Notre brick mit à la voile avec des vents échars, mais la mousson du
S.-O. s'éleva bientôt avec violence et nous ne pûmes arriver que le
lendemain à Ede, petit hameau situé sur une grève aride de la mer Rouge,
au S.-E. de Moussawa, et appartenant à une peuplade Afar. Le capitaine
et l'agent du gouvernement français en achetèrent le territoire au nom
des armateurs de notre navire.
Le surlendemain nous reprîmes la mer; et après une traversée de
plusieurs jours que la violence de la mousson rendit pénible, nous
prîmes refuge dans la rade de Moka.
Moka, situé un peu au nord du 13e degré de latitude, doit son
importance à sa rade formée au N. par un petit cap sablonneux et au S.
par un ban de sable consolidé par quelques roches. Quand on en approche
par mer, la ville, éloignée du rivage d'environ un kilomètre et protégée
par le mur d'enceinte, se dessine comme toutes les villes des côtes de
la mer Rouge par ses minarets flanqués de maisons à terrasses blanchies
à la chaux. C'est assez loin de Moka que les caféiers croissent, sur les
pentes qui relient le koualla (_tahama_ en arabe) au deuga (en arabe
_nedjd_). Depuis l'évacuation des troupes du vice-roi d'Égypte en 1840,
l'Yémen était gouverné d'une façon désastreuse par une famille de
Schérifs venus de l'intérieur de l'Arabie et dont le chef se nommait
Hussein. L'indiscipline de ses soldats rendait le commerce presque
impossible, et quelques semaines auparavant, Hussein ayant fait à Moka
une réception insultante à l'état-major d'un bâtiment de guerre de la
Compagnie des Indes, les Européens n'osaient plus y débarquer. En
conséquence, bien que notre équipage manquât de vivres frais, le
capitaine jugea prudent de ne point communiquer avec la terre, et notre
brick resta en rade, à trois milles environ du débarcadère.
La perspective d'avoir à passer plusieurs jours dans cet isolement me
décida, malgré les avis contraires, à me rendre à terre, et pour ne pas
exposer nos canotiers à une mésaventure, je me fis transborder sur une
pirogue indigène qui passait avec défiance à distance de notre navire.
Une douzaine de soldats du schérif accoururent au devant de moi au
débarcadère. Leurs allures équivoques ne me rassuraient guère, mais ils
me rendirent le salut et se rangèrent pour me laisser passer, me prenant
sans doute pour quelque déserteur turc en quête de fortune; car afin
d'être plus à la légère; j'avais pris le costume Arnaute, dont l'usage
m'était familier. En entrant en ville, je me fis indiquer la demeure du
gouverneur, le redouté schérif Hussein, qui s'était réservé
l'administration de la ville. Je fus admis sans difficulté.
Le Schérif était un homme d'environ quarante-cinq ans. Il avait les
façons hautes, aisées, mais le gonflement fréquent de ses narines et un
petit frémissement passager de sa lèvre supérieure semblaient justifier
ce que l'on rapportait de ses implacables colères. Il me fit asseoir: je
lui dis qui j'étais et ce qui m'amenait; il me sut gré de la confiance
de ma démarche, fit servir le café, et lorsque je voulus me retirer il
insista gracieusement pour me faire rester. Il me questionna sur
l'Éthiopie, me montra ses armes, quelques étoffes de prix et ses
chevaux, dont quelques-uns étaient de la race la plus pure. J'admirai
entre autres choses la ceinture qu'il portait.
--Elle est peu commune, en effet, me dit-il. Un trafiquant venu de
l'Inde m'en a fait cadeau.
Et tout en causant il la défit et me la présenta en disant:
--Qu'elle soit bénie à tes flancs!
Après un entretien prolongé je me retirai rassuré désormais.
J'allai loger chez un riche indigène qui était à la fois agent
consulaire de la France, de l'Angleterre, des États-Unis, de l'Égypte et
je crois de l'Espagne aussi. Cet homme trafiquait de tous ces pavillons
avec une intelligence effrontée, et quoique encore jeune, il avait
amassé une très-belle fortune qu'il essayait de préserver contre les
exactions du Schérif et de transférer sournoisement à Aden. Il parut peu
enchanté de ma visite et ne reprit son assurance que lorsque je lui eus
fait part du bon accueil du Schérif.
Le lendemain, je fis savoir à mes compatriotes que j'étais en sûreté,
que je pouvais même leur procurer des provisions fraîches, et ils
m'envoyèrent un canot que je fis remplir de fruits et de légumes. Le
Schérif Hussein m'ayant engagé à le voir souvent, soir et matin je me
présentais à son divan, et il m'accueillait avec une bienveillance
croissante. Pour répondre au présent qu'il m'avait fait, je lui donnai
une espingole qui parut lui faire grand plaisir. En apprenant que notre
bâtiment faisait le commerce, il manifesta le désir de voir des
échantillons, et j'en informai le capitaine, qui vint traiter avec lui
une affaire assez importante; et dès ce moment, les gens de notre bord
purent circuler librement dans la ville.
Au bout de quelques jours, le vent du sud s'étant ralenti, le capitaine
fixa le départ. Je fis mes adieux au Schérif dont les façons me parurent
jusqu'au dernier moment dignes en tout d'un chef de son rang. Mais en
remontant à bord, j'appris qu'il avait fait faire des menaces au
capitaine, pour le cas où il lui représenterait sa facture. Les
marchandises étaient livrées; le capitaine crut prudent de laisser ce
cadeau au Schérif, et nous remîmes à la voile.
Nous passâmes difficilement le détroit de Bab-el-Mandeb et, après
quelques jours de vent contraire, nous mouillâmes à Aden.
La ville d'Aden est située sur une petite presqu'île, à l'extrémité
S.-O. de la péninsule arabique, qui est baignée par cette partie de
l'Océan qu'on appelle quelquefois mer du détroit. La presqu'île, au sud,
se compose de rochers incultes, stériles et accores qui s'abaissent
brusquement au nord et offrent un terrain bas, où est situé un ramassis
de huttes qu'on appellerait à peine un bourg en France; un peu à
l'écart, plusieurs grandes et élégantes maisons construites à
l'européenne formaient le commencement de la ville anglaise qui s'est
élevée depuis. Les Anglais construisaient alors les fortifications
imposantes qui font d'Aden une station maritime de premier ordre. On
l'aborde facilement, du côté de l'est, par un port affecté aux bâtiments
de commerce, et, du côté de l'ouest, par un mouillage sûr appelé
Back-bey, réservé aux bâtiments de guerre. Les vents du nord et du sud,
qui dominent dans ces parages, sont interceptés par les hauteurs, ce qui
fait d'Aden un des endroits les plus chauds du globe.
Ce fut plein de joie et d'espoir que je pris terre: j'allais revoir mon
frère, reprendre les usages européens, me reposer un peu, me retremper
au contact des officiers anglais, qui savent si bien accueillir et
comprendre les voyageurs et qui en fournissent eux-mêmes en si grand
nombre. Ne rencontrant personne dans la ville qui pût me renseigner, je
me présentai chez M. Heines, capitaine dans la marine indienne et
gouverneur d'Aden sous le titre d'agent politique. Il parut d'abord
surpris de ma visite; il m'apprit que mon frère dont il ignorait l'état
de santé s'était embarqué pour Berberah; il me dit ensuite qu'ils
étaient en relations, et il finit par me montrer deux lettres de mon
frère et la copie des réponses qu'il lui avait adressées. Le ton hostile
de cette correspondance me donna la mesure de leurs relations. Je pris
congé de M. Heines et mes perspectives s'assombrirent au sentiment de
mon isolement et des difficultés où devait se trouver mon frère.
Suivi d'un enfant galla que j'avais amené du Gojam, je parcourus la
ville sans trouver où me loger: ni hôtel, ni auberge, ni cabaret, ni
caravansérail d'aucune sorte; des casernes, des magasins, des maisons
bâties en madrépore, où les Banians et les Juifs tenaient leurs
boutiques; des huttes basses, sales et groupées à part servant de
retraite aux nègres ou aux Somaulis venus de la côte d'Afrique pour
travailler aux fortifications de la place, ou bien d'élégants pavillons
habités par les officiers anglais; aucun abri enfin pour un Européen
n'appartenant pas à l'administration civile ou militaire. Il n'y avait
pas à songer à retourner à notre brick qui devait remettre à la voile le
plus tôt possible. La journée s'avançait, et, mon petit suivant et moi,
nous n'avions pris aucune nourriture. Dans une ville arabe, nous
eussions, sans que personne y prît garde, pris notre repas à l'étal de
quelque revendeur de comestibles; mais à Aden, les usages arabes
n'étaient plus de mise; la présence d'Européens me rappelait d'ailleurs
au sentiment de nos convenances, et il me répugnait de manger sur la
voie publique. Nous passâmes l'après-midi à circuler dans les bazars
étroits et sales, coudoyant des Juifs indigènes, des Banians, des
pélerins persans, indiens et chinois de passage pour la Mecque, des
Somaulis, des Sowahalis, des Cipayes, des soldats anglais et quelques
Arabes déguenillés, seuls échantillons de leur race qui consentaient à
paraître dans Aden.
Vers le soir, des officiers anglais, quelques-uns avec leurs femmes au
bras, arpentèrent gravement le lieu de leur promenade habituelle; il me
sembla que quelques-uns me regardaient comme s'ils savaient déjà qui
j'étais. Je me remis en quête d'un gîte, mais inutilement. La nuit
approchait. J'envoyai enfin mon suivant aux provisions, mais les
échoppes étaient fermées, et il ne put trouver que des oignons et du
mauvais pain. Un soldat irlandais, à moitié ivre, se sentit pris en ma
faveur d'un violent accès d'hospitalité; il voulait me loger chez sa
cantinière et pour s'assurer de mon caractère, il entendait d'abord me
faire boire avec lui.
--Car on prétend que tu es notre ennemi, disait-il; et si cela était!...
--Je ne pus qu'à grand'peine me débarrasser de cet ivrogne, qui voulait
à toute force boxer, et vers dix heures du soir, lorsque j'étais sur le
point de me coucher sur la voie publique, je parvins à décider une
vieille négresse à me louer pour la nuit une hutte à côté de la sienne;
j'obtins même qu'elle nous confiât un pot égueulé contenant une eau
équivoque. Je m'accroupis sur mon manteau étendu à terre; mon petit
suivant étala devant moi nos oignons et nos galettes de pain, et,
debout, le pot à la main, il assista respectueusement à mon repas. Je
lui en abandonnai les restes, et je m'endormis en songeant à l'isolement
où je me trouvais au milieu d'Européens comme moi. Le lendemain, en
sortant de mon gîte, à la pointe du jour, je me rendis compte de
l'atmosphère désagréable dans laquelle j'avais passé la nuit; ma vieille
hôtesse avait élu domicile dans le cimetière juif.
Pour comble d'embarras, je n'avais plus que quelques pièces de menue
monnaie. Je songeai à m'embarquer pour Berberah, en donnant pour mon
passage, soit mon manteau, soit les garnitures en vermeil de mon sabre;
et dans cette intention j'allais au port, lorsque près d'un petit camp
établi en dehors de la ville, un officier m'accosta poliment, en me
nommant, et me donna l'adresse d'un capitaine chez lequel mon frère
avait dû laisser des instructions pour moi. Il m'exprima en me quittant
le regret de ne pouvoir m'être plus utile. Je me rendis aussitôt chez ce
capitaine qui me remit de la part de mon frère, une somme d'argent et
une lettre, et s'excusa pareillement de ce qu'il ne m'offrait pas
l'hospitalité: je devais sentir, disait-il, que malgré le plaisir qu'il
aurait à se lier avec moi, il était obligé de céder aux exigences de sa
position, comme subordonné du gouverneur, qui, vu l'état actuel de la
colonie, désirait que les officiers de la garnison s'abstinssent de
relations avec tout étranger. Il m'indiqua cependant le logement d'un
lieutenant d'artillerie chez qui je trouverais, croyait-il, des
nouvelles récentes de mon frère. En le remerciant, je ne pus m'empêcher
de lui dire combien son accueil aimable me faisait regretter la défiance
injustifiable du gouverneur; et je me dirigeai vers la demeure du
lieutenant d'artillerie, avec la pensée d'éprouver jusqu'où irait
l'espèce d'interdit qui me frappait. Mais cet officier me réconforta par
sa cordiale réception: il me faisait chercher depuis la veille, et il
insista pour me retenir chez lui. J'eus beau refuser, dire que ma
présence pourrait le compromettre, il ne voulut rien entendre, et il
m'installa dans un charmant appartement de son habitation.
J'appris alors que mon frère, après avoir passé quelque temps à Aden,
s'était embarqué pour l'Égypte, où il espérait trouver des soins
médicaux plus intelligents; qu'il était revenu à Aden, où, sous le
prétexte qu'il pourrait bien être un agent secret du gouvernement
français, le capitaine Heines lui avait suscité des difficultés de toute
nature, jusqu'à défendre aux officiers d'entretenir des rapports avec
lui; qu'enfin mon frère avait cru opportun de s'éloigner et d'aller
m'attendre à Berberah, malgré le gouverneur, qui voulait empêcher son
embarquement, alléguant qu'il attendait à son sujet des ordres de son
gouvernement.
Mon hôte me dit que mon arrivée faisait sensation; le bruit courait que,
comme frère d'un agent secret je devais être pour le moins un homme
dangereux; les officiers n'en croyaient rien, mais le gouverneur
profitait de l'occasion pour exercer sur eux une pression qui, selon
lui, dépassait ses pouvoirs et contre laquelle il était très-heureux de
protester ostensiblement, ne fût-ce que pour la dignité de l'épaulette.
J'envoyai une lettre à mon frère; le manque d'une occasion pour Aden
retarda sa réponse. J'eus à échanger une correspondance avec le
gouverneur pour faire lever l'interdiction faite aux patrons de barques
indigènes de me recevoir à leur bord; et je m'embarquai pour Berberah,
après avoir séjourné un mois à Aden.
Je me séparai à regret de mon aimable hôte, le lieutenant Ayrton, qui,
de même que les autres officiers de la garnison, ne douta pas un instant
du caractère de mon frère, mais qui n'hésita pas à manifester
l'indépendance de ses sympathies pour un voyageur qui se dévouait au
culte de la science.
Après quatre jours de mer, nous mouillâmes dans la partie rade-foraine
de Berberah.
Berberah est situé dans le pays des Somaulis, sur la côte d'Afrique,
faisant face à celle d'Aden. Pendant cinq mois de l'année, il s'y tient
une foire alimentée par les caravanes venant de l'intérieur, du royaume
de Harar surtout, et par les petits bâtiments arrivant de la Perse, de
l'Inde, de Mascate, de Zanzibar et de l'Arabie. Il s'y fait beaucoup
d'affaires, vu le commerce relativement assez restreint de ces parages;
la première caravane y arrive au commencement de décembre, et la
dernière en repart vers la fin d'avril. À un jour fixé, les Somaulis,
qui forment sa population annuelle, abandonnant leurs campements et
leurs maisons en nattes, chargent leurs femmes, leurs enfants et leurs
ustensiles sur des chameaux, et partent dans toutes les directions pour
l'intérieur; tous les navires reprennent la mer; et pendant sept mois de
l'année, Berberah reste complètement désert. Les principales provenances
qui alimentent cette foire sont: des esclaves, des boeufs, des moutons,
de la myrrhe, du café, de l'or (en petite quantité), du civet, de
l'ivoire, de la gomme, quelques peaux, de l'encens, du cardamôme et du
beurre fondu. Les importations sont: des étoffes de coton de l'Inde et
de la Perse, du cuivre, de l'antimoine et surtout de l'argent. Les
Somaulis, peuple pastoral, ont peu de besoins, mais ils sont attirés à
Berberah par l'espoir d'exploiter les trafiquants. Tout étranger, dût-il
ne rester qu'un jour à Berberah, est obligé de choisir parmi les
Somaulis un _abbane_ ou protecteur, à qui il doit faire un cadeau en
argent ou en nature. Cet abbane le protége contre les avanies, répond de
sa personne, de ses biens et de sa conduite, préside à ses ventes et
achats, sur lesquels il perçoit de petits profits; il lui sert d'arbitre
dans ses contestations, et il est arrivé souvent qu'il se soit fait tuer
plutôt que de le laisser molester.
Je trouvai mon frère encore souffrant; l'état de sa vue lui ayant fait
craindre au Caire de ne plus pouvoir écrire, il s'était adjoint comme
secrétaire un jeune Anglais. Il me désigna un abbane qui, selon la
coutume, m'envoya un mouton et divers mets préparés, en échange desquels
je lui fis le cadeau habituel, qui rappelle les xénies en usage dans la
Grèce ancienne. En débarquant, j'avais cru sentir que les indigènes me
regardaient de mauvais oeil, et tous les détails que mon frère me donna
sur son séjour me confirmèrent dans cette opinion. Il m'apprit que peu
avant mon arrivée, sur le bruit répandu à Berberah que le capitaine
Heines serait bien aise qu'on attentât à sa sûreté, son abbane l'avait
engagé à écrire au capitaine pour qu'il démentît au moins un pareil
bruit, et celui-ci lui avait répondu que comme gouverneur d'Aden, il
n'avait pas à s'occuper de ces détails d'un intérêt tout personnel.
Nous cherchions à gagner le Chawa en passant par Harar, petit royaume à
quatre ou cinq jours de marche de Berberah. Mais ici encore, il nous
fallut compter avec le gouverneur d'Aden, qui employa contre nous son
agent de confiance, un Somauli nommé Scher Marka, établi à Aden. Cet
homme, fort influent parmi ses compatriotes, à cause du trafic étendu
qu'il faisait, se tenait durant la foire à Berberah, d'où il
approvisionnait de bétail et de diverses denrées la garnison d'Aden; il
nous fit dire qu'à moins de nous concilier le capitaine Heines, nous
chercherions vainement à gagner Harar. Un marchand maugrebin, natif de
l'Algérie française, nous confia qu'à la suite d'instructions venues
d'Aden, Scher Marka avait fait décider dans une réunion de Somaulis
qu'aucun chef de caravane ne nous admettrait. Bientôt, des bruits de
plus en plus fâcheux circulèrent sur notre compte; nos abbanes nous
prévinrent de ne plus sortir le soir, de ne pas nous éloigner, même le
jour, des habitations; que sinon, ils ne pourraient plus répondre de
nous.
Des vieillards Somaulis vinrent nous demander quels motifs incitaient le
gouverneur d'Aden contre nous; mais pour leur faire comprendre notre
position, il eût fallu leur expliquer l'état des choses en Europe, et
tout un ordre d'idées peu intelligibles pour eux. Ils nous demandèrent
aussi quel grand intérêt nous engageait à braver, comme nous le
faisions, un péril évident; et il nous fut aussi difficile de leur
répondre clairement sur ce point. Ils eurent cependant l'air de
comprendre, Dieu sait quoi. En partant, ils nous dirent:
Gardez-vous néanmoins; quelques mauvais Somaulis songent peut-être à
lever contre vous leurs javelines; mais il y a encore de braves gens
parmi nous; espérons que leur influence pourra contenir ces méchants,
dont le premier tort, à nos yeux, est d'obéir à des suscitations
étrangères à nos tribus indépendantes.
Aucun Européen n'avait encore visité le royaume de Harar dont les
habitants, musulmans fanatiques, mettraient à mort, disait-on, tout
chrétien qui pénétrerait chez eux. Néanmoins, avec un peu de
savoir-faire, nous espérions réussir; mais bientôt nous sûmes que les
mesures prises contre nous par le gouverneur d'Aden étaient connues à
Harar même, où notre succès dépendait en grande partie de l'imprévu de
notre arrivée. Cette nouvelle nous décida à changer nos plans et à
essayer d'arriver en Chawa par la voie de Toudjourrah.
Cette voie avait été ouverte, environ deux ans auparavant, par notre
compatriote M. Dufey, grâce au Polémarque du Chawa, Sahala Sillassé, qui
l'avait recommandé à une caravane composée d'habitants de Toudjourrah.
On disait bien à Berberah et à Zeylah que le capitaine Heines répandait
à Toudjourrah des sommes d'argent importantes, et que son influence,
quoique non avouée, y était toute puissante. Mais nous ne pouvions sur
des on dit renoncer à notre voyage; d'ailleurs si la route par
Toudjourrah nous était fermée, il nous restait encore deux autres routes
principales: l'une par les États du Dedjadj Oubié dont les dispositions
s'étaient modifiées en ma faveur, l'autre par le Sennaar. Nous étions
fort disposés à croire que nous aurions encore à lutter à Toudjourrah
contre l'influence anglaise, mais j'espérais néanmoins que mes relations
avec le Polémarque du Chawa nous permettraient d'arriver jusqu'à lui.
Quelques notables des Somaulis sachant que nous allions nous embarquer,
vinrent nous féliciter d'abandonner une lutte sans espoir, disaient-ils;
et le 15 janvier 1841, nous mîmes à la voile, laissant derrière nous
cette côte aride de Berberah, rendue si inhospitalière par la
malveillance d'Européens qui auraient dû être nos protecteurs naturels.
Arrivés à Zeylah, mon frère étant souffrant, j'allai seul chez le chef
de cette petite ville; il me reçut bien, se mit à mes ordres avec cette
urbanité trompeuse souvent, mais agréable du moins, qu'on est presque
toujours sûr de rencontrer sur les côtes orientales de l'Afrique; et
j'étais à peine rembarqué, qu'il nous envoya en cadeau trois moutons et
des mets préparés.
Le lendemain, nous reprîmes la mer; et le troisième jour, nous glissions
doucement à l'entrée de la baie magnifique au fond de laquelle se trouve
Toudjourrah.
Je descendis à terre avec le patron de notre barque, et affectant une
confiance que nous n'avions pas, nous nous dirigeâmes vers l'habitation
du chef de la ville, auquel, par suite de je ne sais quelle tradition,
on donne le titre de Sultan.
Toudjourrah est situé tout au bord de la mer, sur une plage sablonneuse
et plate; le terrain, à environ cinq cents mètres du rivage, commence à
s'élever en ondulations graduées qui atteignent dans le lointain les
proportions de montagnes. La ville est composée d'environ deux cent
cinquante maisons éparses, faites de fortes nattes en feuilles de
palmier soutenues par des chassis de bois et recouvertes d'un toit de
chaume; par ci par là, quelques bâtiments à toits plats, construits en
madrépore et torchis, servent de magasins. Des arbres bas, épineux et
d'un feuillage rare couvrent les alentours de la ville, et de loin
donnent au paysage un aspect de fraîcheur et de richesse, qui se dément
à mesure qu'on approche. Des troupeaux de chèvres maigres et quelques
chameaux errent en cherchant une herbe desséchée, qui fait même défaut
plus de la moitié de l'année, et à laquelle ils suppléent alors en
dépouillant les arbres de leurs feuilles et de leur écorce. Les
habitants ont le teint noirâtre, les traits caucasiens et ne portent
qu'un pagne et une toge légère; ils sont tous musulmans et marchands
d'esclaves; la plupart parlent l'arabe, mais ils emploient entre eux la
langue afar, leur idiome national.
Mon patron s'arrêta devant une maisonnette en bois faite de débris de
navires et enduite d'un badigeon rouge qui s'écaillait au soleil; haute
de près de quatre mètres, large de trois, elle ressemblait à un de ces
jouets que l'on fabrique à Nuremberg. Au rez-de-chaussée une pièce
sablée, entièrement dépourvue de meubles servait de lieu de réception,
et au fond une petite échelle donnait accès à un fenil sous le toit.
Nous nous assîmes à l'entrée, sur le sol recouvert d'un gravier
très-propre.
Le Sultan parut bientôt. C'était un homme d'environ soixante-cinq ans,
d'une maigreur qui faisait peine à voir et haut-monté sur des jambes
grêles. Coiffé d'un petit turban blanc, il portait à la ceinture un
poignard recourbé garni en argent, et l'expression de son visage, d'un
noir luisant, annonçait l'astuce et la faiblesse, comme sa démarche vive
et saccadée dénotait l'instabilité de son esprit. Il se composa un air
digne, nous fit servir le café et nous introduisit ensuite dans la
maisonnette, où nous mangeâmes tous les trois une grande écuellée de riz
fortement assaisonnée de carry; puis, ayant fait servir le café une
seconde fois, il s'enquit de ce qui nous amenait à Toudjourrah. Je lui
dis que je venais attendre sous sa protection qu'il se formât une
caravane pour le Chawa, et à cet effet, je lui demandai de me faire
louer une maison pour moi et mes deux compagnons restés à bord.
Il me promit des maisons, tant que j'en voudrais, et me fit entrer dans
maints détails que j'eus soin d'exposer de façon à l'affriander par les
profits à tirer de nous. Je me levais pour disposer notre débarquement,
lorsqu'il me dit:
--Tu as sans doute le papier?
--Quel papier? répondis-je.
--Le permis d'Aden, pour ton débarquement.
J'alléguai ma qualité de Français et mon indépendance sur une terre
relevant de Constantinople.
--C'est possible, reprit-il avec suffisance, mais le gouverneur d'Aden,
notre ami, désire qu'on ne s'arrête pas ici sans sa permission.
Je lui dis que j'étais prévenu et que je m'attendais à cette réponse,
mais qu'étant venu pour m'assurer si, comme on le disait, Toudjourrah
interdisait son territoire à mes compatriotes, je ne pouvais me
contenter d'une déclaration verbale; qu'il voulût bien me la donner par
écrit, et qu'immédiatement je remettrais à la voile.
Ayant vainement essayé de me dissuader, il m'engagea d'un air paterne à
remonter à bord pour me concerter, disait-il, avec mes compagnons, et
revenir ensuite m'expliquer avec son conseil, qu'il allait convoquer.
Mais sentant sous mes semelles cette terre de Toudjourrah, qui
commençait dans mon esprit le chemin du Chawa et du Gojam, j'étais peu
disposé à la quitter à la légère: si pour prévenir mon frère de ce qui
se passait, je me fusse remis sur l'eau, j'aurais perdu tous mes
avantages; je refusai donc, et j'allai me promener sur le bord de la
mer.
Je savais qu'un indigène nommé Saber avait eu des relations avec mon
compatriote, M. Dufey, et je désirais d'autant plus le voir, que le
Sultan avait feint d'ignorer jusqu'à son nom. Des enfants qui jouaient
sur la plage m'indiquèrent sa demeure. J'y courus et je trouvai mon
homme, à demi-nu, accroupi sur un alga, un chapelet à la main et son
coran ouvert devant lui. Il avait la tête rasée et portait, comme par
mégarde sur l'occiput, une calotte de l'Hedjaz ridiculement petite; il
était du même âge que le Sultan, mais sa physionomie spirituelle et
narquoise me fit bien augurer de lui. Une élégante jeune fille, assise
au pied de son alga, préparait des gâteaux de blé; les tresses de ses
cheveux noirs pendaient presque jusqu'à terre. À mon entrée, elle ramena
son voile sur sa figure et disparut.
--Que le salut d'Allah soit sur toi! me dit Saber, en me faisant prendre
place à côté de lui.
Je lui dis qu'ayant entendu parler de ses bons rapports avec mon
compatriote M. Dufey et n'ignorant pas non plus que ses ancêtres étaient
originaires de l'Yémen, la terre bénie, je venais pour le saluer et
m'éclairer de ses conseils précieux pour moi dans la position où je me
trouvais; je fis enfin de mon mieux pour gagner sa bonne volonté.
Sur plusieurs points de ces côtes d'Afrique, il y a quelques familles
originaires d'Arabie, et ces familles sont d'autant plus fières de leur
origine que, dans ces parages, lorsqu'on veut compléter l'éloge d'un
homme, on dit: «C'est un véritable Arabe.» Il se trouvait précisément
que Saber était infatué de son extraction arabe, qu'il prétendait être
la seule qui fût avérée à Toudjourrah. Au pétillement de ses yeux, à la
façon dont il se rengorgea en s'agitant sur son alga, je vis que j'avais
touché juste.
--Ô mon maître, me dit-il, tu as donc entendu parler de moi? Je ne suis
qu'un obscur trafiquant perdu ici, au milieu de gens grossiers, et voici
que mon nom a frappé ton oreille au delà de la mer! C'est naturel après
tout: bonne race est le plus précieux des biens qu'Allah nous donne. Que
le Prophète bénisse ceux qui m'ont transmis le sang d'Ismaël! Mais toi,
comment t'appelles-tu?
--Mikaël.
--Eh bien, Mikaël, puisque c'est ton nom, tu es venu ici pour aller dans
le Chawa sans doute? Mais ces gens sans religion ont aliéné le droit
d'accueillir les étrangers. Mes pères, à moi, donnaient le pain et le
sel aux meurtriers mêmes de leurs proches, quand au nom d'Allah, ils se
présentaient devant leurs tentes; et ces fils de chiens se disent
Arabes, après avoir mis leur hospitalité en tutelle des Anglais! Je sais
ce qui se passe: on veut t'empêcher de te reposer ici, toi, l'étranger
d'Allah, l'homme en voyage, qui ne demandes qu'à laisser sur notre terre
l'empreinte de tes sandales. Aurais-tu envie de leur résister? Il sera
curieux de voir ce qu'ils pourront faire. J'ai entendu parler des
Français; ils ne sont pas riches comme les Anglais, dit-on, mais ils
sont braves. Notre chef et ses acolytes ont follement accepté l'argent
d'Aden, croyant qu'il n'y avait qu'à le prendre; ils vont avoir à le
gagner. Les Français n'ont-ils pas aussi des vaisseaux sur la mer?
--Sans doute, répondis-je.
--Eh bien, fortifie-toi; dis à ces gens: Allah m'a conduit ici et j'y
reste. Ils seront embarrassés.
Il appela sa fille et nous fit servir le café et de l'eau miellée. Il
m'expliqua comme quoi mon arrivée mettait la population en émoi: un fort
parti faisait opposition au Sultan, et ce parti s'intéressait vivement à
l'issue de ma démarche, la première de ce genre depuis que le Sultan et
ses partisans étaient à la solde du gouverneur d'Aden.
Encouragé par ces révélations, je retournai à la demeure du Sultan,
devant laquelle une soixantaine d'hommes accroupis en cercle tenaient
conseil. Dès les premières objections opposées à notre débarquement,
notre patron de barque, lui, avait cru prudent de remonter à bord.
J'entrai dans la maisonnette, et je me postai à la lucarne du fenil pour
observer ceux qui délibéraient sur moi. Plusieurs orateurs se levèrent
successivement; après une discussion longue et animée en langue afar, le
Sultan et quatre ou cinq des plus anciens vinrent s'asseoir à l'entrée
de la maisonnette et me firent signe de descendre. Ils me dirent que le
Conseil m'enjoignait de me rembarquer immédiatement. Je me bornai à
demander leur injonction par écrit. On apporta plume, encre et papier,
et je regardai mon entreprise comme avortée. Mais la difficulté fut de
s'entendre sur la rédaction: j'insistais pour l'emploi de termes
explicites et trop peu diplomatiques par leur franchise. La plume et
l'encrier furent bientôt mis de côté, et le Sultan retourna avec ses
compagnons au Conseil, où la discussion reprit avec une vivacité
nouvelle. Enfin, à bout d'arguments sans doute, le Sultan s'écria en
arabe cette fois, pour que je le comprisse:
--Que veut-il donc, cet homme? Veut-il envahir la demeure des gens? Ne
serions-nous plus maîtres chez nous?
Tous les membres du Conseil se tournèrent vers moi.
--Je ne veux envahir la demeure de personne, leur dis-je en m'avançant.
Je suis un voyageur; il y a longtemps que je n'ai d'autre abri que le
ciel; je vais au Chawa; Toudjourrah est sur ma route; je sais que vos
pères n'en ont jamais fermé l'accès aux gens inoffensifs. Si, comme on
le dit, vous avez aliéné votre héritage pour le mettre à la discrétion
du gouverneur d'Aden, vous avez dû le faire à la face d'Allah, et tous
ces anciens ici réunis ne sauraient être honteux d'une résolution prise
sur la terre où dorment leurs aïeux. Pourquoi refuseriez-vous d'avouer
par écrit ce qui, tôt ou tard, ne manquera pas de devenir public? À
Moka, à Djeddah, à la Mecque, dans toute l'Arabie, qui me croirait, si
je n'apportais une preuve incontestable de l'interdiction inouïe dont
vous me frappez? Que chacun de vous se mette un instant à ma place et
juge.
--C'est très-bien, dit le Sultan; mais il nous est impossible de te
donner le papier que tu demandes.
--À défaut de papier, repris-je, je vous offre mon corps; vous pouvez y
inscrire vos volontés.
--Mais tu veux donc jouer avec la mort? me dit l'un d'eux.
--S'il est écrit que mon corps doit rester ici, répondis-je, je ne le
porterai pas plus loin; mais les Français sauront où est tombé leur
compatriote.
Il me sembla que plusieurs m'approuvaient; d'autres parlaient avec
véhémence et se tournaient vers moi avec des gestes menaçants; un moment
je crus qu'ils ne se contiendraient plus. Mais l'effervescence se calma;
on délibéra, on discuta longtemps et le Conseil se dispersa.
Assis sur le seuil de la maisonnette, je cherchais à prévoir la fin de
toute cette affaire, lorsqu'une vieille esclave sortit d'une maison
voisine, celle de la femme du Sultan, en terminant une phrase en
amarigna. Je la saluai dans sa langue; elle s'arrêta stupéfaite; et
quelques mots échangés établirent un lien entre nous. Volée à une
famille chrétienne dans le Chawa et vendue à Toudjourrah, cette
malheureuse était devenue gardienne des deux filles du Sultan, âgées de
seize à dix-huit ans. Elle rentra chez ses maîtresses, et bientôt, en
passant près de moi, elle me dit à demi-voix en amarigna:
--Courage! Le maître ne sait que faire; persiste, et tu resteras.
Quelques instants après, une quarantaine d'hommes, armés de boucliers,
de coutelas et de javelines, vinrent se grouper à quelques pas de moi.
L'un d'eux, dont j'avais remarqué la violence durant le Conseil, vint me
sommer en mauvais arabe de m'embarquer sur-le-champ. Je restai assis
sans répondre, adossé à la maisonnette. La troupe m'entoura.
--Tu n'as donc pas de sens? me dirent-ils. Que te faut-il pour partir?
--Ce que je vous ai dit: la sommation écrite ou la contrainte.
Ils crièrent; plusieurs tournèrent leurs javelines contre moi, et l'un
d'eux tenta de me faire lever en me tirant par le bras. J'étais armé
aussi; mais ma résistance passive les décontenança: ils reculèrent,
s'entre-regardèrent; et il était temps, car les uns et les autres nous
touchions à un de ces moments où le jugement ne conduit plus la main.
Ils se retirèrent à une vingtaine de pas et s'accroupirent comme pour
délibérer encore. La nuit vint sur ces entrefaites, et ils se
dispersèrent.
Je restai seul dans l'obscurité. Bientôt, le Sultan vint vers moi,
protégeant de la main un flambeau allumé, et il m'invita à entrer dans
la maisonnette, où nous soupâmes ensemble comme de bons amis. En buvant
le café, il me dit:
--Tu as peu de jugement, ou bien tu te fies à quelque puissant talisman.
Je t'aime comme si tu étais mon fils; mais je ne suis pas seul maître
ici, et ta présence soulève des questions difficiles. Tes compagnons
restés à bord doivent être inquiets; va leur donner le bonsoir, et
demain matin, nous reprendrons cette affaire qui finira peut-être par
s'arranger.
Je lui répondis que mes compagnons étaient sans inquiétude, puisqu'ils
me savaient auprès de lui; que nous avions assez parlé tout le jour, et
que le mieux était de se reposer.
Il me regarda fixement, cligna de l'oeil et se mit à rire.
--Le rusé! dit-il; comme les Français diffèrent des Anglais! Vous du
moins, vous nous traitez comme des semblables. Tiens, je souhaite que tu
restes. Bonne nuit; et qu'Allah nous réveille d'accord!
Je montai dans le fenil et je m'endormis sur le plancher, après avoir eu
la précaution de tirer l'échelle.
Le lendemain, de bonne heure, des hommes vinrent successivement par deux
et par trois s'entretenir avec le Sultan. Je déjeunai avec lui; il me
dit qu'on allait se réunir et que notre affaire serait décidée le jour
même. Il voulait que notre patron de barque assistât à la délibération,
mais il ne put le déterminer à redescendre à terre. J'allai voir Saber;
il m'apprit que ma conduite de la veille avait trouvé de chauds
partisans, mais que mes adversaires avaient encore la majorité.
J'écrivis quelques mots au crayon pour rassurer mon frère, et Saber se
chargea de les lui faire remettre.
Vers neuf heures du matin, le Sultan traîna hors de sa maison deux
vieilles timbales; il s'accroupit et leur infligea énergiquement une
batterie rapide: c'était, à ce qu'il paraît, la façon reçue de convoquer
dans les grandes occasions le ban et l'arrière-ban de son parlement.
Quant à moi, je repris ma place d'observation à la lucarne de la
maisonnette. Les habitants affluèrent en nombre plus que double de la
veille et ils s'accroupirent en cercle. Le Sultan se leva pour ouvrir la
séance par un petit discours qu'il prononça d'un air penaud. Les
orateurs se succédaient, et j'en étais à souhaiter que les débats
durassent assez longtemps pour émousser l'énergie de l'assemblée,
lorsqu'un homme vint me dire qu'une voile paraissait à l'entrée de la
baie, et qu'à sa grandeur on la croyait européenne. Il me demanda si
quelque bâtiment de guerre français devait venir. Je lui répondis que je
ne savais rien de certain à cet égard, mais, comme je l'avais dit la
veille au Sultan, que l'on s'attendait à voir dans la mer Rouge une
frégate française. Depuis quelque temps on disait en effet qu'une
frégate française devait arriver dans ces parages, bruit qui s'est
trouvé confirmé par l'apparition éventuelle de bâtiments détachés de la
station française de la mer des Indes.
La façon évasive et sans arrière-pensée apparente dont j'en avais parlé
donna à ce bruit une créance d'autant plus grande que l'appui d'un
bâtiment de guerre français pouvait seul, aux yeux des indigènes,
expliquer mon obstination à vouloir rester dans le pays.
À mesure que le bâtiment approchait, sa haute mâture couverte de toile
jeta de l'indécision parmi les parlementeurs, qui bientôt levèrent la
séance. Le Sultan remisa ses timbales dans sa maison et courut au bord
de la mer, où toute la population était attentive. Il allait et venait
de la maisonnette à la plage.
--Mon frère, me dit-il enfin, le corps du bâtiment domine déjà
l'horizon: viens voir. Je l'accompagnai sur la plage. Là, il me confia
que le rôle qu'on lui avait imposé lui pesait; que grâce à la venue d'un
bâtiment français, il allait reprendre son indépendance; qu'il avait
toujours eu de la sympathie pour moi, et pour me le prouver, il m'offrit
de me donner sur l'heure une maison.
Je profitai de ce revirement; j'envoyai prendre à bord le secrétaire de
mon frère, et notre débarquement commença. Le vieux Saber, tout
ragaillardi, pérorait au milieu d'un groupe. La maison qui me fut donnée
se trouvant trop petite, le Sultan fit évacuer la maison voisine. Mon
frère était encore souffrant, je le conduisis à notre nouvelle demeure
et il y était à peine installé, notre dernier colis venait d'être mis en
place, que le brick de guerre, arrivé à trois encablures de terre, fit
ronfler la chaîne de son ancre, et comme jusque là il n'avait arboré
qu'une flamme, il hissa son pavillon qu'il appuya d'un coup de canon. Le
pavillon était aux couleurs britanniques.
La stupeur fut générale. Le Sultan dit en arabe:
--Nous avons fait ce que nous avons pu. Francs contre Francs, qu'ils
s'arrangent maintenant!
Saber, les yeux pétillant de malice, s'écria:
--Mais il n'est pas français, son bâtiment!
Et passant près de moi:
--Allah te bénira, me dit-il, pour le tour que tu leur as joué.
Je me retirai dans notre logement. Le capitaine du brick vint tout
d'abord, avec ses officiers, nous faire visite. C'était le capitaine
Christofer, que je connaissais déjà. Je le plaignis sincèrement d'avoir
à accomplir une mission qu'il désapprouvait au fond, car c'était un
honnête et aimable homme. Il eut une conférence avec le Sultan et les
principaux habitants; il nous fit une seconde visite dans la soirée, me
serra la main d'une façon significative et retourna à bord, nous
laissant touchés de ses procédés. Le lendemain, il leva l'ancre.
Dès lors commença pour nous une existence pénible et monotone. Les
habitants de Toudjourrah sont tous trafiquants; ils vont commercer à
Berberah, à Moka, à Hodeydah, à Komfodah et à Djeddah, quelques-uns
jusqu'au golfe Persique et dans l'Inde, et presque tous font le
pélerinage de la Mecque; leur principal marché dans l'intérieur est en
Chawa; ils se rendent aussi en Argoubba et dans le Wara-Himano, mais ils
ne vont que très-rarement jusqu'à Gondar. Ils ne séjournent que très-peu
de temps à Toudjourrah et passent leur vie en expéditions commerciales
jusqu'à ce que l'âge les contraigne à rester dans leurs familles; ils se
font alors remplacer par leurs fils, ou bien ils confient leurs intérêts
à des esclaves éprouvés qu'ils recommandent aux chefs de caravanes.
C'est ainsi que Saber continuait son commerce. Leur richesse consiste en
argent et en troupeaux de boeufs et de chameaux, dont ils ne profitent
guère, l'aridité de leur territoire les contraignant à les confier à des
pasteurs bédouins qui vivent à trois ou quatre journées dans l'intérieur
et qui prélèvent pour leur garde plus de la moitié des produits. Le
Sultan seul ne trafiquait pas. Comme il le disait bien lui-même, son
autorité n'était que nominale; ses sujets, tous Afars de nation, et dont
l'organisation sociale, étudiée par mon frère, rappelle celle des
premiers Romains par sa division en curies, décuries et centuries, se
gouvernent eux-mêmes sous sa présidence. Ils sont d'une grande sobriété
et appartiennent à la vieille école des musulmans par leur abstension de
toute boisson enivrante. On trouve devant chaque maison un petit espace
de terrain bordé de grosses pierres et couvert d'un gravier
scrupuleusement propre; c'est là que les habitants font leurs prières,
boivent le café, reçoivent leurs visites et prennent le frais après le
coucher du soleil.
Mon premier soin dut être de me créer des relations. Dans les diverses
parties de l'Afrique que j'ai visitées, j'ai été frappé des sentiments
de répulsion et de crainte que l'Européen éveille chez les indigènes des
diverses races: les hommes nous regardent avec défiance, les femmes nous
fuient, les enfants ont peur et s'écartent. Mais l'ignorance et la
curiosité naturelles à leur âge poussent ces derniers à se rapprocher de
nous; aussi, n'est-il pas sans utilité de se faire bien venir d'eux. En
tout pays, les caresses faites aux enfants plaisent aux mères, aux
nourrices, aux femmes de la maison, et quand le maître rentre chez lui,
les enfants deviennent nos meilleurs protecteurs. Que le voyageur
veuille ou non s'appliquer à l'étude des hommes, il ne doit point perdre
de vue que pour en être accueilli, il doit se les concilier; qu'à cette
fin il faut qu'il soit animé pour eux de sentiments bienveillants, je
dirai presque fraternels; et ces sentiments se décèlent bien moins par
la parole que par une disposition intérieure. Car la parole est
impersonnelle; chaque homme lui communique quelque chose de lui-même et
la frappe pour ainsi dire à son coin, au moyen de manifestations qui se
dégagent de lui à son insu et révèlent le mieux ce qui s'agite dans son
être. Il y a aussi certaines façons, certaines contenances qui ont leur
importance que le tact indique, et qui sont comme des concessions que
l'on doit au milieu que l'on traverse. Quand on s'est trouvé seul et
inconnu au milieu de gens de race, d'habitudes, de moeurs et de langue
étrangères, on apprend, comme les dompteurs d'animaux, à éviter ou à
assumer certains airs, certaines allures, certains gestes même, qui,
indifférents en apparence, n'en ont pas moins une portée sérieuse; tant
il faut peu de chose quelquefois pour indisposer ou capter son
semblable! À Toudjourrah, j'eus à mettre en usage tous mes instincts et
toute mon expérience, car nous avions débarqué malgré les indigènes, et
aux nombreuses considérations qui dans leur esprit militaient contre
nous s'ajoutait encore leur fanatisme musulman. En passant mes journées
à leur faire des visites, je parvins à les habituer insensiblement à mon
voisinage: j'étais à demi-rompu aux usages africains, et, au bout de
quelques semaines, je m'étais concilié plusieurs familles où l'on
m'attendait pour verser le café du matin ou du soir.
Je me mis au courant de l'opinion publique et des divers intérêts qui
agitaient ce petit peuple. Saber devint pour moi un chroniqueur
précieux. C'était un original que presque personne ne visitait, et il ne
sortait jamais de chez lui, si ce n'est le vendredi pour se rendre à la
mosquée; mais son âge, son intelligence déliée, son esprit inquiet et
mordant faisaient de lui une autorité avec laquelle on comptait. Ses
réflexions satiriques couraient de bouche en bouche. Il s'habitua si
bien à bavarder avec moi que lorsque durant la journée, j'omettais de
l'aller voir, il ne manquait pas de m'envoyer chercher.
Il paraît que Scher Marka, l'agent à Berberah du capitaine Heines,
s'étant assuré de notre destination, malgré nos soins à la tenir cachée,
avait averti le capitaine de notre départ pour Toudjourrah, et que
celui-ci avait envoyé sur-le-champ le capitaine Christofer pour nous
devancer à Toudjourrah et encourager les habitants à s'opposer à notre
débarquement. Surpris par la diligence que nous avions faite et par ma
manière imprévue de traiter avec le Sultan, le capitaine Heines donna
des ordres pour rendre au moins notre séjour infructueux et
décourageant: il était défendu de nous vendre aucune provision de
bouche, et les indigènes répétaient que si l'on nous permettait de nous
joindre à une caravane pour l'intérieur, les croiseurs anglais
arrêteraient le commerce maritime de Toudjourrah, et confisqueraient
tous les esclaves. Quant aux instructions relatives à notre régime,
elles furent rigoureusement mises à exécution; et nous serions morts de
faim sans quelques sacs de riz que par précaution nous avions apportés
de Berberah; pendant tout notre séjour, le secrétaire de mon frère et
moi, nous n'eûmes pour toute nourriture que du riz cuit à l'eau. Un ami,
s'étant apitoyé sur l'état de santé de mon frère, nous envoyait pour
lui, discrètement, un bol de lait chaque jour. Toudjourrah n'est, à
proprement parler, qu'un caravansérail servant de débouché au commerce
d'esclaves. Son établissement n'annonce aucune de ces précautions
nécessaires pour subvenir aux besoins d'une population assise à demeure;
les habitants y sont campés plutôt qu'établis; ils n'ont presque pas de
mobilier; le chef de famille peut toujours charger sa femme, ses enfants
et ses ustensiles sur le dos d'un des chameaux agenouillés à sa porte,
et, abandonnant une maison dont la valeur intrinsèque est presque nulle,
il peut, dans le plus bref délai, transporter ailleurs ses pénates. Les
habitants sont très-sobres; chaque famille se tient en relations avec
des bédouins de l'intérieur qui lui fournissent du beurre fondu et du
sorgho; le blé, le riz et quelques autres objets de consommation
n'arrivent que sur commande et par mer; parfois ils égorgent une chèvre,
et de loin en loin un boeuf ou un chameau. On ne trouve à Toudjourrah ni
bazar, ni marché de comestibles. Il était donc facile de nous empêcher
d'acheter aucune denrée alimentaire.
Deux partis s'étaient formés à notre sujet, et le Sultan oscillait entre
eux: l'un voulait maintenir notre exclusion du droit commun, l'autre
nous laisser libres de nous joindre à une caravane qui se formait pour
le Chawa. Ce dernier parti allait prévaloir, lorsque nos adversaires
frétèrent expressément un bateau arabe, et allèrent à Aden prévenir le
capitaine Heines qu'ils ne répondaient plus de pouvoir nous empêcher de
partir pour le Chawa; et quelques jours après; un brick de guerre
anglais (_the Euphrates_) vint stationner à Toudjourrah. La semaine
suivante un second brick vint relever le premier, qui s'en retourna à
Aden, et ces deux bâtiments se relayèrent ainsi pendant plusieurs
semaines pour tenir le gouverneur d'Aden au courant de toutes nos
actions. Le Sultan reçut l'ordre de faire suspendre le départ de la
caravane qui devait nous emmener en Chawa, et cet ordre contraria
d'autant plus les trafiquants que nous étions au mois de mars, et que
les chaleurs se faisaient déjà sentir.
Un matin, à mon lever, j'appris qu'un bâtiment arabe venu d'Aden avait
jeté l'ancre dans le port au point du jour: qu'un Européen était
descendu à terre, et qu'on l'avait forcé à coups de bâton à se
rembarquer et à remettre à la voile. En sortant, j'allai chez Saber, qui
me confirma cette nouvelle et m'indiqua le bâtiment, qui disparaissait
déjà à l'entrée de la baie. Je sus plus tard que cet Européen n'était
autre que notre compatriote M. Combes. Il avait pour mission de se
rendre auprès de Sahala Sillassé, le Polémarque du Chawa. À Aden, le
capitaine Heines lui avait donné l'hospitalité dans sa maison, mais sans
oublier néanmoins de préparer à Toudjourrah la réception déplaisante qui
lui fut faite.
Les officiers des deux bricks qui se relayaient pour nous surveiller
n'eurent plus aucune relation avec nous, et nous regrettâmes le
capitaine Christofer, dont la courtoisie adoucissait du moins la rigueur
des ordres qu'il était chargé de transmettre à notre sujet: il avait été
désigné à un commandement dans l'Inde. Cette attitude des officiers
anglais ne contribua pas peu, selon Saber, à encourager la malveillance
de ceux des indigènes qui cherchaient à s'attirer les libéralités du
gouverneur d'Aden.
Nous avions, mon frère, son secrétaire et moi, l'habitude de nous
promener chaque soir dans un endroit fréquenté aux alentours de
Toudjourrah. Depuis deux ou trois jours, une indisposition retenant mes
compagnons chez eux, j'allais seul faire ma promenade habituelle. Un
soir, au détour d'un sentier, je vis, accroupis sous des arbres, trois
bédouins à qui je donnai le salut d'usage. J'eus à peine fait quelques
pas qu'une grosse pierre lancée par derrière vint effleurer mon turban
et s'enterrer dans le sable devant moi. En me retournant, je me trouvai
face à face avec mes adversaires; l'un d'eux mis hors de combat, les
deux autres disparurent derrière les ruines d'une mosquée. Une petite
fille, revenant de la fontaine, avait tout vu, et, courant vers les
premières maisons, elle avait poussé le cri d'alarme; ce qui avait
déterminé la fuite de mes agresseurs. Des habitants sortirent en armes;
nous retournâmes au lieu de la scène, mais le bédouin tombé avait
disparu. Mes amis s'émurent beaucoup de cette tentative. Saber jeta feu
et flamme contre le Sultan et son parti, qui attireraient, disait-il,
sur son pays, la vengeance des Français, et, à son défaut, une punition
divine. À quelques jours de là et en plein midi, le secrétaire de mon
frère fut insulté et attaqué à coups de pierre par des enfants et
quelques jeunes hommes.
Durant mon hivernage à Gondar, j'avais eu avec Sahala Sillassé des
relations de sa part très-bienveillantes. Nous avions échangé des
cadeaux, il m'avait pressé de me rendre auprès de lui, et je ne doutais
pas que, s'il apprenait que j'étais à Toudjourrah, il ne me fît ouvrir
une route, malgré les résistances du Sultan, car, à cause de leur
commerce avec le Chawa, tous les habitants de Toudjourrah dépendaient de
lui. Aussi, dès notre arrivée, avions-nous cherché à lui faire connaître
notre situation.
Plusieurs indigènes avaient d'abord consenti à lui porter notre message,
mais malgré l'appât d'une forte récompense, chacun d'eux, au moment de
partir, s'était dégagé de sa promesse, en alléguant qu'il craignait de
mécontenter les partisans du Sultan. Nous savions que la Compagnie des
Indes songeait depuis quelque temps à envoyer une ambassade en Chawa. M.
Harris, capitaine dans l'armée anglaise fut désigné pour cette mission,
et le gouverneur d'Aden donna l'ordre au Sultan d'organiser une grande
caravane pour l'accompagner. Quelques trafiquants plus pressés que les
autres se préparèrent à partir sur-le-champ, et ils consentirent en
secret à nous prendre avec eux. Nous regardions donc notre départ comme
certain, lorsque l'arrivée d'un nouveau bâtiment anglais fit échouer
cette tentative. Le Sultan avait encore averti le capitaine Heines, qui
envoya cette fois à Toudjourrah un agent spécial.
Cet agent s'établit dans une maison voisine de la nôtre; il avait plus
de soixante ans et se nommait Hadjitor; il était Arménien de nation,
parlait parfaitement l'anglais, l'hindoustani, le persan et l'arabe, et
depuis nombre d'années, la Compagnie des Indes le chargeait de missions
difficiles dans diverses parties de l'Orient.
Cette fois, il venait à Toudjourrah pour combattre ouvertement notre
influence qui, au dire du Sultan, l'empêchait d'exécuter les ordres du
gouverneur anglais. Dès le lendemain de son arrivée, il indiqua aux
notables réunis la meilleure marche à suivre pour nous empêcher de
partir pour l'intérieur. Du reste, il vint poliment nous faire visite;
il nous dit franchement que désormais nous ne pouvions plus lutter
contre le gouverneur d'Aden; et ayant été informé de la simplicité
excessive de mon régime, il m'offrit obligeamment par l'intermédiaire du
secrétaire de mon frère, de me prêter la somme d'argent que je
désirerais. Peu après, il me fit savoir que la Compagnie des Indes ne
nous refuserait pas une bonne indemnité, si nous voulions renoncer à
notre voyage en Chawa.
Les chaleurs devenaient très-fortes; vers le milieu du jour, les
indigènes évitaient de sortir de leurs maisons; les animaux même se
réfugiaient à l'ombre; ce qui me permettait de surprendre sur les
collines des gazelles de la petite espèce et d'apporter ainsi un
changement à mon insipide régime de riz.
M. Hadjitor chercha à détacher de nous le secrétaire de mon frère. Ce
jeune homme était d'un caractère agréable, mais il n'avait pas, pour
affronter des privations aussi longues, les motifs qui nous animaient.
On lui offrait un emploi dans l'Inde, et dès que mon frère l'apprit, il
alla au-devant de ses scrupules, en l'encourageant à tirer parti de sa
position auprès de nous, si cela devait avancer sa fortune; et notre
jeune compagnon alla s'établir chez M. Hadjitor.
Depuis l'arrivée de cet agent, la hardiesse des partisans du Sultan
s'accroissait de jour en jour; ils avaient empêché le départ de la
petite caravane à laquelle nous comptions nous joindre, et ils
profitaient des moindres occasions pour nous susciter des désagréments
de nature à faire prévoir que nous en arriverions à un conflit.
L'adresse et la ténacité que nous avions déployées pendant près de
quatre mois, nous avaient acquis une position telle que les Anglais ne
pouvaient nous débusquer de Toudjourrah, mais ils arrêtaient pour
longtemps notre voyage dans l'intérieur. On s'attendait de jour en jour
à voir arriver l'ambassadeur de la Compagnie des Indes, accompagné de
son nombreux personnel et de vingt-cinq soldats anglais qui devaient lui
servir d'escorte jusqu'en Chawa; et la grande caravane était prête à
partir dès l'arrivée de tout ce monde. Comme ressource dernière, nous
aurions pu tenter de nous attacher à suivre cette caravane; mais c'eût
été aux dépens de notre dignité. Vis-à-vis des indigènes, il nous était
permis de nous résoudre à composer avec les habitudes conformes à notre
éducation, mais en face d'Européens comme nous, et d'Européens hostiles,
nos susceptibilités nationales se réveillaient plus vives. L'ambassadeur
anglais, entouré d'un nombreux personnel, muni de cadeaux princiers,
disposant de l'autorité de Toudjourrah, appuyé de vaisseaux de guerre,
marchant enfin sur une route aplanie de longue main par l'influence et
l'argent du capitaine Heines, ne devait pas manquer d'avoir aux yeux des
indigènes une supériorité écrasante sur deux voyageurs isolés dont l'un
était souffrant, et qui, avec leurs modestes ressources personnelles,
s'efforçaient de se frayer leur route. En conséquence, nous dûmes nous
résigner à abandonner une position que nous avions cependant eu tant de
peine à conquérir.
Quand on songe à la conduite du chef de la colonie d'Aden à notre égard,
elle semble se concilier difficilement avec les habitudes et la grande
figure que la nation anglaise fait en Europe. Mais trop souvent dans
leurs établissements lointains les nations européennes, en vue de
quelque avantage commercial ou politique, ont ouvertement foulé aux
pieds les notions élémentaires d'humanité, de justice et de morale que,
par respect pour la conscience de leurs concitoyens ou par crainte des
jugements de nations rivales, elles n'eussent osé violer dans notre
hémisphère; et l'histoire des colonies européennes en Afrique et en
Amérique offre des exemples d'iniquité bien autrement déplorables que la
persécution dont nous étions les victimes à Toudjourrah. Aujourd'hui,
grâce aux communications plus fréquentes des peuples, grâce surtout à ce
qu'une plus grande publicité éclaire leurs actions, le champ de
l'arbitraire tend à se rétrécir. Mais il est difficile de se soustraire
complétement aux effets de précédents mauvais. De même que le bien, le
mal a son enchaînement; et à l'époque dont je parle, un gouverneur peu
scrupuleux pouvait encore réveiller contre nous avec impunité des
traditions politiques aujourd'hui désavouées.
Du reste, dans les établissements anglais de l'Inde, l'opinion publique
se prononça énergiquement en notre faveur; des journalistes ne
craignirent pas de prendre notre défense, et lorsque plusieurs années
après, je me trouvai au Caire, des employés militaires et civils de la
Compagnie des Indes, de passage en Égypte, sont venus me féliciter de
mon retour et me dire combien leurs compatriotes avaient désapprouvé les
mesures prises contre nous. Je n'attendais point ces témoignages pour
revenir à la juste appréciation de la loyauté des citoyens anglais; et
si je rappelle la conduite du capitaine Heines, c'est bien moins pour
attacher le blâme à son nom, que pour donner à comprendre quels
sentiments pénibles devaient nous oppresser, lorsqu'à Berberah et à
Toudjourrah, nous songions qu'à quelques lieues de l'autre côté du
golfe, des hommes élevés dans les mêmes principes que nous, au lieu de
nous aider dans notre voyage, employaient tous les moyens que leur
fournissait une position supérieure pour nous empêcher de l'accomplir.
Nous au moins, nous avions été assez heureux pour user ces persécutions
par quelques mois de privations et de déboires; mais d'autres Européens,
comme nous voyageurs pour la science, en ont subi plus tard les
conséquences malheureuses. Quatre officiers de l'armée indienne,
désignés par leur mérite, sont partis, en 1855, par ordre de la
Compagnie des Indes pour pénétrer dans le royaume de Harar; un navire de
guerre les avait à peine débarqués à Berberah, que les Somaulis en
tuèrent un et en blessèrent grièvement deux autres, qui, grâce à
l'obscurité, parvinrent heureusement à regagner leur bâtiment. Les
Somaulis ont des rapports journaliers avec les autorités anglaises
d'Aden, mais dès qu'il a été question d'un voyage dans l'intérieur de
leur pays, ils ont, pour satisfaire leur aversion contre les Européens,
ressuscité les arguments dont le capitaine Heines s'était servi contre
nous.
Avant de quitter Toudjourrah, nous pensâmes qu'il convenait d'informer
Sahala Sillassé de nos tentatives pour arriver jusqu'à lui, des causes
qui les avaient rendues infructueuses, ainsi que de l'arrivée prochaine
dans ses États de l'ambassade anglaise et des mobiles qu'elle pouvait
avoir.
Prévoyant que les agents anglais chercheraient à arrêter ma lettre, mon
frère en fit cinq copies que nous donnâmes à cinq messagers différents.
Effectivement, deux de nos messagers se laissèrent séduire par nos
rivaux, et deux exemplaires tombèrent entre leurs mains; mais les trois
autres sont parvenus sous les yeux de Sahala Sillassé, et l'insuccès
complet de l'ambassade du capitaine Harris nous a donné satisfaction.
Quand j'appris au Sultan que nous allions quitter Toudjourrah, il me
témoigna son contentement de me voir partir, et ne put s'empêcher de
m'avouer qu'il était malheureusement à la solde des Anglais, et que ni
lui ni ses compatriotes n'étaient plus les maîtres chez eux; et comme il
ne se trouvait pas de barque libre, sur-le-champ, il nous en nolisa une
d'autorité. Le vieux Saber était tout triste.
--Va, mon fils, me dit-il. À choisir, j'aimerais mieux votre position
que celle de tous ces gens; et il y a ici plus d'un honnête musulman qui
pense comme moi. J'espère vivre assez pour pouvoir passer la mer et me
retirer dans le pays de mes pères, où l'hospitalité et le culte des
aïeux sont encore pratiqués. Va; qu'Allah te guide! Respecte les
vieillards comme tu l'as fait en moi; et la terre reverdira sous tes
pas.
En parlant ainsi, il m'accompagna jusque loin de sa maison; il dut
s'asseoir sur une pierre pour se reposer; et je m'éloignai de lui pour
toujours.
Dès que les effets furent embarqués, les partisans du Sultan
manifestèrent leur joie; les hommes du parti contraire restèrent dans
leurs maisons, et je fis parmi eux ma tournée d'adieu. Deux hommes
seulement eurent le courage de nous faire la conduite jusqu'à notre
barque.
Les plateaux de la haute Éthiopie, dont l'accès se hérissait pour nous
de difficultés, devinrent à mes yeux comme une terre promise. Le serment
qui me liait au Dedjadj Birro m'incitait à de nouveaux efforts; et avec
l'énergie et l'abnégation que donne l'âge où nous étions, nous décidâmes
de tout effronter, plutôt que de renoncer à notre entreprise. Je
proposai cependant à mon frère de rentrer en France pour y rétablir sa
vue, mais il ne voulut rien entendre, et me répondit que dût-il se faire
conduire et sonder le terrain avec un bâton, il marcherait devant lui.
Nous mîmes à la voile le 12 mai 1841. Un fort vent du sud nous fit
franchir le détroit de Bab-el-Mandeb; et quatre jours après, nous
abordions à Hodeydah, dans l'Yémen.