Nous donnâmes le signal du départ à nos chameliers. Avant de quitter la
rive du Nil, mon frère et moi, nous bûmes dans le creux de la main une
dernière gorgée de son eau bienfaisante, en faisant le voeu de nous
désaltérer un jour à ses sources mystérieuses, et nous nous éloignâmes
de Kéneh, en Égypte, le 25 décembre 1837, pour nous engager dans le
désert.
Un prêtre piémontais, un Anglais et deux domestiques, Domingo et Ali,
l'un Basque, l'autre Égyptien formaient, avec mon frère et moi, notre
troupe aventureuse; le plus âgé d'entre nous pouvait avoir vingt-six
ans, le plus jeune dix-sept.
L'ambition de gagner le martyre avait engagé le prêtre à se mettre de
notre voyage. Pendant notre court séjour au Caire, j'avais désiré, pour
utiliser mon temps, prendre un maître de langue arabe, et, afin de me
renseigner à ce sujet, j'étais allé un soir avec mon frère au couvent
des Pères de Terre-Sainte. Le supérieur nous disait qu'il ne savait à
qui nous adresser, lorsqu'on frappa discrètement à la porte du parloir.
--Voici justement, reprit-il en nous désignant celui qui entrait, le
Père Giuseppe Sapeto, de la Congrégation des Lazaristes; il a étudié
l'arabe en Syrie, où il vient de séjourner comme missionnaire, et il
pourra peut-être nous donner un bon conseil.
Le Père Sapeto était jeune; sa figure avenante prévenait en sa faveur;
il s'assit à côté de moi, et notre conversation eut bientôt dépassé le
but de ma visite. Je lui appris que nous comptions aller dans la
Haute-Éthiopie, dont les lois excluaient, sous peine de mort, tout
missionnaire catholique; que plus de deux siècles auparavant ces lois
avaient fait de nombreux martyrs parmi les missionnaires jésuites et
franciscains[1]; et comme il regrettait de ne pouvoir marcher sur leurs
traces, je lui proposai de partir prochainement avec nous. Mon frère
trouva heureuse l'idée de faire notre voyage, croix et bannière en tête;
le Père Sapeto demanda la nuit pour réfléchir, et nous nous séparâmes
sans nous douter de combien d'événements notre conversation fortuite
serait l'origine.
[1] Les missionnaires catholiques ont été expulsés d'Éthiopie en 1629.
Le lendemain, il nous avoua que les difficultés matérielles
l'arrêtaient; nous lui offrîmes de le défrayer, de lui procurer les
vêtements sacerdotaux qui lui manquaient: il accepta, et il fut convenu
qu'il écrirait à ses supérieurs en Europe, afin d'obtenir leur
approbation et les moyens de pourvoir ultérieurement à la Mission, si
elle devait offrir des chances de succès.
L'Anglais avait fait les campagnes de Portugal en qualité de volontaire
dans la cavalerie de Don Pedro; il s'était distingué par sa bravoure, et
n'avait quitté son drapeau qu'après la défaite entière du parti de Don
Miguel. Je l'avais trouvé au Caire, à bout de ressources et sur le point
de se faire musulman: deux beys s'acharnaient à le convertir; lui ne
cherchait qu'aventures. Afin de lui épargner une apostasie, nous
l'engageâmes aussi à nous accompagner, et il se joignit à nous.
Mon frère revenait du Brésil, où il avait été chargé par l'Académie des
sciences de faire des observations sur le magnétisme terrestre. Son
domestique basque, Domingo, l'avait suivi pendant ce voyage.
Nous arrivâmes sans incident à Kouçayr, sur la côte occidentale de la
mer Rouge.
C'était l'époque du passage des pèlerins qui vont à La Mecque; aussi, ne
trouvant pas à nous loger en ville, dûmes-nous camper sur la grève et
faire bonne garde, la nuit, à cause des maraudeurs bédouins.
Issah, agent consulaire français, le seul chrétien catholique de la
ville, venait d'être père d'une fille; il demanda à mon frère d'être le
parrain de son enfant, et cela établit entre nous des relations
agréables. Nous fûmes bien accueillis aussi par Heussein Bey, gouverneur
de Kouçayr. Il avait servi en Grèce pendant plusieurs années, s'était
trouvé en face de nos soldats et avait conçu une haute estime pour les
Français.
Tous les bâtiments en partance se trouvaient déjà frêtés par les
pèlerins; la dunette d'un bugalet non ponté, d'environ 50 tonneaux, nous
offrait seule une chance de passage. Nous y fîmes embarquer nos bagages
et nos compagnons, et nous allâmes, mon frère et moi, faire nos adieux
au gouverneur. Mais en retournant à bord, nous trouvâmes tout en
tumulte: les pèlerins Maugrebins voulaient loger leurs femmes sous notre
dunette, et notre compagnon anglais s'efforçait vainement de les en
empêcher. J'en référai au raïs, ou patron de barque.
--Puisque tu as à choisir entre ces gens et nous, lui dit le chef des
Maugrebins, fais donc débarquer ces chiens de chrétiens!
Ma réponse fut vive; on se rua sur moi, et je fus désarmé. Domingo reçut
une égratignure à la main, en parant un coup de sabre qui m'était porté.
Mon frère se jeta dans une yole avec le Lazariste et se rendit chez le
gouverneur. Nous descendîmes, l'Anglais et moi, dans un autre canot, au
milieu des vociférations menaçantes de nos adversaires. Bientôt, nous
vîmes l'embarcation du gouverneur armée de dix rameurs qui volait vers
nous: mon frère en tenait le gouvernail. Heussein Bey était debout, un
pied sur la proue; en approchant de notre bugalet, le Bey saisit un
hauban et d'un bond fut à bord. La troupe de Maugrebins s'ouvrit devant
lui.
--Chiens, leur dit-il, où croyez-vous être, pour oser traiter ainsi ces
Français?
--Qui donc interpelles-tu ainsi, fils de maudit?--répliqua le chef des
pèlerins: et cette réplique hardie fut soutenue par un murmure de ses
compagnons. Le gouverneur répondit par un vigoureux soufflet, et
ramenant la main sur son sabre, il se tourna vers cinq ou six de ses
soldats, en disant:
--Empoignez cet homme et faites débarquer tous les autres.
Les Maugrebins étaient tous armés; ils s'entreregardèrent; mais Heussein
Bey s'avança résolument au milieu d'eux, et, avec cet ascendant que
donnent le courage et l'habitude du commandement, il les obligea à
descendre dans les embarcations.
Le gouverneur nous emmena à son divan, fit comparaître le chef des
Maugrebins, instruisit l'affaire, et dit, en voyant l'égratignure de
Domingo:
--C'est dommage que ce ne soit pas une bonne blessure; cela m'eût permis
de faire un exemple.--Et se tournant vers son chaouche:--Qu'on donne au
drôle cent coups de bâton!
À cet arrêt, le Maugrebin, qui était fils d'un kaïd de l'Algérie, exhiba
pour la première fois son passeport français.
L'agent français, ayant été mandé, dit au Bey qu'il ne pouvait autoriser
la bastonnade. Heussein Bey allégua que nous étions munis d'un firman du
vice-roi, et que si le gouvernement français était trop bénin envers ses
sujets Maugrebins, il n'entendait point agir de même. Nous intervînmes
aussi, mais nous ne pûmes obtenir que la diminution d'une moitié de la
peine.
Sur un signe du Bey, quatre hommes étendirent le condamné par terre; le
Bey, comme pour apaiser son humeur, lui appliqua vigoureusement les
premiers coups et passa le rotin à un de ses soldais qui, acheva
consciencieusement la besogne.
Le Bey nous retint à dîner, nous engagea à frêter le bugalet en entier
et surtout à n'admettre à notre bord aucun pèlerin.--Nous suivîmes son
conseil, et un vent favorable nous conduisit en six jours à Djeddah.
Là, mon domestique égyptien, Ali, effrayé des dangers d'un voyage en
Éthiopie, nous quitta pour s'en retourner au Caire. Quant à nous, après
quelques jours passés en compagnie de notre consul, l'aimable et savant
M. Fresnel, nous nous embarquâmes le 11 février 1838, et le 17, nous
abordions à l'île de Moussawa.
Les habitants de cette île n'avaient vu qu'un très-petit nombre
d'Européens. Depuis peu, la Société biblique anglaise entretenait trois
missionnaires allemands à Adwa, dans le Tigraïe, où, grâce à des
présents considérables, le Dedjadj Oubié, prince régnant dans le pays,
leur permettait de séjourner; ses sujets, du reste, tous schismatiques
eutychiens, ne voyaient aucun inconvénient à la présence de ces
prédicateurs, dont les croyances religieuses étaient si éloignées des
leurs. Un naturaliste allemand, envoyé par une société scientifique de
son pays, habitait également Adwa. Ces quatre messieurs étaient, avec un
tailleur grec, et un officier allemand venu d'après les conseils des
missionnaires, les seuls Européens alors dans le pays; aussi, l'arrivée
de cinq Européens fit-elle évènement; et une foule considérable se porta
sur le quai pour nous voir débarquer.
L'aspect misérable des maisons de l'île, les soldats turcs déguenillés,
quelques canons rongés de rouille, couchés sur des affûts en ruine, et
l'aridité des grèves offraient un triste spectacle. À l'horizon, du côté
de l'ouest, s'élevaient de grandes montagnes d'un bleu sombre, que nous
avions à franchir pour atteindre le premier plateau éthiopien. Ce ne fut
point sans un serrement de coeur que nous prîmes terre.
À Moussawa, les indigènes parlent la langue Kacy et ils nomment l'île
Batzé. Les chrétiens du haut pays l'appellent Mitwa; les gens de Dahlac,
Miwa; enfin, en langue arabe, on lui donne le nom de Moussawa, qui est
le plus généralement employé. La plus grande longueur de l'île est dans
le sens E.-N.-O. et O.-S.-O.; cette longueur est de 880 mètres, sur une
largeur de 260. Le sol est composé d'un corail blanchâtre qui produit
une pierre cassante aux formes sinueuses et tourmentées. La plus grande
élévation de cette île plate est au nord du cimetière, où elle s'élève à
6 mètres, tandis qu'à l'ouest le terrain s'abaisse jusqu'au niveau de la
mer, qui n'a que très-peu d'eau de ce côté. En approchant de l'île, on
aperçoit du côté de l'est, le cap Médir, garni d'un fortin armé de
quatre pièces de 24 et d'une de 12; puis vient un espace nu et stérile,
où se trouvent quelques citernes, la plupart en ruines, qui se
remplissent en quelques heures sous des pluies annuelles, plus
abondantes que régulières. Le cimetière musulman est du côté du nord;
les païens et les chrétiens sont enterrés dans le petit îlot voisin de
Touwa-Ihout. Près du cimetière musulman, s'élève une mosquée à double
dôme, nommée Cheik el Hammal, où l'on reconnaît le droit d'asile à tout
homme, même chrétien ou païen, qui, en s'y réfugiant, y a allumé une
bougie. Selon les Éthiopiens, cet édifice est l'ancienne église dédiée à
la Vierge Marie et bâtie par leur premier apôtre Frumentius, dit par eux
Abba Salama. Lorsque Moussawa, enlevée à leur empire, tomba sous la loi
musulmane, l'église fut convertie en mosquée, et les musulmans lui
conservèrent son droit d'asile institué par son fondateur chrétien. La
moitié de la partie occidentale de l'île est couverte de maisons, ou
pour mieux dire de grandes huttes formées de châssis revêtus de fortes
nattes en feuilles de palmier, et dont la toiture est le plus souvent
recouverte de chaume. Les habitants sont tous marchands; les plus riches
ont de grandes cours, où les trafiquants qu'amènent les caravanes
viennent déballer leurs marchandises. Ces cours contiennent souvent un
ou deux petits bâtiments construits en pierre, bas, carrés et sombres,
qui servent de magasins.
Comme en Grèce, dans l'antiquité, chaque trafiquant, à son arrivée dans
l'île, est tenu de choisir un habitant qui lui sert de patron, préside à
ses transactions et perçoit de légers droits. Durant les deux ou trois
mois dits d'hiver, seule époque où quelque fraîcheur se fasse sentir,
les indigènes aisés habitent des maisons en pierre, à un étage; ils
vivent le reste du temps sous leurs huttes de nattes, qu'ils
construisent quelquefois sur des pilotis plantés dans la mer afin de
jouir des rares brises de l'été. La marée, qui ne monte pas au delà d'un
pied, et les vagues, qui ne sont que de légères ondulations,
n'incommodent aucunement ces humbles demeures. Comme les bêtes de somme
n'entrent pas à Moussawa, la boue et la poussière y sont très-rares. Le
gouverneur habite une assez grande maison en pierre, à un étage, et
couverte d'une terrasse encombrée de huttes en nattes destinées à ses
femmes. Cette maison contient la salle du Divan, où il siége presque
toute la journée; elle longe une petite place informe qui s'étend
jusqu'au débarcadère, situé au nord de l'île et défendu en apparence par
une demi-douzaine de canons en mauvais état. Le port, protégé contre les
vents du sud par l'île même, et de ceux du nord par le cap Abd el Kader,
a vingt pieds d'eau et un bon fond d'ancrage. Vis-à-vis le débarcadère
et à l'O.-N.-O. se trouve le cap Guérar, jetée artificielle, longue
d'une centaine de mètres et attenant à la terre ferme à 500 mètres
environ de l'île; c'est par là surtout que Moussawa communique avec le
continent; c'est par là aussi que la plupart des habitants aisés passent
chaque soir en se retirant à Ommokoullo, village composé de huttes
éparses et situé à une heure de la jetée de Guérar. Ils s'y rendent pour
respirer un air qu'ils disent plus salubre et pour y être plus à l'aise
que dans leurs demeures de l'île, où, à cause de la sonorité de
l'atmosphère et de l'agglomération des maisons, ils ne peuvent presque
rien cacher de leurs discours ni de leurs actions les plus intimes; à la
pointe du jour, ils reviennent dans l'île pour leurs affaires. Les
indigènes évaluent à 1,800 ou 2,000 âmes la population de l'île; aux
époques des arrivées des caravanes, cette population s'accroît souvent
de plus de moitié. Le sol nu et calciné réverbère la chaleur et la rend
si intense que les indigènes même suspendent les affaires vers le milieu
du jour; les rues sont alors désertes. Comme l'eau des citernes est
insuffisante, les gens de Dohono en apportent journellement au moins
2,000 outres, environ 700 hectolitres, mais cette eau est saumâtre et
désagréable pour un Européen; les gens aisés font venir leur provision
du village d'Ommokoullo. Dans le bazar, on entend parler la langue
indigène ou _kacy_, l'_arabe_, l'_afar_, le _bidja_, l'_amarigna_, le
_tigré_, le _saho_, le _galligna_, l'_hindoustani_, le _skipitare_ et le
_turc_, sans compter les langues plus nombreuses encore parlées par les
esclaves originaires des divers pays de l'Afrique centrale. Bon nombre
des natifs de Moussawa tirent vanité de leur descendance arabe; leur
teint foncé décèle en tout cas une race mélangée; l'expression
astucieuse et vile qu'impriment à leurs traits leurs habitudes
efféminées et leurs pensées toujours tendues vers le lucre, dispose peu
en leur faveur. Ils ont le corps chétif, épuisé par les chaleurs et
l'inconduite. Ils portent des turbans blancs, des caftans de couleurs
vives et ordinairement en étoffe de coton très-légère; leurs pieds sont
chaussés d'une espèce de sandale particulière à Moussawa; la plupart
jouent avec un chapelet musulman dont les grains servent à leur
arithmétique commerciale beaucoup plus qu'à leurs prières; durant l'été,
tous agitent un éventail fait de feuilles de palmier, en forme de
guidon. Les femmes, strictement voilées, sont souvent d'une rare beauté
et d'une très-grande élégance de formes. Alléchée par l'appât du gain,
cette population consent à vivre sur cette île stérile et brûlante, où
elle ne tarderait pas sans doute à diminuer si des étrangers,
aventuriers du négoce, ne venaient s'y fixer. La garnison variait de 50
à 80 soldats; elle comptait dans son sein quelques sujets
indisciplinables que les Pachas de l'Yemen et de l'Hedjaz y envoyaient
dans l'espoir que le climat et les maladies les en débarrasseraient
complétement.
En débarquant, nous fîmes visite au gouverneur: il nous accueillit le
plus poliment du monde et nous procura un logement. Le lendemain, nous
lui présentâmes notre firman et nos lettres de recommandation, qui, du
reste, ne pouvaient ajouter aux attentions qu'il avait déjà pour nous.
Ce gouverneur, dépendant du pacha de l'Hedjaz, se nommait Aïdine; on lui
donnait le titre d'Aga et parfois celui de Kaïmacam, ou
lieutenant-colonel; son autorité était illimitée dans l'île; mais il
n'en était pas de même sur la terre ferme, où un naïb (lieutenant)
investi par le pacha de Djeddah, servait de transition équivoque entre
l'autorité de Moussawa et les tribus des Sahos qui vivent dans les
basses-terres s'étendant entre la mer et les premiers plateaux du
Tigraïe. Ces naïbs devaient être choisis parmi les descendants
malheureusement dégénérés d'une famille de colons turcs et belaw établie
dans ce pays depuis plusieurs siècles. C'était au naïb qu'il fallait
s'adresser afin de se procurer des chameaux et des guides pour gagner
Adwa. Il habitait Dohono, village situé en terre ferme sur le bord de la
mer, à environ une heure de marche de la jetée de Guérar. Nous
préférâmes y aller par mer, et le gouverneur nous donna son canot.
Le naïb était un vieillard frappé de paralysie et de mérycisme, au point
de ne pouvoir parler que difficilement; il vivait constamment étendu sur
sa couche. Nous lui fîmes présent de quelques mètres de drap rouge, et
après le café d'usage, nous nous retirâmes avec une impression
défavorable. Aïdine Aga chercha à nous rassurer et s'employa auprès de
ce lieutenant nominal pour faciliter notre départ. Grâce à cet
intermédiaire, le naïb se contenta d'une somme minime, car il prétendait
à un droit sur tous les Européens qui passaient sur ses terres, et
jusqu'alors il s'était servi de ce prétexte pour pratiquer des
extorsions exorbitantes.
Cependant, des bruits d'un sinistre augure circulaient depuis quelques
jours: le Dedjadj Oubié, disait-on, était devenu hostile aux
missionnaires protestants; tantôt on rapportait que ces messieurs
étaient enchaînés, tantôt qu'on allait renouveler à leur égard les
scènes de massacre des anciens missionnaires catholiques; on assurait
que dans tous les cas, le Dedjadj Oubié ne voulait plus admettre
d'Européens dans ses États. Il fut convenu que mon frère resterait à
Moussawa, avec nos compagnons et les bagages, tandis que je me rendrais
en Tigraïe, pour voir le Prince et demander son assentiment à notre
voyage. Mais le Père Lazariste et l'Anglais insistèrent tellement pour
m'accompagner, que je dus y consentir. Aïdine Aga me fit présent de sa
mule: nous trouvâmes à louer deux autres montures, et munis de guides
sahos, nous partîmes au coucher du soleil, pour traverser Chilliki,
petit désert brûlant et sans eau, que durant presque toute l'année, les
indigènes même n'osent affronter de jour. Nous étions disposés,
l'Anglais et moi, à vendre chèrement notre vie; soutenu par ce sublime
désintéressement fréquent parmi les missionnaires catholiques, le Père
Lazariste, lui, étreignait sa croix et marchait gaîment. Plus tard,
quand je connus mieux le pays, je reconnus combien nos craintes étaient
exagérées; mais à cette époque, le péril nous semblait imminent.
Ayant cheminé deux jours dans les gorges formées par des contreforts,
nous arrivâmes au pied du premier plateau éthiopien, et nous l'abordâmes
de front par un sentier raide et abrupte, que nous dûmes gravir à pied.
Nos guides, aux formes grêles, rompus à ce genre de fatigue, marchaient
avec aisance, tandis que nous, gênés par notre costume européen, nous
les suivions avec peine. Après plus de deux heures d'efforts, nous
atteignîmes le sommet; l'air plus frais qu'on y respirait, les
ondulations des crêtes recouvertes de verdure et d'arbres conifères,
nous donnaient l'espoir d'avoir à suivre désormais des chemins moins
pénibles. Nous descendîmes un peu le versant opposé et nous entrâmes
bientôt dans Halaïe, premier village chrétien, dont le chef nous
accueillit dans sa maison.
L'Anglais, excellent cavalier, mais peu fait à la marche, était accablé
de fatigue et paraissait découragé.
Le chef nous invita à nous asseoir devant une gamelle d'environ deux
mètres de pourtour, posée à terre et pleine d'une bouillie résistante
façonnée en pyramide dont la cîme, creusée en forme de cratère,
contenait du beurre fondu. Au nombre de douze ou quatorze convives, nous
nous accroupîmes autour de ce mets primitif; la montagne fut attaquée
par la base: les assaillants en arrachaient la pâte, en faisaient une
boulette qu'ils trempaient dans le beurre fondu, et toute ruisselante la
portaient à leur bouche, laissant complaisamment couler le beurre sur
leurs bras nus. Nous voulûmes manger à cette mode; ce fut aux dépens de
nos vêtements. Dès la première bouchée, l'Anglais se leva et, murmurant
qu'il en avait assez, il sortit de la maison. Après notre repas, je le
trouvai assis tristement sur une pierre à l'écart. Je lui dis que
peut-être il s'était mépris sur la nature de notre voyage et qu'il
s'était fait une autre idée des privations qui semblaient nous attendre.
Mon frère était soutenu par l'amour de la science, le Père Lazariste par
l'enthousiasme religieux, et moi par le désir d'étudier des peuples
inconnus; j'ajoutai que, pendant qu'il était encore temps d'effectuer
facilement son retour, c'était à lui de bien voir s'il pourrait
supporter ce nouveau genre de vie. Encouragé par mes paroles, il avoua
être étonné d'un aussi rude début.
--Mais, nous marchons vers le danger, me dit-il, et je ne vous quitterai
que lorsque vous serez en sûreté à Adwa.
Je remerciai ce bon compagnon de ses dispositions généreuses, mais le
lendemain, je le décidai à profiter du retour des guides pour rejoindre
mon frère. De Moussawa il se rendit à Djeddah, puis en Égypte, où,
revenu à son premier dessein, il a fini par arriver à la dignité de
Pacha.
Le chef de Halaïe trouva moyen de nous extorquer quelques talari; et
trois jours après, le Père Lazariste et moi nous arrivâmes à Adwa.
En entrant en ville, nous rencontrâmes un des missionnaires protestants,
abrité sous un large parasol et surveillant la construction d'une vaste
maison, presque terminée. Il nous invita à nous rafraîchir chez lui, et
je lui présentai mon compagnon comme missionnaire catholique, qualité
qui parut ne pas lui être agréable. Il s'étonna de nous voir arriver
sans bagages ni présents pour le Prince, sans même nous être assurés
d'un patronage quelconque. Toutefois il voulut bien nous indiquer une
maison où nous trouvâmes à nous loger; nous y passâmes trois jours,
seuls, sans drogman, réduits à nous exprimer par signes avec quelques
vieilles femmes dont nous partagions la demeure. Nous apprîmes alors à
faire nous-mêmes notre pain, ce qui, avec de l'eau, formait depuis
Halaïe notre seule nourriture. Mais ce dénûment eut cela de bon qu'il me
permit d'apprécier les qualités aimables du Père Lazariste.
Le missionnaire allemand nous avait avoué que le Dedjadj Oubié était en
froid avec sa mission, mais que son humeur ne manquerait pas de céder à
un nouveau présent qu'il comptait lui faire; il nous avait assurés que
les mauvais bruits qui couraient à la côte étaient sans fondement
sérieux: que le Prince, campé à une heure de marche de la ville, ne
voulait, il est vrai, recevoir la visite d'aucun Européen, mais qu'il
faisait des démarches pour obtenir une audience, et que, sitôt admis, il
nous en instruirait.
Deux jours après, nous vîmes, en nous promenant près de la ville, un
rassemblement tumultueux autour de la maison des Allemands. Pensant que
si on leur faisait violence, notre devoir était de nous trouver auprès
d'eux, nous nous rendîmes armés à leur demeure, au milieu des menaces
des habitants. Le chef des missionnaires nous dit d'une voix altérée:
--Les Européens vont être chassés, si toutefois on ne nous massacre
tous. Je viens d'envoyer au Prince un messager; il ne reparaît pas: le
tumulte s'accroît, et je ne sais en vérité ce que nous allons devenir.
Ses compagnons et lui nous remercièrent avec effusion de notre démarche.
L'un d'eux était accompagné de sa femme, et elle était tout en larmes.
Cependant, les attroupements s'étant dissipés, il fut convenu que ces
messieurs nous feraient prévenir en cas d'un nouveau danger, et nous
nous retirâmes.
Le surlendemain matin, deux soldats entrèrent chez nous et nous firent
comprendre que nous étions mandés sur la place au nom du Dedjadj Oubié;
mais comme le Prince s'y faisait représenter par l'abbé d'une église
d'Adwa, je refusai de m'y rendre. Je fis observer toutefois au Père
Sapeto que sa position différait de la mienne: j'étais un simple
voyageur, tandis que lui était le représentant d'une religion qu'il
cherchait à propager; que ce caractère le mettait au-dessus de mes
susceptibilités, et que, dût-il séparer sa cause de la mienne, le mobile
élevé qui l'animait devait l'engager à le faire sans hésiter. Je lui
conseillai d'éviter de dire qu'il était prêtre et surtout de ne point
toucher aux points qui séparent l'Église d'Éthiopie de celle de Rome.
L'alaka ou abbé, avec tout son clergé, siégeait sur la place du marché,
au milieu d'environ 600 soldats du Prince. Il était chargé de décider de
l'expulsion des Européens dont les croyances religieuses lui
paraîtraient porter atteinte à celles du pays. L'interrogatoire du Père
Sapeto eut lieu au moyen d'un drogman arabe; et par une coïncidence
heureuse, les réponses que je lui avais conseillées s'adaptèrent aux
questions qu'on lui fit. En terminant, on lui demanda le nom de son
compagnon.
--Il se nomme Michaël.
--Et toi?
--Youssef.
--Deux noms de bon augure, dit l'abbé: ces noms seuls prouvent que vous
appartenez à une autre race que celle des Européens qui sont en ville,
et dont les noms sont anti-chrétiens comme leurs croyances et leurs
moeurs. Allez; le Prince décidera relativement à vous. Nous n'avons
affaire qu'avec ceux qui insultent notre Foi.
Le Père Sapeto revint et se jetant à mon cou:
--Dieu vous a inspiré, me dit-il; nous sommes sauvés; toutes mes
réponses ont été acclamées!
Mais ce qu'il ne me dit pas, c'est qu'il était jeune, confiant, de
façons séduisantes, et que, lorsqu'on doit réussir, tout, jusqu'à
l'imprudence, semble y concourir.
Les missionnaires allemands comparurent à leur tour: leurs réponses
furent, à ce qu'il paraît, d'une acrimonie déplacée: l'un de ces
messieurs injuria le culte des Éthiopiens pour la Sainte Vierge et les
traita d'idolâtres. L'exaspération de l'assemblée fut à son comble:
l'abbé dut contenir les soldats, qui voulaient châtier sur l'heure les
détracteurs de leur foi, et il congédia les missionnaires allemands,
leur enjoignant de quitter le pays dans les vingt-quatre heures.
Nous nous rendîmes chez ces messieurs. Ils redoutaient surtout le moment
de leur sortie de la ville; nous leur promîmes de les accompagner durant
la première journée de route, dussions-nous, par cette démarche,
provoquer contre nous-mêmes l'expulsion qui les frappait. Ils obtinrent
un sursis de quarante-huit heures pour faire leurs préparatifs de
départ. Comptant sur un établissement durable, ils s'étaient munis
d'approvisionnements en tous genres: une bibliothèque, des caisses
d'armes, d'outils et de poudre, quantité de choses pour présents, des
vins, de la bière, des liqueurs, des conserves alimentaires, une
batterie de cuisine: autant d'embarras dans un pays où tout se
transporte à dos d'homme ou à dos de mulet. Jamais, disait-on, il
n'était sorti d'Adwa une caravane aussi nombreuse que celle qu'allait
former la suite des missionnaires. La ville, ordinairement si
tranquille, fut mise en émoi par les rassemblements bruyants des
porteurs et des muletiers qui, profitant de l'occasion, exigèrent un
salaire plus que double. Le prince envoya des soldats pour protéger le
départ; néanmoins nous accompagnâmes ces messieurs assez loin d'Adwa.
Comme nous l'avons dit déjà, ils avaient été bien reçus d'abord en
Tigraïe. Un de leurs compatriotes, M. Samuel Gobat, aujourd'hui évêque
protestant en Orient, les avait précédés en Éthiopie, où il avait voyagé
en se conformant modestement aux usages du pays et en laissant
adroitement dans l'ombre son caractère de pasteur protestant. Le rapport
qu'il fit à ses supérieurs motiva l'envoi de ses successeurs; mais
ceux-ci, moins heureusement inspirés, ne tardèrent pas à se rendre
hostiles ceux des indigènes qui ne tiraient d'eux aucun profit. Trompés
par des complaisants intéressés, ils firent venir à grands frais
l'attirail volumineux du bien-être d'Europe, sans s'apercevoir que la
supériorité matérielle qu'ils affichaient ainsi humiliait les habitants
d'un pays pauvre, mais fier. Leur conduite hautaine et irréfléchie
faisait dire aux Éthiopiens: «L'esprit de ces étrangers est troublé par
l'excès du bien-être.» Le clergé les vit d'abord avec indifférence;
mais, blessé par leurs critiques immodérées, il se ligua bientôt contre
eux. À mesure que leur disgrâce approchait, la rapacité des courtisans
du prince s'accrut; les missionnaires voulant la contenir, ne surent
qu'aigrir davantage les esprits; un des deux généraux d'avant-garde,
qu'ils offensèrent jusqu'à lui refuser leur porte, monta immédiatement à
cheval, se rendit auprès de son maître, et, se disant l'écho de la voix
publique, exposa énergiquement, avec les torts réels qu'on pouvait
reprocher à ces étrangers, des griefs imaginaires, et le prince décida
l'expulsion des Européens. Quelque despotique que soit un pouvoir, il
tient à l'approbation de ses subordonnés, et, si elle lui échappe, il
fait tout pour en avoir au moins l'apparence. Le prince et les
courtisans firent valoir que les principes de la religion protestante
étaient subversifs de la foi nationale; l'esprit public s'émut alors,
appuya les imputations les plus absurdes, et les mesures rigoureuses
reçurent la sanction de tous.
Les habitants d'Adwa nous regardaient d'assez bon oeil, mais j'étais
inquiet de ne pouvoir être admis chez le Dedjadj Oubié. Mes démarches
aboutirent enfin. Je me procurai un drogman parlant arabe et amarigna,
et je me rendis au camp.
Comblé de présents par les Allemands, le prince n'avait rien à attendre
de voyageurs sans bagages et pauvres en apparence; néanmoins, par
l'effet d'un caprice peut-être, il me reçut poliment, et me demanda ce
que je venais faire dans son pays.
--Je viens, dis-je, respirer l'air de vos montagnes, boire l'eau de vos
sources et chercher à contracter des amitiés parmi vous.
--Et que viennent faire tes compagnons, celui resté à Adwa et ceux que
tu as laissés à Moussawa?
--Un de nos compagnons, lui dis-je, m'a quitté à Halaïe pour s'en
retourner au-delà de la mer; mon frère étudie les airs, les eaux, et les
étoiles; il est à Moussawa avec un domestique français et tous nos
bagages, attendant votre agrément pour entrer dans votre pays; quant à
mon compagnon d'Adwa, il est venu comme moi pour fraterniser avec vos
sujets. Si vous le trouvez bon, je vais retourner à Moussawa pour
annoncer à mon frère votre accueil bienveillant, et l'amener devant
vous.
--Vis en sécurité, me dit le prince, après m'avoir considéré quelques
instants; j'accueille volontiers les étrangers, pourvu qu'ils ne tentent
pas d'altérer la foi et les coutumes de nos pères.
Et il me promit, en me congédiant, de donner des ordres pour faire
protéger notre caravane dès qu'elle serait sur son territoire.
Je fus d'autant plus satisfait de cette première visite au prince, qu'il
avait résolu, à ce qu'il paraît, de ne plus permettre à aucun Européen
de séjourner dans le Tigraïe. L'officier allemand et le naturaliste ne
tardèrent pas, en effet, à recevoir l'ordre de quitter le pays; à force
d'instances, ce dernier obtint un sursis; il abjura ensuite le
protestantisme, pour adopter la croyance eutychienne, et il vit encore
dans le pays, où il s'est marié.
Je laissai le Père Sapeto à Adwa, et en trois jours, j'arrivai à Halaïe,
où je fus rejoint par mon frère.
Le transport des marchandises et bagages se fait à dos de chameau dans
le pays bas et plat qui s'étend depuis Moussawa jusqu'au pied du plateau
où est situé Halaïe; à partir de ce point, l'escarpement des rampes
rendant les services du chameau impossibles, on emploie des porteurs ou
des boeufs. Dans le Tigraïe et dans tout le haut pays les transports se
font à dos d'homme, à dos de mule ou à dos d'âne, et l'usage du chameau
est inconnu. Nous n'avançâmes désormais qu'en relevant la route à la
boussole; mon frère se chargeait de ce soin durant la matinée, et moi
pendant l'après-midi; celui qui faisait ce travail suivait la caravane à
pied. Nous ne pouvions aller qu'à petites journées, car nos porteurs
souffraient de la chaleur: la saison d'hiver régnait à Moussawa, mais
depuis Halaïe, nous étions en plein été. Il pleut très-rarement à
Moussawa et dans les environs peu élevés au-dessus du niveau de la mer,
si ce n'est dans les mois correspondants à l'hiver de France; s'il ne
pleut pas en janvier et en février, le temps est ordinairement couvert,
ce qui tempère les ardeurs du soleil; d'ailleurs, lors même que le ciel
est sans nuages, il fait bien moins chaud, car à cette époque le soleil
est plus loin du zénith, et le vent frais du nord prédomine sur toute
l'étendue de la mer Rouge. Dès que le terrain s'élève à environ 1,800
mètres (et la chaîne qui supporte Halaïe a une élévation bien plus
grande), l'ordre des saisons est brusquement interverti; en d'autres
termes, dès qu'on atteint ce premier plateau de l'Éthiopie, les mois de
décembre, janvier et février sont les plus chauds de l'année, tandis que
ceux de juin, juillet et août amènent des pluies, qui deviennent plus
abondantes et moins incertaines à mesure qu'on s'éloigne du littoral de
la mer. Entre les tropiques, où il fait toujours chaud, on donne le nom
d'hiver à la saison des pluies. Il résulte de cet antagonisme des
saisons, que le voyageur peut quitter Moussawa, qu'il laisse en plein
hiver, pour atteindre, au besoin, en 24 heures, le plateau de Halaïe, où
il se trouve en plein été; et à mesure qu'il suit les vallées qui
relient les hautes plaines aux basses terres, les plantes et les
arbustes décèlent, par leur variété, leur abondance et aussi, par
l'intensité plus ou moins grande de leur verdure, le passage graduel
d'un régime de pluies à un autre.
En outre de nos bagages, nous avions à transporter la nourriture de nos
gens, au nombre d'une trentaine. Cette nourriture consiste en farine; la
ration ordinaire, pour les deux repas de chaque jour, est d'environ,
deux jointées par homme; chaque homme fournit le sel et fait son pain:
il prépare la pâte, la façonne en forme de boule creuse, et, avant de la
mettre cuire sur la braise, introduit dans l'intérieur une pierre
préalablement rougie au feu.
Le 29 mars 1838, nous arrivâmes dans un district nommé Igr-Zabo, et nous
fîmes halte près d'une source qui jaillit au pied de grands rochers.
Depuis Halaïe, nous étions sur le territoire du Dedjadj Kassa, fils du
Dedjadj Sabagadis, prince célèbre en Éthiopie, et ancien allié de
l'Angleterre. Le Dedjadj Oubié avait épousé la soeur de Kassa, mais ces
princes n'entretenaient que des rapports équivoques qui devaient les
conduire à une rupture violente. Le lieu de séjour habituel du Dedjadj
Kassa était à deux journées, au sud, de notre route, mais nous savions
que le Dedjadj Oubié concevrait de la jalousie si nous faisions des
présents ou même une visite à son beau-frère.
Le district d'Igr-Zabo appartenait en fief à un des principaux vassaux
du Dedjadj Kassa, nommé Gabraïe. Ce chef envoya un soldat pour réclamer
de nous un droit de passage sur ses terres.
En Éthiopie, les douanes sont établies dans les centres de population;
le prince les afferme annuellement; mais en outre, et dans le Tigraïe
surtout, certains districts, en vertu d'anciens priviléges, perçoivent
des droits de passage pour leur propre compte. Les péagers guettent nuit
et jour et arrêtent les passants, afin de s'assurer s'ils ne sont pas
trafiquants, car l'usage veut que ces derniers seuls soient imposés. Les
droits ne sont nulle part fixés par un tarif, et varient selon l'adresse
des intéressés. Dans la langue du pays, ces postes se nomment portes.
Malheureusement pour nous, les voyageurs européens, et surtout les
Allemands, avaient consenti à payer ces droits, quoiqu'aucun d'eux n'eût
voyagé pour faire le commerce; leur facilité à payer une fois connue,
les péagers d'abord, et bientôt les paysans, se postaient sur leur
route, et alléguant des droits imaginaires, leur extorquaient de
l'argent. J'ignorais alors, mais je pressentais qu'il ne convenait pas
de nous laisser assimiler à des trafiquants, et mon instinct me guidait
sûrement, car dans cette partie de l'Afrique, où tout est féodal, la
considération s'accorde d'après la classe à laquelle on appartient. Les
nobles et les hommes de guerre sont placés au premier rang, ensuite les
hommes d'église, puis les riches cultivateurs, les propriétaires de
grands troupeaux, les paysans, enfin les trafiquants, et, en dernier
lieu, ceux qui exercent quelque métier manuel; parmi les marchands, ceux
qui font trafic d'esclaves sont méprisés. Je ne me suis jamais soumis,
en Éthiopie, à payer un droit de douane ou de passage; dans cette
circonstance et dans celles du même genre où je me suis trouvé depuis,
jusqu'au moment où, en changeant ma manière de voyager, je me suis
affranchi ces sortes d'ennuis, le seul mobile de ma résistance a été de
relever la considération due à mes compatriotes. Pour arriver à ce but,
j'ai dépensé bien plus de temps, d'argent et de fatigues que si j'eusse
consenti à subir ces avanies, et si mes efforts et ceux de mon frère ne
les ont pas fait disparaître complétement, du moins les ont-ils rendues
bien plus rares. La notoriété de notre résistance a servi de précédent,
et a permis à quelques voyageurs européens, venus après nous, de suivre
notre exemple et d'établir ainsi nos droits.
Ayant opposé un refus motivé à l'émissaire de Gabraïe, nous voulûmes
nous remettre en marche; mais notre rusé drogman, pour se rendre
agréable à Gabraïe, s'y prit si bien qu'il nous décida à passer la nuit
où nous étions. On chercha à débaucher nos porteurs; le lendemain,
quatre ou cinq d'entre eux nous quittèrent; nous perdîmes une journée à
les remplacer, et notre provision de farine tirant à sa fin, il fallut
encore une demi-journée pour s'en procurer; enfin, j'ordonnai à nos gens
de se mettre en route; mais un étranger que j'avais remarqué parmi les
paysans qui badaudaient autour de notre campement, donna un
contre-ordre. Cet étranger, de haute taille et aux larges épaules,
balançait d'un air important son javelot et son long sabre passé dans
une ceinture d'un volume démesuré.
Je demandai à mon drogman ce qu'était cet homme.
--C'est, me répondit-il d'un air contrit, le principal huissier du
seigneur Blata-Gabraïe; il est envoyé pour nous empêcher d'aller plus
loin.
J'ordonnai de nouveau de brider les mules, et à cet effet, je fis passer
un muletier devant moi. L'huissier s'avança sur nous, la main levée: je
le mis bientôt hors d'état de nous nuire. Aussitôt apparurent une
quarantaine de soldats qu'il avait postés aux alentours de notre
bivouac. Soldats et paysans s'empressèrent auprès de l'huissier qui,
malgré mon peu de ménagement pour sa personne, montra, quoiqu'en force
désormais, la plus grande modération. Il chargea les plus âgés d'entre
les paysans de nous garder jusqu'à l'arrivée de Gabraïe; puis quelques
soldats l'emmenèrent, et il ne reparut plus. Nous apprîmes dans la suite
qu'il ne passait pas pour méchant homme et qu'il était renommé pour sa
voracité: il pouvait consommer en un seul repas un quartier de boeuf
cru, une vingtaine de pains et une cruche d'hydromel d'environ dix
litres.
Paysans et soldats nous supplièrent d'attendre leur seigneur; ils
devenaient, disaient-ils, responsables de notre présence. Je m'emportai
et j'affirmai que, dans ce lieu, je ne goûterais plus ni à pain ni à
sel. Vers le soir, ces braves gens voyant que je prenais mon engagement
au sérieux, consentirent à nous laisser continuer notre route: mais
après environ une demi-heure de marche, nous les retrouvâmes arrêtés de
nouveau. L'un d'eux me dit:
--Maintenant tu peux prendre de la nourriture, puisque nous avons changé
de campement; nous sommes obligés, tu le sais, de vous retenir jusqu'au
moment où notre maître s'entendra avec vous.
Je ne pus m'empêcher de reconnaître ce qu'il y avait de bonté dans cette
concession imaginée par de simples paysans et des soldats indisciplinés.
Le lendemain, vers midi, Gabraïe, suivi de quelques soldats, vint à
notre bivouac. C'était un homme d'une quarantaine d'années, maigre,
avare de paroles, à l'air distingué, froid et intelligent. S'asseyant au
pied d'un arbuste, il nous fit dire de lui donner trente talari et deux
bons fusils.
Nous répondîmes qu'en d'autres circonstances nous lui aurions peut-être
fait un présent avec plaisir, mais que retenus injustement et comme des
trafiquants qui se regimbent contre les péagers, nous étions d'autant
plus décidés à refuser, que l'endroit était franc de tout droit; qu'au
surplus, il était le plus fort et pouvait prendre tout ce qu'il
voudrait.
--À votre aise, dit-il en souriant dédaigneusement, restez où vous êtes.
Il remonta à mule et partit pour son habitation située à sept heures de
marche.
Persuadés que notre volumineux attirail de voyage nous valait cette
avanie, puisque je venais de faire deux fois cette même route sans
rencontrer d'obstacle, nous décidâmes de détruire nos bagages. Mon frère
se réserva quelques instruments d'astronomie, et nous commençâmes à tout
jeter dans les grands feux allumés pour cuire le pain de nos gens. Mais
paysans, soldats, porteurs, tous se précipitèrent, arrachèrent nos
bagages du feu et dispersèrent les tisons et la braise. Un des porteurs
me dit ensuite:
--Pourquoi en user ainsi? Ces valeurs que vous cherchez à détruire ne
sont-elles pas votre seule ressource dans un pays étranger? Dieu confie
les richesses à l'homme pour les utiliser et non pour les anéantir sans
profit pour personne. Ne craignez-vous pas qu'il ne vous punisse
d'abuser ainsi de ses dons? Les contrariétés sont éphémères; quelque
occurrence peut vous rouvrir le chemin d'Adwa; vous regretteriez alors
d'avoir obéi à votre impatience, et nous, qui mangeons votre pain, nous
regretterions de vous avoir laissés faire.
Malgré ces sages conseils, nous persistâmes dans notre dessein. Donnant
aux esprits le temps de se calmer, nous fîmes entasser nos bagages dans
notre tente, comme par mesure d'ordre, et j'allumai une mèche
communiquant à une caisse de poudre; mais Domingo, que j'avais chargé de
voir si personne n'approchait, attira l'attention par sa frayeur; on se
rua sur la tente: en un tour de main elle fut déplantée, enlevée comme
par un coup de vent, et les effets furent dispersés. Je compris enfin
que je jouais le rôle d'un enfant gâté qui, pour se venger de parents
trop indulgents, alarme leur sollicitude en tournant sa colère contre
lui-même.
Au bout de quelques jours, la plupart de nos porteurs, considérant
l'expédition comme infructueuse, désertèrent les uns après les autres.
Ces porteurs sont ordinairement de petits cultivateurs qui, lorsque la
récolte a été mauvaise, se louent aux trafiquants pour une somme
très-modique. Leur départ soulagea d'autant plus notre bourse que les
sauterelles ayant dévasté plusieurs provinces du Tigraïe, le blé était
hors de prix. Nous avions rencontré de longues files d'hommes tristes et
amaigris, réduits par la famine à émigrer vers l'intérieur, avec leurs
enfants, leurs femmes et leurs vieillards. Le paysan tigraïen passe pour
être très-attaché au sol, peut-être parce que ses champs exigent plus de
labeur que ceux du reste de l'Éthiopie; en temps de disette, avant de se
résoudre à émigrer, il épuise sa dernière ressource, il immole son
dernier boeuf de labour, sa dernière chèvre, sa dernière volaille, il
sustente sa famille de feuilles ou d'herbes cuites dans de l'eau, et ce
n'est qu'au dernier degré de misère, qu'il se décide à abandonner son
champ pour aller louer ses services dans quelque province moins
éprouvée. C'était avec la plus grande difficulté que nous nous
procurions la farine nécessaire, et notre infidèle drogman,
surenchérissant sur la disette, nous la faisait payer vingt-et-une fois
plus cher qu'en temps ordinaire. Nos provisions personnelles étant
finies, nous fûmes réduits au régime de nos porteurs.
Parmi ces derniers se trouvait un nommé Habtaïe: nous ne pouvions nous
comprendre que par signes, mais nous nous étions attachés l'un à
l'autre, et quand porteurs et muletiers nous abandonnèrent, il resta
seul auprès de nous avec le drogman et un garçon de seize ans, natif
d'Adwa, nommé Samson.
Trop peu nombreux désormais pour demeurer campés la nuit, à cause des
éléphants, des animaux carnassiers et des voleurs des environs, nous
dûmes aller nous établir à 600 ou 800 mètres de là, dans le village de
Maïe-Ouraïe. Ce village, situé sur une éminence accotée à une montagne
qui s'élève perpendiculairement comme un mur, domine la longue et
étroite vallée où nous avions campé et que le typhus rend inhabitable en
automne et au printemps; par bonheur l'été durait encore. En face du
village, se dressent isolément dans la vallée deux gigantesques
aiguilles de rocher, au pied desquelles se tient un marché hebdomadaire.
À Maïe-Ouraïe, notre détention nous apparut sous des formes plus
réelles; nos bagages furent mis dans une maison dont on gardait la
porte, car depuis nos deux tentatives de les détruire, on surveillait
nos moindres actions. Gabraïe nous envoya dire que nous ferions bien
d'en finir, pendant qu'il en avait encore envie. Mais nous persistâmes
dans notre refus. Le Dedjadj Kassa passait pour être équitable et, comme
son père, favorable aux Européens; nous lui expédiâmes successivement
deux messagers, mais ils ne reparurent pas; nous gagnâmes un paysan: il
partit, fut pris, maltraité et ramené chez lui. Il ne nous restait plus
qu'à essayer de communiquer avec le Dedjadj Oubié, et comme nous
n'avions personne à lui envoyer, il fut décidé que je tenterais moi-même
l'aventure.
Les soldats de Gabraïe, fatigués sans doute de la maigre chère qu'ils
faisaient chez les paysans, avaient obtenu d'être rappelés: deux ou
trois d'entre eux, avec les paysans, furent jugés suffisants pour nous
surveiller. En m'appliquant à attirer les enfants du village, j'avais
gagné le coeur des parents, et grâce à la familiarité qui s'établit
entre nous, je m'aperçus qu'ils compatissaient à notre position. Les
hommes sont honnêtes au fond, et leur appui moral au moins est acquis
aux victimes de l'injustice. Au moment d'une démarche hasardeuse, on est
bien aise d'un pareil appui, ne fût-ce que pour se réconforter contre
les possibilités d'insuccès. Le sage n'a que faire peut-être d'un tel
soutien, il se suffit à lui-même; mais je n'étais pas un sage.
Après notre frugal repas du soir, nous nous étendîmes, mon frère et moi,
sur nos nattes comme d'habitude, et nous conversâmes longtemps, afin de
laisser à nos gardiens le temps de désirer le sommeil. Mon frère
continua à parler seul, pendant que je me glissais furtivement dehors
avec Samson: en rampant avec précaution, nous pûmes sortir du village
sans faire aboyer les chiens.
Samson me suivait aveuglément, car, chez les Éthiopiens, le serviteur se
regarde comme le compagnon inféodé à la fortune de son maître, dont il
accroît en quelque sorte la famille, et dont il doit partager l'heur et
le malheur.
Nous commencions à cheminer, lorsque voyant se dessiner sur le ciel la
silhouette d'un homme armé, puis d'un deuxième, nous nous remîmes à plat
ventre. Plus de doute, la route était gardée. Samson me fit signe de
retourner sur nos pas; je lui répondis de la même façon qu'il pouvait le
faire; mais rapprochant ses deux index l'un contre l'autre, et les
tournant dans la direction d'Adwa, il me fit comprendre par sa pantomime
qu'il ne se séparerait pas de moi. Je me relevai alors en faisant
résonner les batteries de mon fusil, et nous marchâmes résolument. Soit
indécision de la part des factionnaires, soit tout autre motif, ils
disparurent dans l'ombre, et nous passâmes.
Nous avions à traverser la plaine déserte de Tsam-a, qui court nord et
sud, et qui, dans cet endroit, a environ onze milles géographiques de
large; elle est infestée de lions, de léopards et d'éléphants, et
parcourue par de petites bandes de malfaiteurs cherchant à enlever des
bestiaux, à tuer les bouviers attardés ou à piller quelque compagnie de
hardis trafiquants qui, pour se soustraire au péage, se hasardent à
voyager de nuit. Cette plaine, dont le nom signifie soif, est dépourvue
d'eau et hérissée de broussailles épineuses et d'arbres peu élevés
formant d'épais fourrés où les bêtes fauves se retirent le jour. De
temps à autre, nous nous arrêtions pour sonder de l'oreille le silence
de la nuit; et, malgré la rapidité de notre marche, la rosée abondante,
particulière aux basses terres de l'Éthiopie, glaçait nos membres. Après
quelques heures de marche, nous luttions contre cette somnolence qui
prend à l'avant-jour, lorsque nous arrivâmes au pied du plateau où se
trouvait la frontière des États d'Oubié. Pendant que nous gravissions la
montée, le panorama qui se déployait derrière nous s'éclaira: à nos
pieds, une couche épaisse de vapeurs d'un blanc d'argent cachait la
plaine; on apercevait seulement les pointes des deux aiguilles de
rocher, près desquelles mon frère songeait sans doute avec inquiétude
aux chances de ma tentative. Au-delà, on voyait les plans heurtés et
majestueux de la chaîne où se trouve le village de Halaïe, derrière
lequel montait un soleil radieux. Nous nous assîmes pour jouir de ce
spectacle et nous détendre un peu à la chaleur des premiers rayons. Le
manteau de vapeurs qui couvrait la plaine se morcela bientôt, entra en
mouvement et se fondit dans l'espace; nous restâmes quelque temps à
goûter le plaisir d'avoir échappé aux chances contraires de la nuit, car
à l'issue heureuse d'une entreprise qui présente quelque danger, la vie
semble reprendre une saveur plus douce. Après une montée d'environ deux
heures, nous reçûmes l'hospitalité dans le village de Kaï-Bahri,
relevant du Dedjadj Oubié, et habité presque exclusivement par des
musulmans, trafiquants d'esclaves.
Depuis quelques jours, je commençais à m'exprimer en arabe. Durant mon
court séjour en Égypte et jusqu'à mon arrivée à Moussawa, mes oreilles
s'étaient accoutumées aux sons de cette langue; dépourvu de drogman à
Halaïe, je rencontrai un Musulman qui, comme quelques-uns de ceux du
Tigraïe, parlait couramment l'arabe, et, à ma grande surprise, je me
trouvai tout-à-coup capable de le comprendre un peu et d'exprimer
quelques idées. Dans la suite, j'ai souvent constaté chez d'autres cette
espèce d'instantanéité dans l'emploi d'une langue étrangère, après un
travail inconscient d'incubation préparatoire; il est remarquable
d'ailleurs combien peu de mots suffisent pour exprimer les pensées les
plus usuelles.
Mon hôte m'offrit d'abord un grand hanap en corne plein de bouza que je
vidai d'un trait; puis il me servit sur une natte étendue à terre, trois
pains, un hanap de lait caillé fortement assaisonné d'ail, une écuellée
de miel et une autre de moutarde délayée dans du beurre fondu. Je fis
honneur à ces mets et mon fidèle Samson put se rassasier à son tour. Mon
hôte, qui parlait un peu l'arabe, me pria de visiter sa femme malade. À
cette époque, les habitants du Tigraïe croyaient tout Européen médecin,
mais depuis qu'un docteur européen a pratiqué dans leur pays, cette
croyance a disparu et ils sont revenus aux recettes empiriques de leurs
pères. Je ne pus rien comprendre à la maladie de mon hôtesse; je vis
seulement qu'elle était jeune et remarquablement jolie; je déclarai son
mal nerveux et je me retirai en pronostiquant une prompte guérison. Peu
de jours après, j'appris qu'elle était morte.
Je fis présent à mon hôte de deux talari; ce présent disproportionné
réveilla en lui la cupidité du trafiquant et il me dit en
m'accompagnant, que le maître de la mule qu'il venait de me procurer
exigeait un prix supérieur au prix convenu. Comme je savais que la mule
lui appartenait, je mis aussitôt pied à terre, et le laissant tout
confus de voir sa ruse éventée, je repris mon chemin, en maudissant
Kaï-Bahri et son hospitalité mercantile.
À la fraîcheur matinale avait succédé une chaleur incommode: nous ne
marchions plus qu'avec peine. Près du village de Maloksito, nous
trouvâmes à louer une mule; Samson n'en pouvant plus, demanda à me
rejoindre le lendemain, et avant le coucher du soleil, j'entrai seul à
Adwa, où je revis avec plaisir le Père Sapeto.
J'éprouvai quelque difficulté à me procurer un drogman parlant l'arabe
et l'amarigna. Depuis Halaïe, en marchant vers l'intérieur, l'arabe
n'est plus compris, si ce n'est par quelques trafiquants musulmans.
Jusqu'à la rivière le Takkazé, le tigraïen est la langue usuelle. Le
Dedjadj Oubié, originaire du Samen, situé à l'ouest du Takkazé, où l'on
ne parle que l'amarigna, venait d'étendre sa domination sur une portion
importante du Tigraïe, et c'était une grande cause d'irritation pour les
Tigraïens d'être obligés, dans leurs rapports avec l'autorité, de se
servir de l'amarigna, ou bien de parler par interprètes.
Je me rendis le lendemain au camp d'Oubié, et je fus introduit presque
immédiatement. Je trouvai le prince assis sur un tapis à terre, au
milieu de femmes qui lui tressaient les cheveux. Il parut prendre
intérêt au récit de mon évasion de Maïe-Ouraïe et me dit qu'il me savait
beaucoup de gré d'avoir mis mon espérance en lui. Il me fit apporter à
déjeuner et, honneur qu'il n'accordait à personne, il me servit de ses
propres mains.
Avant de me donner mon congé, il fit soulever la portière d'entrée,
m'indiqua deux hommes à cheval sur la place et me dit:
--Voilà les messagers que j'envoie au Dedjadj Kassa, pour le prier de
faire escorter ta caravane jusqu'à ma frontière.
Je lui demandai la permission d'aller annoncer moi-même cette bonne
nouvelle à mon frère, et présumant que ce dernier trouverait
difficilement des porteurs, j'en engageai une trentaine en rentrant à
Adwa, et sur-le-champ je partis avec eux pour Maïe-Ouraïe.
De son côté, mon frère avait travaillé aussi à sa délivrance: il avait
fait offrir dix talari à Gabraïe, qui les accepta, tout en persistant à
réclamer les deux fusils et le complément de la somme dont il prétendait
nous imposer. Mon frère imagina alors d'ébranler l'obéissance qu'on
avait eue jusque-là pour les ordres de Gabraïe, en faisant naître chez
les paysans la crainte de déplaire au Dedjadj Kassa lui-même: il leur
représenta qu'en l'empêchant de se rendre auprès de leur suzerain, ils
le privaient d'un de nos trois beaux fusils de rempart que nous lui
destinions. Les paysans, après délibération, le laissèrent partir sous
bonne escorte. Enchanté du fusil de rempart, le Dedjadj Kassa fit à mon
frère une excellente réception; il manda Gabraïe, le réprimanda et lui
fit restituer les dix talari; mon frère les fit donner immédiatement à
l'église du lieu. On servit un repas, et tout allait pour le mieux,
lorsqu'un des principaux seigneurs de la cour, mû par une curiosité
indiscrète, s'avisa de toucher à la barbe naissante de mon frère;
celui-ci répondit par un soufflet. Heureusement, le Dedjadj Kassa apaisa
l'émotion de ses gens, fit faire des excuses à mon frère et lui dit que
la privauté dont il s'était offensé était sans conséquence; puis, après
l'avoir comblé de prévenances, il le renvoya, avec un soldat chargé de
l'accompagner et de faire transporter ses bagages par corvées, de
village en village, jusqu'à la frontière du Dedjadj Oubié. Mon frère
retourna à Maïe-Ouraïe d'où il se mit en route pour Adwa, et je le
rejoignis avec mes trente porteurs, d'autant plus à propos qu'il
n'avançait qu'avec la plus grande peine, à cause de la difficulté, qui
se renouvelait à chaque village, de réunir les paysans de corvée.
Deux jours après nous entrâmes enfin à Adwa. La route de Halaïe à Adwa
se fait ordinairement en trois jours; nous y avions mis presque un mois;
mais notre fermeté à résister à une demande injuste avait eu du
retentissement et commençait déjà à nous valoir les égards dont nous
avons joui depuis dans nos voyages.
Comme il convenait d'annoncer sans retard au prince notre heureuse
arrivée, je me rendis dès le lendemain chez lui. Il était campé à
quelques kilomètres d'Adwa sur une colline; l'armée campait autour, sur
des terrains nus, accidentés, mais à proximité de sources et de bons
pâturages; les principaux feudataires étant dispersés dans leurs
seigneuries, il n'y avait guère là plus de 10,000 hommes. Le camp était
composé de plusieurs enclos circulaires et contigus formés par des
huttes rondes et revêtues de chaume; au milieu de chaque enclos composé
de 60 à 400 huttes, s'élevaient de une à six tentes pour les chefs. Au
centre d'un de ces enclos formé d'environ 200 huttes habitées par les
gens de service, se trouvait l'établissement personnel du Dedjadj Oubié.
Cet établissement consistait en trois tentes dressées de front; sur leur
droite un vaste hangar construit en ramée, et, derrière, deux huttes
spacieuses. Les tentes lui servaient de chapelle, de salle d'audience et
d'antichambre; le hangar, de salle de festin ou de grande réception; il
passait la nuit dans une des huttes; l'autre, un peu à l'écart, gardée
par des eunuques, était réservée à ses femmes. L'enclos n'avait qu'une
seule entrée, en face des tentes. On ne voyait aux abords du camp ni
postes, ni sentinelles, ni aucun indice de ces précautions habituelles à
la vie militaire d'Europe.
Malgré un bourdonnement continu qui s'élevait de tous les quartiers, on
sentait que la vie du camp était concentrée devant les tentes du prince,
où plusieurs groupes de notables s'entretenaient d'un air circonspect.
Un huissier, les épaules nues et une verge à la main, se tenait debout à
la porte du hangar, ce qui dénotait que le prince s'y trouvait.
Je voulus entrer, mais l'huissier me barra le passage, en m'appuyant à
deux mains sa verge sur la poitrine. Je le repoussai brutalement et il
alla tomber contre un des poteaux de la porte. Mon interprète s'enfuit
effaré, et tous les yeux se portèrent sur moi, pendant que l'huissier
entrait en gesticulant chez le prince. Je compris, à l'ébahissement dont
j'étais l'objet, que ma vivacité avait une portée sérieuse, et j'allai
m'asseoir à l'écart sur une pierre. Bientôt un page sortant du hangar me
fit signe d'approcher: mon drogman ne se décida qu'avec peine à me
suivre et nous fûmes introduits.
Le prince, à demi étendu sur une couche élevée, présidait une réunion
d'environ soixante hommes, assis par terre et vêtus de la toge blanche
et du turban blanc particulier aux ecclésiastiques; son sabre, sa
javeline et son bouclier orné de bosselures en vermeil étaient accrochés
derrière lui; une quinzaine d'hommes, à la mâle tournure et à la
chevelure tressée, se tenaient debout autour de sa couche, immobiles et
respectueux. À l'autre bout du hangar, deux beaux chevaux gris pommelé
étaient attachés à des piquets devant un monceau d'herbe fraîche qu'ils
éparpillaient d'une lèvre repue. Après m'avoir considéré un instant, le
prince me donna le bonjour, me fit signe de m'asseoir, et l'assemblée
parut reprendre le cours d'une délibération. Pendant une grande heure,
je dus me borner à observer; mon drogman, à qui je manifestais mon
impatience, me faisait des gestes suppliants pour m'engager à attendre.
Au centre de l'assemblée, deux personnages d'un âge avancé consultaient
par moments un manuscrit in-folio; les assistants se levaient chacun à
leur tour, semblaient émettre des considérants terminés par un avis et
se rasseyaient, le silence reprenait, interrompu seulement par le bruit
argentin des sonnailles des chevaux ou par la voix grêle et sèche
d'Oubié.
Enfin, un vieillard se leva; et l'intérêt général parut s'accroître; il
adressa quelques paroles au prince; ce dernier, promenant lentement ses
regards sur tous, dit un seul mot, qui sembla causer une émotion
pénible; le grand livre fut emporté; l'assemblée s'écoula
silencieusement et fut accueillie au dehors par une sourde rumeur. Je
restai seul en face du prince, avec mon drogman et les soldats qui
entouraient sa couche. Sur son invitation, je m'approchai, et le
remerciai d'avoir facilité mon arrivée et celle de mon frère, dont
j'excusai l'absence en alléguant sa fatigue. Le prince était très-grave;
il me congédia presque aussitôt, en me disant qu'il me ferait savoir le
jour où je devrais lui présenter mon frère et le Père Sapeto.
À peine sorti, mon drogman poussa de gros soupirs comme un homme
longtemps oppressé, et me dit:
--Étonnant! étonnant! j'en suis encore abasourdi! Avoir des yeux, des
oreilles, des sens au complet, et n'en pas faire usage! Nos pères l'ont
bien dit: Évite de prendre pour compagnon l'homme colère. Vous autres,
Francs, vous êtes toujours bouillants. Jolie matinée que tu m'as faite
là! Je l'ai échappé belle. Tu appelles donc à plaisir les catastrophes?
Frapper un huissier, là, devant tout le monde, pour nous faire hacher
sur place! Mais, apprends, jeune imberbe, que celui qui voyage doit
savoir dévorer un affront, s'il veut rentrer chez lui à la fin du jour.
Est-il nécessaire de parler la langue des gens pour se rendre compte de
ce qui se passe? Je vais t'expliquer, moi, ce que tu n'as pas su
comprendre:
--Un chef important a voulu, ces jours derniers, entrer chez le prince:
arrêté comme toi par l'huissier, comme toi il a osé lever sur lui la
main; et aujourd'hui, à cette même place où vous avez l'un et l'autre
commis le même méfait, on a tenu conseil, on a consulté le livre de la
Loi, et malgré la bravoure, le rang et la nombreuse parenté de l'accusé,
là, sous tes yeux, on vient de le condamner à avoir la main coupée.
L'exécution a eu lieu pendant que tu parlais au prince. Tu peux bien
rendre grâce à la tolérance de ces barbares, qui n'ont voulu voir en toi
que jeunesse et ignorance. Ils sont, en vérité, parfois meilleurs que
nous tous.
Je l'apaisai en lui avouant ma légèreté, et nous rentrâmes à Adwa les
meilleurs amis du monde.
Ce brave homme, âgé d'une soixantaine d'années, était natif de Bagdad,
mais Arménien de nation. Me sachant en peine d'un drogman, il s'était
obligeamment offert à m'accompagner chez le prince. Il parlait
l'arménien, le turc, l'arabe, le persan, le skipétare, le grec et un peu
l'amarigna et le tigraïen. Il avait parcouru, comme trafiquant, la
Perse, la Circassie, la Turquie, l'Inde, les pays turkomans, toute
l'Asie mineure, une partie de l'Arabie, et s'était enrichi et ruiné
plusieurs fois. Venu par le Soudan en Éthiopie pour y chercher du l'or
et des esclaves, il aperçut dans une caravane, en entrant à Gondar, une
jeune sidama, s'en éprit sur-le-champ et dépensa, pour l'acheter, une
partie de ses maigres ressources; le reste subvint aux dépenses de la
lune de miel: il s'endetta même. Espérant obtenir quelque secours d'un
orfèvre arménien établi à Adwa, il laissa l'esclave à Gondar en
nantissement chez son hôte et partit. Son co-religionnaire l'accueillit
et s'habitua tellement à lui, que moitié avarice, moitié sympathie, il
ne voulut plus s'en séparer. La nourriture d'un homme coûte si peu dans
le pays, et cet aventurier du négoce était si bavard, si plein d'humour
et si fécond en anecdotes, qu'il était naturel de le retenir quand on le
pouvait. À Adwa, il oublia ses rêves de fortune, et pendant six années,
il regretta son esclave, qu'il parvint enfin à dégager des mains de son
hôte de Gondar. Il est mort depuis, sur une barque qui le conduisait à
Djiddah, où il projetait un dernier trafic.
Nous savions que le Dedjadj Oubié avait conçu de la jalousie au sujet du
fusil de rempart donné par mon frère à son rival Kassa. Ces fusils se
chargeaient par la culasse: nouveauté merveilleuse pour le pays. Nous
savions également qu'il avait refusé aux missionnaires allemands la
permission d'aller à Gondar, ville située dans les États de son suzerain
nominal, le Ras-Aly, et comme nous désirions nous y rendre au plus tôt,
nous jugeâmes prudent, pour ne point provoquer de nouveau sa jalousie,
de lui faire présent, avec d'autres objets, des deux fusils de rempart
qui nous restaient. Je me rendis donc à son camp, avec mon frère et le
Père Sapeto, que je lui présentai. Il fut enchanté des fusils. Je les
tirai en sa présence, en prenant pour but un groupe d'arbres tellement
éloigné, que les assistants ne purent voir la poussière soulevée par les
balles; à chaque coup ils regardaient, bouche béante, le Prince, comme
pour savoir s'il n'y avait pas quelque tour d'escamotage de ma part; par
politesse, on eut l'air d'ajouter foi à la portée que j'annonçais; mais
le lendemain, un paysan étant venu montrer au prince des balles d'un
calibre inusité, lancées, croyait-il, par quelque lutin, car il n'avait
entendu aucune détonation, on reconnut mes projectiles, et le bruit se
répandit que nous avions donné au Dedjazmatch des armes qui portaient
sûrement la mort à une demi-journée de route. Le prince en conçut pour
nous une amitié particulière, et envoya nous demander à plusieurs
reprises en quoi il pourrait nous être agréable. Afin de mieux tenir en
haleine ses bonnes dispositions, nous nous gardâmes d'en user; mais,
ayant fait en secret nos préparatifs, environ un mois après, nous nous
présentâmes chez lui, suivis de nos bagages, et comme si nous n'avions
pas douté de son consentement, nous lui annonçâmes que nous allions à
Gondar. Pris ainsi à l'improviste et embarrassé par notre assurance, il
nous permit, bien malgré lui, de continuer notre route; il nous donna
même un soldat pour nous escorter jusqu'aux frontières de ses États, qui
s'étendaient jusqu'à une heure de marche de la ville de Gondar.
Personne, dans Adwa n'avait cru à la possibilité de notre voyage à
Gondar; car Oubié passait pour le moins affable des princes éthiopiens
envers les étrangers, quoiqu'il tirât vanité de leur présence dans son
pays, surtout quand ils exerçaient quelque art manuel ou se trouvaient à
même de lui faire des présents. En le quittant, nous lui recommandâmes
le Père Sapeto et il nous promit de lui accorder une protection
spéciale.
Ayant réussi à introduire et à établir dans le Tigraïe un prêtre
catholique, malgré les anciennes et sanguinaires prohibitions, il avait
semblé que, pour confirmer ce premier avantage, le Père Sapeto ne
pouvait mieux faire que de rester dans cette province, où il serait à
portée de communiquer facilement avec l'Europe par Moussawa, de recevoir
des secours, et d'accueillir d'autres missionnaires, si la Propagande
décidait de donner suite à une mission commencée d'une façon si
inespérée. Il fut convenu qu'avant d'exercer son ministère, ou de
chercher à ramener les schismatiques, il s'adonnerait à l'étude de
l'_amarigna_ et du _guez_ ou langue sacrée, tout en s'appliquant à se
concilier le bon vouloir des habitants. Nous partageâmes nos ressources
avec cet agréable compagnon, et nous le quittâmes à regret; dès lors,
notre route se bifurqua pour toujours. Quelques mois après, mon frère
arrivait à Rome, et la Congrégation des Lazaristes, autorisée par la
Propagande, adjoignait d'autres missionnaires au Père Sapeto, pour
continuer la mission en Tigraïe et en pays Amhara.
La journée était avancée lorsque nous quittâmes le camp du Prince. Ayant
reconnu les inconvénients de nombreux bagages, nous les avions réduits à
ce que nous pensions être le strict nécessaire; nous avions fait présent
de nos deux tentes, et à l'exception des instruments d'astronomie de mon
frère, tout était renfermé dans des outres de peau de chèvre, plus
commodes à transporter et attirant moins l'attention que les malles ou
les coffres. Nous n'avions plus que vingt suivants environ, tant
porteurs que serviteurs. Le soldat d'Oubié nous faisait héberger chaque
soir; à cet effet, il nous précédait de quelques centaines de mètres et
s'enquérait auprès des paysans occupés aux champs, du nom du chef de la
localité. Parfois, ceux-ci, devinant ses intentions, tiraient du pied;
il les poursuivait, atteignait les moins lestes, et l'on riait de part
et d'autre; mais ces débuts nous pronostiquaient ordinairement maigre
chère. Nos porteurs déposaient leur charge sur le _chango_ ou place du
village: c'est le forum éthiopien, le lieu où se discutent les intérêts
publics et privés; villes, bourgs, villages, les plus petits hameaux ont
le leur. Notre soldat parcourait le village, annonçant à haute voix sa
mission, puis, revenait s'accroupir auprès de nous, et quelquefois nous
attendions longtemps que les habitants vinssent négocier. En tout pays,
le laboureur est avare et madré; de plus, celui d'Éthiopie est
particulièrement loquace. Un à un, ces braves gens s'assemblaient,
discutaient d'abord avec le soldat d'Oubié, et s'entre-querellaient pour
la répartition de nos gens, quelquefois endormis de fatigue; on les
réveillait, on réunissait les bagages dans la maison qui nous était
destinée, et chacun suivait le paysan chargé de l'héberger pour la nuit.
Le Dedjadj Oubié avait recommandé de nous faire donner chaque soir un
mouton; on nous servait du reste, six ou huit portions, tant en pain
qu'en mets préparés; car, en Éthiopie, on mange toujours avec
quelques-uns de ses serviteurs. D'ailleurs, il est d'usage de fournir le
voyageur assez abondamment pour que, sur son repas du soir, il puisse
réserver son déjeuner du lendemain. Entre Adwa et Gondar, une seule
fois, les habitants refusèrent de nous recevoir, leur chef s'étant
offensé d'une expression échappée à notre soldat; il nous fallut presque
recourir à la violence pour qu'on nous permît d'entrer dans un parc de
moutons pour nous y abriter contre les hyènes. La coutume est en pareil
cas, d'intenter une action en dommages et intérêts, qui varient selon
l'importance du voyageur. Quant à nous, malgré le vif désir de notre
guide, nous ne voulûmes faire aucune plainte.
Nous arrivâmes à Gondar le 28 mai, sept jours après notre départ d'Adwa.
Jusqu'alors Gondar n'avait été visité que par un très-petit nombre
d'Européens, et cela à de longs intervalles. Cette ville, voisine des
parties encore peu explorées de la haute Éthiopie, nous offrait
plusieurs avantages pour nos investigations; son marché hebdomadaire, le
plus important de l'Éthiopie, y attire des caravanes de toutes les
parties de l'intérieur; aussi, avions-nous désiré d'en faire le point
central de nos entreprises. En entrant en ville, nous nous fîmes
conduire à la maison d'un des quatre Likaontes ou grands juges
impériaux, nommé Atskou, qui passait pour aimer les étrangers et surtout
les Européens.
Le Lik Atskou, qui parlait un peu l'arabe, vint nous accueillir sur le
seuil de sa maison. C'était un homme d'environ soixante-dix ans, grand,
d'une belle prestance, ayant le teint très-foncé et une physionomie
douce et intelligente; il insista pour nous défrayer, nous et notre
monde; et ce fut à grande peine que nous obtînmes le troisième jour de
vivre désormais du nôtre. Mais il ne voulut jamais consentir à nous
laisser chercher un logement ailleurs.
--Vous venez de bien loin, mes pauvres enfants; nous dit-il, et les
hommes de notre ville sont si rapaces à regard des étrangers! C'est à
moi de vous garder tant que vous resterez à Gondar.
Nous chargeâmes le soldat d'Oubié d'un message de remercîment pour son
maître, et nous le congédiâmes en lui donnant, selon l'usage, une mule
et quelques talari.
Durant notre séjour forcé dans la plaine d'Igr-Zabo, nous avions eu tout
le loisir de réfléchir; l'expérience modifiait déjà nos opinions
préconçues; la première effervescence commençait à s'apaiser, et notre
voyage nous apparut sous des faces nouvelles. De Moussawa à Gondar, nous
avions minutieusement relevé le pays à la boussole, mais les attractions
magnétiques causées par la nature ferrugineuse du sol introduisaient
dans ce travail des incertitudes dont les voyageurs feraient bien de se
préoccuper davantage. Mon frère, reconnaissant d'ailleurs l'insuffisance
de ses instruments, conçut l'idée de jeter les fondements d'une carte
exacte du pays par la méthode qu'il appelle _Géodésie expéditive_, et il
résolut de retourner en France pour se procurer des instruments qui
n'avaient été jusque-là employés d'une manière continue par aucun
voyageur en pays inconnus. On sait, en effet, que la plupart des cartes
de ces pays sont rédigées tant bien que mal au moyen de journées de
route, malaisées à bien estimer et corrigées, le plus souvent au hasard,
par des observations astronomiques trop rares et qu'il est impossible de
contrôler. D'autre part, des marchands d'esclaves venus de l'Afrique
centrale nous ayant assuré qu'en Innarya coulait un fleuve large comme
le fleuve Bleu et dont les eaux se déversaient dans le bassin de
l'Égypte, il fut convenu que durant l'absence de mon frère, j'irais au
moins jusqu'à Saka, capitale de l'Innarya; et pour mieux utiliser mon
voyage, je m'exerçai sous sa direction à faire les observations
d'astronomie nécessaires pour déterminer la position d'un lieu, ainsi
que les observations météorologiques à continuer jusqu'à son retour.
Nous étions au mois de juin; on entrait dans la saison des pluies
hivernales; les chemins sont alors impraticables, les lits desséchés des
ruisseaux, des torrents et des rivières s'emplissent et deviennent
souvent autant d'obstacles dangereux; d'ailleurs, le Takkazé, qui sépare
le pays de Tigraïe de celui de l'Amhara est infranchissable pendant sa
crue, qui dure depuis le milieu du mois de Sénié, correspondant aux
derniers jours de notre mois de juin, jusqu'au milieu du mois de
Meuskeurrum, correspondant aux derniers jours de notre mois de
septembre. Pendant la crue, les communications entre le Tigraïe et
l'Amhara ne sont entretenues qu'à de longs intervalles par quelques
messagers, excellents nageurs, qui malgré leur expérience, sont souvent
entraînés par les crocodiles ou emportés par les eaux. La dernière
caravane de la saison quitte Gondar pour Moussawa, de façon à arriver au
Takkazé au plus tard le 19 juin; il ne me restait donc que quelques
jours à jouir de la compagnie de mon frère.
Le Lik Atskou nous présenta à l'Atsé ou empereur; il nous présenta
également à l'Itchagué ou chef de tout le clergé régulier de l'ancien
Empire, ainsi qu'à quelques notables de Gondar.
Depuis quelque temps, le vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali, s'étant épris
de l'idée de conquérir des mines d'or, ses pachas gouverneurs du Sennaar
et des provinces environnantes, s'évertuaient à faire des expéditions
contre les peuplades voisines. Ils ne découvraient pas de mines, mais
ils se procuraient de l'or en ramenant des milliers de prisonniers
qu'ils vendaient comme esclaves ou qu'ils incorporaient dans leurs
régiments. Une de ces expéditions, dirigée contre la riche province de
Dambya, voisine de Gondar, fut repoussée par le Dedjadj Conefo,
gouverneur de ce pays au nom du Ras-Ali. Les Égyptiens, dit-on,
perdirent dans la bataille 700 hommes de troupe régulière et un plus
grand nombre d'irréguliers. Méhémet-Ali comptait venger cet échec, et, à
l'époque de notre entrée dans le pays, il se formait au Sennaar un
nouveau corps expéditionnaire qui devait s'emparer de Gondar. Les
princes de l'Éthiopie chrétienne auraient aisément pu repousser
l'invasion; mais la désunion était parmi eux, et les populations
achevaient de se décourager aux bruits avant-coureurs des ennemis et de
leurs engins de guerre dont ou exagérait les effets redoutables. À
Gondar et dans les provinces, on ne s'entretenait que de ces choses, ce
qui contribua à donner du retentissement à notre arrivée dans la
capitale. L'Atsé, l'Itchagué, les notables, apprenant que mon frère
retournait en France, décidèrent, en assemblée, d'en profiter pour faire
un appel aux puissances chrétiennes de l'Europe. En conséquence, ils lui
donnèrent deux lettres écrites au nom de la nation, l'une pour le roi de
France, l'autre pour la reine d'Angleterre, et le supplièrent de ne rien
négliger pour accomplir promptement sa mission, de laquelle dépendait,
disaient-ils, le salut des chrétiens d'Éthiopie.
Avant de nous séparer, nous convînmes, mon frère et moi, de nous
rejoindre, à un an de là, dans l'île de Moussawa; et il partit pour le
Tigraïe avec une petite caravane, la dernière de la saison.
Dans mon inexpérience, douze mois me paraissaient plus que suffisants
pour aller planter un guidon aux couleurs françaises sur un des pics des
montagnes de la Lune, ou du moins pour atteindre aux régions où l'on
place ordinairement ces montagnes; mais je comptais sans les obstacles
que le voyageur rencontre dans cette partie de l'Afrique.
Il n'a pas, il est vrai, à affronter ces vastes déserts qui, dans
d'autres régions de ce continent, forment des barrières si pénibles à
franchir; les pays qu'il traverse sont presque partout fertiles et
peuplés, mais la diversité des races, des religions, des langues, des
moeurs, la multiplicité des rois, des princes et des petits despotes,
les intérêts, les jalousies, les haines qui divisent les populations,
les épidémies accidentelles ou périodiques, sont autant d'empêchements
éventuels. À chaque étape, il peut être contraint de faire séjour, ou
devenir victime de cette tendance qu'ont les indigènes de retenir
l'étranger pour toujours; enfin, les races africaines habitant loin des
côtes, regardent ordinairement le temps comme presque sans valeur; elles
semblent vivre de forces mortes comme d'autres races de forces
mouvantes, et, dans de telles conditions, l'activité individuelle risque
trop souvent de s'épuiser contre la flaccidité qui l'environne. Entre
autres faits résultant d'un pareil état de choses, on rapporte qu'une
caravane de trafiquants a mis deux années pour faire la route de Basso
en Gojam à Saka en Innarya, route que, dans des circonstances
favorables, un bon piéton fait en quatre jours, la distance en ligne
droite n'étant que de 233 kilomètres.
Mon frère parti, je dus aviser à mon hivernage. Le Lik Atskou entendait
me garder dans sa maison, mais elle ne désemplissait pas de visiteurs
attirés par l'originalité de son esprit, son érudition célèbre dans
toute l'Éthiopie et les charmes de son langage. Je ne pouvais donc y
vivre assez retiré à mon gré, et je fis construire à la hâte, dans un
enclos attenant à sa cour, une spacieuse cabane couverte en chaume, où
je m'installai avec ma mule; mes gens réparèrent pour eux-mêmes une
hutte abandonnée appartenant à mon hôte. Domingo que mon frère avait
voulu laisser auprès de moi, un drogman, deux jeunes hommes et une
servante pour préparer notre nourriture, composaient alors toute ma
maison.
Dès la fin de juin, les pluies me retinrent chez moi: ma visite
quotidienne au Lik Atskou, une série d'observations météorologiques et
des hauteurs de soleil, la lecture et quelques consultations médicales
faisaient passer rapidement mes journées. Ce genre de vie confirma les
habitants dans la haute opinion qu'ils s'étaient faite de mes lumières:
malgré ma jeunesse, ils me tenaient pour astrologue et médecin savant;
aussi bien, je possédais quelques drogues et une belle trousse
d'instruments de chirurgie. Un incident qui eut lieu avant le départ de
mon frère aurait dû pourtant leur faire ouvrir les yeux sur mon compte.
Un notable de la ville était venu me supplier de secourir un de ses
parents qu'il aimait tendrement, disait-il. Je me rendis auprès du
malade; il avait une descente du rectum, et je déclarai l'excision
indispensable. Les parents effrayés me demandèrent l'emploi de moyens
plus doux et m'objectèrent que les rebouteurs du pays étaient incapables
d'une opération si délicate. Je leur dis qu'il n'y avait pas d'autres
remède, j'offris d'opérer moi-même et j'envoyai quérir mes instruments.
Mon plan était bien simple: produire un étranglement, trancher d'un coup
de bistouri, cautériser avec un moxa et laisser la nature faire le
reste. Ayant désigné mes aides et mis le sujet en posture, je déployai
ma trousse devant l'assistance; l'aspect de mes instruments et mon
aisance impitoyable augmentèrent l'émotion causée par les cris du
patient qui se réclamait déjà de tous les saints. Les parents me
prièrent de surseoir à l'opération;--avant d'en arriver là, ils
essaieraient, dirent-ils, d'une neuvaine à Saint Takla Haïmanote.--Je
m'offensai de leur manque de confiance et repliant prestement bagage, je
sortis, bien aise au fond d'être affranchi d'une besogne peu agréable.
De retour à notre maison, mon frère, un livre de médecine à la main,
m'apprit que l'opération eût été mortelle. Cette leçon, que j'aurais pu
payer d'une mort d'homme, mit un terme à mon outrecuidance chirurgicale,
et dès-lors, je me bornai à donner de simples collyres, quelques remèdes
peu dangereux, ou bien à conseiller des règles d'hygiène; et j'ai
fréquemment vu guérir mes clients. Quant au malade qui opéra en moi ce
changement de système, j'appris qu'il avait guéri tout seul.
Le Lik Atskou, lui, tirait vanité des cures qu'il m'arrivait de faire.
Ce brave homme avait reçu chez lui le peu d'Européens venus à Gondar
depuis le commencement du siècle: quelques Grecs, des Arméniens ou des
soldats turcs qui, à la suite de méfaits, fuyaient la justice de
Méhémet-Ali; en dernier lieu, un Allemand, ministre protestant, et un
Français, MM. Samuel Gobat et Dufey, lui avaient donné de l'Europe une
opinion favorable. Lorsque j'arrivai à Gondar, M. Dufey en était parti
pour le Chawa depuis trois mois seulement, en promettant de revenir au
printemps; entre autres objets qu'il avait laissés en dépôt chez le Lik
Atskou, se trouvait un Ovide portant le timbre du collége de Henri IV,
son nom et son numéro d'ordre écrits de sa main. Le nom, le numéro et
jusqu'à l'écriture me firent reconnaître dans ce voyageur un camarade de
collége perdu de vue dès nos basses classes. J'inscrivis mon nom en
regard du sien, comptant qu'à son retour il se réjouirait comme moi
d'une reconnaissance si lointaine. Mais Dufey ne devait plus revoir
Gondar; du Chawa, il se rendit par une route inexplorée à Toudjourrah,
sur le golfe d'Aden; il passa ensuite dans l'Yémen, puis à Djiddah; là,
il fut repris par une de ces fièvres endémiques si communes dans les
basses terres de l'Éthiopie. Il errait en délire dans les rues de
Djiddah, où on le releva un jour sans connaissance dans le bazar. Il
profita du départ d'une petite barque non pontée pour s'embarquer pour
l'Égypte. En mer, les intempéries de la saison aggravèrent son mal, et,
après une longue agonie, couché sur des ballots, au milieu des quolibets
des matelots musulmans, il expira pendant qu'on jetait l'ancre à
Kouçayr. Issah, notre agent consulaire, réclama ses restes et les fit
enterrer dans le sable brûlant de cette plage aride.
M. Dufey a ouvert pour moi cette longue liste mortuaire sur laquelle
devaient prendre place, durant mes voyages, tant d'êtres chers ou
intéressants.