Si la nouvelle donnée par Velasco était vraie, il n'y avait pas un
instant à perdre; car, au point de vue de Championnet, ce départ, qui
était une déclaration de guerre, pouvait entraîner de grands malheurs,
et ce départ, l'arrivée de Salvato l'empêcherait peut-être en
déterminant le citoyen Garat à temporiser.
Chacun voulait accompagner Salvato jusqu'à l'ambassade; mais Salvato,
autant par ses souvenirs que par un plan, s'était fait une topographie
de Naples; il refusa obstinément. Celui des conjurés qui eût été vu
avec lui, le jour où l'objet de sa mission transpirait, était perdu:
il devenait la proie de la police de Naples ou le but du poignard des
sbires du gouvernement.
Au reste, Salvato n'avait à suivre que le bord de la mer en la gardant
constamment à sa droite, pour arriver à l'ambassade de France, située
au premier étage du palais Caramanico; il ne risquait donc point de
s'égarer; le drapeau tricolore et le faisceau soutenant le bonnet de la
liberté lui indiqueraient la maison.
Seulement, autant à titre d'amitié qu'à titre de précaution, il échangea
ses pistolets, mouillés par l'eau de mer, contre ceux de Nicolino
Carracciolo; puis, sous son manteau, il boucla son sabre, qu'il avait
sauvé du naufrage et qu'il suspendit au porte-mousqueton, pour que son
rebondissement sur les dalles ne le trahît point.
Il fut convenu qu'on le laisserait partir le premier, et que, dix
minutes après son départ, les six conjurés, sortant à leur tour, les uns
après les autres, se rendraient séparément chacun chez soi, en déroutant
ceux qui voudraient les suivre par ces détours si faciles à multiplier
dans ce labyrinthe plus inextricable que celui de la Crète et que l'on
appelle la ville de Naples.
Nicolino conduisit le jeune aide de camp jusqu'à la porte de la rue, et,
lui montrant la descente du Pausilippe et les rares lumières brillant
encore dans Mergellina:
--Voilà votre chemin, lui dit-il; ne vous laissez ni suivre ni accoster.
Les deux jeunes gens échangèrent une poignée de main et se séparèrent.
Salvato jeta les yeux autour de lui: la rue était entièrement déserte,
et, d'ailleurs, la tempête n'était point encore calmée, et, quoique la
pluie eût cessé de tomber, de nombreux et fréquents éclairs, accompagnés
du grondement de la foudre, continuaient d'éclater sur tous les points
du ciel.
En dépassant l'angle le plus obscur du palais de la reine Jeanne, il lui
sembla entrevoir la silhouette d'un homme se dessinant sur le mur; il ne
jugea point que cela valût la peine de s'arrêter; armé comme il l'était,
que lui faisait un homme?
Au bout de vingt pas, il tourna cependant la tête en arrière: il ne
s'était point trompé: l'homme traversait la route et semblait vouloir
prendre la gauche du chemin.
Dix pas plus loin, il crut distinguer, au-dessus du mur qui, du côté
de la mer, sert de parapet à la route, une tête qui, à son approche,
disparut derrière ce mur; il se pencha sur le parapet, regarda de
l'autre côté, et ne vit qu'un jardin avec des arbres touffus, dont les
branches montaient à la hauteur du parapet.
Pendant ce temps, l'autre homme avait gagné du terrain et marchait
parallèlement à lui; Salvato affecta de s'en rapprocher, sans cependant
perdre de vue l'endroit où la tête avait disparu.
A la lueur d'un éclair, il vit alors derrière lui un homme qui enjambait
le mur et qui, comme lui, descendait vers Mergellina.
Salvato mit la main à sa ceinture, s'assura que ses pistolets ne
pouvaient sortir facilement, et continua son chemin.
Les deux hommes suivaient toujours parallèlement la route, l'un un
peu en avant de lui à sa gauche, l'autre un peu en arrière de lui à sa
droite.
A la hauteur du casino du Roi, deux homme tenaient le milieu du chemin,
se disputant avec cette multiplicité de gestes et ces cris discordants
particuliers aux gens du peuple à Naples.
Salvato arma ses pistolets sous son manteau, et, commençant à soupçonner
un guet-apens quand il vit qu'ils ne se dérangeaient point, marcha droit
à eux:
--Allons, place! dit-il en napolitain.
--Et pourquoi place? demanda un des deux hommes d'un ton goguenard et
oubliant la dispute dans laquelle il était engagé.
--Parce que, répondit Salvato, le haut du pavé de Sa gracieuse Majesté
le roi Ferdinand est fait pour les gentilshommes et non pour des drôles
comme vous.
--Et, si on ne vous la faisait point, place! repartit l'autre disputeur,
que diriez-vous?
--Je ne dirais rien, je me la ferais faire.
Et, tirant ses deux pistolets de sa ceinture, il marcha sur eux.
Les deux hommes s'écartèrent et le laissèrent passer; mais ils le
suivirent.
Salvato entendit celui qui semblait être le chef dire aux autres:
--C'est bien lui!
Nicolino, on se le rappelle, avait recommandé à Salvato non-seulement
de ne pas se laisser accoster, mais encore de ne pas se laisser suivre;
d'ailleurs, les trois mots qu'il avait surpris indiquaient qu'il était
menacé.
Il s'arrêta. En le voyant s'arrêter, les hommes en firent autant,
c'est-à-dire s'arrêtèrent de leur côté.
Ils étaient à dix pas l'un de l'autre.
L'endroit était désert.
A gauche, une maison dont tous les volets étaient fermés, se continuant
par les murs d'un jardin, au-dessus desquels ont voyait frissonner la
cime d'une forêt d'orangers, et se courber et se relever tour à tour le
flexible panache d'un magnifique peuplier.
A droite, la mer.
Salvato fit encore dix pas en avant et s'arrêta de nouveau.
Les hommes, qui avaient continué de marcher en même temps que lui,
s'arrêtèrent en même temps que lui.
Alors, Salvato revint sur ses pas; les quatre hommes, qui s'étaient
réunis et que l'on reconnaissait parfaitement pour être de la même
bande, l'attendirent:
--Non-seulement, dit Salvato, lorsqu'il ne fut plus qu'à quatre pas
d'eux, non-seulement je ne veux pas que l'on me barre le passage, mais
encore je ne veux pas que l'on me suive.
Deux des hommes avaient déjà tiré leur couteau et le tenaient à la main.
--Voyons, dit le chef, il y a peut-être moyen de s'entendre, au bout
du compte; car, à la manière dont vous parlez le napolitain, il est
impossible que vous soyez Français.
--Et que t'importe que je sois Français ou Napolitain?
--Ceci, c'est mon affaire. Répondez franchement.
--Je crois que tu te permets de m'interroger, coquin!
--Oh! ce que j'en fais, monsieur le gentilhomme, c'est pour vous et non
pour moi. Voyons: êtes-vous l'homme qui, venant de Capoue à cheval,
avec l'uniforme français, a pris une barque à Pouzzoles, et, malgré
la tempête, a forcé deux marins de le conduire au palais de la reine
Jeanne?
Salvato pouvait répondre non, se servir de sa facilité à parler le
patois napolitain pour augmenter les doutes de celui qui l'interrogeait;
mais il lui sembla que mentir, même à un sbire, c'était toujours mentir,
c'est-à-dire commettre une action abaissant la dignité humaine.
--Et si c'était moi, demanda Salvato, qu'arriverait-il?
--Ah! si c'était vous, dit l'homme d'une voix sombre et en secouant la
tête, il arriverait que je serais obligé de vous tuer, à moins que vous
ne consentissiez à me donner de bonne volonté les papiers dont vous êtes
porteur.
--Alors, il fallait vous mettre vingt au lieu de quatre, mes drôles;
vous n'êtes pas assez de quatre pour tuer ou même voler un aide de camp
du général Championnet.
--Allons, décidément, c'est lui, dit le chef; il faut en finir. A moi,
Beccaïo!
A cet appel, deux hommes se détachèrent d'une petite porte sombre
découpée dans la muraille du jardin et s'élancèrent rapidement pour
attaquer Salvato par derrière.
Mais, à leur premier mouvement, Salvato avait fait feu de ses deux
pistolets sur les deux hommes qui tenaient leur couteau à la main, et
avait tué l'un et blessé l'autre.
Puis, dégrafant son manteau et le rejetant loin de lui, il s'était
retourné en mettant le sabre à la main, avait fendu d'un revers le
visage de celui que le chef avait appelé à son aide sous le nom de
Beccaïo, et, d'un coup de pointe, blesse grièvement son compagnon.
Il croyait être débarrassé de ses agresseurs, dont quatre sur six
étaient hors de combat, et, n'ayant plus affaire qu'au chef et à un de
ses sbires qui se tenait prudemment à dix pas de lui, avoir facilement
raison des deux derniers, lorsqu'au moment où il se retournait vers eux
pour les charger, il vit briller une espèce d'éclair qui, se détachant
de la main du chef, vint à lui en sifflant; en même temps, il sentit
une vive douleur au côté droit de la poitrine. L'assassin, n'osant
s'approcher de lui, lui avait lancé son couteau; la lame avait disparu
entre la clavicule et l'épaule, le manche seul tremblait hors de la
blessure.
Salvato saisit le couteau de la main gauche, l'arracha, fit quelques pas
en arrière, car il lui semblait que la terre manquait sous ses pieds;
puis, cherchant un appui, il rencontra le mur, et s'y adossa. Presque
aussitôt, tout parut tourner autour de lui; sa dernière sensation fut de
croire qu'à son tour le mur lui manquait comme la terre.
Un éclair qui fendit le ciel lui apparut, non plus bleuâtre, mais
couleur de sang; il étendit les bras, lâcha son sabre et tomba évanoui.
Dans la dernière lueur de raison qui le sépara de l'anéantissement, il
crut voir les deux hommes s'élancer vers lui. Il fit un effort pour les
repousser; mais tout s'éteignit dans un soupir que l'on eût pu croire le
dernier.
C'était quelques secondes auparavant qu'à la détonation des pistolets,
la fenêtre de la San-Felice s'était ouverte, et qu'à ce cri de terreur
de Michele: «Pasquale de Simone, le sbire de la reine!» la jeune femme
avait répondu par ce cri du coeur: «Eh bien, c'est donc à moi de le
sauver.»
Or, quoique la distance ne fût pas grande du boudoir au perron et du
perron à la porte du jardin, lorsque Luisa ouvrit cette porte d'une
main tremblante, les assassins avaient déjà disparu, et le corps seul du
jeune homme, demeurant appuyé contre la porte, tombait, le haut du
corps renversé, dans le jardin, au moment où la San-Felice ouvrait cette
porte.
Alors, avec une force dont elle ne se serait jamais crue capable, la
jeune femme tira le blessé dans le jardin, ferma la porte derrière lui,
non-seulement à la clef, mais encore au verrou, et, tout éplorée, elle
appela Nina, Michele et Nanno à son aide.
Tous trois accoururent. Michele, de sa fenêtre, avait vu fuir les
assassins; une patrouille dont on entendait le pas lent et mesuré se
chargerait probablement de faire disparaître les morts et de recueillir
les blessés; il n'y avait donc plus rien à craindre pour ceux qui
portaient secours au jeune officier, dont la trace serait perdue, même
aux yeux les plus exercés.
Michele souleva par le milieu le corps du jeune homme entre ses bras,
Nina lui prit les pieds, Luisa lui soutint la tête, et, avec ces doux
mouvements dont les femmes ont seules le secret à l'égard des malades et
des blessés, on le transporta dans l'intérieur de la maison.
Nanno était restée en arrière. Courbée vers la terre, elle marmottait
entre ses dents des paroles magiques et cherchait des herbes à elle
connues parmi les herbes qui poussaient en toute liberté dans les angles
du jardin et dans les fentes des murailles.
Arrivé au boudoir, Michele demeura pensif; puis, tout à coup, secouant
la tête:
--Petite soeur, dit-il, le chevalier va rentrer. Que dira-t-il quand
il verra qu'en son absence, et sans le consulter, tu as apporté ce beau
jeune homme dans sa maison?
--Il le plaindra, Michele, et dira que j'ai bien fait, répondit la jeune
femme en relevant son front resplendissant d'une douce sérénité.
--Oui, certainement, il en serait ainsi si ce meurtre était un meurtre
ordinaire; mais, quand il saura que le meurtrier est Pasquale de Simone,
se croira-t-il le droit, lui qui est de la maison du prince Francesco,
se croira-t-il le droit de donner asile à un homme frappé par le sbire
de la reine?
La jeune femme resta pensive; puis, après quelques secondes:
--Tu as raison, Michele, dit-elle. Voyons s'il y a sur lui quelque
papier qui nous indique où nous devons le faire porter.
On eut beau chercher dans les poches du blessé, on ne trouva rien que
sa bourse et sa montre; ce qui prouvait qu'il n'avait point eu affaire
à des voleurs; mais, quant à ses papiers, s'il en avait eu sur lui, ils
avaient disparu.
--Mon Dieu, mon Dieu! que faire? s'écria Luisa. Je ne puis cependant pas
abandonner une créature humaine dans cet état.
--Petite soeur, dit Michele du ton d'un homme qui a trouvé un moyen, si
le chevalier était venu pendant que Nanno te disait la bonne aventure,
ne devions-nous pas disparaître dans la maison de ton amie la duchesse
Fusco, qui est vide et dont tu as les clefs?
--Oh! tu as raison, tu as raison, Michele! s'écria la jeune femme. Oui,
portons-le chez la duchesse; on le mettra dans une des chambres dont
les fenêtres donnent sur le jardin. Il y a une porte de sortie. Merci,
Michele! Nous pourrons, s'il ne meurt pas, pauvre jeune homme, nous
pourrons lui donner là tous les soins que réclame son état.
--Et, continua Michele, ton mari, ignorant tout, pourra au besoin
protester de son ignorance; ce qu'il ne ferait pas s'il était averti.
--Non, tu le connais bien, il se livrerait, mais ne mentirait pas. Il
faut qu'il ignore tout, il le faut, non pas que je doute de son coeur;
mais, comme tu le dis, je ne dois pas le mettre entre son devoir comme
ami du prince et sa conscience comme chrétien. Éclaire-nous, Nanno, dit
la jeune femme à la sorcière, qui rentrait avec un paquet de plantes
de familles diverses; non, il ne faut pas que, dans la maison, il reste
trace de ce jeune homme.
Et le cortége, éclairé par Nanno, se remit en chemin, traversa trois
ou quatre chambres, et finit par disparaître derrière la porte de
communication qui donnait dans la maison voisine.
Mais à peine venait-on de déposer le blessé sur un lit, dans une
des chambres désignées par la San-Felice elle-même, que Nina, moins
préoccupée que sa maîtresse, lui posa vivement la main sur le bras.
La jeune femme comprit que la camériste réclamait son attention, et
écouta.
On frappait à la porte du jardin.
--C'est le chevalier! s'écria Luisa.
--Et vite, vite, madame, dit Nina, mettez-vous au lit avec votre
peignoir; je me charge du reste.
--Michele! Nanno! s'écria la jeune femme, leur recommandant d'un geste
suprême le blessé.
Un signe d'eux la rassura autant qu'elle pouvait être rassurée.
Puis, comme enchaînée par un songe, se heurtant aux murailles,
haletante, éperdue, murmurant des paroles sans suite, elle gagna sa
chambre, n'eut que le temps de jeter sur une chaise ses bas et ses
pantoufles, de s'étendre dans son lit, et, le coeur bondissant, mais
la respiration comprimée, de fermer les yeux et de faire semblant de
dormir.
Cinq minutes après, le chevalier San-Felice, à qui Nina avait expliqué
la mise des verrous à la porte du jardin comme une étourderie de sa
part, entrait dans la chambre de sa femme sur la pointe du pied, le
visage souriant et le bougeoir à la main.
Il s'arrêta un instant debout devant le lit, contempla Luisa à la lueur
de cette bougie de cire rose qu'il tenait à la main, puis abaissa avec
lenteur ses lèvres sur son front en murmurant:
--Dors sous la garde du Seigneur, ange de pureté, et le ciel te sauve de
tout contact avec les anges de perdition que je quitte!
Puis, respectant cette immobilité qu'il croyait être le sommeil, il
sortit sur la pointe du pied, comme il était entré, referma doucement la
porte de la chambre de sa femme et passa dans la sienne.
Mais à peine la lueur de la bougie se fut-elle effacée des parois de la
chambre, que la jeune femme se souleva sur son coude, et, l'oeil dilaté,
l'oreille tendue, écouta.
Tout était rentré dans le silence et l'obscurité.
Alors, elle souleva lentement la couverture de soie jetée sur son lit,
posa avec précaution son pied nu sur le parquet de faïence, se dressa
sur un genou en s'appuyant au chevet, écouta encore, et, rassurée par
l'absence de tout bruit, prit la porte opposée à celle qui avait donné
passage à son mari, regagna le corridor qui conduisait chez la duchesse,
ouvrit la porte de communication, et, légère et muette comme une ombre,
pénétra jusqu'au seuil de la chambre où était couché le malade.
Il était toujours évanoui; Michele pilait des herbes dans un mortier
de bronze, et Nanno exprimait le jus de ces herbes sur la blessure du
malade.