_Il semble qu'en un temps comme le nôtre, où tout procède si rapidement,
il y ait peu d'opportunité à offrir au public, comme je le fais, la
relation d'un voyage en pays presque inconnu, longtemps après que ce
voyage a été accompli._
_Mais si un voyage fait dans un but purement géographique se trouve
quelquefois comme frappé de péremption par des travaux géographiques
plus récents, il n'en est point de même d'un voyage entrepris, comme
celui-ci, dans le but d'étudier les moeurs, le caractère et les
institutions d'un des peuples de l'Orient les plus intéressants et les
moins connus jusqu'à ce jour._
_Parti pour l'Orient en 1836, j'en suis revenu une dernière fois en
1862, après avoir séjourné plus de douze ans dans la Haute-Éthiopie, et
après y avoir été mêlé, comme témoin ou comme acteur, aux événements qui
ont attiré sur ce pays l'attention de l'Europe. Dès mon retour en
France, sous l'influence des impressions reçues à l'étranger, et pour
complaire à un ami, j'ai donné à cette relation une forme écrite. Mais
pour avoir le droit de parler d'un pays si dissemblable du nôtre, il ne
suffit pas d'y avoir séjourné un long temps et de s'être dénationalisé
en quelque sorte, afin de voir de plus près les hommes et les choses que
l'on se propose de faire connaître; lorsque l'on est rentré dans son
milieu natal, il faut encore, pour se soustraire à tout engouement et
épurer ses jugements, écarter, pour un temps, les opinions et les idées
dont on s'est imbu à l'étranger, et, reprenant les points de vue ses
compatriotes, s'habituer de nouveau à leur manière de penser, avant de
leur offrir les fruits d'une expérience acquise dans des conditions si
différentes de celles qui nous régissent. Ma relation écrite, j'ai donc
laissé passer un certain temps._
_Aujourd'hui, par suite du redoublement d'activité que les nations
européennes mettent à étendre leurs relations avec les peuples les plus
reculés de l'Orient, et par suite du retentissement qu'ont eu les
derniers rapports de l'Angleterre avec Théodore, j'ai pensé que mon
travail ne serait pas sans utilité. Je viens de le reprendre, et je
l'offre avec la confiance que donne une tâche fidèlement remplie, et
avec la réserve qui convient à celui qui, comme moi, entreprend de
produire un ensemble de faits et de caractères propres à faire juger de
tout un peuple._
Paris, 2 juin 1868.
DOUZE ANS
DE SÉJOUR
DANS LA HAUTE-ÉTHIOPIE