On dira peut-être que le jeune Rupert sautait à pieds joints par-dessus
les formalités. Ces choses-là réussissent quelquefois. Dans l’occasion,
je n’eus pas le courage de dire à celui qui donnait à ma fille une telle
preuve d’amour: «Je ne sais pas encore si je serai votre mère ou non; il
faut le temps de réfléchir.» Avait-il réfléchi? Lui, qui refusait de
«s’enfariner» en épousant Mina Kardaun, avait-il seulement hésité en
apprenant qu’il y avait plus que de la farine sur le passé du beau-père
qu’il allait avoir?...
Le lendemain j’étais avec Flatmark chez le Roi. L’étiquette, aussi bien
que mes sentiments personnels, nous obligeaient à demander sa
permission. Ce ne fut pas une permission qui sortit des lèvres du cher
souverain: ce fut une exclamation de joie. Quand je restai seule avec
l’auguste vieillard, il me dit:
--J’aime mieux votre fille pour ce brave garçon, que l’héritière de
Kardaun, toute jolie qu’elle est.
--Avec l’agrément de Votre Majesté, ma fille n’est pas laide,
répondis-je en faisant une révérence.
--Ma chère filleule, je vous crois sur parole, en attendant que j’en
puisse juger _de visu_. Mais le millionnaire ne va-t-il pas vous
arracher les yeux?
--Pas les yeux, Sire; mais autre chose. Il me laisse ma maison pour
compte, ce qui réduit le jeune ménage à la portion congrue. Ceci,
d’ailleurs, n’est un désappointement que pour moi seule; j’avais tenu
secrets mes espoirs de fortune au jeune Flatmark.
--Bon! fit le Roi. Je ne les laisserai pas tout à fait mourir de faim.
--Moi non plus, Sire, avec l’aide de Dieu. Je vais redevenir Frau
Tiesendorf et continuer mon petit commerce. Pour jamais, cette fois, je
dis adieu au monde et à la Cour. _Nunc dimittis_, comme chanterait la
comtesse Bertha.
--Ma chère enfant, je ferai bientôt comme vous. J’ai accompli mon temps
sur la terre. Tous deux nous avons vu crouler nos espoirs. Mais, dans
les ruines des vôtres, voilà que de chers oiseaux vont faire leur nid.
Je vous laisse heureuse du bonheur de vos enfants: ce sera, au moment du
départ, un souci de moins.
J’eus quelque peine à obtenir que Flatmark attendît jusqu’au lendemain
pour courir à Obersee. Nous fîmes la route ensemble et j’eus, dans cette
vieille demeure perdue au milieu des montagnes, l’heure la plus douce de
ma vie en contemplant la joie d’Élisabeth. La comtesse Bertha semblait,
elle aussi, marcher sur les nuées, avec la conviction que tout ce
bonheur était son œuvre. Elle était redevenue jeune. Laquelle des deux,
d’elle ou de sa petite-nièce, était la plus sentimentale, je n’oserais
prendre sur moi de le juger. Nul ne peut dire ce qui fût advenu si le
général avait été là, pour profiter de ce regain de jeunesse.
Il fallut bientôt fermer ce paradis, provisoirement. Je partis, emmenant
Rupert dont le congé ne devait venir qu’un peu plus tard. Quant à moi,
j’avais à m’occuper d’affaires sérieuses. Tout d’abord il fallait de
nouveau courir après la clientèle que j’avais congédiée un peu trop
vite; puis il fallait rembourser Kardaun: un créancier de cette espèce
était trop gênant pour le garder une heure de plus qu’il n’était
possible. Enfin il fallait tout préparer pour le mariage. La tante
Bertha voulait qu’on le célébrât à Obersee et, pour mille raisons,
l’arrangement était fort de mon goût.
Donc je me démenais de mon mieux parmi toutes ces affaires, quand la
moins prévue des catastrophes éclata comme un coup de foudre. Élisabeth
me signifia un beau matin son intention de prendre l’habit des
religieuses qui l’avaient élevée. Elle me priait de permettre qu’elle se
rendît sur l’heure au couvent. «Si vous m’aimez, pas un mot à Rupert!»
demandait sa dernière ligne.
Je partis au plus vite pour Obersee, laissant tout en plan, et, comme on
peut croire, me creusant la tête afin d’imaginer la cause de cette belle
vocation. Il va sans dire que je soupçonnais Kardaun. Entre parenthèses,
il avait disparu avec Mina, ce qui m’avait fort réjouie, et Rupert non
moins. Nul doute qu’il n’eût organisé, avant de partir, quelque
manigance en train de produire son résultat. Le plus irréprochable des
hussards est toujours sujet à caution. Flatmark avait-il sur la
conscience une peccadille pardonnable pour tout le monde, impardonnable
aux yeux d’une amoureuse de dix-sept ans, exaltée, mystique, dont l’âme
pure comme la neige ne pouvait comprendre les plus légères taches?
Kardaun avait-il pu commettre l’indignité d’une dénonciation? Il savait
tant de choses, ce diable d’homme!...
Tout à coup je me sentis frémir à l’idée qui me traversait l’esprit. Ce
misérable avait sans doute mon secret. L’histoire du marquis de
Noircombe, cette histoire que je m’efforçais de croire déjà si
vieille!--était connue de Kardaun. Il avait osé, dans sa rage
impitoyable, s’en servir pour briser le cœur d’une innocente. Élisabeth,
mise au courant, ne se trouvait plus digne de Rupert!...
J’étais si convaincue d’avoir deviné juste que je ne cherchai pas plus
longtemps la cause du sinistre. Dieu merci! j’allais pouvoir dire à ma
fille:
«Rupert sait tout. Il n’a pas hésité une seconde! Sois fière d’être
aimée ainsi!»
Tout cela était fort bien, ou plutôt c’était fort mal, car j’accusais le
pauvre Mathieu d’une infamie, sans en avoir aucune preuve. Je demande
ici pardon à ce brave homme d’un jugement aussi téméraire. Cependant,
comme on verra, il n’était pas sans reproches. Que l’amour paternel soit
son excuse! En vérité, il le poussa trop loin.
Je tombai à l’improviste au château d’Obersee. Non seulement la
chanoinesse ne m’attendait pas, mais encore elle ignorait la soudaine
vocation d’Élisabeth.
--C’est donc pour cela qu’elle passe son temps à l’église depuis
avant-hier, me dit-elle. Ah! ma nièce, voilà ce qu’on gagne à mettre les
filles au couvent! Tel un repas mal digéré, tout ce mysticisme dont
l’enfant a été nourrie lui remonte au cœur. Mais cela passera; c’est une
lubie. Et puis elle adore son Rupert!
Ma future nonne, que j’allai trouver en quittant la sage Bertha,
m’accueillit avec une sorte de tendresse exaltée mais latente, que je ne
lui avais jamais vue. On devinait en elle un détachement voulu des
choses d’ici-bas. Je me gardai bien de prendre au sérieux sa
détermination dont je me moquai, tout au contraire, sans ménagement.
--J’aime à croire, lui demandai-je, que tu t’es mise d’accord avec ton
fiancé.
--Il ne sait rien encore, me répondit-elle, avec un regard en haut, à la
Sainte-Thérèse. Je compte sur vous, ma chère maman, pour lui faire
entendre que je m’étais trompée, qu’il doit renoncer à moi.
--C’est-à-dire pour lui déclarer que tu ne l’aimes pas, que tu as menti
en prétendant l’aimer?
--Je n’ai pas menti: je l’aime! C’est à Dieu seul que je pouvais le
sacrifier.
--Tu n’en as pas le droit! Tu t’es promise!
A cette affirmation, Élisabeth répondit en citant je ne sais plus
combien de saintes qui, après s’être fiancées, voire même mariées,
avaient changé d’avis au moment le plus délicat, et s’étaient consacrées
au Seigneur.
De plus en plus j’inclinais à voir, dans cette affaire, la détresse
d’une malheureuse instruite de l’histoire honteuse de son père. Je lui
fis cette question, pour l’amener à se découvrir:
--Tu as probablement des raisons pour supposer que Rupert ne ferait pas
d’opposition?
--Hélas! fit-elle, je suis certaine du contraire. Il sera très
malheureux au premier abord. Mais Dieu prendra soin de le consoler.
Comme on voit ma fille avait réponse à tout. Il ne semblait pas,
d’ailleurs, qu’elle sût rien du secret dérobé jusqu’à ce jour à sa
connaissance. Pendant une heure je la retournai de tous les côtés; mais
je n’obtins aucun éclaircissement. Avec une douce obstination elle
répétait:
--Laissez-moi partir, maman. Laissez-moi partir, tout de suite!...
--Je ne t’ai parlé que de Rupert, lui dis-je enfin. Et moi?... Tu ne
sens donc aucune tendresse pour ta mère?
Elle fondit en larmes.
--Oh! maman!... maman!... je vous aime plus que tout au monde, plus que
Rupert!... Un jour, vous saurez que je vous aime _plus que Rupert_!...
Tout cela devenait assez mystérieux, il faut en convenir. Je commençais
à y perdre mon latin, et surtout je commençais à croire que j’allais
perdre ma fille. Obtenir un sage conseil de la tante, il ne fallait pas
y songer. Avertir Rupert, c’était me mettre un autre fou sur les bras.
Une inspiration me vint:
--Écoute-moi, dis-je à Élisabeth. Je vais me rendre seule au couvent ce
soir même; nous n’en sommes qu’à deux heures. Je verrai l’abbesse. Il
est convenable que je la prévienne. Demain, je serai de retour ici.
L’abbesse en question était une femme de haute naissance, de valeur
sérieuse, et qui avait connu le monde avant sa profession. Elle prêta
une oreille attentive à mon long récit, puis elle me demanda:
--Vous avez confiance en moi?
--La plus entière, lui répondis-je.
--Eh bien! amenez-moi votre chère Élisabeth. Je suis un peu sa mère;
elle a vécu près de moi pendant bien des années. Ce que votre fille ne
veut pas vous dire, il faudra bien qu’elle me le dise. Aucune postulante
n’entre ici sans que je sache pourquoi elle y entre, et sans que
j’approuve ce _pourquoi_. Il faudrait des causes bien graves pour que je
consentisse à recevoir une _fiancée_ dans mon ordre. Bon courage! Vous
serez tenue au courant de tout.
Le lendemain soir, Élisabeth couchait au couvent, et la probation
commençait pour elle.
--J’avais si peur d’une grande résistance de votre part! me dit-elle en
m’embrassant. Le plus dur est fait, à cette heure.
--Pour toi, peut-être; pas pour moi. Tu oublies que j’ai la mission de
parler à Rupert. Que lui dirai-je?
--Que nous nous retrouverons au Ciel!
--A moins qu’il ne s’égare en route, ne t’ayant pas pour le conduire.
--Il en aura une autre... peut-être!
--Lui dirai-je cela, de ta part?
--Oh! non! fit la postulante, avec une vivacité qui eût inspiré quelques
doutes sur sa vocation à la maîtresse des novices.
Nous nous quittâmes là-dessus. Malgré mon ferme espoir qu’Élisabeth de
Noircombe et Rupert de Flatmark se retrouveraient avant le jugement
dernier, j’avais le cœur étrangement lourd en laissant ce que j’aimais
le mieux au monde derrière ces grilles.
Peu s’en fallut qu’un certain hussard ne m’arrachât les yeux quand je
lui contai, le lendemain, ce que je venais de faire. Mais il comprit
qu’il avait besoin de moi, et qu’en somme nous étions deux alliés
combattant un mauvais génie inconnu, qu’il fallait démasquer. Rupert ne
douta pas un instant que ce mauvais génie ne fût Kardaun. Heureusement
le millionnaire avait pris le large, sans quoi nous en aurions vu de
belles. Pauvre Mathieu! S’il eût écouté le quart des menaces que
j’entendis proférer contre lui, ses cheveux grisonnants auraient pris la
couleur de la neige. Il ne fut pas trop malaisé d’obtenir un sursis pour
le massacre du vieillard; mais ce ne fut pas sans peine que j’empêchai
le bouillant Rupert de monter à l’assaut du couvent.
--Je ne suis pas comme vous, criait-il. Votre abbesse ne m’inspire
aucune confiance. Elle tient Élisabeth dans ses griffes: elle ne lâchera
jamais sa proie! Comment avez-vous pu lui livrer votre fille? Vous n’en
aviez pas le droit; ma fiancée m’appartient!...
Pendant une heure, ce furent des reproches, des imprécations, des
gémissements. Tantôt ce jeune désespéré voulait aller trouver le Roi, ce
que je me blâmais presque de n’avoir pas fait déjà. Tantôt c’était un
enlèvement qu’il méditait, avec l’aide de quelques camarades. Juste au
moment où je combattais ce procédé romanesque, vestige d’une époque
disparue, la péripétie plus moderne d’une dépêche télégraphique nous
interrompit. J’essayai un mensonge--comme il faut mentir souvent dans la
vie, si honnête qu’on soit!--et je prétendis qu’une famille anglaise
retenait des chambres dans ma pension.
--Est-ce bien sûr? me dit le jeune tyran. J’ai vu vos yeux briller.
D’ailleurs j’ai pu lire l’adresse: Baronne de Tiesendorf, et non pas
Frau Tiesendorf. Il y a quelque chose! Pourquoi me tromper?
--Il n’y a rien du tout, répondis-je. Mais laissez-moi une heure ou
deux. Vous reviendrez quand j’aurai fait poser des rideaux frais et
donné des serviettes. Ce n’est pas la besogne d’un cornette de hussards.
--A d’autres! Vous allez partir, et vous désirez vous débarrasser de
moi!...
Certes, je le désirais de tout mon cœur. L’abbesse me mandait près
d’elle. Si j’avais attendu vingt-quatre heures à l’hôtellerie du
couvent, j’aurais économisé un voyage. Mais je ne songeais pas à me
plaindre. Seulement j’aurais voulu ne pas avoir sur le dos cet amoureux
difficile à manier.
--Je vous préviens, me dit-il, que je vous garde à vue. Je reste en
sentinelle à votre porte. Si vous sortez, je vous suis.
«Dieu bon! pensai-je. Quel changement dans plusieurs destinées, si le
pauvre Otto eût été aussi tenace!»
Une heure après nous roulions ensemble vers les montagnes où était situé
le couvent. J’aurais voulu parler sans témoins à ma vénérable amie; je
dus y renoncer. Rupert me suivait comme un chien. L’abbesse, en le
voyant, comprit tout; je dois même dire qu’elle ne parut point fâchée de
sa présence.
--Votre fille, m’apprit-elle en souriant, s’est confessée à moi dès
notre première causerie. Je vais trahir sa confidence qui, d’ailleurs,
ne sera pas de celles dont une mère peut souffrir. Écoutez cette
histoire curieuse. Vous savez mieux que moi qu’il y a une cascade
pittoresque dans le parc d’Obersee, et que les touristes, parfois, sont
admis à la visiter?
--Ce n’est pas de règle, madame l’abbesse. Mais le jardinier ne résiste
pas toujours à un pourboire, et ma tante, qui est bonne, ferme les yeux.
--Elle aurait mieux fait de les ouvrir, la chère chanoinesse, au moins
quand elle avait sous sa garde une étourdie de dix-sept ans.
--C’est bien mon avis, approuvai-je en regardant Rupert qui ne s’aperçut
même pas de mon intention;--il devenait inquiet pour son propre compte.
--Tout récemment, continua l’abbesse, votre fille, faisant sa promenade,
vit une étrangère installée au pied de la chute, et absorbée dans son
croquis. La dame avait bon air; Élisabeth s’approcha, en vraie gamine,
pour considérer le dessin. L’étrangère le lui montra de fort bonne
grâce; elle était Française, prétendait vous connaître et, de fait, elle
était si bien renseignée qu’elle félicita votre fille sur son prochain
mariage. Naturellement, l’intimité s’établit aussitôt. Un peu bavarde,
la chère petite, pour une future religieuse!
--Bavarde comme une pie! appuyai-je. Il m’eût été impossible de la
garder avec moi, à cause de mes pensionnaires!
L’abbesse approuva d’un signe; puis elle reprit:
--La dame aussi était bavarde. Mais qui lui a livré vos secrets? Elle
sait tout, même que votre voisin, qui a une fille, voulait en faire la
comtesse de Flatmark; même qu’il était sur le point de vous donner un
prix énorme pour votre maison. Furieux de voir votre fille supplanter la
sienne, il rompt le marché, vous condamnant ainsi au travail pour le
temps qui vous reste à vivre, tandis que vous alliez avoir des rentes.
Mais une bonne mère accepte la pauvreté, le travail, l’humiliation,
lorsqu’il s’agit du bonheur de son enfant... Voilà, en résumé, ce que la
charmante étrangère dit à votre fille. Qui peut être cette intrigante?
En avez-vous l’idée?
--A n’en pas douter, répondis-je, nous avons affaire à mademoiselle
Pélissard, travaillant au bonheur de Mina Kardaun, son élève.
--Il faut un peu l’excuser, en ce cas. Mais il faut surtout vous
féliciter d’avoir une fille prête à se sacrifier pour sa mère. Et
maintenant je vais donner l’ordre qu’Élisabeth soit amenée ici. Le reste
vous regarde. La petite ignore que vous êtes venue. Moi je me retire,
mon rôle achevé.
La vénérable religieuse disparut alors, pour être bientôt remplacée par
ma chère Élisabeth qui poussa un cri et voulut s’enfuir en voyant
Rupert. Sans doute elle craignait de n’être pas ferme jusqu’au bout. Je
la retins par sa robe, et lui dis, sans élever la voix:
--Écoute, chérie. Tu resteras dans ce couvent si tu veux. Mais, quoi que
tu fasses, que tu prennes le voile, que tu épouses Rupert de Flatmark ou
un autre, que tu meures vieille fille, je te jure sur le crucifix de ce
parloir que je n’accepterai pas un sou de Mathieu Kardaun. Ainsi Dieu me
soit en aide! Je n’ai plus rien à te dire maintenant.
Rupert, qui n’avait pas fait un geste, intervint à son tour.
--Moi j’ai à dire que si j’étais le dernier homme et Mina Kardaun la
dernière femme, je ne l’épouserais pas. Quant à son père, c’est un homme
mort si ma bien-aimée petite femme reste ici une heure de plus, foi de
Flatmark!
Nous n’y restâmes, tous les trois, guère plus de vingt minutes: le temps
de remercier l’abbesse.
Voilà pourquoi Kardaun s’est éteint de sa mort naturelle, dix ou douze
ans plus tard, dans un des plus beaux cottages de Newport, en Amérique
où il est retourné après avoir enterré sa pauvre femme chez nous. Mina
est princesse italienne. J’ignore ce qu’est devenue sa gouvernante, qui
crayonnait si bien les cascades, tout en causant avec les jeunes filles
trop promptes à lier conversation.
Rupert a pendu son épée au mur, le lendemain de la mort de mon cher
vieux Roi. Il vit avec sa femme à Obersee, juste assez riche pour doter
tant bien que mal ses deux filles. L’héritage de la tante Bertha valait
peu de chose. Mais voilà bientôt vingt ans que ce couple est heureux.
Est-ce bien de mes entrailles qu’est sortie cette chose rare,
invraisemblable, inconnue de moi--hélas!--une femme heureuse?
Et Frau Tiesendorf loue toujours ses chambres, afin qu’après elle,
Obersee reprenne un peu sa splendeur d’autrefois. Mais que de peine, que
de dépenses pour lutter avec les nouveaux hôtels! Il a fallu en passer
par la lumière électrique et le téléphone. A présent c’est pour un
ascenseur qu’on me tourmente. Mais je tiens bon dans mon refus.
Pour monter là où elle espère se reposer bientôt, Frau Tiesendorf n’aura
pas besoin d’ascenseur.