MESDAMES, MESSIEURS,

Vous venez d’entendre de nobles, d’excellentes paroles, et dites avec

une haute autorité. J’y adhère complétement. Je pense, comme notre digne

et illustre président[21], que la question de l’éducation est pour les

sociétés modernes une question de vie ou de mort, une question d’où

dépend l’avenir. Notre parti, messieurs, est bien pris à cet égard. Nous

ne reculerons jamais devant ce principe philosophique, que tout homme a

droit à la lumière. Nous avons confiance que la lumière est

bienfaisante, que, si elle a parfois des dangers, elle seule peut offrir

le remède à ces dangers. Que les personnes qui ne croient pas à la

réalité du devoir, qui regardent la morale comme une illusion, prêchent

la thèse désolante de l’abrutissement nécessaire d’une partie de

l’espèce humaine, rien de mieux; mais, pour nous qui croyons que la

morale est vraie d’une manière absolue, une telle doctrine nous est

interdite. A tout prix, et quoi qu’il arrive, _que plus de lumière se

fasse!_ Voilà notre devise; nous ne l’abandonnerons jamais.

[21] M. Carnot, député au Corps législatif.

Beaucoup d’esprits, et parfois de bons esprits, ont des scrupules, je le

sais. Ils s’effrayent du progrès qui porte de nos jours la conscience

dans des portions de l’humanité qui jusqu’à présent y étaient restées

fermées. «Il y a, disent-ils, dans le travail humain, des fonctions

humbles auxquelles l’homme instruit et cultivé ne consentira jamais à se

plier. Le réveil de la conscience est toujours plus ou moins accompagné

de révolte; la diffusion de l’instruction rendra tout à fait impossibles

l’ordre, la hiérarchie, l’acceptation de l’autorité, sans lesquels

l’humanité n’a pas pu vivre jusqu’ici.» C’est là, messieurs, un

raisonnement très-mauvais, j’ose même dire très-impie. C’est la raison

dont on s’est servi, durant des siècles, pour maintenir l’esclavage. «Le

monde, disait-on, a des besognes infimes dont jamais un homme libre ne

se chargera; l’esclavage est donc nécessaire.» L’esclavage a disparu, et

le monde n’a pas croulé pour cela. L’ignorance disparaîtra, et le monde

ne croulera pas. Le raisonnement que je combats part d’une doctrine

basse et fausse: c’est que l’instruction ne sert que pour l’usage

pratique qu’on en fait; si bien que celui qui par sa position sociale

n’a pas à faire valoir sa culture d’esprit n’a pas besoin de cette

culture. La littérature, dans cette manière de voir, ne sert qu’à

l’homme de lettres, la science qu’au savant; les bonnes manières, la

distinction ne servent qu’à l’homme du monde. Le pauvre doit être

ignorant, car l’éducation et le savoir lui seraient inutiles. Blasphème,

messieurs! La culture de l’esprit, la culture de l’âme sont des devoirs

pour tout homme. Ce ne sont pas de simples ornements, ce sont des choses

sacrées comme la religion. Si la culture de l’esprit n’était qu’une

chose frivole, «la moins vaine des vanités,» comme disait Bossuet, on

pourrait soutenir qu’elle n’est pas faite pour tous, de même que le luxe

n’est pas fait pour tous. Mais, si la culture de l’esprit est la chose

sainte par excellence, nul n’en doit être exclu. On n’a jamais osé dire,

au moins dans un pays chrétien, que la religion soit une chose réservée

pour quelques-uns, que l’homme humble et pauvre doive être chassé de

l’église. Eh bien, messieurs, l’instruction, la culture de l’âme, c’est

notre religion. Nous n’avons le droit d’en chasser personne. Condamner

un homme _a priori_ à ne pas recevoir l’instruction, c’est déclarer

qu’il n’a pas d’âme, qu’il n’est pas fils de Dieu et de la lumière.

Voilà l’impiété par excellence. Je me joins à l’honorable M. Carnot pour

lui déclarer une guerre à mort. On a dit que la victoire de Sadowa avait

été la victoire de l’instituteur primaire; cela est vrai, messieurs. Une

nation qui négligerait cette partie de sa tâche non-seulement manquerait

absolument à ses devoirs envers ses membres, elle se condamnerait à une

inévitable décadence, à une complète infériorité devant les autres

nations. La doctrine de l’abrutissement d’une partie de l’espèce humaine

n’est pas seulement impie, elle est impolitique; elle exposera la

société qui l’adoptera aux plus tristes retours de la brutalité. «Prenez

garde, disait Mirabeau, vous qui voulez tenir le peuple dans

l’ignorance; c’est vous qui êtes les plus menacés; ne voyez-vous pas

avec quelle facilité d’une bête brute on fait une bête féroce?»

La question spéciale que j’ai à discuter devant vous, messieurs, est une

des plus difficiles de toutes celles qui sont relatives à cette délicate

matière de l’instruction publique. J’entreprends de discuter les droits

réciproques de la famille et de l’État dans l’éducation de l’enfant. Ce

problème a donné lieu aux solutions les plus opposées. Il tient aux

principes les plus profonds de la théorie de la société, principes pour

lesquels je dois réclamer tout d’abord votre plus sérieuse attention.

Sauf des cas extrêmement rares, l’homme, messieurs, naît en société,

c’est-à-dire que tout d’abord, et sans qu’il l’ait choisi, l’homme fait

partie de groupes dont il est membre-né. La famille, la commune ou la

cité, le canton, le département ou la province, l’État, l’Église ou

l’association religieuse quelle qu’elle soit, voilà des groupes que

j’appellerai naturels, en ce sens que chacun de nous y appartient en

naissant, participe à leurs bienfaits et à leurs charges. Établir un

juste équilibre entre les droits opposés de ces groupes divers est le

grand problème des choses humaines. Nulle part cette tâche n’est plus

difficile que quand il s’agit d’éducation. Dans toutes les autres

parties du gouvernement civil, le sujet, le membre de l’État est

considéré comme majeur, libre, responsable, capable de raisonner et

discerner. Quand il s’agit d’éducation, au contraire, le sujet, qui est

l’enfant, est en tutelle, incapable de volonté propre. Le choix de son

éducateur, choix dans lequel il n’est pour rien, décidera de sa vie. Sa

vie, en d’autres termes, différera totalement, selon que son père, sa

mère, sa ville natale, l’État dont il fait partie, l’Église où le sort

l’a fait naître régleront son éducation. L’expérience en pareille

matière se fait sur le vif, sur des âmes, et sur des âmes mineures, si

j’ose le dire, pour lesquelles la loi est obligée de prendre un parti.

L’homme, en effet, messieurs, est un être essentiellement éducable. Le

don que chacun de nous apporte en naissant n’est presque rien si la

société ne vient le développer et en diriger l’emploi. L’animal aussi

est susceptible, dans une certaine mesure, d’élargir ses aptitudes par

l’éducation; mais cela est peu de chose, et, en tout cas, l’humanité a

seule, comme l’a dit Herder, la possibilité de capitaliser ses

découvertes, d’ajouter de nouvelles acquisitions à ses acquisitions plus

anciennes, si bien que chacun de nous est l’héritier d’une somme immense

de dévouements, de sacrifices, d’expériences, de réflexions, qui

constitue notre patrimoine, fait notre lien avec le passé et avec

l’avenir. Il n’y a pas de philosophie plus superficielle que celle qui,

prenant l’homme comme un être égoïste et viager, prétend l’expliquer et

lui tracer ses devoirs en dehors de la société dont il est une partie.

Autant vaut considérer l’abeille abstraction faite de la ruche, et dire

qu’à elle seule l’abeille construit son alvéole. L’humanité est un

ensemble dont toutes les parties sont solidaires les unes pour les

autres. Nous avons tous des ancêtres. Tel ami de la vérité qui a

souffert pour elle il y a des siècles nous a conquis le droit de

conduire librement notre pensée; c’est à une longue série de générations

honnêtes et obscures que nous devons une patrie, une existence civile et

libre. Ce trésor de raison et de science, toujours grandissant, que nous

avons reçu du passé et que nous léguons à l’avenir, c’est l’éducation,

messieurs, l’éducation à tous ses degrés, qui nous y fait participer. Ce

trésor appartient à la société qui le dispense. Sous quelle forme, par

quelles mains, avec quelles garanties cette dispensation doit-elle se

faire?

Un principe sur lequel tous les bons esprits de nos jours paraissent

d’accord est de n’attribuer à la société, je veux dire à la commune, à

la province, à l’État, que ce que les individus isolés ou associés

librement ne peuvent faire. Le progrès social consistera justement dans

l’avenir à transporter une foule de choses de la catégorie des choses

d’État à la catégorie des choses libres, abandonnées à l’initiative

privée. La religion, par exemple, était autrefois une chose d’État; elle

ne l’est plus et tend chaque jour à devenir une chose tout à fait libre.

Concevons-nous une société où l’instruction publique pourrait de même

être considérée comme une chose libre, ne regardant que l’individu et la

famille; une société où il n’y aurait aucune administration de

l’instruction publique, où l’État et la commune ne s’occuperaient pas

plus de l’école à laquelle le père conduit son fils que de la maison où

il le fournit de vêtements; une société où chacun choisirait un

professeur, un médecin, un avocat, selon l’opinion qu’il a de sa

capacité, et sans s’inquiéter s’il est diplômé par l’État? Oui, sans

doute, une telle société se conçoit; le jour où une pareille absence de

législation serait possible, un immense progrès intellectuel et moral

aurait été accompli; car une société est d’autant plus parfaite que

l’État s’y occupe de moins de choses; mais ce jour est fort éloigné.

Tous les pays du monde, la libre Amérique plus qu’aucun autre, regardent

comme impossible d’abandonner purement et simplement à la sollicitude

des particuliers le soin de l’instruction publique. Il est indubitable

que l’application d’un tel système aurait, à l’heure qu’il est, pour

conséquence de réduire déplorablement le nombre de ceux qui participent

à l’instruction et d’en abaisser misérablement le niveau. Nous ne

discuterons donc pas, messieurs, une utopie qui deviendra peut-être un

jour une réalité, l’utopie d’une instruction absolument libre, je veux

dire dont ni l’État, ni le canton, ni le département, ni la commune ne

s’occuperaient, ni pour la subventionner, ni pour la surveiller. Nous

rechercherons comment, dans l’état actuel de nos sociétés, il est

possible, en pareille matière, de concilier l’intérêt de l’État avec les

droits sacrés de la famille et de l’individu.

Plus nous remontons dans le passé, messieurs, plus nous trouvons les

droits de l’État sur l’éducation de l’enfant affirmés hautement et même

exagérés. Dans ces petites sociétés grecques qui sont pour nous à

l’horizon de l’histoire comme un idéal, l’éducation, de même que la

religion, était absolument une chose d’État. L’éducation était réglée

dans ses moindres détails; tous se livraient aux mêmes exercices du

corps, tous apprenaient les mêmes chants, tous participaient aux mêmes

cérémonies religieuses et traversaient les mêmes initiations. Y changer

quelque chose était un crime puni de mort; «corrompre la jeunesse,»

c’est-à-dire la détourner de l’éducation d’État, était un crime capital

(témoin Socrate). Et ce régime, qui nous paraîtrait insupportable, était

charmant alors; car le monde était jeune, et la cité donnait tant de vie

et de joie, qu’on lui pardonnait toutes les injustices, toutes les

tyrannies. Un beau bas-relief trouvé à Athènes par M. Beulé, au pied de

l’Acropole, nous montre une danse militaire d’éphèbes, une pyrrhique;

ils sont là, l’épée à la main, faisant l’exercice avec un ensemble et à

la fois une individualité qui étonnent; une muse préside à leurs

exercices et les dirige. On sent dans ce morceau une harmonie de vie

dont nous n’avons plus d’idée. Cela est tout simple. La cité antique,

messieurs, était en réalité une famille; tous y étaient du même sang.

Les luttes qui chez nous divisent la famille, l’Église, l’État,

n’existaient pas alors; nos thèses sur la séparation de l’Église et de

l’État, sur les écoles libres et les écoles d’État, n’avaient aucun

sens. La cité était à la fois la famille, l’Église et l’État.

Une telle organisation, je le répète, n’était possible que dans de

très-petites républiques, fondées sur la noblesse de race. Dans de

grands États, une pareille maîtrise exercée sur les choses de l’âme eût

été une insupportable tyrannie. Entendons-nous sur ce qui constituait la

liberté dans ces vieilles cités grecques. La liberté, c’était

l’indépendance de la cité, mais ce n’était nullement l’indépendance de

l’individu, le droit de l’individu de se développer à sa guise, en

dehors de l’esprit de la cité. L’individu qui voulait se développer de

la sorte s’expatriait; il allait coloniser, ou bien il allait chercher

un asile dans quelque grand État, dans un royaume où le principe de la

culture intellectuelle et morale n’était pas si étroit. On était

probablement plus libre, dans le sens moderne, en Perse qu’à Sparte, et

ce fut justement ce que cette vieille discipline des Hellènes avait de

tyrannique qui fit verser le monde du côté des grands empires, tels que

l’empire romain, où des gens de toute provenance se trouvaient confondus

sans distinction de race et de sang.

L’empire romain, messieurs, négligea tristement l’instruction publique,

et certainement ce fut là une des causes de sa faiblesse. Je suis

persuadé que, si les bons empereurs qui se succédèrent de Nerva à

Marc-Aurèle avaient porté d’une manière plus suivie leur attention du

côté de l’éducation populaire, la prompte décadence de la machine

impériale eût été évitée. Le christianisme fit ce que l’empire n’avait

pas su faire. A travers mille persécutions, malgré des lois vexatoires

et toutes faites pour empêcher les associations privées des citoyens, le

christianisme ouvrit l’ère des grands efforts libres, des grandes

associations en dehors de l’État. Il prit l’homme plus profondément

qu’on ne l’avait pris jusque-là. L’Église fit revivre en un sens la cité

grecque, et créa, au milieu du froid glacial d’une société égoïste, un

petit monde où l’homme trouva des motifs de bien faire et des raisons

d’aimer. A partir du triomphe du christianisme au IVe siècle, l’État et

la cité abdiquent à peu près complétement tout droit sur l’éducation;

l’Église en est seule chargée; et voyez, messieurs, combien il est

dangereux de suivre dans les choses humaines une direction exclusive:

cette association des âmes, qui a si fort élevé le niveau de la moralité

humaine, réduit l’esprit humain durant six ou sept cents ans à une

complète nullité; rappelez-vous ce que furent le VIe, le VIIe, le VIIIe,

le IXe, le Xe siècle: un long sommeil durant lequel l’humanité oublia

toute la tradition savante de l’antiquité et retomba en pleine barbarie.

Le réveil se fit en France; il se fit à Paris, au moment où Paris a été

le plus complétement et le plus légitimement le centre de l’Europe, sous

Philippe-Auguste, ou, pour mieux dire, sous Louis le Jeune et Suger, à

l’époque d’Abélard. Alors se fonda quelque chose d’admirable et

extraordinaire, je veux parler de l’université de Paris, bientôt imitée

dans toute l’Europe latine. L’université de Paris, qui commence à

paraître vers 1200, est, dis-je, quelque chose de tout à fait nouveau et

original. Elle naît de l’Église, elle naît au parvis Notre-Dame, elle

reste toujours plus ou moins sous la surveillance souvent jalouse de

l’Église, et, à l’époque de la Révolution, les grades de l’université de

Paris étaient encore conférés par le chancelier de Notre-Dame. Mais un

pouvoir nouveau, qui grandissait alors, le roi de France, la prend sous

sa tutelle et la soustrait en grande partie à la juridiction

ecclésiastique. Le roi de France, en proclamant l’université de Paris sa

Fille aînée, émancipa en réalité l’enseignement, et créa ce grand régime

des corporations enseignantes, à demi indépendantes de l’État, possédant

de grands biens en dehors de l’État, qui a porté et porte encore en

Allemagne et en Angleterre de si bons fruits. La réforme protestante,

dans les pays qui l’adoptèrent, acheva l’émancipation des universités et

donna à l’école auprès de l’église, et presque à l’égal de l’église, une

place qu’elle n’avait pas encore eue jusque-là. Dans les pays

catholiques, au contraire, l’importance prise par la compagnie de Jésus

amoindrit les universités et donna à l’éducation une direction, selon

moi, très-critiquable. Mais arrivons à notre temps et au système qui, à

la suite de bien des tâtonnements depuis l’assemblée nationale de 1789

jusqu’à nos jours, semble s’être établi dans les mœurs, et qu’on peut

considérer comme une espèce de charte intervenue, après de longs débats,

pour mettre d’accord des prétentions également légitimes.

Ce qui caractérise toutes les œuvres de la révolution française,

messieurs, c’est l’exagération de l’idée de l’État. Bien plus entraînés

par un puissant enthousiasme que réglés par le sentiment de la réalité,

les hommes de ce temps crurent qu’il était possible, dans nos grandes

nations modernes, de revenir à l’idée du citoyen antique, ne vivant que

pour l’État. C’était là une noble erreur. Sans doute l’homme moderne a

une patrie, et pour cette patrie il saura, s’il le faut, égaler les

actes les plus loués de l’héroïsme antique; mais cette patrie ne saurait

être un moule étroit, une espèce d’ordre militaire comme Sparte et les

républiques de l’antiquité. Nos États modernes sont trop grands pour

cela. La patrie est selon nous une libre société que chacun aime parce

qu’il y trouve les moyens de développer son individualité, mais qui ne

doit être une gêne pour personne. La révolution française ne comprit pas

cela suffisamment, ou du moins elle l’oublia, car ses premières vues sur

l’éducation furent admirables. Presque tous les cahiers des états

généraux (les vrais programmes de la Révolution) insistaient à la fois

et sur la création d’un système général d’instruction publique, et sur

la proclamation de la liberté de l’enseignement. C’était la vérité. On

est frappé de ce qu’il y eut, dans ces premiers instincts de la

révolution, de droiture et de justesse. Le plan de M. de Talleyrand, lu

aux séances des 10 et 11 septembre 1791 à l’Assemblée constituante, est

la plus remarquable théorie de l’instruction publique qu’on ait proposée

en notre pays. La part de la liberté y est assez large. Elle l’est déjà

moins dans le plan présenté par Condorcet à l’Assemblée législative, le

20 avril 1792. Une sorte de roideur de sectaire, qui sûrement a sa

grandeur, commence à faire méconnaître les nécessités de la vie réelle.

C’est bien pis à la Convention: Sparte est le rêve universel. L’enfant,

selon les idées souvent énoncées vers ce temps, doit être enlevé à sa

famille pour être élevé selon les vues de l’État; les parents (les vrais

éducateurs, messieurs, ne l’oubliez jamais) sont tenus en suspicion. On

était dans un état de fièvre étrange; les idées les plus contradictoires

se produisaient. Au milieu de ces rêves, on est heureusement surpris de

voir la terrible assemblée proclamer, à un moment, «la liberté de

l’enseignement». Ce mot ne fut qu’un éclair passager. Les plans du

Directoire et du Consulat versèrent dans le sens d’un enseignement donné

en principe uniquement par l’État. L’enseignement devint d’abord une

fonction de l’État, puis l’œuvre d’une corporation totalement dépendante

de l’État. L’organisation de l’instruction publique de 1802 et

l’Université impériale de 1806 sont fondées sur ce principe. L’éducation

de cette époque est toute militaire; chaque école est un régiment divisé

en compagnies, avec des sergents et des caporaux; tout se fait au bruit

du tambour; on veut former des soldats bien plus que des hommes. L’être

intérieur est tout à fait négligé. La part faite à la religion et à la

morale est presque nulle. Sûrement, la religion figure au règlement;

elle a ses heures, ses exercices, mais c’est une religion officielle,

une religion de régiment, quelque chose comme une messe militaire, où

l’on fait l’exercice et où l’on n’entend que le bruit des fusils et du

commandement. De la vraie religion et de la vraie morale, de celle qu’on

puise dans une tradition de famille, dans les leçons d’une mère, dans

les loisirs rêveurs d’une jeunesse libre, il n’y en avait pas une trace.

De là ce quelque chose de sec, de brutal et d’étroit qui caractérise ce

temps. Les petits séminaires seuls, tolérés, mais strictement limités,

offrirent une échappatoire à cette compression; là put se former l’âme

poétique d’un Lamartine; rappelez-vous le premier moment de colère du

grand poëte contre «ces hommes géométriques, qui seuls avaient alors la

parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous

l’insolente tyrannie de leur triomphe, croyant avoir desséché pour

toujours en nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer

en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse de la pensée humaine.

Rien ne peut peindre à ceux qui ne l’ont pas subie l’orgueilleuse

stérilité de cette époque.»

Je ne raconterai pas les luttes qui suivirent et qui sont tout à fait de

l’histoire contemporaine. Qu’il suffise de dire qu’une sorte de

concordat semble s’être établi entre ceux qui voudraient que l’État seul

enseignât et ceux qui voudraient que l’instruction fût livrée

entièrement à l’initiative privée. Dans ce nouveau système, messieurs,

l’État joue le rôle de zélateur, de principal promoteur des études: il

fait pour elles des sacrifices pécuniaires, les villes en font aussi; la

société, enfin, s’occupe activement d’un intérêt qu’elle sent bien être

majeur pour elle; mais elle ne force personne. Le père assez coupable

pour ne pas donner l’éducation à son fils, elle ne le punit pas. Le père

qui ne veut pas des écoles de l’État en a d’autres à son choix. Je

n’examine pas si, dans la pratique, cet idéal est bien réalisé; je ne

rechercherai pas surtout si l’État porte dans la direction de

l’instruction publique l’esprit libéral et solide qui conviendrait en

pareille matière. Je ne m’occupe que du système général. Ce système, je

l’adopte pour ma part, comme conciliant assez bien, s’il était

loyalement pratiqué, les droits de la famille et les droits de l’État.

Il est clair en effet, messieurs, qu’un système d’éducation analogue à

celui de l’antiquité grecque, un système uniforme, obligatoire pour

tous, enlevant l’enfant à sa famille, l’assujettissant à une discipline

où la conscience du père pourrait être blessée, un tel système, dis-je,

est de nos jours absolument impossible. Loin d’être une machine

d’éducation, ce serait là une machine d’abrutissement, de sottise et

d’ignorance. Les conceptions du temps de la Révolution (si l’on excepte

le plan de Talleyrand), et surtout l’Université de Napoléon Ier, furent

frappées à cet égard d’un défaut irrémédiable. Lisez le règlement des

études de 1802; vous y lisez ce qui suit: «Tout ce qui est relatif aux

repas, aux recréations, aux promenades, au sommeil se fera par

compagnie... Il y aura dans chaque lycée une bibliothèque de 1,500

volumes; toutes les bibliothèques contiendront les mêmes ouvrages. Aucun

autre ouvrage ne pourra y être placé sans l’autorisation du ministre de

l’intérieur.»

Voilà ce que M. Thiers appelle «la création la plus belle peut-être du

règne de Napoléon». Nous nous permettons de ne pas être de son avis.

Cette uniformité d’éducation, cet esprit officiel serait la mort

intellectuelle d’une nation. Non, tel n’est nullement notre idéal.

L’État doit maintenir un niveau, non l’imposer. Même sur la question de

savoir si l’État doit déclarer obligatoire un certain _minimum_

d’enseignement, j’hésite. Qu’il y ait obligation morale pour le père de

donner à son fils l’instruction nécessaire, celle qui fait l’homme, cela

est trop clair pour avoir besoin d’être dit. Mais faut-il écrire cette

obligation dans la loi, l’y écrire avec une sanction pénale? eh bien, je

le répète, j’hésite. Un père, une mère (et ce cas sera fréquent) se

chargeront de donner ou faire donner chez eux à leur enfant l’éducation

qui leur paraît la meilleure, comment constatera-t-on que cette

éducation est l’équivalent de celle qui se donne à l’école primaire?

Fera-t-on subir un examen à l’enfant? Cet examen m’inquiète. Qui le fera

subir? Sur quoi portera-t-il? Sûrement, si des personnes pratiques

m’assuraient qu’une telle législation est nécessaire pour rompre ce

poids d’ignorance qui nous écrase, j’y consentirais; mais je ne crois

pas qu’il en soit ainsi. Il n’en est pas de même de la gratuité de

l’instruction primaire; celle-là est désirable; il faut que le père qui

ne donne pas l’instruction à son fils soit inexcusable. Que le blâme du

public s’attache à lui, à la bonne heure! mais je ne veux rien de plus.

La vraie sanction à cet égard, comme pour toutes les choses d’ordre

moral, est de laisser se constituer par la liberté une forte opinion

publique qui soit sévère pour tant de méfaits que la loi n’atteindra

jamais.

Une distinction capitale, du reste, doit ici être faite, et cette

distinction va nous permettre de pénétrer plus profondément dans notre

sujet. Entre les parties si diverses dont se compose la culture de

l’homme, il en est que l’État peut donner, peut seul bien donner; il en

est d’autres pour lesquelles l’État est tout à fait incompétent. La

culture morale et intellectuelle de l’homme, en effet, se compose de

deux parties bien distinctes: d’une part, l’_instruction_, l’acquisition

d’un certain nombre de connaissances positives, diverses selon les

vocations et les aptitudes du jeune homme; d’autre part, l’_éducation_,

l’éducation, dis-je, également nécessaire à tous, l’éducation qui fait

le galant homme, l’honnête homme, l’homme bien élevé. Il est clair que

cette seconde partie est la plus importante. Il est permis d’être

ignorant en bien des choses, d’être même un ignorant dans le sens absolu

du mot; il n’est pas permis d’être un homme sans principes de moralité,

un homme mal élevé. Que ces deux éléments fondamentaux de la culture

humaine puissent être séparés, hélas! cela est trop clair. Ne voit-on

pas tous les jours des hommes fort savants dénués de distinction, de

bonté, parfois d’honnêteté? Ne voit-on pas, d’un autre côté, des

personnes excellentes, délicates, distinguées, livrées à toutes les

suggestions de l’ignorance et de l’absurdité? Il est clair que la

perfection est de réunir les deux choses. Or, de ces deux choses, il en

est une, l’instruction, que l’État seul peut donner d’une façon

éminente; il en est une autre, l’éducation, pour laquelle il ne peut pas

grand chose. Livrez l’instruction à l’initiative et au choix des

particuliers, elle deviendra très-faible. La dignité du professeur ne

sera pas assez gardée, l’appréciation de son savoir se trouvera livrée à

des jugements arbitraires et superficiels. Livrez, d’un autre côté,

l’éducation à l’État, il fera son possible, il n’aboutira qu’à ces

grands internats, héritage malheureux des jésuites du XVIIe et du XVIIIe

siècle, où l’enfant séparé de la famille, séquestré du monde et de la

société de l’autre sexe, ne peut acquérir ni distinction ni délicatesse.

Je l’avoue, autant je maintiens le privilége de l’État sur

l’enseignement proprement dit, autant je voudrais voir l’État renoncer à

ses internats; la responsabilité y est trop grande; la famille seule

peut ici apporter une efficace collaboration. L’éducation, c’est le

respect de ce qui est réellement bon, grand et beau; c’est la politesse,

charmante vertu, qui supplée à tant d’autres vertus; c’est le tact, qui

est presque de la vertu aussi. Ce n’est pas un professeur qui peut

apprendre tout cela.

Cette pureté, cette délicatesse de conscience, base de toute solide

moralité, cette fleur de sentiment qui sera un jour le charme de

l’homme, cette finesse d’esprit consistant toute en insaisissables

nuances, où l’enfant et le jeune homme peuvent-ils l’apprendre? Dans les

livres, dans des leçons attentivement écoutées, dans des textes appris

par cœur? oh! nullement, messieurs; ces choses-là s’apprennent dans

l’atmosphère où l’on vit, dans le milieu social où l’on est placé; elles

s’apprennent par la vie de famille, non autrement. L’instruction se

donne en classe, au lycée, à l’école; l’éducation se reçoit dans la

maison paternelle; les maîtres, à cet égard, c’est la mère, ce sont les

sœurs. Rappelez-vous, messieurs, ce beau récit de Jean Chrysostome sur

son entrée à l’école du rhéteur Libanius, à Antioche. Libanius avait

coutume, quand un élève nouveau se présentait à son école, de le

questionner sur son passé, sur ses parents, sur son pays. Jean,

interrogé de la sorte, lui raconta que sa mère Anthuse, devenue veuve à

vingt ans, n’avait pas voulu se remarier pour se consacrer tout entière

à son éducation. «O dieux de la Grèce, s’écria le vieux rhéteur, quelles

mères et quelles veuves parmi ces chrétiens!» Voilà le modèle,

messieurs. Oui, la femme profondément sérieuse et morale peut seule

guérir les plaies de notre temps, refaire l’éducation de l’homme,

ramener le goût du bien et du beau. Il faut pour cela reprendre

l’enfant, ne pas le confier à des soins mercenaires, ne se séparer de

lui que pendant les heures consacrées à l’enseignement des classes, à

aucun âge ne le laisser tout à fait séparé de la société des femmes. Je

suis si convaincu de ces principes, que je voudrais voir introduire chez

nous un usage qui existe chez d’autres nations, et qui produit

d’excellents résultats: c’est que les écoles des deux sexes soient

séparées le plus tard possible, que l’école soit commune aussi longtemps

que cela se peut, et que cette école commune soit dirigée par une femme.

L’homme, en présence de la femme, a le sentiment de quelque chose de

plus faible, de plus délicat, de plus distingué que lui. Cet instinct

obscur et profond a été la base de toute civilisation, l’homme puisant

dans ce sentiment le désir de se subordonner, de rendre service à l’être

plus faible, de lui prouver sa secrète sympathie par des complaisances

et des politesses. La société de l’homme et de la femme est ainsi

essentiellement éducatrice. L’éducation de l’homme est impossible sans

femmes. On dit, je crois, que la séquestration que je combats se fait

dans l’intérêt de la morale; je suis persuadé qu’elle est une des causes

de ce peu de respect pour la femme qu’on regrette de trouver dans une

certaine jeunesse. La jeunesse allemande a sûrement des mœurs plus pures

que la nôtre, et cependant son éducation est beaucoup plus libre, bien

moins casernée.

«Vous tracez là, me dira-t-on, un idéal chimérique. Même dans une grande

ville, un tel système d’éducation, avec nos mœurs, serait

très-difficile. Dans les petites villes, dans les campagnes, il est

impossible; l’internat est la conséquence nécessaire de ce fait que

toute famille n’a pas à sa portée un établissement d’instruction où elle

puisse envoyer ses enfants.»--Je sais qu’un tel idéal sera dans beaucoup

de cas difficile à réaliser. Ce que je maintiens seulement, c’est que

l’internat doit toujours être un pis aller. Même dans les cas où la

séparation de l’enfant et de sa famille est nécessaire, je voudrais

qu’on se passât le plus possible de ce moyen désespéré. En Allemagne,

pays si avancé pour ce qui touche aux questions d’éducation, il n’y a

presque pas d’internats. Comment s’y prend-on? Si l’on est obligé de se

séparer de son enfant, on le met chez des parents, chez des amis, chez

des pasteurs, chez des professeurs réunissant dans leur maison une

dizaine d’élèves. A un âge où nous croyons que l’enfant a besoin d’être

surveillé à toute heure, on ne craint pas de le livrer à lui-même; on le

charge de se loger, de se nourrir, de se conduire dans une grande ville.

Permettez-moi de rappeler ici un souvenir d’enfance. Je suis né dans une

petite ville de basse Bretagne, où se trouvait un collége tenu par de

respectables ecclésiastiques, qui enseignaient fort bien le latin. Il

s’exhalait de cette pieuse maison un parfum de vétusté qui, quand j’y

pense, m’enchante encore; on se fût cru transporté au temps de Rollin ou

des solitaires de Port-Royal. Ce collége donnait l’éducation à toute la

jeunesse de la petite ville et des campagnes dans un rayon de six ou

huit lieues à la ronde. Il comptait très-peu d’internes. Les jeunes

gens, quand ils n’avaient pas leurs parents dans la ville, demeuraient

chez les habitants, dont plusieurs trouvaient dans l’exercice de cette

hospitalité de petits bénéfices; les parents, en venant le mercredi au

marché, apportaient à leurs enfants les provisions de la semaine; les

chambrées faisaient le ménage en commun avec beaucoup de cordialité, de

gaieté et d’économie. Ce système était celui du moyen âge; c’est encore

celui de l’Angleterre et de l’Allemagne. Que si nos mœurs ne

comportaient pas de tels arrangements, que si la forme nouvelle de Paris

se prête en particulier aussi peu que possible à ce que cette ville

reste ce qu’elle a toujours été, une ville d’études, je demanderais au

moins une chose, c’est que les pensionnats, s’il en faut, ne soient pas

tenus par l’État, qu’ils soient des établissements privés placés sous la

surveillance des parents et choisis par eux en toute responsabilité.

_Responsabilité_, mot capital, messieurs, et qui renferme le secret de

presque toutes les réformes morales de notre temps. Certes, il est

commode de déléguer à d’autres ce poids de la conscience qui fait notre

noblesse et notre fardeau; mais aucune de ces délégations n’est valable.

Le tort de nos vieilles habitudes françaises, en fait d’éducation comme

en bien d’autres choses, était de chercher à diminuer la responsabilité.

Les parents n’avaient qu’un seul désir, trouver une bonne maison à

laquelle ils pussent confier leur enfant en toute sûreté de conscience,

afin de n’avoir plus à y penser. Eh bien, cela est très-immoral. Rien ne

dégage l’homme de ses devoirs, de sa responsabilité devant Dieu. Cette

manière de placer l’enfant durant son éducation hors du milieu de la

famille est, je le répète, un héritage du système introduit par les

jésuites, lesquels ont si souvent égaré les idées de notre pays en fait

d’éducation. Quelle fut la tactique des jésuites au XVIe et au XVIIe

siècle pour arriver à leur but, qui était d’attirer à eux l’éducation de

la jeunesse? Elle fut bien simple. On s’emparait de l’esprit de la mère,

on lui exposait le poids terrible que ferait peser sur elle devant Dieu

l’éducation de ses enfants. Puis on lui offrait un moyen fort commode

pour échapper à cette responsabilité, c’était de les confier à la

Société. On lui expliquait avec toutes les précautions possibles qu’elle

n’avait pas compétence pour des matières aussi graves, qu’il fallait se

démettre d’un tel soin sur les docteurs autorisés (erreur énorme! en

pareille matière le docteur autorisé, messieurs, c’est la mère). Remis

aux meilleurs maîtres, l’enfant ne chargeait plus la conscience de ses

parents. Hélas! la mère, trop souvent frivole, écoutait volontiers ce

discours; elle-même n’était peut-être pas fâchée de se voir débarrassée

de soins austères. Tout le monde, de la sorte, était content; la mère

était à la fois tout entière à ses plaisirs et sûre de gagner le ciel;

le révérend père le garantissait. Ainsi fut consommée cette séparation

fatale de la mère et de l’enfant; ainsi fut infligée à nos mœurs

nationales leur plus cruelle blessure; ainsi furent fondés ces

gigantesques établissements dont l’ancien collége Louis-le-Grand (alors

appartenant aux jésuites) donna le premier modèle. L’invention fut

trouvée admirable; elle était funeste, et nous ne l’avons pas encore

expiée. La femme abdiqua sa plus noble tâche, la tâche qu’elle seule

peut remplir. La famille, loin d’être tenue pour la base de l’éducation,

fut regardée comme un obstacle. On la mit en suspicion; on l’écarta le

plus possible, on prémunit l’enfant contre l’influence de ses parents;

les jours de sortie furent présentés comme des jours de danger pour lui.

L’Université elle-même imita plus qu’elle ne l’aurait dû les internats

jésuitiques, et cette organisation à la façon d’un régiment devint le

trait fondamental de l’éducation française. Je crois qu’il n’en peut

rien sortir de bon. L’église, le monastère, le collége du moyen âge

(bien différent de nos lycées), ont à leur manière élevé l’homme, créé

un type d’éducation plus ou moins complet. Une seule chose n’a jamais

élevé personne, c’est la caserne. Voyez le triste souvenir que gardent

souvent nos jeunes gens de ces années qui devraient être les plus

heureuses de leur vie. Voyez combien peu rapportent de cette vie

d’internat des principes solides de morale et ces instincts profonds qui

mettent l’homme en quelque sorte dans l’heureuse incapacité de mal

faire. Une règle uniforme ne saurait produire d’individualités

distinguées. L’affection du maître et des élèves est, dans de telles

combinaisons, presque impossible.

Quel est le maître, en effet, avec lequel l’interne d’un lycée est le

plus souvent en rapport? C’est le surveillant, le maître d’étude. Il y a

parmi ces maîtres respectables bien des dévouements cachés, d’honorables

abnégations; mais je crains qu’il ne soit toujours impossible à l’État

de former un corps de maîtres d’étude qui soit à la hauteur de ses

fonctions. Il n’en est pas ainsi pour les professeurs; seul, je l’ai

dit, l’État aura un corps de professeurs éminents. Pour les maîtres

d’étude, c’est tout l’inverse. Condamné à une position subalterne à

l’égard des professeurs et de l’administration, le corps des

surveillants dans les établissements de l’État, malgré de

très-honorables exceptions, laissera toujours à désirer. Or un pareil

corps, presque insignifiant si l’État se borne à son vrai rôle, qui est

de donner l’instruction dans des externats, devient le plus important si

l’État s’impose la tâche difficile de former l’homme tout entier.

Une grande différence se remarque encore à cet égard entre nos mœurs et

celles de l’Angleterre et de l’Allemagne. En Angleterre, en particulier,

l’éducation est beaucoup moins surveillée dans le détail que chez nous.

Vous allez sentir le contraste par un exemple. Chez nous, chaque élève

reçoit un devoir journalier. Non-seulement le professeur vérifie si le

devoir est fait; mais, dans l’intervalle des deux classes, des

précautions sont prises pour que l’élève le fasse. On l’enferme à

certaines heures dans une salle; pendant ce temps, il est surveillé, on

lui interdit la lecture des livres étrangers à la tâche du jour; un

maître d’étude est chargé de l’aiguillonner sans cesse. En Angleterre,

les choses se passent autrement. Si l’élève, revenant en classe, n’a pas

fait son devoir, il est très-sévèrement puni. Dans l’intervalle, on le

laisse libre; s’il lui plaît de faire tout d’abord son travail, s’il lui

plaît d’attendre à la dernière heure, cela le regarde. Toute lecture,

non immorale, lui est permise. Que la tâche soit faite, voilà tout ce

qu’on lui demande. Je préfère cette méthode; elle inculque mieux le

sentiment du devoir. L’excès des mesures préventives paraît de la

sagesse; il n’a qu’un inconvénient, c’est de couper du même coup la

racine du bien et celle du mal, c’est-à-dire la liberté. Tout ce qui

réduit l’homme à l’état d’automate lui enlève sa valeur, et prépare

l’abaissement de la nation assez imprudente pour croire qu’on affermit

l’ordre social en affaiblissant l’individu.

En toute chose, mesdames et messieurs, revenons aux traditions qu’un

christianisme éclairé et une saine philosophie sont d’accord pour nous

enseigner. Le trait le plus glorieux de la France est qu’elle sait mieux

qu’aucune autre nation voir ses défauts et se critiquer elle-même. En

cela, nous ressemblons à Athènes, où les gens d’esprit passaient leur

temps à médire de leur ville et à vanter les institutions de Sparte.

Croyons que nous continuerions mal la brillante et spirituelle société

des deux derniers siècles en n’étant que frivoles. C’est mal honorer ses

ancêtres que de n’imiter que leurs défauts. Prenons garde de pousser à

outrance ce jeu redoutable qui consiste à user sans rémission les forces

vives d’un pays, à faire comme les cavaliers arabes qui poussent au

galop leur cheval jusqu’au bord du précipice, se croyant toujours

maîtres de l’arrêter.--Le monde ne tient debout que par un peu de vertu;

dix justes obtiennent souvent la grâce d’une société coupable; plus la

conscience de l’humanité se déterminera, plus la vertu sera nécessaire.

L’égoïsme, la recherche avide de la richesse et des jouissances ne

sauraient rien fonder. Que chacun donc fasse son devoir, messieurs.

Chacun à son rang est le gardien d’une tradition qui importe à la

continuation de l’œuvre divine ici-bas. Tous nous sommes frères en la

raison, frères devant le devoir, frères devant Dieu. L’égalité absolue

n’est pas dans la nature. Il y aura toujours des individus plus forts,

plus beaux, plus riches, plus intelligents, plus doués que d’autres.

C’est devant Dieu et devant le devoir que l’égalité est parfaite. A ce

tribunal, le pauvre courageux et sans envie, l’homme simple mais dévoué,

la femme obscure qui remplit bien sa tâche de tous les jours, sont

supérieurs au riche qui éblouit le monde par son opulence, à l’homme

vain qui remplit la terre de son nom. Il n’y a pas d’autre grandeur que

celle du devoir accompli; il n’y a pas non plus d’autre joie. Étrange

est assurément la situation de l’homme placé entre les dictées

impérieuses de la conscience morale et les incertitudes d’une destinée

que la Providence a voulu couvrir d’un voile. Écoutons la conscience,

croyons-la. Si, ce qu’à Dieu ne plaise! le devoir était un piége tendu

devant nous par un génie décevant, il serait beau d’y avoir été trompé.

Mais il n’en est rien, et, pour moi, je tiens les vérités de la religion

naturelle pour aussi certaines à leur manière que celles du monde réel.

Voilà la foi qui sauve, la foi qui nous fait envisager autrement que

comme une folle partie de joie les quatre jours que nous passons sur

cette terre; la foi qui nous assure que tout n’est pas vain dans les

nobles aspirations de notre cœur; la foi qui nous raffermit, et qui, si

par moments les nuages s’amoncellent à l’horizon, nous montre, par delà

les orages, des champs heureux où l’humanité, séchant ses larmes, se

consolera un jour de ses souffrances.

La réforme intellectuelle et morale · 第 36 / 38 题