LA PÊCHE ROYALE.

«On croit écouter un conte fait à plaisir lorsque l'on entend dire

non-seulement que le roi de Naples pêche, mais encore qu'il vend

lui-même le poisson qu'il a pris; rien de plus vrai: j'ai assisté à

ce spectacle amusant et unique en son genre, et je vais en offrir le

tableau.

»Ordinairement, le roi pêche dans cette partie de la mer qui est voisine

du mont Pausilippe, à trois ou quatre milles de Naples; après avoir fait

une ample capture de poissons, il retourne à terre; et, quand il est

débarqué, il jouit du plaisir le plus vif qui soit pour lui dans cet

amusement: on étale sur le rivage tout le produit de la pêche, et

alors les acheteurs se présentent et font leur marché avec le monarque

lui-même. Ferdinand ne donne rien à crédit, il veut même toucher

l'argent avant de livrer sa marchandise et témoigne une méfiance fort

soupçonneuse. Alors, tout le monde peut s'approcher du roi, et les

lazzaroni ont surtout ce privilége, car le roi leur montre plus d'amitié

qu'à tous les autres spectateurs; les lazzaroni ont pourtant des égards

pour les étrangers qui veulent voir le monarque de près. Lorsque la

vente commence, la scène devient extrêmement comique; le roi vend aussi

cher qu'il est possible, il prône son poisson en le prenant dans ses

mains royales et en disant tout ce qu'il croit capable d'en donner envie

aux acheteurs.

»Les Napolitains, qui sont ordinairement très-familiers, traitent le

roi, dans ces occasions, avec la plus grande liberté et lui disent

des injures comme si c'était un marchand ordinaire de marée qui voulût

surfaire; le roi s'amuse beaucoup de leurs invectives, qui le font rire

à gorge déployée; il va ensuite trouver la reine et lui raconte tout ce

qui s'est passé à la pêche et à la vente du poisson, ce qui lui fournit

un ample sujet de facéties; mais, pendant tout le temps que le roi

s'occupe à la chasse et à la pêche, la reine et les ministres, comme

nous l'avons dit, gouvernent à leur fantaisie et les affaires n'en vont

pas mieux pour cela.»

Attendez, et le roi Ferdinand va nous apparaître sous un nouvel aspect.

Cette fois, nous n'interrogerons plus Gorani, le voyageur qui un instant

l'entrevoit vendant son poisson ou passant au galop pour se rendre à un

rendez-vous de chasse; nous nous adresserons à un familier de la maison,

Palmieri de Micciche, marquis de Villalba, amant de la maîtresse du roi,

qui va nous montrer celui-ci dans tout le cynisme de sa lâcheté.

Écoutez donc; c'est le marquis de Villalba qui parle, et qui parle dans

notre langue:

»Vous connaissez, n'est-ce pas? les détails de la retraite de Ferdinand,

de sa fuite, pour parler plus exactement, lors des événements de la

basse Italie, à la fin de l'année 1798. Je les rappellerai en deux mots.

»Soixante mille Napolitains, commandés par le général autrichien Mack,

et encouragés par la présence de leur roi, s'avançaient triomphalement

jusqu'à Rome, lorsque Championnet et Macdonald, en réunissant leurs

faibles corps, tombent sur cette armée et la mettent en déroute.

»Ferdinand se trouvait à Albano, lorsqu'il apprit cette foudroyante

défaite.

»--_Fuimmo! fuimmo!_ se prit-il à crier.

»Et il fuyait en effet.

»Mais, avant de monter en voiture:

»--Mon cher Ascoli, dit-il à son compagnon, tu sais combien il fourmille

de jacobins par le temps qui court! Ces fils de p...... n'ont d'autre

idée que de m'assassiner. Faisons une chose, changeons d'habits. En

voyage, tu seras le roi, et moi, je serai le duc d'Ascoli. De cette

manière, il y aura moins de danger pour moi.

»Ainsi dit, ainsi fait: le généreux Ascoli souscrit avec joie à cette

incroyable proposition; il s'empresse d'endosser l'uniforme du roi et

lui donne le sien en échange, puis il prend la droite dans la voiture,

et fouette cocher!

»Nouveau Dandino, le duc joue son rôle avec perfection dans leur

course jusqu'à Naples, tandis que Ferdinand, à qui la peur donnait des

inspirations, s'acquittait de celui du plus soumis des courtisans de

manière à faire penser qu'il n'avait été autre chose toute sa vie.

»Le roi, à la vérité, sut toujours gré au duc d'Ascoli de ce trait peu

ordinaire de dévouement monarchique, et, tant qu'il vécut, il ne cessa

jamais de lui donner des preuves éclatantes de sa faveur; mais, par une

singularité que peut seulement expliquer le caractère de ce prince,

il lui arrivait souvent de persifler le duc sur son dévouement, tandis

qu'il se raillait sur sa propre poltronnerie.

»J'étais un jour en tiers avec ce seigneur chez la duchesse de Floridia,

au moment où le roi vint lui offrir le bras pour la mener dîner. Simple

ami sans importance de la maîtresse du lieu, et me sentant trop honoré

de la présence du nouvel arrivé, je marmottais entre mes dents le

_Domine, non sum dignus_, et je reculais même de quelques pas, lorsque

la noble dame, tout en donnant un dernier regard à sa toilette, se prit

à faire l'éloge du duc et de son attachement pour la personne de son

royal amant.

»--Il est sans contredit, lui disait-elle, votre ami véritable, le plus

dévoué de vos serviteurs, etc., etc.

»--Oui, oui, donna Lucia, répondit le roi. Aussi demandez à Ascoli quel

est le tour que je lui ai joué quand nous nous sauvâmes d'Albano.

»Et puis il lui rendait compte du changement d'habits et de la manière

dont ils s'étaient acquittés de leurs rôles, et il ajoutait, les larmes

aux yeux et en riant de toute la force de ses poumons:

»--C'était lui le roi! Si nous eussions rencontré les jacobins, il était

pendu, et moi, j'étais sauvé!

»Tout est étrange dans cette histoire: étrange défaite, étrange fuite,

étrange proposition, étrange révélation de ces faits, enfin, devant un

étranger, car tel j'étais pour la cour et surtout pour le roi, auquel je

n'avais parlé qu'une fois ou deux.

»Heureusement pour l'humanité, la chose la moins étrange, c'est le

dévouement de l'honnête courtisan.»

Maintenant, l'esquisse que nous traçons d'un des personnages de notre

livre, personnage à la ressemblance duquel nous craignons que l'on ne

puisse croire, serait incomplète si nous ne voyions ce _pulcinella_

royal que sous son côté lazzarone; de profil, il est grotesque; mais, de

face, il est terrible.

Voici, traduite textuellement sur l'original, la lettre qu'il écrivait

à Ruffo, vainqueur et près d'entrer à Naples; c'est une liste de

proscriptions dressée à la fois par la haine, par la vengeance et par la

peur:

«Palerme, 1er mai 1799.

«Mon très-éminent,

»Après avoir lu et relu, et pesé avec la plus grande attention le

passage de votre lettre du 1er avril, relatif au plan à arrêter sur

le destin des nombreux criminels tombés ou qui peuvent tomber dans nos

mains, soit dans les provinces, soit lorsque, avec l'aide de Dieu, la

capitale sera rendue à ma domination, je dois d'abord vous annoncer que

j'ai trouvé tout ce que vous me dites à ce sujet plein de sagesse, et

illuminé de ces lumières, de cet esprit et de cet attachement dont vous

m'avez donné et me donnez continuellement des preuves non équivoques.

»Je viens donc vous faire connaître quelles sont mes dispositions.

»Je conviens avec vous qu'il ne faut pas être trop acharné dans nos

recherches, d'autant plus que les mauvais sujets se sont fait si

ouvertement connaître, que l'on peut en fort peu de temps mettre la main

sur les plus pervers.

»Mon intention est donc que les suivantes classes de coupables _soient

arrêtées et dûment gardées_:

»_Tous ceux du gouvernement provisoire et de la commission exécutive et

législative de Naples;_

»_Tous les membres de la commission militaire et de la police formée par

les républicains;_

»_Tous ceux qui ont fait partie des différentes municipalités et qui, en

général, ont reçu une commission de la république ou des Français;_

»_Tous ceux qui ont souscrit à une commission ayant en vue de faire

des recherches sur les prétendues dilapidations et malversations de mon

gouvernement;_

»_Tous les officiers qui étaient à mon service et qui sont passés à

celui de la soi-disant république ou des Français._ Il est bien entendu

que, dans le cas où mes officiers seraient pris les armes à la main

contre mes armées ou contre celles de mes alliés, _ils seront, dans le

terme de vingt-quatre heures, fusillés sans autre forme de procès, ainsi

que tous les barons qui se seront opposés par les armes à mes soldats ou

à ceux de mes alliés_;

»_Tous ceux qui ont fondé des journaux républicains ou imprimé des

proclamations et autres écrits, comme par exemple des ouvrages pour

exciter mes peuples à la révolte et répandre les maximes du nouveau

gouvernement._

»_Seront également arrêtés les syndics des villes et les députés

des places qui enlevèrent le gouvernement à mon vicaire le général

Pignatelli, ou s'opposèrent à ses opérations, et prirent des mesures en

contradiction avec la fidélité qu'ils nous doivent_.

»_Je veux également que l'on arrête une certaine_ Louisa Molina

San-Felice _et un nommé Vincenzo Cuoco, qui découvrirent la

contre-révolution que voulaient faire les royalistes, à la tête desquels

étaient les Backer père et fils_.

»Cela fait, mon intention est de nommer une commission extraordinaire

de quelques hommes sûrs et choisis qui jugeront militairement les

principaux criminels parmi ceux qui seront arrêtés, _et avec toute la

rigueur des lois_.

»Ceux qui seront jugés moins coupables seront _économiquement_ déportés

hors de mes domaines pendant toute leur vie, et leurs biens seront

confisqués.

»Et, à ce propos, je dois vous dire que j'ai trouvé très-sensé ce que

_vous observez_, quant à la déportation; mais, tout inconvénient mis de

côté, je trouve qu'il vaut mieux se _défaire de ces vipères_ que de les

garder chez soi. Si j'avais une île à moi, très éloignée de mes domaines

du continent, j'adopterais volontiers votre système de les y reléguer;

mais la proximité de mes îles des deux royaumes rendrait possible

quelques conspirations que ces gens-là trameraient avec les scélérats et

les mécontents que l'on ne serait pas parvenu à extirper de mes États.

D'ailleurs, les revers considérables que, grâce à Dieu, les Français

ont subis, et que, je l'espère, ils devront subir encore, mettront les

déportés dans l'impossibilité de nous nuire. Il faudra cependant bien

réfléchir au lieu de la déportation et à la manière avec laquelle on

pourra l'effectuer sans danger: c'est ce dont je m'occupe actuellement.

»Quant à la commission qui doit juger tous ces coupables, à peine

aurai-je Naples en main, que j'y songerai sans faute, en comptant

expédier cette commission de cette ville-ci à la capitale. Quant aux

provinces et aux endroits où vous êtes, de Fiore peut continuer, si vous

en êtes content. En outre, parmi les avocats provinciaux et royaux des

gouvernements qui n'ont point pactisé avec les républicains, qui sont

attachés à la couronne et qui ont de l'intelligence, on peut en choisir

un certain nombre et leur accorder tous les pouvoirs extraordinaires et

sans appel, ne voulant pas que des magistrats, soit de la capitale, soit

des provinces, qui auraient servi sous la république, y eussent-ils été,

comme je l'espère, poussés par une irrésistible nécessité, jugent des

traîtres au rang desquels je les place.

»Et pour ceux qui ne sont pas compris dans les catégories que je vous

ai indiquées et que je me réserve, je vous laisse la liberté de faire

procéder à leur prompt et exemplaire châtiment, avec toute la sévérité

des lois, lorsque vous trouverez qu'ils sont les véritables et

principaux criminels et que vous croirez ce châtiment nécessaire.

»Quant aux magistrats des tribunaux de la capitale, lorsqu'ils n'auront

pas accepté des commissions particulières des Français et de la

république, et qu'ils n'auront fait que remplir leurs fonctions, de

rendre la justice dans les tribunaux où ils siégeaient, ils ne seront

pas poursuivis.

»Ce sont là, pour le moment, toutes les dispositions que je vous charge

de faire exécuter de la manière que vous jugerez convenable et dans les

lieux où il y aura possibilité.

»A peine aurai-je reconquis Naples, que je me réserve de faire quelques

nouvelles adjonctions que les événements et les connaissances que

j'acquerrai pourront déterminer. _Après quoi, mon intention est de

suivre mes devoirs de bon chrétien et de père aimant ses peuples,

d'oublier entièrement le passé, et d'accorder à tous un pardon général

et entier qui puisse leur assurer l'oubli de leurs fautes passées, que

je défendrai de rechercher plus longtemps, me flattant que ces fautes

ont été causées, non par un esprit corrompu, mais par la crainte et la

pusillanimité._

»Mais n'oubliez point cependant qu'il faut que les charges publiques

soient données dans les provinces à des personnes qui se sont toujours

bien comportées envers la couronne, et, par conséquent, qui n'ont jamais

changé de parti, parce que, de cette manière seulement, nous pourrons

être sûrs de conserver ce que nous avons reconquis.

»Je prie le Seigneur qu'il vous conserve pour le bien de mon service

et pour pouvoir vous exprimer en tout lieu ma vraie et sincère

reconnaissance.

»Croyez-moi toujours, en attendant,

»Votre affectionné.

»FERDINAND-L. B.»

Maintenant, nous avons ajouté qu'une des personnalités incroyables,

presque impossibles, que nous avons introduites dans notre livre afin

que Naples, dans ses jours de révolution, apparût à nos lecteurs sous

son véritable aspect, c'est, à l'autre extrémité de l'échelle sociale,

cette espèce de monstre, moitié tigre, moitié gorille, nommé Gaetano

Mammone.

Un seul auteur en parle comme l'ayant connu personnellement: Cuoco. Les

autres ne font que reproduire ce que Cuoco en dit:

«Mammone Gaetano, d'abord meunier, ensuite général en chef des insurgés

de Sora, fut un monstre sanguinaire à la barbarie duquel il est

impossible de rien comparer. En deux mois de temps, dans une petite

étendue de pays, il fit fusiller trois cent cinquante malheureux, sans

compter à peu près le double qui furent tués par ses satellites. Je ne

parle pas des massacres, des violences, des incendies; je ne parle pas

des fosses horribles où il jetait les malheureux qui tombaient entre

ses mains, ni des nouveaux genres de mort que sa cruauté inventait: il

a renouvelé les inventions de Procuste et de Mézence. Son amour du sang

était tel, qu'il buvait celui qui sortait des blessures des malheureux

qu'il assassinait ou faisait assassiner. _Celui qui écrit ces lignes

l'a vu_ boire son propre sang après avoir été saigné, et rechercher avec

avidité, dans la boutique d'un barbier, le sang de ceux que l'on venait

de saigner avant lui. Il dînait presque toujours ayant sur sa table une

tête coupée et buvait dans un crâne humain.

»C'est à ce monstre que Ferdinand de Sicile écrivait: _Mon général et

mon ami_.»

Quant à nos autres personnages,--nous parlons des personnages

historiques toujours,--ils rentrent un peu plus dans l'humanité: c'est

la reine Marie-Caroline, dont nous essayerions de faire une esquisse

préparatoire si cette esquisse n'avait été tracée à grands traits dans

un magnifique discours du prince Napoléon au Sénat, discours qui est

resté dans toutes les mémoires;--c'est Nelson, dont Lamartine a écrit

la biographie;--c'est Emma Lyonna, dont la Bibliothèque impériale

vous montrera vingt portraits;--c'est Championnet, dont le nom est

glorieusement inscrit sur les premières pages de notre Révolution, et

qui, comme Marceau, comme Hoche, comme Kléber, comme Desaix, comme mon

père, a eu le bonheur de ne pas survivre au règne de la liberté;--ce

sont, enfin, quelques-unes de ces grandes et poétiques figures comme en

font rayonner les cataclysmes politiques, qui, en France, s'appellent

Danton, Camille Desmoulins, Biron, Bailly, madame Roland, et qui, à

Naples, s'appellent Hector Caraffa, Manthonnet, Schipani, Cirillo,

Cimarosa, Éléonore Pimentel.

Quant à l'héroïne qui donne son nom au livre, disons un mot, non pas sur

elle, mais sur son nom: _la San-Felice_.

En France, on dit, en parlant d'une femme noble ou simplement

distinguée: _Madame_; en Angleterre: _Milady_ ou _Mistress_; en Italie,

pays de la familiarité, on dit: _La une telle_. Chez nous, cette

dénomination serait prise en mauvaise part; en Italie, à Naples surtout,

c'est presque un titre de noblesse.

Pas une seule personne à Naples, en parlant de cette pauvre femme que

l'excès de son malheur a rendue historique, n'aurait l'idée de dire:

«Madame San-Felice,» ou: «La chevalière San-Felice.»

On dit simplement: la San-Felice.

J'ai cru devoir conserver au livre, sans altération aucune, le titre

qu'il emprunte à son héroïne.

Sur ce, chers lecteurs, comme je vous ai dit ce que j'avais à vous dire,

nous entrerons en matière, si vous le voulez bien.

La San-Felice, Tome 01 · 第 7 / 46 题