MAISON MILITAIRE ET CIVILE D'UN DEDJAZMATCH.

Le petit bourg de Goudara consistait en une quarantaine de grandes

huttes rondes, groupées à mi-côte sur le flanc oriental d'un roidillon

couvert de rochers noirs, durs, criblés de trous et hérissés de pointes

aiguës. Quelques huttes, irrégulièrement échelonnées, comme si elles

gravissaient la côte, aboutissaient à un terre-plain sur lequel

s'élevait, au milieu d'un bouquet de grands et beaux arbres, l'église

entourée de son cimetière. L'extrémité nord de la colline, défendue par

un fossé rocheux, se termine par une étroite plate-forme sur laquelle se

trouvaient les divers bâtiments composant la demeure du Prince et de sa

femme, dont l'habitation était entourée d'un clayonnage épineux. Le

reste de la plate-forme suffisait à peine aux communs, à quelques huttes

de gens du service, et à une cour devant le grand pavillon de festin, en

face duquel une petite rampe tortueuse, composée d'un culbutis de

rochers en escaliers, conduisait au pied du roidillon, où se trouvaient

les cases des officiers, des soldats et du personnel en service

permanent; puis, dans toutes les directions, une quantité de huttes,

cases et cassines vides, attendant leurs propriétaires, dispersés en

subsistance ou dans leurs fiefs, formaient comme une petite ville.

Il est à présumer qu'un géologue expliquerait par le voisinage d'un

ancien volcan la configuration du sol de Goudara, et la nature de ses

rochers ressemblant à des scories. Les indigènes, eux, se contentent de

la tradition locale, selon laquelle la plate-forme, les fossés et la

rampe seraient l'ouvrage de Ahmet-Gragne: surpris par la nuit, lorsque

fuyant avec une poignée de soldats devant une armée ennemie, il aurait

roulé en un tas, et disposé comme on les voit, les rochers des environs,

afin d'abriter son sommeil. En tout pays, comme par une tendance

invincible vers cet avenir qui lui permettra de se jouer en maître de ce

qui lui fait obstacle aujourd'hui, l'homme se complait à créer des

personnalités plus grandes que nature; s'il manque de héros, il en

invente; s'il s'en présente, il les grandit d'attributs merveilleux et

les encadre de tout ce qui lui paraît extraordinaire. Novice au milieu

de la création, sa fiction se joue d'abord de la matière et de ses

empêchements; jusqu'à ce qu'un jour la connaissance des lois impérieuses

qui la régissent, le porte à se réfugier dans le domaine spirituel, où

il trouve des attributs dont il grandit et transfigure les natures

d'élite qui excitent son admiration. C'est ainsi que les légendaires

éthiopiens, rapportant au héros musulman du Harar jusqu'aux accidents de

leur sol convulsionné par les volcans, l'ont grandi au point d'en faire

comme le géant traditionnel de leur histoire.

Autour de Goudara, le pays est doucement accidenté, boisé et fertile; on

découvre, à l'Est, les collines qui entourent la source de l'Abbaïe, et

les paysages sont à la fois riches, placides et austères. Nos chevaux et

nos mules allaient se ravigourer dans de plantureux pâturages, noyés

d'eau pendant l'hiver et réputés, avec raison, pour refaire promptement

les animaux épuisés. Les communications étaient sûres, aucun chef

rebelle n'infestait les routes; la présence d'innombrables troupeaux

nous promettait le beurre et le laitage à profusion; l'Agaw-Médir, tout

voisin, devait nous fournir à bas prix un miel réputé pour ses parfums,

ainsi que des moutons et des boeufs à la chair savoureuse; les récoltes

avaient été d'une abondance exceptionnelle; toutes les conditions

matérielles enfin nous garantissaient le repos et le bien-être.

Je fus logé dans une grande case située entre la maison du Dedjazmatch

et celle de la Waïzoro-Sahalou, sa femme. Cette case avait été

construite avec recherche, dans la pensée qu'elle leur servirait de lieu

de réunion. La Waïzoro, qui nous avait devancés à Goudara, reprit, à mon

égard, ses attentions bienveillantes: matin et soir, elle faisait

prendre de mes nouvelles, et s'informait de ce dont je pouvais avoir

besoin. La plupart des chefs étant dispersés dans leurs investitures, le

Prince vivait moins entouré. Dès le chant du coq, il donnait audience

aux appelants, aux plaignants et réclamants de toute sorte; puis, il

expédiait quelques affaires avec ses Sénéchaux, déjeunait et employait à

ses loisirs le reste de la journée; deux fois par semaine seulement il

tenait son plaid. Je commençais à parler l'amarigna, et à me passer

d'interprète; mes relations avec le Dedjazmatch devinrent plus

fréquentes et plus intimes; j'étais régulièrement de ses repas et de ses

veillées; le reste de mon temps était pris par des visiteurs, la lecture

et les soins à donner à mon cheval, qui partageait ma demeure et que je

souhaitais de pouvoir manier de façon à faire honneur à celui de qui je

le tenais.

Nous étions à l'époque de la révision annuelle des investitures. Pour

bien apprécier l'importance de cette mesure dont la portée est à la fois

politique, administrative et domestique, et en faire ressortir l'esprit,

il est bon de revenir brièvement à ce qui a été dit relativement à la

transformation des constitutions éthiopiennes.

Lorsque les Atsés voulurent constituer leur puissance comme celle des

Empereurs byzantins, ils durent d'abord substituer au droit national,

qui répartissait les pouvoirs, le droit byzantin, qui les concentrait,

et ils prirent pour complices les Likaontes et ceux qui formaient avec

eux le haut tribunal, ainsi que ces hommes faisant en quelque sorte

partie du clergé, qui avaient grandi dans ses écoles, et qui, sous la

dénomination de clercs, servaient de chantres aux offices, remplissaient

dans l'église tous les services qui n'exigeaient pas l'ordination, et

fournissaient les professeurs de grammaire, d'histoire, de théologie, de

philosophie et d'autres sciences tombées aujourd'hui en oubli. Enfin,

comme il leur fallait aussi le glaive, ils intéressèrent à leur complot

les Polémarques, expression de l'élément militaire.

C'était, certes, un dessein hasardeux que celui de cette poignée

d'hommes entreprenant d'enlever à une nation le droit qui faisait sa

vie, et dont chaque citoyen était le défenseur naturel, puisqu'il y

puisait la raison de son importance. Mais la victoire devait rester au

petit nombre, qui formait la partie la plus instruite de la nation, et

qui avait le plus d'ensemble et d'unité de vues.

Les clercs, par leur enseignement, semèrent adroitement les équivoques,

pervertirent la raison publique, le sentiment des rapports des droits et

des devoirs, et, en troublant la croyance religieuse, ils relâchèrent le

dernier lien capable de relier les hommes, que l'intérêt tend trop

souvent à désunir.

Tantôt par la ruse, tantôt par la violence, ils désagrégèrent la société

et pénétrèrent dans toutes ses parties. Les Empereurs, ne pouvant

détruire la famille, la désorganisèrent. Ils se substituèrent à la

commune, qu'ils laissèrent subsister de nom, mais comme mécanisme

fiscal, et ils firent de même de la province. À l'exemple des Romains,

dans la Gaule, ils concentrèrent l'autorité dans les cités: le camp du

Polémarque, quoique mobile, prit le nom de _Kattama_, qui veut dire

cité, et les villes furent désignées par un nom qui veut dire paroisse.

Comme dans tout gouvernement despotique, de l'aristocratie éthiopienne

il ne resta bientôt plus qu'un simulacre représenté par des titres,

humiliants pour ceux qui les portaient légitimement, puisqu'ils ne

constataient plus que leur déchéance, dégradants pour ceux qui les

devaient à la seule volonté du Prince ou à d'autres sources illégitimes.

Le peuple éthiopien a perdu la connaissance des longues et sanglantes

vicissitudes de la lutte qu'il a soutenue contre le droit impérial; mais

il en a conservé le sentiment, et, d'accord avec les rares

traditionnistes en état de relater aujourd'hui les principales phases de

cette sombre histoire, il accuse les clercs d'avoir pris la part la plus

importante dans le grand bouleversement social qui a amené sa décadence.

Il s'est réfugié dans les mots, recours ordinaire des faibles et des

vaincus, et il a converti en injure le mot de _Debtera_ qui signifie

clerc, et qui implique aujourd'hui l'idée d'un homme instruit, subtil,

mais rusé et le plus souvent voué à l'esprit du mal.

Cependant, les Atsés, dans leur toute-puissance, devinrent la proie des

soupçons et des inquiétudes, maux ordinaires de la tyrannie. Quoique

mutilées et enchaînées, la famille, la commune et la province

soubresautaient encore; elles pouvaient se redresser. La confiance entre

gouvernants et gouvernés avait disparu; les Atsés ne conférèrent plus

l'autorité sous la seule garantie de la foi jurée. Ils la répartirent à

courte échéance et la déplacèrent incessamment, tant ils craignaient

qu'elle ne prît racine ailleurs qu'au pied du trône. En conséquence, ils

soumirent à une révision annuelle toutes les charges et toutes les

fonctions, à quelque degré qu'elles fussent. À l'esclave de la veille

ils donnaient le commandement, reléguant parfois le maître à n'importe

quel bas rang, et, comme les défiances surgissaient jusqu'autour du

foyer impérial, ils soumirent à la révision leur personnel domestique.

Leurs valets, les plus infimes serviteurs, leurs pages, leurs parents,

leurs concubines, nul ne prenait rang, qualité ou position, qu'en

passant sous le joug périodique de la volonté du maître. Les

Polémarques, qui se sont partagé les lambeaux de l'Empire et dont

l'autorité est encore plus illégitime et plus précaire que celle des

Empereurs, gouvernent comme eux, et pour les mêmes raisons; et, chaque

année, ils font la révision de toutes les investitures émanant d'eux;

tous leurs subordonnés font une opération analogue, chacun dans le rayon

de son autorité. On comprend la crise qu'amènent ces désagrégations et

réagrégations périodiques: tous les pouvoirs sont déposés, et le

gouvernement reste comme suspendu pendant quelques jours.

Au point où l'ont réduit ces malheureuses transformations politiques, il

n'y a aujourd'hui dans le pays que deux catégories de citoyens: celle

qui comprend le clergé, les cultivateurs, les trafiquants et les

industriels, et, au-dessus, celle des hommes de guerre, qui exercent le

pouvoir. Ceux-ci exploitent, pressurent, ruinent la portion stable et

foncière. Les citadins et les cultivateurs surtout s'épuisent à subvenir

aux besoins d'une population errante de gens de guerre oisifs,

turbulents et dépensiers, investis annuellement par le Polémarque du

droit de pressurer des vassaux, et les traitant d'autant plus âprement

que leur autorité est révocable et passagère.

L'Empire éthiopien était divisé en polémarchies, diverses par leur

étendue et leur importance, et conférant à celui qui en était investi un

titre de polémarque, celui de Ras, de Dedjazmatch ou autre. On a vu que

ces Polémarques n'étaient à l'origine que des chefs militaires, qui,

sitôt la campagne finie, ne conservaient que des pouvoirs insignifiants.

Conformément à l'us féodal, qui veut que la terre confère sa valeur à

l'homme, depuis la chute de l'Empire, ceux qui ont pris possession de

ces polémarchies, n'importe par quels moyens, ont pris en même temps les

titres et les insignes honorifiques dont étaient revêtus leurs

prédécesseurs régulièrement investis.

Pour devenir Polémarque, il suffit d'être investi d'une polémarchie par

un Polémarque d'un ordre supérieur dont on devient le vassal, ou bien il

faut s'être emparé par la force d'une polémarchie. Les moeurs militaires

veulent que, dans le cas où un homme qui n'est pas encore Polémarque

s'empare d'une polémarchie, il n'en prenne le titre qu'après s'être

rendu maître des timbales de son rival ou de celles d'un autre

Polémarque. Les titres de Ras, Dedjazmatch et autres Polémarques sont à

la fois des dignités et des grades; ils sont personnels, indélébiles, et

ne peuvent se transmettre sans la terre qui les confère. Dans la

confusion actuelle des pouvoirs, la dignité de Polémarque s'acquiert le

plus souvent par des moyens violents, et les provinces de l'ancien

Empire constituent aujourd'hui de petits États dont les uns sont

indépendants, et les autres vassaux. Tel Ras ou tel Dedjazmatch a

commencé par détrousser sur les grandes routes. On peut dire cependant

que la plupart de ceux qui sont arrivés à ces dignités appartiennent à

des familles de notables et souvent de princes. Tout Polémarque vassal

d'un autre relève de l'investiture annuelle de son suzerain. Les

Polémarques indépendants ne relèvent que de la force.

Lorsque la révision annuelle a lieu dans la maison d'un Dedjazmatch, les

deux Blaten Guétas ou Sénéchaux, l'Azzage ou Biarque, et les divers

comptables se réunissent en présence du Dedjazmatch pour contrôler le

budget de l'année écoulée, établir celui de l'année qui s'ouvre,

vérifier le cueilleret, inventorier les ressources extantes, faire le

recensement des seigneurs et autres gens de guerre détenteurs de fiefs

et de ceux qui servent moyennant paye en argent ou en nature, relever le

nombre des pensions à servir et des charges ecclésiastiques dont la

nomination relève du Prince; éplucher les écroues et jusqu'aux dépenses

les plus minimes du service particulier. C'est l'époque décisive pour

les gouvernants et les gouvernés; le réveil des ambitions et des

brigues; le moment des désertions et des rébellions, des élévations et

des abaissements subits. Les malversateurs, les inconstants, ceux dont

l'ambition désespère, les méfiants, les mécontents et les aboyeurs

déguerpissent pour se réfugier dans les villes d'asile, ou se constituer

en révolte ou passer au service d'un autre maître. De leur côté, les

habitants de hameaux, de villages entiers, s'apprêtent à émigrer, en

apprenant que tel seigneur réputé pour ses maltôtes sollicite l'honneur

de les avoir pour vassaux.

Pour bien diriger ce mouvement de désagrégation et de reconstitution

générale, les Polémarques ont besoin de déployer toute l'intelligence,

le tact, la connaissance des hommes et la fermeté dont ils sont doués.

Demeurer impénétrable, surveiller ceux qu'ils comptent faire déchoir et

ceux dont ils ne pourront satisfaire l'ambition, prévenir les

mécontents, concilier les rivaux, faire accepter les nouveaux

fonctionnaires, encourager et récompenser les dévoûments, sévir avec

adresse contre les prévaricateurs, enlever aux Polémarques voisins des

serviteurs dont le concours leur paraît désirable, satisfaire enfin tous

ces affamés d'honneurs, d'avancement et de mieux-être, toujours enclins

à se croire lotis au-dessous de leur mérite; faire sourdre dans tous les

rangs les espérances, et imposer à tous: telle est la tâche difficile

qu'ils ont à accomplir.

Après avoir présidé aux vérifications préliminaires, le Dedjadj Guoscho

avait l'habitude de régler avec son confesseur les affaires de sa

conscience, et de vivre ensuite dans une retraite absolue. Deux pages

seulement faisaient le service de nuit et de jour; un ancien page de son

père, le Chalaka Maretcho, chef des huissiers du service intime, gardait

sa porte et servait d'intermédiaire entre lui et ses sujets, dont aucun

n'était plus admis en sa présence. Il ne recevait même plus sa femme,

que son intelligence remarquable et son esprit remuant portaient

volontiers à s'immiscer dans les affaires. Il confiait alors à son Grand

Sénéchal le soin de rendre en son nom les décisions judiciaires

d'urgence, et son confesseur était seul admis à partager ses repas.

Après avoir ainsi passé quelques jours, recueilli et inaccessible, au

milieu du déchaînement des passions les plus actives de ses sujets, il

nommait d'abord, conformément à l'antique coutume du Damote, le page

porte-aiguière, dont la fonction, regardée comme la plus humble parmi

celles des pages, consistait à lui verser l'eau pour se laver les mains

avant et après les repas. Ce petit fonctionnaire avait le droit de

s'asseoir au bas-bout de la table, en face du Prince et à côté des plus

grands seigneurs; en campagne, il devait porter le bassin et l'aiguière

de cuivre qui représentaient tout son domaine. Le Prince décidait

ensuite des nominations aux grandes charges; le Chalaka Maretcho

transmettait à mesure à un timbalier, en permanence sur la place, les

noms des titulaires et les formules d'investiture, que celui-ci rendait

immédiatement officielles par ban. Ceux que le Prince voulait priver de

leur liberté étaient subitement arrêtés, soit au camp, soit dans leurs

fiefs, par les centeniers les plus énergiques de la garde. Les

nominations terminées, c'était avec une joie d'enfant que le Prince

rouvrait sa porte à ses commensaux ordinaires et à ses familiers. Les

nouveaux grands dignitaires et ceux qui avaient été confirmés dans leur

poste venaient ensuite faire leurs baise-mains et recevoir en cérémonie

leur cotte-d'armes d'investiture. La plupart des Polémarques avaient au

contraire l'habitude, en ces occasions, de s'entourer de leurs familiers

et de leurs conseillers, ce qui donnait lieu à des intrigues et à des

divisions. Le Dedjadj Guoscho disait qu'un chef devait recueillir

incessamment, pendant le cours de l'année et au milieu du calme des

esprits, les éléments de ses décisions annuelles, et que le moment venu

de les prendre, il fallait éviter jusqu'aux influences de ses amis, qui

apportent toujours dans leurs conseils leurs passions et leurs

faiblesses; qu'il lui était déjà malaisé d'imposer silence aux siennes,

et qu'il ne voulait point commettre l'équité de ses résolutions au

conflit des intérêts de ceux même qu'il aimait le plus.

La maison d'un Dedjazmatch se compose ordinairement des fonctionnaires

suivants:

Le _Fit-worari_ (_envahisseur en avant_), ou chef d'avant-garde. Cet

officier, le plus important en temps de guerre, devance l'armée avec ses

propres troupes; il établit son camp à une certaine distance en avant de

celui de son suzerain, dont il a le soin de choisir et de désigner

d'abord l'emplacement; il a droit de dresser pour lui-même et pour ses

principaux chefs des tentes blanches. Le jour d'une bataille, il est

souvent chargé d'engager l'action, sinon, réunissant ses soldats à ceux

de son maître, il a de droit le commandement d'une des ailes; il

commande aussi les expéditions importantes que le Prince ne conduit pas

en personne. Il a place au conseil, et il propose à l'agrément du Prince

les noms de ceux qui, adjoints aux conseillers ordinaires, composent le

grand conseil de guerre. L'importance de sa dignité équivaut à celle du

Grand Sénéchal, auquel pourtant il cède le premier siége. En pays

ennemi, il jouit de certains priviléges de maraude et droits de prise;

il a droit aussi à une part des tributs en pays nouvellement conquis.

Lui seul, après le Polémarque, a le droit d'envoyer des espions auprès

de l'ennemi; pour tout enfin, il communique directement avec le

Polémarque sans l'intermédiaire même du Grand Sénéchal. Son grade

entraîne l'investiture de fiefs considérables, qu'il répartit entre ses

vassaux; il prélève en outre diverses perceptions qu'amoindrit ou

multiplie la volonté du Prince lors de l'investiture. Le Fit-worari du

Damote devait être suivi d'environ 2,000 hommes de guerre, ses recrues

personnelles, et un nombre égal de vassaux directs du Dedjazmatch était

mis sous ses ordres.

Lorsque l'armée commence un mouvement de retraite, le Fit-worari est

chargé de le couvrir, à moins que le Dedjazmatch ne prenne ce soin en

personne; et si la retraite dure plusieurs jours, l'arrière-garde est

composée des vassaux les plus importants et des bandes particulières du

Polémarque désignées à tour de rôle. On choisit pour ce poste de chef

d'avant-garde un brillant cavalier, connu par son courage et ses

libéralités envers les hommes de guerre, chef vigilant, âpre au pillage

comme au combat, et rompu aux ruses de la guerre. À sa nomination, le

Polémarque le revêt publiquement d'une cotte-d'armes en soie, identique

par sa forme à celle que nos chevaliers portaient par dessus leur

armure.

Le _Blaten-Guéta_ (_seigneur des errements_), ou Grand Sénéchal, espèce

de _procurator regius_, grand maître de la maison. La nomination à cet

office entraîne pour le titulaire l'investiture d'un fief très-important

et lui confère le premier siége au Conseil, ainsi que des droits de

perception considérables sur les impôts, les nominations aux offices,

les frais et amendes judiciaires, et enfin, comme l'indiquent les

assises de Jérusalem, il a autorité sur toutes les recettes de la maison

de son suzerain; ce qui lui permet d'intervenir dans toutes les

ramifications du pouvoir de son seigneur. On choisit pour cet office un

homme d'âge, de bon conseil, savant feudiste et habile administrateur.

La plus lourde responsabilité pèse sur lui: il est chargé de

l'expédition de la plupart des affaires journalières; aussi sa demeure

est-elle constamment assiégée par des postulants. Il jouit de ses

grandes entrées, mais ses occupations laborieuses ne lui permettent que

rarement d'en profiter; en revanche, des messagers vont et viennent

continuellement de sa demeure à celle du Polémarque. Sa charge, la plus

lucrative de toutes, le met à même de thésauriser; il enrôle pour son

compte de sept cents à douze cents combattants. Il campe sous une tente

blanche à l'arrière-quartier du camp. À sa nomination, il est aussi

revêtu d'une cotte-d'armes en soie.

Le _Tekakin Blaten-Guéta_ (_Blaten-Guéta des choses secondaires_), ou

Sénéchal ordinaire, lieutenant du précédent. Ses profits et droits de

perception sont plus limités que ceux de son supérieur; il a une place

au Conseil, reçoit l'investiture d'un grand fief, et, à sa nomination,

il est revêtu aussi d'une cotte-d'armes en soie. Il jouit des grandes et

des petites entrées, et il voit le Polémarque bien plus fréquemment que

ne le fait son supérieur, auprès duquel il campe sous une tente blanche.

En Damote, le fief de ce fonctionnaire lui permettait d'entretenir de

deux cent cinquante à quatre cents soldats, dont environ un quart de

cavaliers, et une dizaine de francs-tireurs.

Le _Moulla-Bet-Azzage_ (_ordonnateur de toute la maison_), ou Biarque,

intendant général des vivres. Les panetiers, les boutilliers, les

écuyers tranchants, les dégustateurs, les contrôleurs et les porteuses

de l'hydromel, les sommiers, les gardiens de la pourvoirie, les

cuisinières, les boulangères, les mouleuses, toutes les servantes de la

cuisine, les femmes qui brassent la bière, celles qui délayent le miel

pour l'hydromel, celles qui travaillent aux ouvrages de vannerie, les

fileuses, enfin presque toute la domesticité proprement dite reçoit

directement des ordres de lui. Il s'entend avec les deux sénéchaux pour

distribuer les subsistances à tous ceux dont l'ordinaire a été fixé par

le Polémarque; il veille à tous les approvisionnements de bouche et à

l'entretien du parc de vaches laitières et d'animaux pour la boucherie.

Il est chargé des rations, de l'habillement et de la paye de tous les

gens de service. Il est gouverneur des terres domaniales, et perçoit le

tiers des amendes ou frais judiciaires qui proviennent des procès entre

leurs habitants.

Il est aussi investi d'un fief important et revêtu d'une cotte-d'armes

en soie; il prend place au Conseil et au Lit de justice, où il siége à

côté des sénéchaux. En outre des perceptions diverses que lui concède le

Polémarque, il cumule une quantité de petits profits sous-entendus. Aux

jours de festin, une longue verge à la main, et revêtu de sa

cotte-d'armes, il se présente en cérémonie, suivi de tous les officiers

de bouche et de leurs valets portant sur la tête les corbeilles de pain,

des cuisinières avec leurs plats fumants, et d'une file de femmes

chargées d'amphores d'hydromel, pendant que les timbaliers battent à la

ripaille. Debout à l'extrémité de la table, il dirige l'ordonnance

jusqu'à ce que le Dedjazmatch ait fini de manger; alors il donne le

signal à l'échanson en chef de faire verser l'hydromel, et il s'assied

ensuite au fond de la salle, d'où il surveille tout le service. La

plupart des gens de la domesticité campent autour de sa tente blanche,

dont la place est fixée derrière les timbaliers, qui s'établissent

toujours en face de la tente du Dedjazmatch. L'Azzage du Damote

entretenait pour son propre compte de trois cents à huit cents

combattants. Il s'entend avec son maître pour la nomination de plusieurs

contrôleurs qui ne relèvent que de lui et qui ne jouissent, du reste,

que d'une très-petite considération. Il a ses grandes et petites

entrées, et la faculté de prélever une quantité de petits profits qui

rendent sa charge presque aussi lucrative que celle du Grand Sénéchal.

Cet officier a un lieutenant nommé par le Dedjazmatch, lequel lieutenant

peut n'être pas investi d'un fief, et en ce cas son entretien et sa paye

consistent en certaines dîmes sur les approvisionnements.

Le _Moulla-Bet-Beudjeround_, ou Trésorier général et Maître de la

garde-robe. Il est chargé de la garde de toutes les valeurs-meubles, de

l'argent, des bijoux, des objets de parure, de toilette et des armes

personnelles du Dedjazmatch. Il a aussi le dépôt des raisins secs, du

vin et de l'eau-de-vie que fournissent en impôts certains fiefs

désignés, les octrois des villes, des marchés, et sur lesquels il

prélève pour lui-même un dixième; il perçoit un tant par cotte-d'armes

dont son maître revêt ses dignitaires, comme aussi par chaque décoration

honorifique donnée à un homme de l'armée. Il perçoit encore un dixième

de tous les impôts payés en or, en argent ou en sel, comme aussi un tant

sur le pesage de l'or et sur tous les cadeaux qui sont offerts au Prince

et dont la garde lui est confiée. Il jouit encore de plusieurs autres

droits que leur multiplicité rend fort lucratifs. Si, à la suite d'un

désaccord avec son maître, il prend refuge dans une ville d'asile, le

clergé de l'asile est tenu de rendre sa personne à son Seigneur; la même

coutume existe à l'égard du Grand Sénéchal et son lieutenant. Le

Beudjeround commande le corps des _Eka-Bet_ ou gardes du trésor, dont il

nomme le Chalaka (_chef de millier_), espèce de Chiliarque. Les

selliers, les bourreliers, les censeurs, les armuriers, les ouvriers en

fer, en cuivre, les argentiers et les artisans de toute sorte sont sous

sa direction, comme aussi les buandiers, les coiffeuses et les pages. Il

est investi d'un grand fief; dans quelques gouvernements cet officier

est revêtu de la cotte-d'armes en soie, mais en Damote ce n'est point la

coutume.

Durant les festins il se tient debout au pied de l'alga du maître, et en

tout temps il jouit des grandes et des petites entrées. Il a la

juridiction de toutes les causes qui ont trait à ses attributions, et il

perçoit pour son compte les profits de cette judicature. Ses fonctions

le mettent en rapports journaliers avec son maître, et il en profite

pour servir d'intermédiaire pour les réclamations ou les faveurs, ce qui

lui procure encore un patronage étendu et très-lucratif. Il est rarement

admis au Conseil. Il campe sur la gauche de la tente du Dedjazmatch, au

milieu des gardes du trésor, en outre desquels, il enrôle pour son

propre compte un petit nombre de soldats. Il a droit à une tente

blanche.

Le _Moulla-bet Aggafari_ (_garde de toute la maison_). Cet officier

remplit les fonctions de grand prévôt de l'armée, et il parcourt souvent

les domaines de son Seigneur pour y distribuer la justice, au nom de son

maître, ou y réprimer les attentats à la sûreté publique. Il est chargé

de l'arrestation et de la garde des prisonniers; il fournit les hommes

chargés de garder les plaideurs sans caution et perçoit un tant pour

leur garde, comme sur toutes les saisies qu'il opère. Il jouit aussi de

la perception d'un droit, dit _droit de verge_, par chaque procès qui se

vide en cour du Dedjazmatch; il est chargé aussi de la publication des

bans. Il remet aux parents de la victime la personne du meurtrier

condamné à mort, et il assiste comme témoin à l'exécution que les

parents en font eux-mêmes. Il commande aux huissiers; dans les grandes

réunions, une verge blanche à la main, il se tient debout à la porte de

son Seigneur. Aidé de son lieutenant et entouré de nombreux huissiers,

il préside à la police, expulse les intrus, fait introduire les invités,

réprime la licence des festins, où les rancunes et les rivalités

réveillées par l'hydromel suscitent trop souvent des orages. Il modère

aussi les effervescences guerrières, qui donnent lieu aux récits des

thèmes de guerre; car dans ces occasions, les seigneurs se pressent,

suivis de leurs bandes en tenue de combat, et des centaines d'hommes

surexcités se trouvent en présence les armes à la main. Aussi il est

d'usage de choisir, pour ce poste de chef des gardes, un homme d'action,

d'une énergie reconnue, et tout dévoué au Dedjazmatch. Cette charge

correspond en beaucoup de points à celle de nos Rois des ribauds au

moyen âge. Des fiefs importants lui sont assignés, et il siége au

Conseil. Dans quelques provinces de l'Éthiopie, ce dignitaire est revêtu

de la cotte d'armes en soie; mais cet honneur n'est point coutumier en

Damote. Il commande, au nom de son maître, à environ six cents cavaliers

et à mille hommes de pied, entretenus par des alleux en dehors de ses

propres fiefs; de plus, selon sa réputation de générosité et sa

popularité parmi les soldats, il peut enrôler environ six cents

combattants, relevant uniquement de lui. Au lieu d'un corps spécial, on

lui donne souvent à commander le régiment des gardes de l'Alga. Il campe

à l'aile droite du camp, et lui aussi a droit à une tente blanche.

L'_Elfigne-Askeulkaïe_ (_huissier de l'intérieur_). Il sert comme

lieutenant du dignitaire précédent, mais il relève directement du

Dedjazmatch. À l'heure des repas, pendant les conseils et toutes les

fois que le Dedjazmatch est accessible à ses sujets, il doit être sur le

seuil, une verge à la main, et secondé de quelques huissiers intimes,

ses subordonnés; personne ne peut entrer sans sa permission. Si

l'Aggafari est absent, il le remplace quand le Dedjazmatch tient lit de

justice. Debout entre les parties, il conduit et résume les débats,

prête main-forte au besoin; toujours debout, il émet son jugement le

premier, puis il provoque nominativement les juges et les assesseurs à

émettre le leur. Il perçoit les amendes ou les frais judiciaires, dont

il s'attribue une partie. Il a droit à la surveillance du parc des

moutons pour la boucherie, et il en perçoit pour lui un dixième. Dans

les festins, lorsque le chef des gardes est de service, il doit se tenir

debout à la tête de l'alga du maître. À moins que le Dedjazmatch ne soit

sorti ou endormi, il doit toujours être à son poste, sur le seuil; aussi

ses fonctions sont-elles très-fatigantes, car elles exigent une

assiduité et un éveil de tous les instants. En revanche, comme c'est de

lui que dépend l'accès auprès du maître, il est l'objet des prévenances

de tous, ce qui rend sa position fort lucrative. Il est d'ailleurs

investi d'un fief, qui, en Damote, lui permet d'enrôler pour son compte

de quatre-vingts à cent quarante soldats. On choisit pour ce poste de

confiance un cavalier dévoué, ferme, discret, alerte et doué d'une

élocution facile. Il campe près du chef des gardes et n'a droit qu'à une

tente noire.

Le _Moulla-Bet-Tékouatari_ (_comptable de toute la maison_), contrôleur

général des recettes. Sa surveillance s'étend sur tous les départements,

y compris ceux attribués aux sénéchaux; il jouit de perceptions sur tous

les objets de son contrôle, et de l'investiture d'un fief qui lui permet

d'enrôler pour son compte au moins une centaine d'hommes. Il campe sous

une tente noire, à côté du campement du premier sénéchal.

L'_Afa-Negousse_ (_bouche du roi_). Cet officier est l'organe du

Dedjazmatch pour toutes ses décisions judiciaires sur chacune desquelles

il perçoit une dîme. Il doit se rendre, avant le jour, à la porte du

Dedjazmatch, et dès qu'il est réveillé, il entre pour l'avertir qu'on

demande justice; il prévient ensuite son subordonné, le

_Tchohaï-Tabbaki_ (_gardien des crieurs_), que le Dedjazmatch est

disposé à ouïr les réclamations. Chaque réclamant, sur l'invitation du

Tchohaï-Tabbaki, exprime alors à haute voix et à distance de la maison

ou de la tente l'objet de son recours. Le Dedjazmatch émet sa décision,

et l'Afa-Negousse, debout sur le seuil, la transmet au dehors de façon à

être entendu de tous. On choisit, pour remplir cet office, un homme doué

d'un organe sonore, expert feudiste et arrêtiste, habile à formuler un

dispositif, versé dans la procédure et ayant une élocution correcte et

choisie, car au milieu du silence où habituellement il fait entendre sa

voix, le dernier goujat de l'armée ne manquerait pas de relever

publiquement une expression impropre ou une faute de langage. Cet

officier siége au nombre des assesseurs du Dedjazmatch, quand ce dernier

tient son plaid: il est investi d'un fief important, et il est

fréquemment appelé au Conseil. Ses entrées matinales auprès du

Dedjazmatch lui procurent un patronage considérable. Tous les

possesseurs de fiefs recherchent aussi son bon vouloir, car il peut

dépendre de lui d'envenimer les plaintes de leurs vassaux qui viennent

en appel devant le Dedjazmatch, comme aussi d'arrêter ou de concilier

leurs réclamations avant qu'elles n'aboutissent. Il campe à part,

derrière les gardiens du trésor, sous une tente blanche et entouré des

huttes de ses hommes, dont le nombre varie entre deux cents et quatre

cents, selon l'importance de son fief.

Le _Tchohaï-Tabbaki_ (_gardien des crieurs_), ou gardien des appelants

en justice, des réclamants ou postulants de toute sorte, qui, à défaut

d'autre aboutissant, se présentent de jour ou de nuit, devant la demeure

du Dedjazmatch. Dès le chant du coq, il veille avec ses subordonnés à la

venue successive des postulants, et il assigne à chacun d'eux son tour

pour élever la voix. Il perçoit un tant sur chaque cause et sur chaque

soldat que le Dedjazmatch envoie pour transmettre sa volonté aux vassaux

qui ont occasionné des plaintes. Cet officier est rarement pourvu d'un

fief; on lui assigne une paye en nature ainsi qu'un certain nombre de

rations pour lui et ses quelques suivants, et il trouve encore moyen de

se maintenir dans l'aisance, par les exactions qu'il exerce sur les

plaignants et les bonnes-mains qu'il reçoit des seigneurs. Son office

est peu considéré. Il campe sous une hutte, auprès des timbaliers.

Le _Feureusse-Balderasse_ (_maître de l'école du cheval_), ou écuyer et

chef de l'écurie. Il dresse les chevaux et les mules, est responsable de

leurs harnais, commande aux selliers et il exerce un droit de

réquisition sur les ouvriers de tout corps de métier qui regarde la

sellerie et les besoins de l'écurie. Lorsque le Dedjazmatch monte à

cheval, le Balderasse visite les sangles et tient l'arçon, pendant qu'un

palefrenier tient le cheval par la bride. Sa place, au camp, est

immédiatement derrière la tente du Prince, où ses recrues particulières

et tous les serviteurs de l'écurie de son maître campent autour de sa

petite tente noire. C'est sur son ordre que le chef de la troupe,

composée des gardes du destrier, lui envoie un piquet de soldats pour

veiller de nuit à la sûreté des chevaux du Dedjazmatch. Après que les

sénéchaux ont assis l'impôt de l'orge, c'est lui qui est chargé de la

perception; si cette opération présente des difficultés, il requiert au

besoin l'appui du corps des gardes du destrier. Il doit percevoir

mensuellement des mains du chef des écuyers tranchants une peau de boeuf

crue, qu'il fait découper en lanières et distribuer aux palefreniers,

qui les corroient et les tiennent prêtes à tous les usages de l'écurie;

il donne aussi de ces lanières à préparer aux gardes du destrier pour

les besoins de la sellerie. Tout harnais réformé lui revient de droit.

Il perçoit la dîme sur les cadeaux de beurre faits au Dedjazmatch, sur

les étoffes servant à faire des culottes et sur les chevaux reçus comme

impôt, comme cadeau ou même achetés; le cheval de combat du Dedjazmatch

n'entre pas en ligne de compte. Quand ce dernier donne un cheval à un

vassal important, cet écuyer perçoit sur le donataire un droit de

bonne-main. Son cheval de combat et sa mule sont nourris à l'écurie de

son maître. À l'époque annuelle du renouvellement des investitures, la

plupart des fonctionnaires résignent leurs offices, le chef des gardes

et le gardien de l'intimité déposent leurs verges, l'écuyer remplit

alors leurs fonctions, et à la nomination du nouveau gardien de

l'intimité, il partage ses fonctions avec lui et les profits qui en

découlent, jusqu'au premier grand banquet; il dépose alors sur le

bas-bout de la table sa verge, signe de son office intérimaire. Quand le

Dedjazmatch prend un repas à l'écurie, l'écuyer dirige de droit le

service, à l'exclusion des officiers spéciaux, le panetier excepté; il

présente lui-même l'hydromel à son seigneur et il a droit à toute la

desserte. Il a droit aussi à une certaine partie de viande sur chaque

boeuf, chèvre ou mouton de boucherie. Les jours de festin, il se tient

debout près du chevet de l'alga; il y boit l'hydromel à discrétion, et

de plus, sur chaque grande jarre d'hydromel qui se consomme, l'échanson

doit lui réserver une certaine mesure qui lui est remise après le

festin. Il a ses entrées chez le Dedjazmatch et jouit souvent de son

intimité. Il est pourvu d'un fief qui lui permet d'enrôler pour son

compte une quarantaine de soldats. Il va sans dire qu'il doit être

écuyer habile et avoir des recettes pour les maladies des chevaux. Il a

la police et la conduite des palefreniers et des coupeurs d'herbe, et

pour chacun de ces services le Prince nomme, sur sa présentation, un

_Alaka_, ou mesureur, un _Tekouatari_, ou comptable, et un _Aggafari_,

ou gardien.

Les coupeurs d'herbe, munis chacun d'une faucille et de douze cordelles,

ne sont tenus en tous temps que de fournir journellement une charge

d'herbe choisie ou, à défaut d'herbe, une charge de paille qu'ils

remettent aux palefreniers. Ces derniers sont chargés de nourrir les

chevaux et de veiller à leurs attaches; en marche, ils vont à pied et

les conduisent à la main; ils perçoivent un droit par cheval donné par

le Dedjazmatch, ainsi qu'un morceau de viande spécial par bête de

boucherie. Les coupeurs d'herbe ont droit aussi à un morceau spécial de

viande. Le nombre des chevaux d'un Dedjazmatch varie beaucoup et s'élève

quelquefois à une trentaine.

Le _Siga Melkégna_ (_maître de la viande_), ou écuyer tranchant. Il a la

direction et la comptabilité du parc des boeufs, des moutons et des

chèvres destinés à la boucherie, sur lesquels il prélève pour son compte

un dixième. Conjointement avec l'Elfigne Askeulkaïe, il commande aux

bûcherons, qui sont chargés, lorsque l'armée est en marche, de conduire

les troupeaux, de porter les paniers à pains, la braizière du

Dedjazmatch, la table à manger, les viandes, de traire les vaches, de

faire le bois et d'allumer les feux, d'abattre les animaux et de les

dépecer, de griller les viandes et de préparer les outres provenant des

chèvres tuées. Il nomme parmi eux un _Aggafari_ et un _Alaka_. En outre

de leur habillement, de leurs rations et d'une paye minime, ces

bûcherons perçoivent les deux tiers des peaux de boeufs et de moutons

abattus, et une certaine quantité de viande. Celui d'entre eux qui a

porté la table perçoit, de plus, un pain à chaque fois qu'on fait un

repas. L'écuyer tranchant perçoit pour son compte, par chaque animal

abattu, un morceau de viande, ainsi qu'un tiers des peaux. À chaque

repas, il doit présenter au Dedjazmatch le morceau choisi de viande crue

ou de carbonade; ses subordonnés remplissent le même office auprès des

convives. Pendant les grands festins, il préside aux distributions de

viande et il doit rester debout jusqu'à la fin du repas; le boutillier

doit alors lui présenter à boire. Comme les boeufs sont abattus sur la

place, devant la demeure du Dedjazmatch, cet officier de bouche est

responsable des dégâts ou des blessures occasionnés par les animaux

qu'il manque à maîtriser. Il ne jouit que des petites entrées; il est

investi d'un petit fief et profite de maints bénéfices non avoués. Il

enrôle pour son compte de quarante à soixante soldats, et campe sous une

tente noire auprès du Biarque. Le Dedjazmatch nomme un comptable pour

contrôler son service.

Le _Tedj-Assallafi_ (_qui passe l'hydromel_), ou échanson. On choisit,

généralement pour cet office un cavalier brave et avenant. Comme

l'entrain et la physionomie des repas et des festins dépendent surtout

de l'hydromel, objet des convoitises de tous, les fonctions de

l'échanson y sont très-importantes. Il doit être doué de tact et de

mémoire, apprécier le cas à faire de chacun, afin de diriger le boire

sans l'intervention apparente du maître et d'après ses intentions

secrètes. À chaque fois qu'il présente un _burilé_ (carafon en verre)

d'hydromel au Dedjazmatch, ce dernier lui en verse un peu dans le creux

de la main, et il doit le boire en présence de tous; il est de service à

tous les repas. Sur chaque bête abattue, il prélève un morceau spécial

de viande; il a aussi une dîme sur les peaux, et il use librement de

l'hydromel pour sa consommation personnelle; mais, en présence de son

maître, il n'a droit de boire qu'un seul burilé, qu'il consomme sur

place, afin d'exclure toute idée de convoitise de sa part. Il prélève

une dîme sur le miel. Il a une tente blanche et un petit fief qui lui

permet d'enrôler de quatre-vingts à cent vingt hommes. Il fait partie du

campement du Biarque, son supérieur direct.

En marche, les hanaps en corne et les burilés sont portés par les gardes

du trésor; quand on verse une amphore, un de ces derniers nommé à la

fonction de _Gueuddavi_, tient une écuelle au-dessous du hanap ou du

burilé pour y recevoir le surplus de liqueur qui se répand, car chaque

coupe doit être emplie jusqu'aux bords; ces égoutilles forment ses

profits. Il y a plusieurs Gueuddavis; souvent cette fonction

très-recherchée est confiée à un fusilier qui s'est distingué par une

action d'éclat.

C'est en présence du maître et des convives que l'échanson fait enlever

avec précaution la tape soigneusement lutée qui bouche l'amphore

d'hydromel. Il fait ensuite coiffer l'amphore d'un blanchet, et dans

quelques maisons, lorsqu'on l'incline pour verser la liqueur, un

fonctionnaire qu'on appelle _Tedj-Tchari_ (_griffeur de l'hydromel_) a

le privilége de frapper ou de gratter le blanchet, avec le bord d'un

hanap, afin d'activer la filtration de l'hydromel. L'hydromel qui tombe

dans son hanap constitue son bénéfice. Si l'échanson trouve qu'il

prélève trop sur la liqueur, au lieu d'un hanap, il a le droit de lui

faire prendre, pour gratter le blanchet, une serre desséchée d'oiseau de

proie. Cette fonction bachique est fort enviée, et on la donne

ordinairement à un fusilier d'élite.

Les _Fellakis_ (_retrancheurs_) tiennent la coupe sous l'orifice de

l'amphore, et, avant de la remettre à l'échanson, ils en retranchent à

leur profit un doigt de la liqueur, qu'ils ramassent dans une écuelle.

Cette fonction, également fort recherchée, est souvent enlevée aux

gardes du trésor pour être conférée à un fusilier d'élite. Sur la

présentation des chefs de corps, le Dedjazmatch nomme à ces trois

offices. Les effondrilles du vase d'hydromel en vidange sont réclamées

par les fusiliers présents. L'échanson a la charge difficile de veiller

à ce que ces perceptions diverses ne donnent pas lieu à des abus.

Le _Tedj-Melkégna_ (_maître de l'hydromel_), ou boutillier, ordonnateur

de l'hydromel. Il s'entend avec les sénéchaux pour la fixation, la

recette et la répartition des impôts en miel, et il jouit d'une

perception sur les terres qui le fournissent. Un morceau de viande lui

est désigné sur chaque bête abattue. Il préside aux différentes

opérations de la fabrication de l'hydromel, il est responsable de la

qualité de la liqueur, et il en use à discrétion pour sa propre

consommation. Aux jours de festin, il doit être debout à côté de la

jarre en vidange. Il a la surveillance des outres de miel confiées aux

sommiers, ainsi que celle des porteuses d'hydromel et des femmes qui le

fabriquent. Cette charge est souvent cumulée par l'échanson en chef. Il

lui est alloué un certain nombre de rations pour son entretien et celui

de ses hommes. Il campe sous une petite tente noire auprès du Biarque.

Le Dedjazmatch nomme ainsi un contrôleur pour surveiller sa gestion.

Le _Enjerra Assallafi_ (_qui passe le pain_), ou panetier. Le

Dedjazmatch ne goûte à aucun mets sans la présence de cet officier, qui

doit être dans sa personne d'une propreté recherchée. Debout auprès de

la table, il donne à goûter de chaque plat à la cuisinière en chef,

puis, la tête en arrière, il goûte à son tour, en laissant tomber de

haut un morceau dans sa bouche. Il prépare les bouchées pour le

Dedjazmatch, étale devant lui les morceaux pour lesquels il connaît sa

prédilection et sert pareillement tous les autres convives, car lui seul

met la main aux plats. Avant le repas, il a droit à un pain de première

qualité pour juger, à la cuisine, de la bonne préparation des mets; de

plus, par chaque repas, il a droit à quatre autres pains de première

qualité. Quand le Dedjazmatch a mangé, et qu'on éloigne un peu la table

pour que la deuxième tablée de commensaux prenne son repas, le panetier

a le privilége de s'asseoir entre les convives et contre le milieu de

l'alga. Un morceau spécial de viande lui est réservé sur chaque bête

abattue. Il a un petit fief à gouverner, et il se crée un petit

patronage par les distributions qu'il fait de la desserte, et aussi par

des recommandations qu'il trouve quelquefois moyen d'insinuer. Durant le

repas, il doit être muet. Sa petite tente noire fait partie du campement

du Biarque. De même que l'échanson, il a sous ses ordres plusieurs

aides, pour les jours de grand festin.

Le _Moulla-Bet-Wouzifiadj_, ou suppléant général. Il est muni d'un petit

fief suffisant à l'entretien d'une cinquantaine de soldats; il campe

sous une tente noire, dans le cercle du campement du Dedjazmatch et

remplace temporairement, en cas d'absence ou de suspension, les

dignitaires, officiers ou serviteurs de la maison, quels qu'ils soient.

Il perçoit alors tous les bénéfices attachés à leur charge. Il est

toujours aux abords de la demeure du Prince et jouit de ses entrées. Il

a aussi le droit de nommer des sous-délégués lorsque plusieurs vacances

se présentent simultanément.

Le _Zoufan-Bet-Chalaka_ (_chiliarque des gardes de l'alga_). En marche,

il est chargé de faire porter par ses hommes l'alga du Dedjazmatch, la

housse et les coussins, les tapis et certains objets du mobilier. Durant

les festins et les lits de justice, il est chargé de la garde de

l'intérieur et partage certains services avec le chef des gardes. Il est

investi d'un fief et il campe sous une tente blanche à la droite du

campement du Prince; ses hommes se huttent autour de lui; leur nombre

varie entre 600 et 2,000, selon qu'il est plus ou moins populaire.

Le _Feureusse-Zébégna-Chalaka_ (_chiliarque des gardes du destrier_). Il

est chargé des patrouilles et fournit les vedettes de nuit. Dès

l'obscurité, il établit lui-même un peloton de gardes aux abords de la

demeure de son Seigneur et en désigne un autre pour la garde de ses

chevaux. Le poste de garde a droit à la desserte du repas du soir. Ce

Chalaka a droit à la tente blanche et campe derrière le Dedjazmatch, en

laissant un espace libre pour le campement de l'écuyer. À l'exception de

quelques cas prévus, il reçoit ses ordres directement du Dedjazmatch, et

sa troupe a le pas sur toutes les autres pour les invitations aux

festins. Il est investi d'un fief. De même que pour le Chalaka

précédent, l'importance numérique de sa bande dépend de son

savoir-faire.

L'_Eka-Bet-Chalaka_ (_chiliarque des gardes du Trésor_). Il est sous les

ordres du Boudjeround; mais il est nommé par le Dedjazmatch. En marche,

sa troupe est chargée de porter tous les objets du Trésor et ceux de la

garde-robe. C'est ordinairement dans cette bande que le Dedjazmatch

choisit les messagers qu'il expédie à ses vassaux ou aux Polémarques des

provinces éloignées. Comme ce service exige de l'intelligence, de la

mémoire, de la discrétion et du dévouement, ce corps de gardes du Trésor

jouit ordinairement de beaucoup de prérogatives, qui varient du reste

selon le degré de faveur de son Chalaka, lequel est le plus souvent

chargé de préférence d'exécuter les volontés directes de son Suzerain.

Au camp, cette troupe s'établit toujours et sans intermédiaire à la

gauche de la tente du Dedjazmatch.

Le Dedjadj Guoscho avait une prédilection marquée pour cette troupe,

dont le chiffre variait entre deux et trois mille hommes. L'émulation y

était fort grande et l'esprit de corps des plus actifs. Les meilleurs

soldats de la province, comme les recrues étrangères, ambitionnaient

tous d'y être admis, ce qui en faisait un véritable corps d'élite où le

Dedjazmatch choisissait des sujets pour les postes de confiance.

Ce Chalaka a droit à la tente blanche et il est ordinairement investi

d'un fief.

Le _Sef-Djagri-Chalaka_ (_chiliarque des porte-glaives_). Les grands

feudataires de l'Empire avaient l'usage de faire porter devant eux des

épées à deux tranchants, espèce d'estramaçons, larges de deux pouces

environ, à poignée cruciale garnie en argent. Ces épées, recouvertes de

housses écarlates et traînantes, sont encore portées sur l'épaule devant

les Dedjazmatchs et figuraient, à ce que m'a dit un vieux feudiste, le

nombre de hauts barons ou possesseurs de grands fiefs qui suivaient sa

bannière. Ce Chalaka, qui a droit à une tente blanche, fait partie, avec

sa bande, du campement de droite. Il est ordinairement investi d'un

fief, et, dans le Damote, cet officier commandait une troupe d'environ

1,400 hommes.

Le _Moulla-Bet-Bacha_ (_bacha de toute la maison_), ou commandant en

chef des corps de francs-tireurs ou fusiliers. Cet officier est revêtu à

sa nomination d'une cotte d'armes en soie; mais, par suite de l'idée de

défaveur attachée au combattant à l'arme à feu, malgré l'importance

reconnue de son concours, cette distinction n'entraîne pas pour le Bacha

la considération attribuée aux autres dignitaires pareillement revêtus.

Il n'est appelé au conseil qu'à la veille d'une bataille; il doit avoir

grandi au milieu des francs-tireurs, être populaire parmi eux et habile

à conduire ces soldats, dont les habitudes quinteuses rendent le

commandement proverbialement malaisé. Il campe sous une tente blanche

entre le campement des timbaliers et celui du Biarque. Comme les

Chalakas dont il vient d'être parlé, il nomme ses centeniers, mais il

doit soumettre à la sanction du Dedjazmatch la nomination qu'il fait des

Chalakas commandant sous ses ordres aux trois bandes de francs-tireurs.

Ces Chalakas, revêtus souvent de la cotte d'armes, sont:

Le Chalaka des _Abate-Neftegna_ (_chiliarque des fusiliers vétérans_),

qui commande à ce corps d'élite de francs-tireurs, parmi lesquels

beaucoup sont investis de petits fiefs ou reçoivent une paye élevée.

Le Chalaka des _Zébégna-Neftegna_ (chiliarque des gardes fusiliers), qui

commande aux fusiliers chargés de fournir, concurremment avec les gardes

du corps, les postes de la garde de nuit des abords de la tente du

Dedjazmatch.

Ces deux corps campent autour de la tente du Bacha.

Et enfin le Chalaka des _Achkeur-Neftegna_ (_fusiliers adolescents_),

qui commande une troupe composée de jeunes fusiliers, laquelle est

adjointe au corps des Eka-Bets, campe avec lui, et au combat garnit son

front de bataille.

La plupart des francs-tireurs sont des hommes de pied; leur première

ambition est d'obtenir soit une mule pour les porter durant les marches,

soit un cheval au moyen duquel ils se mêlent avec moins de danger aux

combats de cavalerie. Ils sont ordinairement indociles, grossiers,

gourmands et portés à changer de maître; car, quoique peu considérés,

ils sont toujours sûrs de trouver partout un enrôlement. Souvent ils

désertent à la fin d'une campagne, mais ils ne manquent jamais de

laisser la carabine qui leur a été confiée.

Le _Meuzeuzo Chalaka_ (_chiliarque des dégaîneurs_), Chiliarque des

cavaliers possesseurs de fiefs qui correspondent à nos anciens fiefs à

haubert ou aux fiefs d'écuyers. Le corps qu'il commande comprend aussi

les cavaliers possesseurs de terres allodiales, mais grevées du service

militaire à peu près comme les anciens spahis de l'Empire ottoman, et

les cavaliers étrangers entretenus provisoirement par des allocations en

argent ou en nature. Tous ces cavaliers sont compris sous le nom

générique de _Meuzeuzos_, en opposition aux seigneurs de fiefs

importants qu'on nomme _Mokouannens_. Ces derniers correspondent à nos

chevaliers à bannière; ils ont ordinairement le droit de se faire

précéder de trompettes et d'un tambourin, ou bien de flûtes, et ils

relèvent sans intermédiaire de la suzeraineté du Dedjazmatch. Ce Chalaka

est l'intermédiaire des cavaliers meuzeuzos pour tous leurs rapports

avec le Dedjazmatch, et, lorsque l'armée est réunie, il juge en premier

ressort des procès civils et correctionnels qui s'élèvent entre eux. Il

veille à la disposition et à l'ordonnance générale du camp, et décide de

tous les différends relatifs à l'emplacement des divers corps. La veille

d'un festin, il reçoit avis du chef des gardes de l'alga du nombre de

places réservées aux hommes de son corps, et c'est lui qui répartit les

invitations nominatives. Debout durant les festins, il se tient au bas

bout de la table pour faire introduire ceux qu'il a invités, maintenir

l'ordre parmi eux, et user éventuellement, vis-à-vis du Biarque, de son

droit de représentation au sujet de la mauvaise distribution de

l'hydromel parmi ses meuzeuzos. Il a ses grandes et petites entrées chez

le Dedjazmatch, et souvent une place au Conseil. Il jouit des profits

d'un patronage étendu et reçoit l'investiture d'un fief, ce qui lui

permet d'enrôler pour son compte de 100 à 300 combattants. Parmi les

cavaliers dont le Dedjazmatch lui confie le commandement, il se trouve

ordinairement des guerriers de marque, hautains, ardents, susceptibles

et ambitieux; aussi est-il nécessaire qu'il soit d'une bravoure

incontestée, qu'il ait du tact et de l'entregent, qu'il soit bon

feudiste, expert à décider des cas militaires, juge éclairé des

prérogatives, des us et de l'étiquette des camps. Cette charge est fort

considérée et conduit le plus souvent aux hautes dignités. Il campe sous

une tente blanche, dans un cercle formé par ses Meuzeuzos, de façon à

former le front du campement général. Il doit consulter le Dedjazmatch

pour la nomination des officiers sous ses ordres. Ce corps de Meuzeuzos,

chez le Dedjadj Guoscho, fournissait près de 3,000 cavaliers.

La bande commandée par le Meuzeuzo Chalaka est composée, comme on le

voit, de cavaliers dont chacun est investi, soit d'un fief roturier,

soit d'un fief boursier, d'un pied de fief ou d'un fief en l'air, tous

liges. Ces fivatiers ont, comme les Mamelouks, un certain nombre de

suivants combattant, soit à pied, soit à cheval; les bandes commandées

par les autres Chiliarques sont composées presque en totalité de

fantassins et de cavaliers qui servent pour une solde ou même pour une

simple soutenance, et jouissent par conséquent d'une considération

moindre. Pour régir la troupe sous ses ordres, le Meuzeuzo Chalaka,

comme tous les Chalakas, nomme un _End-ras-i_ (_semblable à ma tête_),

ou premier lieutenant, un _Tekouatari_ (_comptable_), un _Aggafari_

(_gardien_), un _Wouzifiadj_, ou suppléant, et des _Alakas_, espèce de

centurions, qui commandent les compagnies dont l'effectif varie de 60 à

200 hommes. Chaque Alaka nomme pour sa compagnie un End-ras-i, un

Tekouatari, un Aggafari, des _Keunates_ (_cinquanteniers_). Ceux-ci,

enfin, nomment des dizainiers.

Aucune de ces subdivisions ne sert, comme chez nous la compagnie,

d'unité pour les manoeuvres; les mouvements de ces bandes s'exécutent au

moyen de passe-paroles, si la distance ne permet pas d'entendre la voix

du Chiliarque. La paye n'est faite qu'à des époques irrégulières; elle

est calculée sur ce qu'il faut pour l'acquisition du vêtement. Chaque

homme se charge ordinairement d'acheter le sien au marché. Son cheval ou

sa mule et ses armes, à l'exception des carabines, sont sa propriété;

ses profits licites et ses exactions subviennent amplement à leur

renouvellement, et lui permettent même d'amasser un pécule. Il reçoit du

grain, dont une partie lui sert à échanger contre les quelques autres

substances alimentaires qui composent sa nourriture, quand la bande

n'est pas répartie en subsistance chez l'habitant. Le Chalaka, et

quelques-uns de ses officiers, sont quelquefois investis de petits

fiefs. Le nombre de femmes qui suivent ces bandes est considérable;

quelques Chalakas seulement cherchent à les exclure, mais ils ne

réussissent qu'imparfaitement, à cause surtout de la difficulté pour le

soldat de préparer sa nourriture. En campagne, il se nourrit du produit

du maraudage, qui ne lui fournit que de la viande sur pied, quelquefois

du beurre et du miel, et surtout des grains de diverses sortes, pour la

mouture et la panification desquels les femmes sont presque

indispensables.

Le _Négarit-Metch Alaka_ (_Alaka des frappeurs de timbales_), ou chef

des timbaliers. Les timbaliers sont au nombre de vingt-deux, mais la

plupart d'entre eux enrôlent pour leur compte des serviteurs ou

doublures. Ils interviennent pour un tiers dans les fonctions de

bouchers qu'exercent les bûcherons; ils coopèrent à l'abattage, au

dépeçage de ce tiers, et ils se réservent sur cette portion tous les

droits que ces derniers prélèvent sur la viande. Si la peau d'une

timbale vient à être crevée, ils fonctionnent de droit sur la première

bête à abattre et ils en prennent la peau pour réparer la timbale.

Chaque timbalier a deux instruments qu'il sangle sur une mule, et il

chevauche sur la croupe en exécutant les batteries; si la mule vient à

mourir, il doit porter lui-même ses timbales un jour durant. Un des

timbaliers porte un vaste parasol en étoffe rouge fixé à une longue

hampe; ce parasol ne sert presque jamais à garantir le Dedjazmatch, et

pourrait bien avoir été adopté en imitation des princes souverains de

l'Inde et du Japon. Un autre timbalier porte un gonfanon en étoffe rouge

dont la hampe est terminée par une boule en cuivre surmontée d'une croix

de même métal. Ce gonfanon n'est point, comme chez nous le drapeau,

l'emblème de l'honneur militaire; en Éthiopie, on a choisi pour

symboliser ce sentiment une timbale maîtresse, la plus grande de toutes,

et sur le champ de bataille, le soldat qui prend cette timbale est

considéré comme ayant pris le drapeau de l'armée ennemie, et le corps

entier des timbaliers lui appartient, dans le cas où la victoire reste à

son parti. Le chef des timbaliers désigne un de ses hommes pour faire

l'office de bourreau du Dedjazmatch; il doit recevoir lui-même le

condamné des mains du chef des gardes, le remettre à l'exécuteur et

surveiller l'exécution. À l'exécuteur revient de droit l'habillement du

supplicié. Tout boeuf, âne ou cheval provenant d'une razzia, et ayant la

queue coupée, revient de droit au chef des timbaliers.

C'est ordinairement parmi les timbaliers, et sur la présentation de

l'Alaka des timbaliers, que le Dedjazmatch nomme le Tchohaï-Tabbaki, ou

gardien des crieurs qui réclament justice; l'Alaka prélève un léger

droit sur chacun de ces plaignants, et il jouit de plusieurs autres

droits secondaires. Il répartit ses différents profits parmi ses

timbaliers et nomme ses officiers subalternes. Il est investi d'un petit

fief et il est aussi revêtu d'une cotte d'armes en soie. Il commande,

mais n'exécute point les batteries, et doit être à cheval, en tête de

ses hommes. On choisit pour ce poste un soldat courageux, car souvent il

laisse sa vie sur le champ de bataille pour n'avoir point voulu faire

tourner bride à ses timbaliers ou suspendre la batterie de la charge, à

la sommation de l'ennemi. On choisit aussi un homme énergique pour

timbalier de la timbale maîtresse, car la perte de cette seule timbale

prive le chef de l'armée du droit de se faire précéder de ces

instruments jusqu'à son investiture du Gouvernement d'une autre province

qui comporte le droit de faire battre des timbales, ou jusqu'à ce qu'il

en ait conquis d'autres par les armes. Les timbaliers touchent une paye

relativement importante, mais ne jouissent d'aucune considération. Leur

grossièreté, leur gourmandise et leur ivrognerie sont passées en

proverbe. En marche, leur chef donne également le signal de jouer aux

trompettes, au tambourin et aux flûtistes. Les joueurs de flûte, pris

ordinairement parmi les fusiliers, et qui reçoivent alors double paye,

varient depuis quatre jusqu'à quinze. Leurs flûtes, longues de deux

pieds environ, sont faites en bambou de calibres gradués, et ne rendent

chacune que certaines notes particulières. Comme dans les concerts

russes, chaque joueur contribue successivement, et pour une ou deux

notes seulement, à l'exécution de leurs mélodies étranges. Ces artistes

jouissent de droits sur les viandes de boucherie, comme aussi les

trompettes et le tambourin, et sont régis, du reste, par leurs Alakas et

d'autres bas officiers.

Le _Gacha-Djagri_ (_porteur de bouclier_), ou servant d'armes. Cet

office, qui mène quelquefois aux hautes dignités, est loin cependant de

procurer à son titulaire la considération qu'on accordait en Europe aux

écuyers de nos chevaliers. Il porte la rondache, le javelot et le hanap

de son maître; il remplace de droit l'échanson pour le service de toute

amphore de bière ou d'hydromel donnée en cadeau au Dedjazmatch, ailleurs

que dans une maison ou une tente; il perçoit un droit sur les moutons et

sur certains objets offerts en cadeaux à son maître, quand ce dernier

est en selle. On choisit pour ce poste un soldat brave, vigoureux,

adroit et bon piéton. Les seigneurs de grands fiefs allouent

ordinairement à leur servant d'armes une mule de selle ou un cheval, et

ils lui adjoignent deux ou trois suppléants. Mêlé aux pages, il entre

librement chez le Dedjazmatch; il doit être discret, et avoir de la

tenue. Il mange ordinairement avec les pages, sous les yeux de son

maître, et prélève un morceau spécial de viande sur chaque bête abattue.

Dans la maison d'un Dedjazmatch, il y a ordinairement plusieurs

Gacha-Djagris.

Le _Neft-Yadj_ (_porte-fusil_). Celui qui porte la carabine du

Dedjazmatch. Il doit être toujours devant son maître, et prêt à lui

remettre l'arme chargée. Un Dedjazmatch a ordinairement deux ou trois

carabines de prédilection, ce qui nécessite autant de porte-arquebuse,

ayant chacun un suppléant. On les choisit parmi les meilleurs piétons. À

l'heure du repas, ils ont leurs entrées, et ils prélèvent des droits sur

les animaux tués en chasse.

Le _Woust-Achker Alaka_ (_chef des adolescents de l'intérieur_), ou chef

des pages. Le nombre de ces pages, choisis ordinairement dans de bonnes

familles, varie de douze à cinquante. Ils dorment dans le même

appartement que le Dedjazmatch, et remplissent auprès de sa personne

tous les soins de la domesticité personnelle. Excepté durant le Conseil,

quelques-uns d'entre eux doivent toujours être debout auprès de son

alga. Beaucoup des plus hauts dignitaires, et même des Dedjazmatchs, ont

commencé par être pages. Si le Dedjazmatch aime la chasse, il établit

une section de pages, chargés de mener les chiens en laisse, et de leur

donner la nourriture, et il nomme, pour les surveiller, un Alaka choisi

parmi eux. À l'exception des perdrix et des pintades, qui sont réservées

pour la table du maître, presque toutes les viandes provenant de la

chasse sont partagées entre les pages et les chiens. Le Dedjazmatch

nomme parmi eux un focanier, qui est chargé d'entretenir le feu, de

l'attiser, et qui perçoit une amende de quiconque y touche, fût-ce un

des Sénéchaux. Il nomme aussi le page porte-couteau, qui a la

responsabilité des couteaux qu'il donne et reprend aux convives, dont il

perçoit en même temps un lopin de desserte. Il nomme aussi le page

porte-aiguière dont nous avons parlé, et le munit d'un bassin et d'une

aiguière en cuivre. Ce page doit toujours avoir de l'eau fraîche et

parfumée pour la boisson de son maître; il en fournit également pour ses

ablutions manuelles, ainsi que pour celles du panetier et des convives

qui composent la première tablée.

Il a droit de s'asseoir au bas bout de la table, où il mange en même

temps que le Dedjazmatch; ses camarades ne s'attablent qu'après que tous

les convives ont mangé. Ce sont les pages qui portent les livres de

piété, le pupitre, les bougies en consommation, les bijoux et les petits

objets d'un usage journalier. Enfin, le Dedjazmatch confère quelquefois

à un page le droit de _Tchari_ (gratteur); muni de la serre desséchée

d'un oiseau de proie, le tchari pendant les repas, gratte inopinément le

dos d'un convive et accompagne cette liberté d'espiégleries, quelquefois

spirituelles, qui lui valent alors le verre d'hydromel que tient en main

celui qu'il a provoqué. Ce petit fonctionnaire doit être hardi, malin et

prompt à la répartie, car s'il commet quelque balourdise, il est hué et

mis à la porte, souvent sans souper. Les pages sont, du reste, l'objet

des avances et des caresses de tout le monde et jouissent de plusieurs

petits profits domestiques. La discrétion est la première qualité qu'on

exige d'eux.

Sur la présentation du Biarque, le Dedjazmatch nomme:

La _Wouette-Bet_ Alaka, maîtresse des cuisinières;

La _Netch-Abbeza_ Alaka, maîtresse des boulangères qui font le pain

blanc;

La _Tokour-Abbeza_ Alaka, maîtresse des boulangères qui font le pain

bis;

La _Tedj-Abbeza_ Alaka, maîtresse de quelques femmes chargées de la

fabrication de l'hydromel;

La _Talla-Abbeza_ Alaka, maîtresse des brasseuses de _bouza_ ou bière;

La _Gonbegna_ Alaka, maîtresse des porteuses des amphores d'hydromel.

Chacune de ces maîtresses nomme parmi ses subordonnées un lieutenant et

d'autres fonctionnaires telles que gardienne, contrôleuse, directrice,

assaisonneuse (etc.). Le Dedjazmatch désigne parmi les cuisinières une

femme qui a la fonction de lui laver les pieds lorsqu'il descend de

cheval ou lorsqu'il remonte sur son alga après une sortie à pied. Il

choisit aussi une femme chargée du soin de tresser sa coiffure. Les

femmes qui composent ces différents services suivent l'armée à pied et

portent elles-mêmes leurs ustensiles ou les font porter par des

apprenties qu'elles engagent pour leur compte. On donne ordinairement

une mule de selle à la maîtresse des cuisinières et à celle des

fabriquantes d'hydromel. Toutes ces femmes reçoivent des rations par les

soins du Biarque, auprès duquel elles campent. Selon leurs attributions,

elles ont droit à certains morceaux de viande par chaque bête abattue;

les porteuses d'hydromel entre autres ont droit à l'épaule. Celles-ci

doivent apporter l'eau pour la boisson des chevaux et enlever le fumier

de leurs loges; en campagne, elles sont chargées de la mouture des

grains et elles prélèvent un droit sur la farine; elles ont droit aussi

à la cire qu'on retire de la fabrication de l'hydromel. Quand l'armée

n'est pas en campagne, elles sont chargées de la filature du coton qui

sert à la confection des toges. Les cuisinières fournissent l'eau pour

la boisson des mules de selle et enlèvent le fumier de leurs loges. Les

boulangères concourent à la mouture, doivent porter leur levain, leur

pâte et leurs fours, mais reçoivent la farine de la main des sommiers;

de même que les cuisinières et les brasseuses, elles ont parmi elles une

section de femmes chargées de ramasser les broutilles et de faire les

fagots.

En temps prospère, ces femmes réunies peuvent être au nombre de deux à

trois cents; une campagne laborieuse ou des marches longues et rapides

les réduisent souvent de plus de moitié. Si la campagne a lieu en pays

chrétien, la fatigue les pousse souvent à la désertion; mais en contrée

musulmane ou païenne, stimulées par la crainte d'être vendues comme

esclaves ou d'être retenues prisonnières, elles font preuve de beaucoup

d'énergie. Ces femmes reçoivent de quoi acheter leur habillement, des

rations, et certains morceaux sur chaque bête abattue.

Le _Dawoulla-Bet Tabbaki_ Alaka, ou chef des gardiens de la pourvoirie.

Ces gardiens sont des hommes de confiance; ils reçoivent les provisions

des mains des sommiers, auprès desquels ils campent entre les timbaliers

et le campement du Biarque; ils sont tenus aussi de construire de bonnes

huttes imperméables pour y loger les provisions; ils reçoivent leur

soutenance, une solde très-modique, et ils prélèvent des bas morceaux de

viande sur chaque boeuf de boucherie.

Le _Tchagne_ Alaka ou chef des sommiers. Ces serviteurs chargent,

conduisent, paissent les chevaux, mules ou ânes de somme dont ils ont la

responsabilité. À l'arrivée au campement, ils remettent leurs charges

aux gardiens de la pourvoirie, dressent les tentes du Dedjazmatch, les

abattent, et veillent à leur transport ainsi qu'à celui de toutes les

provisions de bouche. De jour, ce sont les pages qui doivent redresser

et tendre les tentes infléchies, mais durant la nuit, les sommiers sont

chargés de ce soin, comme aussi de celui de transporter et de verser les

grandes jarres de vin, d'hydromel ou de bière, dont on se sert les jours

de festin; ils en perçoivent alors l'écume, un peu de la liqueur de

dessus, ainsi que les effondrilles. Ils ont droit aussi aux curures des

outres à miel, et, à chaque bête abattue, il leur est attribué un

morceau spécial de viande. Ils sont chargés en temps ordinaire d'aller

chercher et de transporter les impôts en grains, en miel, en beurre et

autres que fournissent les terres domaniales ou des alleux imposés au

profit du Dedjazmatch. Ils jouissent d'une paye relativement élevée et

reçoivent des rations. Ils sont au dernier rang dans la considération de

l'armée, sont très-nombreux, bien nourris, insolents, brutaux et

querelleurs, et n'ont pour armes que des bâtons. Ils campent auprès des

gardiens de la pourvoirie.

Les chanteuses et improvisatrices sont appointées pour l'année, ainsi

que les poëtes et les improvisateurs qui chantent en s'accompagnant de

la guzla ou de la lyre à cinq cordes. Les uns ont leurs entrées aux

jours ordinaires, et d'autres ne sont admis qu'aux jours de festin.

Enfin, on règle la soutenance des bouffons. Les poëtes reçoivent une

paye, des rations, et prélèvent un droit sur chaque bête de boucherie.

On nomme et on appointe, pour l'année courante, quatre ou cinq clercs,

qui servent au Dedjazmatch de secrétaires, de copistes ou de lecteurs.

On désigne aussi, parmi les soldats de la bande des gardes du Trésor,

des _Gueuddaffis_ (_supporteurs_), qui, les jours de grande parade,

marchent en tenant, l'un la bride de la mule du Dedjazmatch, l'autre le

parasol au-dessus de sa tête.

Ce poste est fort recherché, parce qu'il procure aux titulaires leurs

entrées à l'heure des repas, et leur permet dans les moments de danger

de se tenir auprès de leur maître.

Après avoir nommé les Sénéchaux et quelques autres dignitaires, le

Dedjazmatch fait la distribution des fiefs importants, espèce de fiefs à

bannières, qui confèrent aux titulaires le droit de se faire précéder

par des joueurs de flûte, ou de trompettes et tambourin, et qui selon

leur étendue permettent l'enrôlement de deux cents à quinze cents

combattants. Parmi les fiefs de cette nature en Damote, aucun ne

comportait ni titre, ni la cotte d'armes en soie, à l'exception de celui

du chef de l'avant-garde et d'un autre fief qui conférait le titre de

Sénéchal. La dignité attachée à ce dernier fief provient de ce que du

temps des Empereurs il était attribué au grand Sénéchal de l'Empire. Ces

grands fivatiers, qui peuvent être renouvelés d'année en année,

constituent, sans toutefois les former explicitement, le corps dirigeant

de la maison d'un Dedjazmatch. C'est parmi eux souvent que la fortune

prendra son successeur ou son rival. Ils composent son conseil, et

malgré le pouvoir personnel en apparence du Dedjazmatch, on peut dire

que pour tout ce qui est important, il n'agit que d'après l'avis de ces

possesseurs de grands fiefs. Ils campent sous des tentes blanches au

milieu de cercles formés par les huttes de leurs soldats, et chacun

occupe dans le campement une place déterminée en raison du fief dont il

a la tenure.

Les titulaires de fiefs moins importants, dits fiefs à hydromel, parce

que les revenus de ces fiefs leur permettent l'usage journalier de cette

liqueur, sont reçus à dresser au camp une ou plusieurs tentes en toile

blanche; les tenanciers de fiefs moindres n'ont que des tentes noires

faites en laine beige grossièrement tissée, ou bien à chaque nouveau

campement, ils se font construire par leurs soldats une hutte recouverte

de chaume, d'herbes vertes, ou même de feuilles.

Après avoir distribué les grosses investitures, le Dedjazmatch répartit,

entre ses nombreux Meuzeuzos, les fiefs secondaires, et il arrive

graduellement à ceux dont l'étendue et les revenus sont le moins

considérables; puis, il nomme à tous les offices énumérés plus haut.

Il nomme ensuite aux différents bénéfices ecclésiastiques de ses

provinces et il nomme les Alakas ou abbés des villes d'asile. Il compose

ensuite le _Sihil-bet_ (maison à images) ou chapelle particulière,

consistant en trois ou quatre prêtres et un nombre indéterminé de

clercs. Ces ecclésiastiques campent à la droite de la tente du

Dedjazmatch, sous des huttes et autour d'une grande tente blanche qui

sert de chapelle, où, longtemps avant le jour, ils se réunissent pour

chanter les offices.

À cause des éventualités de la guerre, ils emportent rarement une pierre

d'autel avec eux, ce qui fait qu'en campagne, ils ne disent pas la

messe. Le Dedjadj Guoscho ne se faisait point suivre de ses aumôniers

quand il avait lieu de prévoir que la campagne serait périlleuse; en ce

cas, il emmenait seulement son confesseur. Parmi les clercs, il se

trouvait toujours un légiste, muni du texte guez du code Byzantin, et

capable de le consulter dans les rares cas où les parties en référaient

à ce code. Le Père confesseur est ordinairement pourvu d'un bénéfice;

les autres ecclésiastiques touchent des rations et de modestes

émoluments.

Vient ensuite le réglement des ordinaires et rations de ceux qu'on

appelle mangeurs de la redevance. Cette catégorie est composée des

commensaux du Dedjazmatch. Ce sont des réfugiés de marque, des vassaux

disgraciés, ou des nobles venus d'autres provinces pour prendre du

service ou obtenir des secours, ou enfin de braves cavaliers que le

Dedjazmatch n'a pu pourvoir de fiefs, et qui se contentent

provisoirement de rations pour les hommes de leur suite et espèrent, en

partageant journellement la table de leur seigneur, gagner sa faveur.

D'une année à une autre, tel commensal peut, sans transition, recevoir

l'investiture d'un fief à trompettes. Il faut enfin pourvoir les

parasites et les intrigants, qui, en tous pays, affluent autour de la

puissance.

La Waïzoro Sahalou, qui gouvernait des fiefs étendus, soumettait à son

mari la nomination annuelle d'un sénéchal de sa maison, de ses

camérières intimes, ainsi que des eunuques qui la gardaient. Du reste,

elle répartissait comme elle l'entendait les fiefs qui relevaient d'elle

et nommait elle-même à tous les offices de sa maison nombreuse, qui, à

l'exception de quelques fonctions purement militaires, était en tout

semblable à celle du Dedjadj Guoscho.

Toutes ces fonctions, quoique ayant des attributions régulières, sont

élastiques, au point qu'un chef de bande, un petit seigneur, même un

simple cavalier qui se rend remarquable soit au Conseil, soit sur le

champ de bataille, peut obtenir un crédit égal à celui du chef

d'avant-garde ou du Grand Sénéchal.

Les forces directement disponibles d'un Dedjazmatch consistent dans ses

diverses bandes de fusiliers, de rondeliers et de cavaliers commandés

par ses Chalakas, la plus grande partie de l'armée étant formée de

troupes qui n'obéissent qu'à leurs seigneurs respectifs. Tel Chalaka,

par sa bravoure, ses largesses ou son habileté à entraîner les hommes,

portera son contingent à 3 ou 4,000 combattants; le métalent de son

successeur réduira cette même troupe à quelques centaines d'hommes sans

entrain. Il est donc difficile de fixer l'effectif de ces bandes qui

faisaient le fond de la maison du Dedjadj Guoscho; ainsi, je l'ai vu

ranger en bataille une armée que j'estime à plus de 35,000 combattants,

et, quelques mois après, les événements politiques et les désertions

l'avaient réduite à environ 12,000 hommes. Les Chalakas de bandes, comme

Cadoc brise-tête et Allain le pourfendeur, du temps de Philippe-Auguste,

sont les fléaux des provinces et quelquefois même de leur maître. En

campagne, leurs soldats, comme toute l'armée, vivent du butin; en temps

de paix, ils reçoivent des rations, ou bien ils parcourent la province

par sections pour y exercer le droit de logement et d'hébergement; les

communes ou les seigneurs de fiefs se cotisent souvent pour acheter leur

abstention et obtenir qu'ils aillent exercer un peu plus loin leur

désastreux droit de gîte.

La première ambition de ces soudards est de grouper autour d'eux

quelques compagnons ou quelques recrues personnelles, et de former ainsi

un noyau que leur réputation de bravoure, d'audace et d'insouciante

prodigalité peut augmenter jusqu'à les rendre imposants. Ils ne

thésaurisent presque jamais et dépensent tout en largesses et en

acquisition d'armes. En temps de paix, la rapacité de la soldatesque est

contenue dans des bornes assez étroites; mais en temps de trouble ou de

guerre, leurs exactions deviennent ruineuses pour tout ce qui n'est pas

soldat. Telle bande de 5 à 600 hommes qui ne comptait qu'une quinzaine

de cavaliers, après avoir parcouru le pays pour sa subsistance pendant

quelques semaines seulement, rejoindra le camp avec une centaine de

chevaux provenant des exactions qu'elle vient de commettre. Aussi, dans

les temps de trève ou de paix, s'empresse-t-on de réduire leur effectif,

si toutefois quelques centeniers n'ont pas prévenu cette mesure en

passant au service de quelque Polémarque voisin, non sans avoir pillé,

chemin faisant, les villages du maître qu'ils désertent.

Pour parer à ces inconvénients, le Dedjadj Guoscho s'était appliqué à

former la bande des Eka-Bets de soldats d'élite natifs du Damote et du

Gojam, et cette troupe fidèle contenait efficacement les velléités de

désordre des autres bandes. Toutes ces bandes étaient la terreur des

cultivateurs. Quelquefois une ou plusieurs communes prenaient les armes

pour résister à leur insolence ou à leurs exactions, et le parti vaincu

députait auprès du Dedjazmatch quelques-uns des siens, qui allaient

déployer devant lui les toges sanglantes des blessés ou des morts et lui

demander justice.

Ces bandes, qui constituent la force directement aux ordres du

Dedjazmatch, ne reçoivent, comme on vient de le voir, qu'une paye

minime, et sont entretenus par subventions en nature, lorsqu'elles ne

sont pas réparties en subsistance dans les districts, dits _yé-guébétas_

(terres domaniales du Polémarque). Elles exercent aussi un droit de

logement et d'hébergement sur presque toutes les terres de la mouvance

du Dedjazmatch.

De même que ceux qui s'enrôlent au service des titulaires de fiefs, ces

soldats sont regardés comme engagés pour l'année. Si, l'année suivante,

l'investiture est confirmée au même titulaire, il est loisible aux

soldats de prendre leur congé. Ceux qui s'enrôlent au moment d'une

campagne, au service de possesseurs d'alleux, de majorats, ou de fiefs

héréditaires, ne sont regardés comme engagés que pour la durée de la

campagne, et, dès qu'elle est terminée, ils peuvent se retirer avec

leurs armes, bagages et montures, qui sont toujours leur propriété

personnelle. Les fusiliers seuls sont tenus de remettre leurs carabines

à leur maître.

Les désertions sont assez fréquentes. Lorsque la désertion a lieu au

commencement d'une campagne, les coupables sont dépouillés de leurs

armes et bagages, et quelquefois même punis du fouet. La désertion en

face de l'ennemi est punie quelquefois par l'amputation de la main ou du

pied.

Ce qu'on pourrait appeler le cadre de l'armée est formé par les

possesseurs d'alleux, tant nobles que roturiers, et un certain nombre

d'hommes de toute provenance, qui se sont inféodés à la fortune du

Dedjazmatch. Lorsque le Dedjazmatch passe du gouvernement d'une province

à celui d'une autre, il n'emmène avec lui que ces derniers, qui forment

le noyau autour duquel se grouperont les seigneurs de la province dont

il va prendre le gouvernement. Chaque Dedjazmatch, chaque hobereau même,

entretient un certain nombre de suivants, tant soldats que notables, de

cette catégorie, sur lesquels l'usage leur accorde des droits d'une

durée bien plus grande que sur leurs autres soldats. Ces _comites_, ou

compains, vivent dans une dépendance qui, pour être volontairement

consentie, ne leur devient pas moins quelquefois fort à charge;

heureusement, l'opinion publique tempère presque toujours la prétention

du maître à exiger une fidélité perpétuelle. Ils partagent en toutes

choses sa fortune, et, lorsqu'il est dans l'adversité, ils font souvent

preuve d'un dévouement qu'on trouve rarement ailleurs.

Tout chef militaire exerce sur ses subordonnés un droit de basse

justice, comme tout fivatier sur les habitants de son fief. Mais leurs

jugements sont soumis à l'appel hiérarchique, qui, au besoin, les fait

aboutir au plaid du Dedjazmatch. Quant aux affaires criminelles, après

une première instance, ils sont tenus de les porter en Cour du

Dedjazmatch, qui seul exerce le droit de haute justice. Tout homme est

responsable, dans sa personne ou dans ses biens, des crimes et délits

commis par ses subordonnés. Il ne peut être relevé de cette

responsabilité que par une décision judiciaire.

Selon les usages locaux, qui sont très-variés, les titulaires de fiefs

ont la jouissance intégrale ou partielle des impôts; dans certaines

localités, ils sont tenus de donner au suzerain telle ou telle somme en

reconnaissance de l'investiture: ici, un cheval de guerre; là, une mule;

ailleurs, une carabine ou des bêtes de somme, un certain nombre de

mesures de blé, ou ils sont tenus enfin, d'entretenir un nombre fixé de

soldats du Prince.

La nature et la quotité des impôts, redevances et corvées varient selon

les localités et sont un motif fréquent de désaccord entre le fivatier

et ses vassaux; le fivatier a quelquefois recours à la violence,

quelquefois aussi les vassaux se soulèvent en armes et le chassent de la

commune. Ces différends aboutissent toujours en cour du Dedjazmatch. Du

reste, la vivace organisation communale et la dépendance réciproque des

gouvernés et des gouvernants suffisent ordinairement à réfréner les

empiètements et les exactions des seigneurs.

Telle est, à quelque différence près, l'organisation de la maison des

Ras, Dedjazmatchs, Maridazmatchs, Graazmatchs, Kagnazmatchs, Wag-Choums,

Balagaads et autres Polémarques qui se disputent entre eux les lambeaux

de l'Empire éthiopien. Cette organisation est calquée sur celle de

l'ancienne maison impériale et sert de modèle à tous. Un seigneur,

d'importance même médiocre, nomme son sénéchal, ses prévôts, ses gardes,

un biarque, un panetier, un boutillier, un écuyer, des chalakas et des

pages; il établit enfin une hiérarchie en disproportion ridicule souvent

avec sa position; ses inférieurs en font autant, et il n'est pas

jusqu'au cultivateur aisé qui n'institue chez lui quelques offices et

grades analogues. Les Éthiopiens en rient souvent eux-mêmes. Tout cet

appareil a du moins l'avantage de leur inculquer des habitudes

d'obéissance et de commandement, de devoir et de respect, et de les

familiariser avec le sentiment de la responsabilité. Aussi voit-on

fréquemment parmi eux des hommes, élevés rapidement des derniers aux

premiers rangs, apporter dans l'exercice de l'autorité une tolérance

intelligente, un tact et une aisance qui leur fait revêtir le pouvoir

sans les éblouissements qui trop souvent l'accompagnent.

Toutes ces fonctions et attributions, réglées et absolues en apparence,

sont d'une élasticité qui permet à l'individu de conférer sa valeur au

rang qu'il occupe. Dans ce pays, les rapports sociaux sont fondés sur

les hommes bien plus que sur les choses et les idées abstraites, et ils

se plient sans effort à l'inégalité de l'espèce humaine et aux variétés

de l'individu. Lorsque je cherchais à faire comprendre aux Éthiopiens le

régime immuable de nos codes: «Loin de nous, disaient-ils, un pareil

régime! On y doit vivre à l'étroit comme dans vos vêtements. À vos lois

et à votre costume, nous préférons nos coutumes et le vêtement ample et

peu adhérent que forme notre toge.»

On peut se faire une idée, d'après l'ordonnance de la maison de ceux qui

ont le pouvoir en mains, de quelle façon le pays doit être gouverné. Les

abus y sont trop nombreux sans doute; ils sont moins fréquents cependant

qu'on ne pourrait le supposer quand on a été habitué à vivre dans des

sociétés comme les nôtres, administrées d'après une législation et des

réglements dont la rédaction prévoyante semble ne rien laisser à

l'arbitraire.

Il est des peuples qui ne confèrent l'autorité que par contrat et avec

un appareil de précautions jalouses, destinées à définir et à délimiter

l'action du mandataire, ses charges et ses prérogatives, ainsi que les

droits des mandants, et à garantir ainsi la société contre les abus de

pouvoirs. D'autres peuples, au contraire, confèrent l'autorité comme par

un acte de foi et de confiance, sans réglementations précises et

détaillées, fondant ainsi la vie civile et politique sur le crédit. Les

Éthiopiens suivent cette dernière méthode avec d'autant plus de sécurité

qu'ils ne se sont point départis de la puissance judiciaire, qui fait de

la raison publique le véritable tuteur de leur société. Aujourd'hui que

la violence prévaut dans leur malheureux pays, la garantie qu'offre la

puissance judiciaire ainsi constituée n'est que trop souvent illusoire.

Il y a lieu de croire cependant que c'est en grande partie à cette

constitution particulière qu'il faut attribuer ce fait remarquable d'une

société à laquelle il a suffi, malgré la mutabilité des choses, et après

des catastrophes sans nombre, de revenir à ses institutions pour revivre

chaque fois et maintenir pendant tant de siècles sa forme nationale.

Comme on l'a vu, la forme sociale des Éthiopiens est toute militaire, ce

qui peut être une forme salutaire pour les nations numériquement

restreintes, pour celles dont la vie est peu compliquée, comme aussi

pour celles qui vivent sous la menace de dangers du dehors. Dans une

telle société, chaque individu a une valeur déterminée: il se trouve lié

par obligation bilatérale, et la conscience qu'il a de la solidarité

générale fait qu'étant fixé sur ses devoirs envers ses concitoyens, sur

ses droits à leur protection efficace et sur sa valeur relative, comme

sur celle de chacun, il prend l'habitude de l'obéissance, celle du

respect, et une assurance de maintien qui entretient le sentiment de sa

dignité. Quel que soit le service rendu à l'homme en vertu de

l'obédience hiérarchique, il ennoblit aux yeux des Éthiopiens celui qui

le rend; le service rendu par l'homme à l'homme auquel il a donné sa foi

étant fondamental pour eux et le premier après celui qui est dû à Dieu

il en résulte que les avilissements qu'on attribue ailleurs à la

domesticité sont inconnus. Dans un camp de quelque importance, il se

trouve ordinairement un certain nombre d'artisans, tels que forgerons,

selliers, ouvriers en métaux, engagés pour la campagne; quelques-uns

sont riches, mais de ce que par état, ils sont serviteurs de tous sans

l'être d'un homme en particulier, ils sont regardés comme ne faisant pas

partie de l'armée, et sont déconsidérés, tandis qu'il n'en est pas ainsi

même des gardiens de la pourvoirie et des bûcherons, gens

proverbialement grossiers, dont les services sont tenus pour les plus

humbles, mais qui sont du moins inféodés à un maître et peuvent espérer

de l'avancement. Les palefreniers, les coupeurs d'herbe, les sommiers

même sont regardés comme hommes d'armes, et, depuis le chef

d'avant-garde jusqu'au dernier munifice, chacun donne à connaître, par

l'indépendance respectueuse de ses allures, la conscience qu'il a de sa

valeur. Le respect est partout: quel que soit son rang, chaque individu

en a sa part; souvent on dirait que c'est l'égalité qui règne.

L'avancement n'étant soumis à aucune gradation fixe, celui qui se croit

dans un rang bien inférieur à son mérite peut espérer atteindre de

prime-saut le grade élevé qui lui est dû, et en attendant, il rappellera

à son supérieur, avec une familiarité respectueuse, les titres qu'il

croit avoir à l'avancement. On voit un soldat, occupé à quelque service

des plus humbles, se redresser fièrement et traiter presque d'égal à

égal un homme d'un rang plus élevé que le rang de celui dont il est le

serviteur. S'il sert un homme peu fortuné, il se multipliera pour

remplir les fonctions de coupeur d'herbe, de palefrenier, de pâtureur,

ou même de sommier; mais, dès qu'il a achevé sa corvée journalière, il

se rapproche de son maître comme page, comme servant d'armes, et il

croira se relever ainsi de ce qu'il peut y avoir de servile dans ses

premières occupations.

Mon dessein n'a point été de préconiser ici le régime féodal. Prévenu

contre ce régime, comme la plupart des hommes de mon temps, j'ai

cependant été amené à me demander, en le voyant fonctionner, si la

reconstruction que nous en offre l'histoire est plus faite pour nous

donner l'idée de la féodalité et l'intelligence de ses allures et de

leurs effets, que la reconstruction, même complète, du squelette d'un

homme ne le serait pour nous donner l'idée exacte de ses mouvements

habituels, de son geste et de son tempérament, et si nos jugements ne

sont pas aujourd'hui encore influencés par les ressentiments trop

souvent légitimes qu'éveille le souvenir récent d'une forme sociale

mutilée et corrompue.

Ce qui frappe le plus quand on entre un peu avant dans l'esprit du pays,

c'est l'aisance avec laquelle les indigènes portent ce harnais de lois,

coutumes, règlements et usages, qui enserre toute société; et ce qui

rassure et console, en voyant ces ambitieux Dedjazmatchs, ces seigneurs

turbulents, ces paysans toujours la main sur leurs armes, c'est de

sentir qu'au-dessus d'eux tous plane en souveraine une opinion publique,

faillible sans doute comme tous les souverains de la terre, mais

vigilante à contenir ou à réparer les excès. Il semble que Dieu supplée

ainsi à la direction de ceux que leurs institutions dirigent le moins.

Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie · 第 18 / 33 题