I
Mon père était diplomate.
Je me souviens de ma joie quand il fut envoyé à Paris, entre la guerre
de Crimée et celle d’Italie, comme chargé d’affaires d’un petit royaume
d’Allemagne dont on ne parle plus guère aujourd’hui. Ma joie, cependant,
n’était pas sans un mélange de frayeur; car, étant orpheline et déjà
dans ma vingtième année, je devais tenir une légation qui aurait paru
plus que modeste à bien d’autres, mais qui prenait, aux yeux de mon
inexpérience, les proportions d’une ambassade de premier rang.
Je fis part de ces craintes à mon cher père.
--Tu feras comme moi, répondit-il: tu te débrouilleras. Tu n’es pas
sotte et tu n’es pas laide. Tu parles bien le français. Tu es habituée
déjà aux révérences de Cour devant des Majestés royales ou impériales.
Tu sais la danse, la pâtisserie et la musique. Avec cela on se tire
d’affaire partout.
Véritablement, je me tirai d’affaire assez vite: il me faut ajouter que
nul n’en fut plus surpris que moi.
J’aurais pu même, du moins on me l’assura, «faire mon trou» à la Cour
des Tuileries. L’impératrice me témoigna très vite une bienveillance
quasi maternelle, qui cachait probablement une certaine dose de
compassion pour ma simplicité de goûts et d’allures, dans un milieu où
les femmes ne péchaient guère par un excès de simplicité. L’empereur et
les hommes de son entourage ne laissaient pas que d’en sourire,
cependant il aurait fallu être encore plus simple que je n’étais pour ne
pas voir qu’on me trouvait jolie. De bonne foi (je peux bien en convenir
après tant d’années) j’imagine que je l’étais--pour ceux qui aiment les
blondes.
Car j’étais blonde, non pas comme les blés, mais comme l’or sortant du
polissoir d’un orfèvre; je ne savais littéralement que faire de mes
cheveux, à cause de leur longueur et de leur abondance. Avec cela des
yeux bleus, francs et honnêtes, passablement éveillés, une peau très
blanche, un air de santé, des dents que j’aurais pu montrer par
coquetterie, mais que je montrais par la seule raison de ma bonne humeur
continuelle: voilà pour la tête de mademoiselle Hedwige de Tiesendorf.
Cette jeune beauté n’eût rien perdu à grandir de deux pouces; du moins
elle avait une main de race, des pieds montrables, des mouvements
souples et, sans l’horreur qu’elle avait d’être sanglée, on eût
peut-être parlé de sa taille.
Mais, plus au moral encore qu’au physique, j’avais horreur du contraint,
de l’arrangé, de l’apprêté. Une chose que je n’ai jamais pu comprendre,
c’est qu’on m’ait trouvé de l’esprit. D’ailleurs ceux qui m’en
trouvaient--on décidera si c’est bon ou mauvais signe--étaient
invariablement des hommes ayant passé la cinquantaine. Il est vrai
qu’avec les jeunes je ne songeais qu’à une chose: à danser, car
j’adorais la danse. On me déclara bientôt la meilleure valseuse de la
Cour; et Napoléon III, grand valseur lui-même, voulut bien m’inviter
quelquefois dans les sauteries intimes de Compiègne. Pauvre empereur!
Pauvre Hedwige! Tous deux vous portiez des couronnes à cette époque. La
sienne a roulé dans la poussière. L’or de la mienne s’est changé en
argent. Dieu me garde de me plaindre!
Je ne fus pas longue à me sentir à l’aise avec les Majestés. Mais,
pendant des mois, je fus timide et balbutiante en présence d’un
personnage qui, aux yeux de mon père, était un personnage très
important: je veux parler du chef de nos cuisines. Il y avait la même
distance entre M. Bruneau--c’était son nom--et mes cordons-bleus
allemands des temps passés, qu’entre Richard Wagner et un organiste de
village. Mon père se vantait d’avoir le meilleur cuisinier de Paris. Ce
qui est certain, c’est qu’il avait le plus inventif. A la veille de
chacun de nos grands dîners, M. Bruneau me soumettait des menus chargés
de plats, dont la nomenclature fantaisiste me rendait folle.
Naturellement j’acceptais les yeux fermés, n’osant solliciter une
explication. Je dois dire que les convives, presque toujours,
s’extasiaient, sans pouvoir d’ailleurs imaginer quelles substances
animales ou végétales entraient dans la composition de l’aliment
dégusté. Le lendemain, je louais le chef-d’œuvre à son auteur;
quelquefois, s’il souriait, j’avais le courage de lui demander:
--Mais enfin, monsieur Bruneau, comment pouvez-vous avoir de telles
idées?
Alors le grand homme, qui était petit avec une physionomie ravagée
d’artiste, rejetait sa toque en arrière et me contait l’histoire de son
inspiration. Tantôt ça lui était venu pendant une promenade (non
solitaire sans doute) dans les allées du Bois, sous un clair de lune
poétique, entre deux rossignols qui se répondaient d’un buisson à
l’autre. Ou bien l’Esprit avait parlé pendant que Bruneau écoutait
l’opéra, car il était mélomane. Ou bien l’éclair avait lui pendant ces
insomnies qui tourmentent les poètes. Bruneau quittait alors sa chambre,
allumait son fourneau et composait... Je dus à ces compositions
nocturnes, outre des plats restés au répertoire, un incident que je
raconterai à son heure, et dont le souvenir est une des nombreuses
blessures inguérissables de ma vie.
Revenons à l’époque de mes débuts dans le grand monde parisien; ce fut
la saison fleurie, la matinée alcyonienne de mon histoire. Ah! j’ai été
bien heureuse--pendant un an!
Que mon père ait laissé un souvenir comme diplomate aux bords de la
Seine, j’ai lieu d’en douter, par la raison que les affaires de notre
petit royaume allaient toutes seules. Peut-être, d’ailleurs, n’était-il
pas un Rouher ni un Palmerston--grâce à Dieu il ne fut pas un
Bismarck!--mais il avait à mes yeux une qualité plus précieuse, qui
était d’adorer sa fille. S’il n’était pas illustre dans sa carrière, il
était connu et apprécié comme maître de maison. Nos invitations
devinrent bientôt fort recherchées, précisément parce qu’elles ne
pouvaient être étendues, vu les dimensions de notre hôtel.
--Tous ces gens viennent pour te voir et pour t’entendre, disait mon
excellent père. (Je jouais les valses de Strauss, qui devenait à la
mode, comme on les joue à Vienne.)
--Pas du tout, lui répondais-je. Ils viennent à cause de Bruneau et de
ses plats inédits.
Je suis portée à croire que nous avions raison tous les deux.
Ce qui est certain, c’est que Bruneau et ses plats n’eurent aucune part
dans une soirée de tableaux vivants qui fit parler de moi, ou plutôt de
mes cheveux, pendant une semaine. Ce n’était pas la première fois qu’on
m’engageait à nous mettre en évidence, eux et moi; jusque-là, toute
permission de ce genre m’avait été refusée. Mon éducation était sévère.
Les bals costumés et autres exhibitions qui, à cette période, exhibèrent
tant de choses, n’étaient pas du goût de mon père, tout au moins quand
il s’agissait d’y voir figurer sa fille. Et pourquoi ne pas avouer qu’en
me tenant ainsi à l’écart, mon père avait un motif d’ordre particulier?
Ce motif, c’était mon cousin Otto de Flatmark, jeune officier des gardes
de notre souverain.
Otto, favori de mon père qui n’avait pas de fils, était aussi le mien;
entendez par là que je l’aimais comme un frère. Pauvre garçon! C’était
trop peu pour lui, car il m’adorait... autrement qu’on n’adore une sœur.
A l’âge de seize ans, m’étant laissée convaincre que je partageais cet
amour, j’avais permis qu’on nous fiançât; et mon père me gardait pour ce
fiancé, contre les rivaux possibles, avec un soin jaloux. Mais nous
devions attendre, pour nous marier, que mon cousin eût un grade
supérieur. En ce qui me concerne, j’attendais fort patiemment. Nous
échangions une lettre chaque semaine; je lui contais mes faits et gestes
pour l’amuser; lui me contait son adoration, qui ne m’amusait pas
toujours. Mon cher Otto! Pour la première fois de ma vie je ne t’ai pas
écrit _toutes_ mes impressions, à la suite de mon triomphe dans le
personnage d’Ophélie, car ce fut un triomphe--hélas!
Naturellement j’avais un Hamlet pour partner, et quel Hamlet! Le marquis
de Noircombe, ni plus ni moins. Il faut avoir vécu dans le grand monde
parisien, à cette époque, pour comprendre le prestige qui environnait ce
nom, porté par un homme beau, riche, élégant, à l’air fatal, connu pour
être aimé de toutes les femmes et pour n’en distinguer aucune, sinon, de
temps à autre, par une attention fugitive qui laissait dans les larmes
une malheureuse de plus. Il était brun, pâle; triste, disaient les unes,
dédaigneux, affirmaient les autres--les dédaignées sans doute. C’était
un de mes danseurs. Quelquefois nous nous retrouvions au bal quatre ou
cinq jours de suite, à plusieurs bals quelquefois dans la même soirée;
et ces rencontres n’étaient pas fortuites, il prenait soin de m’en
informer. Puis, tout à coup, au moment où je commençais à le croire
occupé de moi, il disparaissait pendant des semaines, comme pour
m’empêcher de trop m’occuper de lui. On devine si c’était le moyen
d’être oublié d’une jeune fille romanesque, rêveuse, au cœur très neuf,
qui essayait, sans y parvenir, d’aimer un fiancé qu’elle n’avait pas
choisi.
Quand on sut que le marquis de Noircombe acceptait de figurer dans un
tableau vivant, ce fut une rumeur. Il avait toujours témoigné son mépris
pour ce qu’il appelait: les figures de cire, de même que pour les
comédies de salon en général. Moi-même je l’avais entendu répéter:
«Je me demande pourquoi les femmes du monde se donnent tant de mal pour
nous faire regretter les comédiennes.»
On comprendra que j’avais de quoi me sentir troublée à la nouvelle qu’il
avait non seulement accepté, mais, assurait-on, demandé, de faire Hamlet
avec moi. Nous fûmes laissés libres de choisir l’épisode; je déclarai
que je ne voulais pas jouer la folie.
--Car enfin cette pauvre fille n’a pas toujours eu le cerveau dérangé.
Ne pourrait-on trouver quelque chose de moins rebattu?
--Bien, répondit M. de Noircombe avec un étrange sourire. Mais vous
savez à quoi cela vous oblige. Avant d’avoir perdu la raison, Ophélie
était amoureuse.
A ces mots je me sentis rougir comme une blonde peut rougir quand elle
s’en mêle. Toutefois, il n’y avait pas à reculer, d’autant moins que mon
père était là, ainsi que les maîtres de maison, nos amis intimes, qui
organisaient la fête. On décida que le tableau aurait pour thème les
propres paroles d’Ophélie, au second acte du drame de Shakespeare:
«Il me saisit par le poignet, me tenant éloignée de toute la longueur de
son bras, tandis que, son autre main sur le front, il scrutait mon
visage comme s’il eût voulu le peindre. Il resta longtemps ainsi. Enfin,
remuant la tête, imprimant une légère secousse à mon bras, il poussa un
soupir douloureux, profond, au point qu’on aurait dit que sa poitrine
allait se fondre. Alors il s’éloigna, la tête tournée en arrière,
semblant se diriger sans le secours de ses yeux, car, jusqu’au moment où
il disparut, leur regard ne m’avait pas quittée...»
Aux répétitions, M. de Noircombe joua son rôle comme tout le monde
aurait pu le jouer. Enfin le rideau s’écarta pour le spectacle attendu.
Après tant d’années révolues, je n’ai pas besoin d’être modeste. J’étais
une Ophélie fort présentable malgré mes yeux bleus (il est admis que la
fille de Polonius avait des prunelles couleur d’algue marine). Mais je
doute qu’elle eût pu l’emporter sur moi par la chevelure. Quel royal
manteau d’or! C’est, de toutes mes «beautés», celle que je regrette le
plus. Pour me consoler, je me figure--et j’en ai le droit--qu’il a passé
sur les épaules de ma fille.
Mon Hamlet, fort élégant dans son pourpoint de velours noir, _se dégela_
en présence du public. C’est du moins ce que j’entendis le lendemain.
J’entendis cela, et je lus autre chose: cette phrase tombée de la plume
d’un chroniqueur fameux qui assistait à la soirée:
«Je n’ai jamais rien vu de plus séduisant, de plus tendre, de plus ému,
j’allais dire de plus effrayé, que mademoiselle de T... Quant au marquis
de N... il était beau d’une beauté fatale, implacable, ironique,
tyrannique, diabolique. S’il s’agissait d’acteurs professionnels, je
leur ferais le reproche d’avoir changé le spectacle. Ce n’est pas du
Shakespeare qu’ils nous ont donné, c’est du Gœthe. Ce n’est pas Ophélie,
ce n’est pas Hamlet que nous avons admirés; c’est Marguerite et
Méphistophélès.»
Non! jamais je n’oublierai l’effet que produisit sur moi ce passage
quand mon père me l’apporta, moitié fier, moitié mécontent; car, à cette
époque, on n’avait pas encore l’habitude de voir les gens du monde
cités--mieux que par des initiales--pour la moindre tasse d’eau chaude
versée ou bue par eux. Marguerite et Méphistophélès! Ah! oui, c’était
bien cela! Tandis que la main de cet homme meurtrissait mon poignet,
tandis que ses yeux fascinaient les miens--pendant une heure ou pendant
une minute, je n’aurais pu le dire--ma volonté s’était retirée de moi,
s’était fanée en quelque sorte, à la façon d’une pauvre fleur brûlée par
un souffle satanesque. J’avais eu peur, peur à pousser un cri
d’angoisse, peur comme l’enfant égaré qui voit s’approcher le ravisseur
farouche. Et cet homme m’avait prise, volée, emportée, pour ne me rendre
jamais. S’il avait laissé là ma personne--il l’avait dédaignée, sans
doute--du moins il venait de ravir toute la partie invisible de mon
être. J’étais à sa discrétion, incapable de lutter contre lui avec le
moindre espoir. Il était plus grand, plus savant, plus puissant que moi.
Pas meilleur, mon instinct m’en avertissait. Qu’importe? Marguerite et
Méphistophélès!...
Je ne connais plus, sinon par ouï-dire, les jeunes Parisiennes
d’aujourd’hui. Pourtant ce que je sais d’elles me fait prévoir le
jugement que porteront sur moi les filles de celles qui furent alors mes
amies. Les unes m’accorderont leur pitié: «Pauvre petite Allemande!...
Croquemitaine lui faisait encore peur!» D’autres diront: «C’est un cas
d’hypnotisme. Hedwige de Tiesendorf était _un sujet_.» Toutes seront
d’accord pour cette conclusion: «Vingt marquis de Noircombe, même en
costume d’Hamlet, auraient beau rouler leurs yeux et froncer leurs
sourcils, nous ne perdrions pas la tête si vite!»
Je pense que ces demoiselles ont raison. Deux heures de bicyclette le
matin, autant de lawn-tennis l’après-midi, autant de flirt le soir,
c’est un régime qui empêche de croire à Croquemitaine... et d’être la
victime du cœur ou de l’imagination. Quant à moi, dont le régime
physique et moral était tout autre, j’avais perdu la tête purement et
simplement. Le jour qui suivit «le tableau», je fis semblant d’être
malade pour ne pas sortir, parce que j’avais peur de rencontrer le
marquis. Puis, bientôt, je fus obligée de m’avouer que je mourais
d’envie de le revoir.
Alors j’eus encore plus peur, et je m’enfermai encore mieux. Cependant
je n’avais pas d’illusions. Je _savais_ que toutes les grilles, tous les
verrous du monde ne pourraient me défendre contre ma destinée. Je savais
que Noircombe allait sortir d’une trappe quelque jour, me saisir de
nouveau le poignet dans sa griffe--et m’emporter en enfer, à moins que
ce ne fût dans le paradis! Ma surprise fut donc des moins grandes
lorsque mon père, un matin, me déclara qu’il voulait me parler d’une
chose sérieuse.
--A vrai dire, continua-t-il, peu s’en est fallu que je refuse de t’en
parler. Tu es fiancée. Je ne vois donc pas quel intérêt peut avoir pour
toi une demande en mariage.
Il se tut, croyant sans doute que j’allais abonder dans son sens. Mais
je restai de marbre, et je pus voir que cette réserve l’étonnait. Il
reprit aussitôt, les yeux fixés sur les miens:
--J’ai réfléchi que la liberté de l’âme humaine est un droit sacré. La
preuve, c’est que Dieu lui-même nous laisse le libre arbitre. Or, pour
que l’âme soit libre, il ne faut pas qu’elle ignore. Je suis convaincu,
d’ailleurs, qu’Otto lui-même ne désire pas que tu l’épouses, comme tu
l’épouserais s’il était le seul homme vivant. L’amour est imparfait,
s’il n’est accompagné du choix. Pour choisir, il faut avoir comparé. Tu
vas être à même de le faire, d’autant mieux qu’il ne s’agit pas du
premier venu. Peut-être que tu devines le nom de celui qui se propose:
le marquis de Noircombe.
J’essayai de dire une parole et ma langue remua dans ma bouche, mais
sans produire un son. En même temps mes bras glissèrent le long de mon
corps; mon dos s’appuya, inerte, à mon fauteuil. Je sentis que je
m’évanouissais. «Quel bonheur! pensai-je. Me voilà dispensée de
répondre!»...
Une sueur froide baignait mon front et mes tempes; j’ouvris les yeux.
Mon père, à genoux près de moi, me soignait comme aurait pu le faire
celle qui m’a quittée trop tôt. Je me souvins alors! «... le nom de
celui qui se propose: le marquis de Noircombe»!
Il était venu; il ne pouvait manquer de venir, je le savais bien. Un
seul obstacle aurait pu l’empêcher d’accomplir son dessein: ma mort!...
Mais je n’étais pas morte; la vie recommençait; ou plutôt c’était une
nouvelle vie qui commençait dans une nouvelle personne. Plus que jamais
la terreur s’empara de moi; je refermai les yeux pour tâcher de dormir
encore une minute, avant les grandes fatigues des combats prochains. Les
mains de mon père ne s’agitaient plus; je devinais son regard navré. Il
murmura ces mots à demi-voix:
--Pauvre Otto!
Ce fut le signal d’une explosion de larmes. Sur la poitrine de celui qui
fut mon meilleur ami, mon seul ami avec notre vieux Roi, je pleurais
dans la volupté d’un soulagement. On va penser que ces larmes étaient la
preuve de mon bon cœur. Hélas! elles étaient plutôt la preuve de je ne
sais quelle bizarre, cruelle honnêteté. Il me semblait que chacune de
ces gouttes chaudes, roulant sur mes joues, soldait ma rançon, payait
mon affranchissement, acquittait l’indemnité que je devais au malheureux
dont j’allais briser la vie. Ainsi pleuré par moi, qu’aurait-il à me
réclamer encore? Il est probable que mon père devina cet étrange marché,
car il me demanda:
--Est-ce donc déjà un amour mort que tu pleures?
Je répondis en m’essuyant les yeux:
--Non. Ce qui n’a jamais existé ne saurait mourir. Dieu m’est témoin que
j’ai fait tous mes efforts, pendant quatre années, pour aimer Otto. Je
n’ai pas pu!...
--Tu as été plus heureuse quand il s’est agi d’un autre! me reprocha mon
père malgré sa bonté. Il ne t’a pas fallu quatre ans pour...
--Si par là, interrompis-je avec force, vous voulez dire que j’ai été
coquette avec monsieur de Noircombe, vous êtes injuste à mon égard. Plus
d’un homme, depuis notre arrivée en France, m’a déclaré des sentiments
tendres; lui, jamais. S’il l’eût fait, je l’aurais traité comme j’ai
traité les autres.
--Faut-il donc supposer qu’il a fait sa demande sans la moindre raison
de croire qu’il a chance d’être accueilli? Faut-il croire, en même
temps, que c’est par pur hasard que tu t’es évanouie, quand j’ai
prononcé son nom?
Que pouvais-je répondre? Je pouvais du moins ouvrir mon cœur, exposer,
sinon expliquer, la mystérieuse influence qui l’avait envahi. Mon père
m’écouta sans rien dire. D’autres se fussent moqués de leur fille; lui
n’en fit rien. Il était--la chose semblait évidente--presque aussi
effrayé que moi.
--Veux-tu, demanda-t-il après un moment de réflexion, que je fasse venir
Otto?
--Si je l’aimais, pensez-vous que je ne l’aurais pas fait venir
moi-même, dès le lendemain de cette fatale soirée? Hélas! si je
l’aimais, si j’aimais quelqu’un, tous les Noircombe de la terre seraient
impuissants à me troubler, même pour une minute.
--Eh bien, puisque tu n’aimes personne, épouse ton cousin! Tu l’aimeras
bientôt. De nouveaux devoirs absorberont ta vie. Dans quelques mois tu
riras de tes terreurs présentes.
--Non, mon père, je n’épouserai pas Otto. Mon cœur est trop loyal et je
me sens trop à la merci de... de mon maître.
--Ah! s’écria mon père avec impatience, il est ton maître parce que tu
l’aimes follement!
--Peut-on aimer un homme et trembler à sa seule pensée? répondis-je.
--Laisse-moi lui faire savoir que tu le refuses.
--Comme il vous plaira. Mais il serait plus juste de dire que vous le
refusez. Ma volonté a disparu.
--Nous verrons bien.
Mon père, à ces paroles, me laissa toute brisée et s’éloigna, sans doute
pour aller dire son fait au marquis, par l’intermédiaire de son envoyé.
Quant à moi j’allai me mettre au lit où je restai, sans être bien
malade. J’y étais encore deux jours après. C’était le soir. Mon père
m’avait embrassée avant d’aller dormir, et j’avais congédié mademoiselle
Ordan, mon institutrice devenue ma dame de compagnie. Pour hâter le
sommeil, j’ouvris un volume que j’étais en train de lire. Un billet s’en
échappa, d’une écriture inconnue...
«_Pourquoi lutter contre moi, contre vous-même?_ disait l’écrit
mystérieux. _Vous m’aimez. Vous serez à moi. La vie est courte. Pourquoi
la dépenser vainement à combattre la destinée?_»
Folle de terreur je me lève et cours verrouiller toutes mes portes...
Qui sait? Peut-être que ce démon est embusqué quelque part. J’ai soufflé
ma bougie et, claquant des dents, je m’habille au milieu des ténèbres.
Jusqu’au matin, je reste dans mon fauteuil, le gland de ma sonnette dans
ma main, l’oreille ouverte à chaque bruit...
Cet incident acheva de me donner des allures tout à fait bizarres. Si
malade que fût ma pauvre tête, je repris un peu ma raison le lendemain.
Je réussis à me persuader que M. de Noircombe n’avait pu pénétrer chez
nous sans être vu. Mais enfin les billets n’entrent pas tout seuls chez
les gens. Donc, j’étais environnée de traîtres. Je n’osai confier mon
trouble à qui de droit; cependant je fis coucher dans ma chambre
mademoiselle Ordan, que je considérais comme une personne très sûre,
opinion qui s’est beaucoup modifiée depuis.
Je ne sais pourquoi mes soupçons tombaient sur Bruneau. Il venait chaque
matin prendre les ordres dans le cabinet de travail avoisinant ma
chambre. Il était parfois debout la moitié de la nuit, quand l’Esprit le
visitait. Je le surveillai, l’étudiai, lui tendis des pièges sans rien
découvrir.
Moi-même j’étais étudiée, à mon insu, d’une façon encore plus sérieuse.
Vers cette époque, nous vîmes débarquer à la Légation un vieux petit
Allemand à lunettes, que mon père me présenta comme un collègue chargé
d’une mission. Je me demandai alors quelle était cette mission; car le
chevalier--c’était son titre--passa en tiers avec nous deux la presque
totalité de son séjour à Paris, qui ne fut pas long d’ailleurs. Autant
divulguer tout de suite une découverte que je fis deux ans plus tard,
quand l’Allemagne perdit un de ses aliénistes fameux. Une de nos Revues
donna son portrait; je le reconnus au premier coup d’œil: c’était le
curieux et bavard _diplomate_, qui avait passé tant d’heures à causer
avec moi de tous les sujets imaginables, même de l’amour, ce que son âge
et son physique lui permettaient de faire sans qu’on le soupçonnât
d’arrière-pensée.
Il n’est pas douteux que cet habile homme déclara que j’allais être
folle à lier, si je n’épousais M. de Noircombe; et je n’oserais vraiment
prétendre qu’il n’eut pas raison.
Peu de jours après le départ du personnage «chargé d’une mission», mon
pauvre père entra chez moi un matin, faisant de son mieux pour avoir
l’air dégagé et souriant.
--Ton amoureux, dit-il, ne se laisse pas décourager. Il revient à la
charge, si bien que je suis allé aux renseignements. Je ne peux pas dire
qu’ils soient de nature à me convaincre que M. de Noircombe est un ange;
mais il paraît assez bon diable. Sa famille est des plus anciennes; il
en est le dernier rejeton. Le château et la terre de Noircombe forment
un domaine superbe. Bref, ce jeune homme ne saurait être soupçonné de
faire la chasse à l’héritière qui se nomme Hedwige de Tiesendorf.
D’ailleurs, il ne chasse à rien, n’aime pas les chevaux, ni les voyages,
ni le luxe, ni... Enfin l’on ne raconte pas d’histoires sur son compte.
Pleurez avec moi, vous toutes qui avez reconnu--plus tard--ce que valent
ces renseignements recueillis sur nos futurs!
Sans une parole, sans un mouvement, je laissais parler mon père, ou
plutôt je me demandais si c’était bien lui qui parlait. Pour la première
fois, je le voyais revenir sur une décision. Ne pouvant soupçonner qu’il
agissait alors sous l’empire d’une angoisse terrible, j’attribuais ce
revirement au même pouvoir inexplicable dont j’étais devenue soudain la
proie. Quatre mots, écrits en caractères longs et puissants comme des
coups de griffe, me brûlaient la poitrine: _Vous serez à moi!_ Et, dans
la déroute de ma volonté, dans le chaos de mon imagination, une phrase
entendue me faisait espérer qu’_il_ était meilleur que beaucoup
d’autres: «on ne racontait pas d’histoires sur... mon fiancé.»
Mon fiancé!... Il ne l’était pas encore, cependant. On me demandait de
réfléchir; en même temps--pauvre père!--on me proposait de recevoir M.
de Noircombe, afin que je pusse le mieux connaître avant de me
prononcer. Un reste d’orgueil m’empêcha de répondre que toute réflexion
était inutile. Je promis de considérer la question avec maturité; mais,
chose qui étonna fort, je déclarai que, connaissant bien M. de
Noircombe, je préférais me décider sans le revoir. La vérité, c’est que
j’avais peur de son courroux: j’osais le faire attendre!
Je n’avais pas d’ailleurs la moindre idée de ce que pouvait durer cette
attente. Si «mon maître» avait dit: je la veux demain, je n’aurais pas
fait d’objection. Mais j’avais résolu de ne point reparler de lui la
première. Je renonçais à combattre la destinée; mais c’était bien le
moins que la destinée prît la peine de m’emporter dans ses bras
tout-puissants.
Alors je me sentis plus calme et je revins presque à la santé. Chaque
matin, je me rendais en voiture au bois de Boulogne avec mademoiselle
Ordan; je marchais pendant une heure dans des allées désertes. Le
printemps était à son apogée; l’odeur des frondaisons était enivrante
quand le soleil pompait leur rosée. A cette époque, les jeunes femmes et
la plupart des jeunes hommes ne sortaient pas avant midi; on s’imagine
difficilement le charme de ces solitudes où, pendant des heures
entières, on avait la chance de n’apercevoir aucun être humain. Aussi
j’avais soin que la voiture de mon père et son valet de pied fussent
toujours à portée, dissimulés derrière un taillis. Généralement, j’avais
un livre avec moi et, quand la marche m’avait lassée, je m’asseyais sur
un banc pour me livrer à la lecture. Poétique à sa manière, ma compagne
s’enfonçait dans le fourré pour cueillir des primevères ou chercher des
nids. Un jour, tandis qu’elle se livrait à cette occupation, le bruit
des branches qui s’ouvraient derrière moi me fit supposer qu’elle
revenait de son expédition. Je dis, sans quitter ma page des yeux:
--Il me semble qu’il est tard. Il faut rentrer.
--Pas encore, de grâce! dit une voix d’homme derrière moi.
Je n’eus pas un mouvement, pas un cri. M. de Noircombe était là; et je
m’en étonnais à peine quoique, si j’avais été en mesure de réfléchir, la
chose eût pu me paraître assez étonnante, vu l’heure et le lieu.
--Je vous adore! murmura la même voix presque à mon oreille.
Une terreur folle, mais délicieuse, hélas! s’était emparée de moi; je
fermai les yeux sans répondre. Le marquis, restant à la même place,
continua:
--Ne voulez-vous donc pas m’aimer un peu?
--Vous me ferez mourir! soupirai-je enfin.
--Je le voudrais, fit le tentateur invisible. Je voudrais mourir avec
vous de cette mort très douce, qui fait trouver l’existence insipide
quand on revient aux réalités de la vie. Je vous attends; je vous
espère; je vous veux! Pourquoi me faites-vous languir dans la faim et la
soif de vous? Dites: quand pourrai-je venir vous prendre, vous emporter,
ô ma douce proie?
Je baissai la tête, vaincue, et cette réponse, faible comme un soupir
d’enfant malade, s’échappa de mes lèvres:
--Quand vous voudrez!
J’entendis une sorte de grondement étouffé, puis, sur mon cou, je sentis
comme une brûlure. Cette fois je poussai un cri dont les échos
d’alentour furent troublés. Un instant après, mademoiselle Ordan se
tenait devant moi, l’air étrangement calme.
--Vous avez appelé? demanda-t-elle. Avez-vous eu peur? Avez-vous aperçu
quelqu’un?
Je la regardai. Elle me dévisageait curieusement, ainsi qu’on examine un
malade. On aurait dit--et je crus--qu’elle ne se doutait pas de mon
aventure. Le courage me manqua pour la lui divulguer et, sans autre
explication, je me dirigeai vers la voiture stationnée au tournant
voisin.
Pendant le retour je n’ouvris pas la bouche. Quand mon père vint
déjeuner, on l’informa que j’étais dans mon lit. Fort troublé, il
accourut, me questionna. Je répondis probablement avec incohérence, car
je vis dans son regard un effroi mal déguisé.
--Pourquoi, me demanda-t-il, tiens-tu la main sur ton cou? Est-ce que tu
souffres?
--Oui, répondis-je. Quelque chose m’a brûlée.
Il voulut examiner la plaie; mais, naturellement, il ne vit rien. Comme
je restai muette sur ma rencontre du Bois, Dieu sait ce qu’il pensa de
mon équilibre mental. Probablement, ce dernier incident mit fin à toute
hésitation de sa part. Une semaine après, le marquis m’envoyait son
premier bouquet, bientôt suivi de sa visite. Je ne l’avais pas vu depuis
cette matinée... où je l’avais entendu sans le voir. Il me parut très
beau, et je n’ai trouvé dans les yeux d’aucun homme cette étrange lueur
qui brillait dans les siens. Pauvre Hedwige de Tiesendorf! Tu croyais
alors que c’était le feu de l’amour! Tu devais savoir bientôt si ce fut
ta personne ou ta dot qui excita l’amour de Ludovic de Noircombe!
Lorsqu’il fut parti, je me demandai à moi-même si je l’aimais. Ce calme
étrange, cette sensation de repos qui régnait en moi, très douce après
les orages passés, cette fatigue de mes membres alanguis, tout cela
était-il l’amour? Dans un dernier mouvement de révolte, j’essayai de me
répondre à moi-même négativement. Hélas!... Pourquoi donc, alors, me
sentais-je presque heureuse?...
Peut-être que ce bonheur douteux ressemblait à l’engourdissement du
vaincu sommeillant dans ses fers, quand la lutte est finie, quand il
sait que l’aube du lendemain ne chargera plus ses épaules d’armes trop
lourdes pour son corps épuisé... Que dis-je, malheureuse! Un effort
suprême, ineffablement douloureux, me restait à accomplir. Le marquis
m’ayant laissée après une courte visite--mon père avait attiré son
attention sur ma pâleur--je dus m’asseoir à ma table de travail, afin
d’écrire à Otto!
Pour être véridique, je passai moins de temps à écrire qu’à pleurer, à
_le_ pleurer. Lui, si bon, si loyal, si confiant, si dévoué!... Chacune
de mes lignes--j’en avais conscience--était un glaive dont je perçais le
cœur de cet homme, un cœur qui ne battait que pour moi. Cependant _il
fallait_ lui apprendre que son rêve ne devait pas s’accomplir, que je ne
l’avais jamais aimé, que je ne pouvais être à lui. Mon père, malgré mes
supplications, s’était refusé à remplir cet office de bourreau. Enfin,
l’horrible missive reposa dans son enveloppe, prête à partir, comme la
balle meurtrière d’un pistolet chargé. Elle partit... Je n’ai jamais
reçu la réponse. Elle partit! Cependant je l’ai dans mon tiroir, cette
lettre homicide presque effacée, toute jaunie, dans un papier qui porte
mon adresse avec grande tache rouge. Le moment venu, je dirai quel
chemin elle a fait pour me revenir, et ce qu’a coûté son
affranchissement!