans vos yeux,
qui causait une sorte de choc? Cependant point de bruit encore; comme il
mangeait, elle regardait sous le poil dur des joues desséchées manœuvrer
les muscles.
Ce temps de répit la rassurait: au premier moment, elle l’avait cru
voir, dressé, la jetant à la porte d’une voix formidable. Maintenant
elle retrouvait un peu d’assurance.
--Si vous aviez eu fini de déjeuner, vous m’auriez rendu bien service en
me conduisant au parc des Picquey. J’aurais besoin de leur parler. C’est
pour quelque chose de très important...
L’ombre de son chapeau cachait ses yeux et l’on ne voyait que son
sourire, le sourire d’une bouche posée comme une large fleur
entr’ouverte parmi les fourrures. La vivacité de son désir, passant dans
sa voix, répandait une chaleur délicieuse comme pour l’enchanter.
La figure de Biscosse s’était assombrie; ces mots malheureux, en le
blessant dans son amour-propre, déclenchaient en lui la colère.
--Mais, madame, lança-t-il d’une voix éclatante, vous ne voyez donc pas
que c’est à peine si j’ai commencé!
Hilaire avait déjà vu «le coup de chien» qui se préparait; et comme on
cargue les voiles et vire de bord au devant du grain, il avait
prudemment touché du doigt le bord de son béret, par pure politesse, et
s’était esquivé sans que la jeune femme s’en aperçût.
Laurent s’emportait:
--Vous ne voudriez pas me faire étouffer?
Une vague de fureur se soulevait en lui tout à coup, réveillant l’homme
primitif qui ne supportait aucune contrainte; son bras s’agita et sa
voix tonnait:
--Je ne permets pas, cria-t-il, et il frappa la table d’un tel coup de
poing que le couvert sauta... Je n’ai jamais permis à personne de me
déranger. Ah! vous vouliez me faire tourner en bourrique. Allez, allez,
votre garçon se passe bien de vous. Il n’a pas besoin de vos bons
points. Dans toutes ces affaires, vous n’êtes qu’une cinquième roue.
Il s’était dressé, renversant sa chaise, et un flot de grossièretés
montait à sa bouche. C’était un de ces hommes qui voient rouge dans la
colère. Ainsi une femme perdue, parce qu’elle était riche, prétendait
faire la loi aux honnêtes gens. Il allait dire, lui, ce qu’elle était;
et il lui jetait, en plein visage, les plus basses injures, celles qu’on
crache au feu des disputes sur les marchés et dans les auberges.
La porte était du moins fermée et ils se trouvaient seuls. Elle restait
debout, épouvantée, les épaules clouées au mur de planches. La brutalité
de l’attaque l’avait étourdie. Voilà donc ce que les gens, ici,
pensaient d’elle! Ce que l’on disait! De ces mêmes bassesses, Michel
chaque jour était souffleté.
Elle se voyait soudain perdue, sans défense. C’était dans sa gorge un
serrement qui l’étouffait. Mais, prête à s’enfuir, et le cœur battant à
coups violents, elle sentait pourtant au fond d’elle-même une soumission
obscure qui la retenait. Désarmée, elle ne voulait pas irriter cet homme
en colère:
--Écoutez-moi, je ne pensais pas vous fâcher...
Mais Laurent avait l’habitude, quand on lui offrait des excuses, de
profiter durement de son avantage.
--Assez, criait-il, satisfait dans son orgueil, vous avez voulu me faire
crever de faim! Quand on se trouve en face d’un homme, il faut savoir le
respecter.
--Mon Dieu! gémit-elle.
Ses yeux suppliants laissaient peu à peu déborder leurs larmes. Il y
avait près de quinze ans qu’elle sentait son sort aux mains de ces
comparses d’une autre classe, dont elle achetait le silence, prodiguant
à tous son sourire et sa grâce délicieuse. Jusqu’à ce jour, elle avait
échappé à tous les outrages. Comme il était dans sa nature de
s’illusionner, elle croyait avoir trouvé dans ce petit pays silencieux
l’oubli et la paix.
A sa grande surprise, le ton de Laurent s’était radouci. Il avait
grommelé quelques paroles et recommençait de manger. Une prise de bec ne
lui faisait pas peur, au contraire, mais c’est pour certains hommes un
désagrément insupportable que de voir pleurer une femme.
--Ce n’est pas que je n’aime pas à rendre service...
Quand elle sortit, sa tête continuait de tourner. Il y avait, au bout de
la ruelle, du linge ensoleillé qui séchait au vent sur de longues
cordes; un drap s’envolait, voile sans écoute, sur le gris de lin du
bassin.
Laure regardait autour d’elle, soulagée de ne voir personne. Tout était
calme, vide de bruits humains, baigné dans le courant vif et frais de
l’air lumineux. Elle seule savait. Il n’y avait pas eu de scandale. Elle
sentit soudain une palpitation de joie et de délivrance comme après un
immense péril conjuré.
Un homme passa, portant sur l’épaule une paire d’avirons. Elle remarqua
qu’il ne l’avait pas regardée. Elle avait eu l’impression d’être
insultée publiquement, sous le mépris et les yeux de tous, et elle
découvrait que rien ne semblait changé; qu’elle demeurait dans ce petit
monde indifférent une femme comme les autres.
Qu’importe la honte qui n’est pas connue? Partout où elle passait, les
volets étaient fermés et les portes closes. De vieilles sandales
séchaient sur les murs. Au sortir de cette terrible scène, une sorte de
léthargie gagnait son esprit. Elle marchait sur la route, s’arrêtait,
promenait autour d’elle un regard étonné! Comment avait-elle osé aller
chez cet homme qu’elle ne connaissait pas? Du moins, à la fin, elle
l’avait touché. Il ne lui fallait pas derrière elle laisser d’ennemis.
Au premier moment, elle avait cru qu’elle n’oserait jamais reparaître
parmi ces gens. Si cet homme racontait à Michel ce qui s’était passé,
quelle humiliation! Par vanterie, il pouvait bien en être capable.
Qu’allait-elle faire? Il aurait fallu écrire à Elvina pour la prévenir.
Où était l’enfant qu’elle ne reverrait peut-être pas de longtemps, et
dont le silence lui semblait lourd d’un reproche injuste? Pourquoi
Sylvain l’avait-il mis au travail sans qu’elle le permît? Ces pêcheurs,
et Michel même, tous la trompaient, tous étaient contre elle! Il n’y
avait personne pour reconnaître qu’elle avait fait ce qu’elle pouvait.
S’il avait eu l’âge de la comprendre, elle lui aurait peut-être crié
dans ses larmes ce qu’est la vie, combien la faute y est facile,
glissante, imprévue, et qu’il est des tentations au milieu desquelles
une femme se réveille prise et presque inconsciente avant d’avoir eu le
temps de se reconnaître. Elle n’avait jamais voulu regarder au fond
d’elle-même. Aucune autre voix que celle de Michel ne s’était élevée
pour la condamner. Elle se reposait dans la sécurité illusoire de ceux
qui ne savent pas le mal qu’ils ont fait. Maintenant les événements se
précipitaient. Il lui avait semblé qu’une fatalité bienveillante
continuerait d’arranger toute chose dans l’avenir comme par le passé.
Mais cette foi aveugle, l’enfant se refusait à la partager. Il se
révoltait; il voulait savoir. Mieux que ses paroles, elle réentendait
les hoquets de larmes et de colère qui changeaient sa voix.
Comme elle tournait au coin de la place devant un restaurant, elle eut
l’impression que son estomac défaillait: pour ne pas être remarquée,
elle avait pensé entrer dans une petite auberge écartée; mais elle se
trouva incapable d’aller plus loin.
La salle où elle pénétra sentait le tabac refroidi et l’apéritif. Il n’y
avait que deux hommes au fond, attablés: un expéditeur, accoudé à la
toile cirée griffée d’éraflures, offrait le vin blanc à un marin.
Celui-ci, énorme, solide, sorte de Vitellius aux bajoues pendantes,
échangeait d’une voix grasse des plaisanteries avec la servante.
Laure s’assit loin de la fenêtre à une petite table. On lui servit le
potage dans une soupière. Elle mangea vite, pour s’assouvir, puis se
sentit prise d’un grand dégoût. Elle était épuisée par une profonde
réaction physique, succédant aux grossièretés et à la fièvre dont son
esprit restait étourdi. La nourriture qu’elle venait de prendre
l’engourdissait; elle ferma ses yeux appesantis et n’éprouva plus qu’une
pénible envie de dormir.
Tout à l’heure les insultes du vieil homme l’avaient frappée comme un
coup de foudre. Maintenant, sentant le fardeau au-dessus de ses forces,
elle souffrait confusément de ne pouvoir se reposer. Il lui aurait fallu
un refuge pour déposer le poids d’elle-même et du monde entier. Comme le
train ne passait qu’à la fin de l’après-midi, elle se voyait épuisée, ne
sachant où aller pendant des heures.
Une pensée qui s’était déjà présentée à elle allait et venait dans son
esprit. Jamais ses résistances obscures ne s’étaient élevées avec tant
de force pour s’y opposer. C’était comme si elle craignait de céder
enfin; d’être amenée tout à l’heure, infailliblement, à ce qui lui
inspirait tant de répugnance.
Elle demeura un moment plongée dans une sorte de rêverie. Deux ou trois
fois, elle avait tourné la tête vers la fenêtre. La monnaie que la
servante venait de lui rendre restait sur la toile cirée à côté de la
tasse de café qu’elle n’avait pas bue.
La fatigue de Laure avait soudain vieilli son visage. Elle se sentait
très lasse, l’esprit engourdi. La salle était vide, les deux hommes
ayant laissé la petite table où leurs verres n’avaient pas encore été
desservis. Elle appuya son front dans sa main. Au fond d’elle-même
remontait une angoisse obscure, mystérieux travail intérieur chez cette
femme aussi fougueuse à se donner qu’à se reprendre, vaillante par
impulsion, mais intimement asservie au monde, à son passé, à la vie
facile, qui portait dans sa chair la trace ineffaçable de la maternité.
* * * * *
Après le déjeuner, Mlle Rescasse, qui la surveillait, la vit rôder
autour de la villa où habitait l’abbé Danizous. Ces allées et venues
l’intéressaient au plus haut point. Une femme qui épie peut satisfaire
un goût de curiosité: celle-là, vieille fille aux passions amères, avait
dans le regard un feu plus ardent. La place de l’église était son
terrain d’observation. Elle serait restée un jour entier sans manger ni
boire pour surprendre une action d’autrui, si la haine qu’elle portait
au cœur pouvait en tirer quelque jouissance; mais à ce moment elle fut
déçue: la jeune femme qu’elle observait, à travers un rideau, tourna sur
la route.
Trois ou quatre personnes la rencontrèrent dans l’après-midi: un
garde-réservoir, un petit garçon gardant des moutons et un jeune ménage
qui revenait de la pêche; l’homme portant une foène sur l’épaule comme
le trident de Neptune; la femme, jambes nues dans des sabots, tenant une
liasse d’anguilles dont le fouet balayait la route.
Le château, grande maison carrée, qui portait une véranda comme une
visière, se trouvait fermé. Chacune des faces, aveugle et close, donnait
l’impression qu’un grand silence s’étendait sur tout le pays. Un
troupeau s’était répandu sur le vaste espace gazonné, majestueux tapis
vert, bordé d’un côté par une garenne. Cette percée claire conduisait le
regard jusqu’à l’immense horizon, parallèle au ton bleu fondu et
pastellisé qui est tout ce qu’on aperçoit de loin du bassin.
Le jeune garçon, gardant les moutons, avait vu venir Laure par une
petite allée. Un chien aboyait. Elle avait tourné dans la garenne. Un
moment, elle s’était reposée sur un banc de bois. Il lui avait semblé
respirer dans une sylvestre oasis. Paix infinie, odeurs végétales! De
grands pins verts s’élevaient sur le taillis de chênes roussis. La douce
lumière de mars, divisée, fragmentée par le sous-bois, posait çà et là
des touches blondes.
Laure regardait les pins gigantesques, perchés comme des échassiers, la
tête inclinée, les branches cornues, avec des flèches de bois sec
fichées dans leur jambe. Un gros oiseau battit des ailes. Ses yeux
fatigués contemplaient les hauts parachutes de verdure sombre
qu’assujettissent, fortes amarres, les bras décharnés. Qui dira la
douceur du ciel léger dans ces durs feuillages? Puis les regards de la
jeune femme se reposaient autour d’elle sur l’allée et dans les fourrés.
Les fougères rousses et les feuilles mortes qui jonchaient le sol
faisaient ressortir l’émeraude des mousses, le vert sombre des lierres
et des houx brillants.
Un moment après, on l’aperçut qui longeait le pré, allant vers la maison
du jardinier, petite et basse, abritée du vent, qui allonge vers le
potager une aile de verre. Comme elle passait, elle vit que les mimosas
et un rosier rouge autour des fenêtres étaient tout en fleurs. La porte
de la serre était ouverte; un instant, dans la bouffée d’atmosphère
chaude embaumée par un grand pied d’héliotrope blanc, tapissant le mur,
ce fut une vision de feuillages légers et bien alignés, mosaïque
précieuse, sur laquelle voletaient les papillons mauves des cyclamens.
Le chemin qui longe la prairie était maintenant bordé de hauts
peupliers. Le ciel brillait clair dans la gerbe noire de leur ramure.
Une petite barrière arrêta un moment la jeune femme. La jardinière qui
était sortie pour puiser de l’eau la vit qui errait. Elle regardait
devant elle.
Il y avait, un peu en arrière de la digue, un beau bouquet de
chênes-lièges. Au-dessous du gros aérostat de verdure sombre, le regard
découvrait quatre ou cinq troncs groupés à la base, penchés par le vent
et ramifiés presque au ras de la terre.
* * * * *
Vers deux heures elle alla s’asseoir près des réservoirs. L’endroit
était assez désolé, avec deux ou trois cabanes déjetées sous un bouquet
d’arbres. Il y avait à l’entour des tuiles brisées, des débris et
quelques casiers délabrés. Une carcasse d’embarcation avait été
abandonnée au bas de la digue; avec ses membrures décharnées de
planches, on eût dit un cadavre rongé.
Une bourre de jonc couvrait la vase. Quelques marins étaient venus
couper à la pelle ces mattes qui servent à faire des travaux de défense
autour des parcs; un chaland chargé d’une sorte de gerbier bas gisait
dans ce marécage, sa chaîne traînante, attendant le flot.
Le temps était doux. Tout ce paysage de ciel, de dunes et d’eau
paraissait imprégné d’un ton gris radieux, saturé d’or pâle, avec des
dégradations, des parties plus denses, des tonalités puissantes du côté
des pins, qui venaient se fondre dans une immense impression d’espace.
Laure regardait, le menton appuyé sur ses mains jointes. Elle avait posé
son chapeau près d’elle, ouvert sa veste. Les valeurs douces du ciel et
de la mer lui faisaient du bien. Les algues dégageaient une odeur
d’iode. Elle aurait eu envie d’étendre sur la plage ses membres brisés.
Le ciel prenait l’éclat blond qu’on voit dans les tableaux des maîtres
hollandais. Tout cela ample, largement ouvert sur l’horizon, avec le
charme des choses immergées dans l’air qui en modifie et accorde les
sourdes nuances. Une tiède et vide journée de mars. Laure se sentait
aussi seule qu’on peut l’être au monde. Les gens qu’elle apercevait au
loin sur la plage, autour des viviers, lui semblaient aussi peu réels
que des ombres.
Un vol d’alouettes passa comme une poignée de feuilles noires. Puis il
n’y eut plus qu’une mouette, gracieuse, délicate, fardant de son reflet
blanc le désert de boue; à chaque coup de bec dans la longue pelure de
vase luisante, on l’eût dite comme Narcisse baisant son image.
Laure cherchait une boîte dans son sac. Elle l’ouvrit et en retira une
montre en or enchâssée dans un lien de cuir. Elle la regardait. La
petite aiguille faisait sa ronde. Cela aussi, ce cadeau qu’elle avait
imaginé de faire à Michel était inutile. Le lui envoyer? A quoi bon! Il
ne la remercierait même pas. C’eût été bien simple de lui écrire, comme
faisait Elvina, par l’intermédiaire de la sage-femme. Mais Michel s’y
refusait avec énergie; son entêtement était invincible. Elle-même ne lui
écrivait jamais, non plus qu’aux Picquey, par crainte de mettre dans
leurs mains des pièces dont ils pourraient plus tard se servir.
Ses doigts déroulaient le bracelet et le repliaient. Tristesse de sentir
que tout est déception! Depuis plus d’un mois, pensant à son fils avec
un sentiment plus vivant, plus chaud, à la fois inquiet comme l’amour et
pénible à la manière d’un remords confus qui s’éveille, elle avait
cherché un moyen de le convaincre de sa tendresse. Lorsqu’elle voyait,
dans un magasin, un de ces brimborions qu’on est accoutumé d’offrir aux
enfants, elle avait aussitôt la pensée de le lui envoyer. Mais l’argent
lui manquait souvent. Dans une vie, même aisée, il faut tant de
diplomatie à une femme pour dissimuler ses dépenses. Qui pouvait savoir
ce qu’elle avait déployé depuis quatorze ans d’ingéniosité, de tactique
cachée, pour soustraire chaque mois au budget du ménage la pension
promise? Encore devait-elle ajouter quantité de frais supplémentaires,
entretien, cadeaux, tout ce qu’une locution populaire appelle si bien
«les fausses dépenses» et que la cupidité des Picquey amplifiait avec
une rouerie consommée. Rien ne pouvait amortir leurs réclamations. A
plusieurs reprises, son mari, s’étonnant qu’elle dépensât si largement,
lui avait donné quelques conseils, sans se départir de cette indulgence
qui l’attachait à lui toujours davantage.
--Vous avez raison, murmurait-elle, comme un enfant pris en faute.
Elle n’en avait pas moins acheté cette montre en or, gainée dans un
bracelet. Une autre, en acier ou en argent, aurait pu suffire. Il eût
été plus sage de ne pas confier à un enfant qui allait sur l’eau un
bijou de prix. Mais, avec ce présent déraisonnable, c’était une marque
de sa tendresse qu’elle avait voulu lui donner: il l’aurait sur lui, il
la toucherait! La petite voix de la montre cachée dans son enveloppe
serait pour Michel un peu d’elle-même.
Elle avait refermé la boîte et regardait l’horizon marin sur lequel
s’enlevait la voile blanche d’un bateau qu’on ne voyait pas, une voile
posée comme un pétale. Le tremblement de la lumière faisait courir sur
l’eau des mailles d’argent. Elle se leva, marcha un moment sur la plage
et revint s’asseoir. Son âme recommençait d’être pleine de trouble et de
confusion. Presque à son insu, elle songeait au retour avec un mélange
d’impatience et d’appréhension. Qui lui assurait qu’elle ne souffrirait
pas davantage encore? Peut-être n’était-ce pas tant pour son enfant
qu’elle était venue que pour elle-même; pour apaiser ce mal qui s’était
éveillé en elle, dans le crépuscule du chemin mouillé, le soir où la
rancune de Michel avait éclaté. Tant de révolte, une si grande et
poignante misère dans l’enfant qu’elle croyait heureux! Pour la première
fois, elle avait attendu, tourmentée d’obsession rongeuse, le voyage
furtif qui ne lui avait pas, jusque-là, donné une bien vive joie, tant
était engourdi en elle le sens éternel de la maternité. A l’impression
de détresse qu’il lui avait fallu emporter, elle avait hâte de
substituer des idées plus douces, le souvenir de l’enfant retrouvé
heureux, apaisé, lui faisant confiance, tout prêt peut-être à demander
pardon après la crise qui lui avait arraché ce cri de naufragé.
Qu’était-ce donc que cette lame de fond qui les avait aveuglés de ses
eaux amères?
* * * * *
Un grand nuage qui semblait fait d’épaisseurs de plumes colorées en roux
cachait le soleil. Elle remuait d’une main distraite de petites
coquilles mêlées au sable. Non, non, elle ne lui permettrait pas de
l’interroger. Pourvu que cette scène fût la dernière! Son enfant lui
devenait tellement plus cher depuis qu’elle pensait à lui davantage.
Comme c’est la loi des amours humaines, elle le découvrait, mesurait
dans son cœur la place secrète qu’il avait su prendre au moment où il
menaçait de lui échapper. Qu’ils étaient loin, les jours de sa grossesse
où, angoissée, elle prêtait une oreille presque complaisante aux
suggestions de la sage-femme.
--Le plus sûr serait de le mettre à l’Assistance.
Avec ses souvenirs, un monde d’émotions se ranimait dans sa conscience,
en même temps que renaissait au plus profond de ses entrailles le cri
animal qui l’avait soulevée devant le nouveau-né:
--C’est le mien... je le veux!
Comme elle sentait ses jambes engourdies, elle se leva et marcha sur un
talus bordé de piquets. Quelques touffes jaunies de tamaris tremblaient
au vent. A côté d’elle, dans un cadre massif de digues, les plaques
d’eau des réservoirs donnaient une impression de calme infini. Quelques
petits pins maritimes venaient s’y mirer, parapluies de feuillage noir,
inclinés sur une jambe naine.
Lorsque Laure se rappela plus tard cet après-midi, elle ne put
comprendre quel étrange chemin son esprit avait parcouru. L’idée qui
avait soulevé en elle, à plusieurs reprises, une sorte de nuage
d’émotion, continuait de se mêler à ses songeries. Mais elle s’efforçait
de la refouler. Avait-elle à rendre des comptes? Mentir, se cacher, il
le fallait bien! Pouvait-elle semer autour d’elle la ruine, les
malédictions et le déshonneur? Faible, elle avait du moins essayé
d’épargner les siens. N’avait-elle pas assez expié? D’autres femmes
auraient peut-être tout abandonné pour refaire leur vie avec leur
enfant. Mais elle sentait que c’était une tâche impossible. Il n’y avait
personne autour d’elle pour la soutenir. Elle se revit, petite créole
orpheline, amenée en France, élevée en pension puis épousée, alors que
s’étaient déjà relâchés les liens avec une famille lointaine et
indifférente. Le père qui avait veillé sur sa jeunesse était mort à la
Martinique d’une maladie contagieuse. Le seul milieu où sa vie eût jeté
quelques racines était celui que le mariage lui avait créé. Elle
revoyait ses vacances d’enfant qui s’ennuie dans le couvent vide.
Qu’est-ce qu’elle avait eu de bon dans la vie? Quand avait-elle connu le
bonheur? On lui disait pourtant qu’elle avait un charme...
Elle était arrivée dans une sorte de lagune marécageuse, tapissée de
joncs, où débouche un petit cours d’eau. Les rives en avaient été
déboisées. D’un côté, non loin de quelques tas de branches, un ourlet de
bruyère bordait un champ labouré. Elle s’arrêta près d’une hutte de
paille dressée dans ce coin de campagne infiniment triste. Les marins
qui viennent l’hiver pêcher la piballe au bord du canal, se reposaient
dans cet abri. Une lanterne et un escabeau renversé y avaient été
oubliés. Laure s’assit. Elle était lasse. Elle ne savait plus où aller.
Une soif ardente d’être consolée montait dans son âme. Des images
passaient dans son esprit, la petite maison du jardinier tapissée de
roses rouges et de mimosas qui eût été un si doux refuge. Elle ferma les
yeux. La tête dans ses mains, elle se sentait vaincue, dominée par cette
souffrance qu’elle voulait nier et qui effaçait à ses yeux le reste du
monde.