UNE ANNÉE D'ÉPREUVE

Le deuil fut grand à Palerme; les funérailles qui se firent de nuit,

comme d'habitude, furent magnifiques. La ville entière suivait le

convoi; la cathédrale, sous l'invocation de sainte Rosalie, éclairée

tout entière en chapelle ardente, ne pouvait contenir la foule; cette

foule débordait sur la place, et, de la place, si grande qu'elle fut,

dans la rue de Tolède.

Derrière le catafalque, couvert d'un immense velours noir chargé de

larmes d'argent et chamarré des premiers ordres de l'Europe, venait,

conduit par deux pages, le cheval de bataille du prince, pauvre animal

qui piaffait orgueilleusement sous ses caparaçons d'or, ignorant et la

perte qu'il avait faite et le sort qui l'attendait.

En sortant de l'église, il reprit sa place derrière le char mortuaire;

mais alors le premier écuyer du prince s'approcha, une lancette à

la main, et, tandis que le cheval le reconnaissait, le caressait,

hennissait, il lui ouvrit la jugulaire. Le noble animal poussa une

faible plainte; car, quoique la douleur ne fût pas grande, la blessure

devait être mortelle; il secoua sa tête ornée de panaches aux couleurs

du prince, c'est-à-dire blancs et verts, et reprit son chemin;

seulement, un filet de sang, mince mais continu, descendit de son cou

sur son poitrail et laissa sa trace sur le pavé.

Au bout d'un quart d'heure, il trébucha une première fois et se releva

en hennissant non plus de joie, mais de douleur.

Le cortége s'avançait au milieu du chant des prêtres, de la lumière

des cierges, de la fumée de l'encens, suivant les rues tendues de noir,

passant sous des arcs funèbres de cyprès.

Un caveau provisoire avait été préparé pour le prince dans le

campo-santo des Capucins, son corps devant plus tard être transporté

dans la chapelle de sa famille à Naples.

A la porte de la ville, le cheval, s'affaiblissant de plus en plus par

la perte de son sang, butta une seconde fois; il hennit de terreur et

son oeil s'effara.

Deux étrangers, deux inconnus, un homme et une femme conduisaient ce

deuil presque royal, qui des classes supérieures atteignait les classes

les plus infinies de la société: c'était le chevalier et Luisa, mêlant

leurs pleurs, l'une murmurant: «Mon père!...» l'autre: «Mon ami!...»

On arriva au caveau, désigné seulement par une grande dalle sur laquelle

étaient gravés les armes et le nom du prince; cette dalle fut soulevée

pour donner passage au cercueil, et un _De Profundis_ immense, chanté

par cent mille voix, monta au ciel. Le cheval agonisant, ayant perdu par

la route la moitié de son sang, était tombé sur ses deux genoux: on

eût dit que le pauvre animal, lui aussi, priait pour son maître; mais,

lorsque s'éteignit la dernière note du chant des prêtres, il s'abattit

sur la dalle refermée, s'allongea sur elle comme pour en garder l'accès

et rendit le dernier soupir.

C'était un reste des coutumes guerrières et poétiques du moyen âge:

le cheval ne devait pas survivre au chevalier. Quarante-deux autres

chevaux, formant les écuries du prince, furent égorgés sur le corps du

premier.

On éteignit les cierges, et tout ce cortége immense, silencieux comme

une procession de fantômes, rentra dans la ville sombre, où pas une

lumière ne brillait, ni dans les rues, ni aux fenêtres. On eût dit

qu'un seul flambeau éclairait la vaste nécropole, et que, la mort ayant

soufflé sur ce flambeau, tout était rentré dans la nuit.

Le lendemain, au point du jour, San-Felice et Luisa se rembarquèrent

et partirent pour Naples. Trois mois furent donnés à cette douleur bien

sincère, trois mois pendant lesquels on vécut de la même vie que par le

passé, plus triste, voilà tout.

Ces trois mois écoulés, San-Felice exigea que commençât l'année

d'épreuve, c'est-à-dire que Luisa vit le monde; il acheta une voiture

et des chevaux, la voiture la plus élégante, les chevaux les meilleurs

qu'il put trouver; il augmenta sa maison d'un cocher, d'un valet de

chambre et d'une camériste, et commença de se mêler avec Luisa aux

promeneurs journaliers de Tolède et de Chiaïa.

La duchesse Fusco, sa voisine, veuve à trente ans et maîtresse d'une

grande fortune, recevait beaucoup de monde et la meilleure société de

Naples: elle avait, attirée par ce sentiment sympathique si puissant sur

les Italiennes, invité souvent sa jeune amie à assister à ses soirées,

et Luisa avait toujours refusé, objectant la vie retirée que menait son

tuteur. Cette fois, ce fut San-Felice lui-même qui alla chez la duchesse

Fusco, la priant de renouveler ses invitations à sa pupille; ce que

celle-ci fit avec plaisir.

L'hiver de 1796 fut donc à la fois une époque de fêtes et de deuil pour

la pauvre orpheline; à chaque nouvelle occasion que lui donnait son

tuteur de se faire voir et, par conséquent, de briller, elle opposait

une véritable résistance et une sincère douleur; mais San-Felice

répondait par le mot charmant de son enfance: _Va t'en, chagrin, papa le

veut._

Le chagrin ne s'en allait pas, mais seulement il disparaissait à la

surface; Luisa le renfermait au fond de son coeur, il jaillissait par

ses yeux, se répandait sur son visage, et cette douce mélancolie qui

l'enveloppait comme un image, la faisait plus belle encore.

On la savait, d'ailleurs, sinon une riche héritière, du moins ce que

l'on appelle, en matière de mariage, un parti convenable. Elle avait,

grâce à la précaution prise par son père et aux soins donnés à sa petite

fortune par San-Felice, elle avait cent vingt-cinq mille ducats de dot,

c'est-à-dire un demi-million placé dans la meilleure maison de Naples,

chez MM. Simon André, Backer et Cie, banquiers du roi; puis on ne

connaissait à San-Felice, dont on la croyait la fille naturelle, d'autre

héritier qu'elle, et San-Felice, sans être un capitaliste, avait, de son

côté, une certaine fortune.

En ces sortes de matières, ceux qui calculent calculent tout.

Luisa avait rencontré chez la comtesse Fusco un homme de trente à

trente-cinq ans, portant un des plus beaux noms de Naples et ayant

marqué d'une façon distinguée à Toulon dans la guerre de 1793; il venait

d'obtenir, avec le titre de brigadier, le commandement d'un corps de

cavalerie, destiné à servir d'auxiliaire dans l'armée autrichienne, lors

de la campagne de 1796, qui allait s'ouvrir en Italie: on l'appelait le

prince de Moliterno.

Il n'avait point encore reçu à cette époque, au travers du visage, le

coup de sabre qui, en le privant d'un oeil, y mit ce cachet de courage

que personne, au reste, ne songea jamais à lui contester.

Il avait un grand nom, une certaine fortune, un palais à Chiaïa. Il

vit Luisa, en devint amoureux, pria la duchesse Fusco d'être son

intermédiaire près de sa jeune amie et n'emporta qu'un refus.

Luisa avait souvent croisé à Chiaïa et à Tolède, quand elle s'y

promenait avec cette belle voiture et ces beaux chevaux que lui avait

achetés son tuteur, un charmant cavalier de vingt-cinq à vingt-six ans

à peine, tout à la fois le Richelieu et le Saint-Georges de Naples:

c'était le frère aîné de Nicolino Caracciolo, avec lequel nous avons

fait connaissance au palais de la reine Jeanne, c'était le duc de

Rocca-Romana.

Beaucoup de bruits, qui eussent été peut-être peu honorables pour un

gentilhomme dans nos capitales du Nord, mais qui, à Naples, pays de

moeurs faciles et de morale accommodante, ne servaient qu'à rehausser sa

considération, couraient sur son compte et le faisaient un objet d'envie

pour la jeunesse dorée de Naples; on disait qu'il était un des amants

éphémères que le favori-ministre Acton permettait à la reine, comme

Potemkine à Catherine II, à la condition que lui resterait l'amant

inamovible, et que c'était la reine qui entretenait ce luxe de beaux

chevaux et de nombreux serviteurs, qui n'avait pas sa source dans une

fortune assez considérable pour alimenter de pareilles dépenses; mais

on disait aussi que, protégé comme il l'était, le duc pouvait parvenir à

tout.

Un jour, ne sachant comment s'introduire chez San-Felice, le duc de

Rocca-Romana s'y présenta de la part du prince héréditaire François,

dont il était grand écuyer; il était porteur du brevet de bibliothécaire

de Son Altesse, espèce de sinécure que le prince offrait au mérite bien

reconnu de San-Felice.

San-Felice refusa, se déclarant incapable, non pas d'être

bibliothécaire, mais de se plier aux mille petits devoirs d'étiquette

qu'entraîne une charge à la cour. Le lendemain, la voiture du prince

s'arrêtait devant la porte de la maison du Palmier, et le prince

lui-même venait renouveler au chevalier l'offre de son grand écuyer.

Il n'y avait pas moyen de refuser un tel honneur, offert par le futur

héritier du royaume. San-Felice objecta seulement une difficulté

momentanée et demanda que Son Altesse voulût bien remettre à six mois

les effets de sa bonne volonté; ces six mois écoulés, Luisa serait ou

la femme d'un autre ou la sienne: si elle était la femme d'un autre, il

aurait besoin de distractions pour se consoler; si elle était la

sienne, ce serait un moyen de lui ouvrir les portes de la cour et de la

distraire elle-même.

Le prince François, homme intelligent, amoureux de la véritable science,

accepta le délai, fit compliment à San-Felice sur la beauté de sa

pupille et sortit.

Mais la porte fut ouverte à Rocca-Romana, qui épuisa en vain pendant

trois mois près de Luisa, les trésors de son éloquence et les merveilles

de sa coquetterie.

Le temps approchait qui devait décider du sort de Luisa, et Luisa,

malgré toutes les séductions qui l'entouraient, persistait dans sa

résolution de tenir la promesse donnée à son père; alors, San-Felice

voulut lui rendre un compte exact de toute sa fortune afin de la séparer

de la sienne, et que Luisa en fût, quoique sa femme, complétement

maîtresse; il pria donc les banquiers Backer, chez lesquels la somme

primitive de cinquante mille ducats avait été placée il y avait déjà

quinze ans, de lui faire ce que l'on appelle, en termes de banque, un

état de situation. André Backer, fils aîné de Simon Backer, se présenta

chez San-Felice avec tous les papiers concernant ce placement et les

preuves matérielles de la façon dont son père avait placé et fait valoir

cet argent. Quoique Luisa ne prît point un grand intérêt à tous ces

détails, San-Felice voulut qu'elle assistât à la séance; André Backer ne

l'avait jamais vue de près, il fut frappé de sa merveilleuse beauté; il

prit, pour revenir chez San-Felice, le prétexte de quelques papiers qui

lui manquaient; il revint souvent et finit par déclarer à son client

qu'il était amoureux fou de sa pupille; il pouvait distraire, en se

mariant, un million de la maison de son père en faisant valoir comme

pour lui les cinq cent mille francs de Luisa, si elle consentait à

devenir sa femme; il pouvait en quelques années doubler, quadrupler,

sextupler cette fortune; Luisa serait alors une des femmes les plus

riches de Naples, pourrait lutter d'élégance avec la plus haute

aristocratie et effacer les plus grandes dames par son luxe, comme elle

les effaçait déjà par sa beauté. Luisa ne se laissa aucunement éblouir

par cette brillante perspective; et San-Felice, tout joyeux et tout

fier, au bout du compte, de voir que Luisa avait refusé pour lui

l'illustration dans Moliterno, l'esprit et l'élégance dans Rocca-Romana,

la fortune et le luxe dans André Backer, San-Felice invita André Backer

à revenir dans la maison autant qu'il lui plairait comme ami, mais à la

condition qu'il renoncerait entièrement à y revenir comme prétendant.

Enfin, le terme fixé par San-Felice lui-même étant arrivé le 14 novembre

1795, anniversaire de la promesse faite par lui au prince Caramanico

mourant, simplement, sans pompe aucune, seulement en présence du prince

François, qui voulut servir de témoin à son futur bibliothécaire,

San-Felice et Luisa Molina furent unis à l'église de Pie-di-Grotta.

Aussitôt le mariage célébré, Luisa demanda pour première grâce à son

mari de réduire la maison sur le pied où elle était auparavant, désirant

continuer de vivre avec cette même simplicité où elle avait vécu pendant

quatorze ans. Le cocher et le valet de chambre furent donc renvoyés, les

chevaux et la voiture furent vendus; on ne garda que la jeune femme

de chambre Nina, qui paraissait avoir voué un sincère attachement à sa

maîtresse; on fit une pension à la vieille gouvernante, qui regrettait

toujours son Portici et qui y retourna joyeuse, comme un exilé qui

rentre dans sa patrie.

De toutes les connaissances qu'elle avait faites pendant ses neuf mois

de passage à travers le monde, Luisa ne garda qu'une seule amie: c'était

la duchesse Fusco, veuve et riche, âgée de dix ans plus qu'elle, comme

nous l'avons dit, et sur laquelle la médisance la plus exercée n'avait

rien trouvé à dire, sinon qu'elle blâmait peut-être un peu trop haut

et trop librement les actes politiques du gouvernement et la conduite

privée de la reine.

Bientôt les deux amies furent inséparables; les deux maisons n'en

avaient fait qu'une autrefois et avaient été séparées dans un partage de

famille. Il fut convenu que, pour se voir sans contrainte à toute heure

du jour et même de la nuit, une ancienne porte de communication qui

avait été fermée lors de ce partage de famille serait rouverte; on

soumit la proposition au chevalier San-Felice, qui, loin de voir un

inconvénient à cette réouverture, mit lui-même les ouvriers à l'oeuvre;

rien ne pouvait lui être plus agréable pour sa jeune femme qu'une amie

du rang, de l'âge et de la réputation de la duchesse Fusco.

Dès lors, les deux amies furent inséparables.

Une année tout entière se passa dans la félicité la plus parfaite. Luisa

atteignit sa vingt et unième année, et peut-être sa vie se serait-elle

écoulée dans cette sereine placidité si quelques paroles imprudentes

dites par la duchesse Fusco sur Emma Lyonna n'eussent été rapportées

à la reine. Caroline ne plaisantait pas à l'endroit de la favorite:

la duchesse Fusco reçut, de la part du ministre de la police, une

invitation d'aller passer quelque temps dans ses terres.

Elle avait pris avec elle une de ses amies, compromise comme elle et

nommée Eleonora Fonseca Pimentel. Celle-là était accusée non-seulement

d'avoir parlé, mais encore d'avoir écrit.

Le temps que la duchesse Fusco devait passer en exil était illimité; un

avis émané du même ministre devait lui annoncer qu'il lui était permis

de rentrer à Naples.

Elle partit pour la Basilicate, où étaient ses propriétés, laissant à

Luisa toutes les clefs de sa maison, afin qu'en son absence elle pût

veiller elle-même à ces mille soins qu'exige un mobilier élégant.

Luisa se trouva seule.

Le prince François avait pris en grande amitié son bibliothécaire, et,

trouvant en lui, sous l'enveloppe d'un homme du monde, une science aussi

étendue que profonde, ne pouvait plus se passer de sa société, qu'il

préférait à celle de ses courtisans. Le prince François était, en

effet, d'un caractère doux et timide, que la crainte rendit plus tard

profondément dissimulé. Effrayé des violences politiques de sa mère, la

voyant se dépopulariser de plus en plus, sentant le trône chanceler sous

ses pieds, il voulait hériter de la popularité que perdait la reine en

paraissant complètement étranger, opposé même à la politique suivie par

le gouvernement napolitain; la science lui offrait un refuge: il se fit

de son bibliothécaire un bouclier, et parut complètement absorbé dans

ses travaux archéologiques, géologiques et philologiques, et cela sans

perdre de vue le cours des événements journaliers, qui, selon lui, se

pressaient vers une catastrophe.

Le prince François faisait donc cette habile et sourde opposition

libérale que, sous les gouvernements despotiques, font toujours les

héritiers de la couronne.

Sur ces entrefaites, le prince François, lui aussi, s'était marié

et avait en grande pompe ramené à Naples cette jeune archiduchesse

Marie-Clémentine, dont la tristesse et la pâleur faisaient, au milieu de

cette cour, l'effet que fait dans un jardin une fleur de nuit, toujours

prête à se fermer aux rayons du soleil.

Il avait fort invité San-Felice à amener sa femme aux fêtes qui avaient

eu lieu à l'occasion de son mariage; mais Luisa, qui tenait de son amie

la duchesse Fusco des détails précis sur la corruption de cette cour,

avait prié son mari de la dispenser de toute apparition au palais. Son

mari, qui ne demandait pas mieux que de voir sa femme préférer à tout

son chaste gynécée, l'avait excusée de son mieux. L'excuse avait-elle

été trouvée bonne? L'important était qu'elle eût paru bonne et eût été

acceptée.

Mais, nous l'avons dit, depuis près d'un an, la duchesse Fusco était

partie et Luisa s'était trouvée seule; la solitude est la mère des

rêves, et Luisa seule, son mari retenu au palais, son amie envoyée en

exil, Luisa s'était mise à rêver.

A quoi? Elle n'en savait rien elle-même. Ses rêves n'avaient point de

corps, aucun fantôme ne les peuplait; c'étaient de douces et enivrantes

langueurs, de vagues et tendres aspirations vers l'inconnu; rien ne

lui manquait, elle ne désirait rien, et cependant elle sentait un vide

étrange dont le siége était sinon dans son coeur, du moins déjà autour

de son coeur.

Elle se disait à elle-même que son mari, qui savait toute chose, lui

donnerait certainement l'explication de cet état si nouveau pour elle;

mais elle ignorait pourquoi elle fut morte plutôt que de recourir à lui

pour avoir des explications à ce sujet.

Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'un jour, son frère de lait

Michele étant venu et lui ayant parlé de la sorcière albanaise, elle lui

avait, après quelque hésitation, dit de la lui amener le lendemain, dans

la soirée, son mari devant probablement être retenu une partie de

la nuit à la cour par les fêtes que l'on y donnerait en l'honneur de

Nelson, et pour célébrer la victoire que celui-ci avait remportée sur

les Français. Nous avons vu ce qui s'était passé pendant cette soirée

sur trois points différents, à l'ambassade d'Angleterre, au palais de

la reine Jeanne et à la maison du Palmier; et comment, amenée dans cette

maison par Michele, soit hasard, soit pénétration, soit connaissance

réelle de la mystérieuse science parvenue jusqu'à nous du moyen âge sous

le nom de cabale, la sorcière avait lu dans le coeur de la jeune

femme et lui avait prédit le changement que la naissance prochaine des

passions devait produire dans ce coeur encore si chaste et si immaculé.

L'événement, soit hasard, soit fatalité, avait suivi la prédiction.

Entraînée par un sentiment irrésistible vers celui à qui sa prompte

arrivée avait probablement sauvé la vie, nous l'avons vue, ayant pour

la première fois un secret à elle seule, fuir la présence de son mari,

faire semblant de dormir, recevoir sur son front plein de trouble le

calme baiser conjugal, et, San-Felice sorti de la chambre, se relever

furtivement pieds nus, l'âme pleine d'angoisse, et venir, d'un oeil

inquiet, interroger la mort planant au-dessus du lit du blessé.

Laissons Luisa, le coeur tout plein des bondissantes palpitations d'un

amour naissant, veiller anxieuse au chevet du moribond, et voyons ce

qui se passait au conseil du roi Ferdinand le lendemain du jour où

l'ambassadeur de France avait jeté aux convives de sir William Hamilton

ses terribles adieux.

La San-Felice, Tome 01 · 第 38 / 46 题