Nous avons vu que le trait particulier de la France, trait qui la sépare
profondément de l’Angleterre et des autres États européens (l’Italie et
l’Espagne jusqu’à un certain point exceptées), est que le parti
républicain constitue dans son sein un élément considérable. Ce parti,
qui fut assez fort pour renverser Louis-Philippe et pour imposer
quelques mois sa théorie à la France, fut, après le 2 décembre, l’objet
d’une sorte de proscription. A-t-il disparu pour cela? Non, certes. Les
progrès qu’il a faits en ces dix-sept dernières années ont été
très-sensibles. Non-seulement il s’est maintenu en possession de la
majorité dans Paris et les grandes villes, mais encore il a conquis des
pays entiers; toute la zone des environs de Paris lui appartient.
L’esprit démocratique, tel que nous le connaissons à Paris, avec sa
raideur, son ton absolu, sa simplicité décevante d’idées, ses soupçons
méticuleux, son ingratitude, a conquis certains cantons ruraux d’une
façon qui étonne. Dans tel village, la situation des fermiers et des
valets de ferme est exactement celle des ouvriers et des patrons dans
une ville de manufactures; des paysans vous y feront de la politique
rogue, radicale et jalouse avec autant d’assurance que des ouvriers de
Belleville ou du faubourg Saint-Antoine. L’idée des droits égaux de
tous, la façon de concevoir le gouvernement comme un simple service
public qu’on paye et auquel on ne doit ni respect ni reconnaissance, une
sorte d’impertinence américaine, la prétention d’être aussi sage que les
meilleurs hommes d’État et de réduire la politique à une simple
consultation de la volonté de la majorité, voilà l’esprit qui envahit de
plus en plus, même les campagnes. Je ne doute pas que cet esprit ne
fasse tous les jours des progrès, et qu’aux prochaines élections, il ne
se montre, partout où il sera le maître, plus exigeant, plus intraitable
encore qu’il ne l’a été cette année.
Le parti républicain pourra-t-il cependant devenir un jour la majorité
et faire prévaloir en France les institutions américaines? Je ne le
crois pas. L’essence de ce parti est d’être une minorité. S’il
aboutissait à une révolution sociale, il pourrait créer de nouvelles
classes, mais ces classes deviendraient monarchiques le lendemain de
leur enrichissement. Les intérêts les plus pressants de la France, son
esprit, ses qualités et ses défauts lui font de la royauté un besoin. Le
lendemain du jour où le parti radical aura jeté bas une monarchie, les
journalistes, les littérateurs, les artistes, les gens d’esprit, les
gens du monde, les femmes, conspireront pour en établir une autre, car
la monarchie répond à des besoins profonds de la France. Notre amabilité
seule suffit pour faire de nous de mauvais républicains. Les charmantes
exagérations de la vieille politesse française, la courtoisie qui nous
met aux pieds de ceux avec qui nous sommes en rapport, sont le contraire
de cette raideur, de cette âpreté, de cette sécheresse que donne au
démocrate le sentiment perpétuel de son droit. La France n’excelle que
dans l’exquis, elle n’aime que le distingué, elle ne sait faire que de
l’aristocratique. Nous sommes une race de gentilshommes; notre idéal a
été créé par des gentilshommes, non, comme celui de l’Amérique, par
d’honnêtes bourgeois, de sérieux hommes d’affaires. De telles habitudes
ne sont satisfaites qu’avec une haute société, une cour et des princes
du sang. Espérer que les grandes et fines œuvres françaises
continueraient de se produire dans un monde bourgeois, n’admettant
d’autre inégalité que celle de la fortune, c’est une illusion. Les gens
d’esprit et de cœur qui dépensent le plus de chaleur pour l’utopie
républicaine seraient justement ceux qui pourraient le moins
s’accommoder d’une pareille société. Les personnes qui poursuivent si
avidement l’idéal américain oublient que cette race n’a pas notre passé
brillant, qu’elle n’a pas fait une découverte de science pure ni créé un
chef-d’œuvre, qu’elle n’a jamais eu de noblesse, que le négoce et la
fortune l’occupent tout entière. Notre idéal à nous ne peut se réaliser
qu’avec un gouvernement donnant de l’éclat à ce qui approche de lui, et
créant des distinctions en dehors de la richesse. Une société où le
mérite d’un homme et sa supériorité sur un autre ne peuvent se révéler
que sous forme d’industrie et de commerce nous est antipathique; non que
le commerce et l’industrie ne nous paraissent honnêtes, mais parce que
nous voyons bien que les meilleures choses (par exemple, les fonctions
du prêtre, du magistrat, du savant, de l’artiste et de l’homme de
lettres sérieux) sont l’inverse de l’esprit industriel et commercial, le
premier devoir de ceux qui s’y adonnent étant de ne pas chercher à
s’enrichir, et de ne jamais considérer la valeur vénale de ce qu’ils
font.
Le parti républicain pourra donc empêcher tout gouvernement libéral de
s’établir, car, en provoquant des séditions, il lui sera toujours
loisible de forcer les gouvernements à s’armer de lois répressives, à
restreindre les libertés, à fortifier l’élément militaire; il est
douteux qu’il soit capable de s’établir lui-même. La haine entre lui et
la partie paisible du pays ira toujours s’envenimant, car il paraîtra de
plus en plus au pays un éternel trouble-fête. Il ne réussira, je le
crains, qu’à provoquer des espèces de crises périodiques, suivies
d’expulsions violentes, que le parti conservateur montrera comme des
assainissements, mais qui seront en réalité des affaiblissements, et qui
en tout cas useront d’une manière déplorable le tempérament de la
France. Dans ces vomissements convulsifs en effet, des éléments
excellents, nécessaires à la vie d’une nation, seront rejetés avec les
éléments impurs. Comme il est arrivé après 1848, les idées libérales
souffriront de leur inévitable solidarité avec un parti qui, plein
d’illusions généreuses, exerce un grand attrait sur les imaginations
jeunes, et qui, d’ailleurs, a toute une partie de son programme en
commun avec l’école libérale. Il est à craindre que de longues habitudes
d’esprit, une certaine raideur, beaucoup de routine et d’habitude de
tout juger d’après Paris (habitude facile à comprendre chez un parti qui
fut à l’origine essentiellement parisien) n’induisent ce parti à croire
que des révolutions dans le genre de 1830 et 1848 pourraient se
renouveler. Rien ne serait plus funeste. Le temps des révolutions
parisiennes est fini. Je fonde cette opinion beaucoup moins sur les
changements matériels accomplis dans Paris que sur deux raisons qui
pèseront, selon moi, d’un poids énorme sur les destinées de l’avenir.
L’une est l’établissement du suffrage universel. Un peuple en possession
de ce suffrage ne laissera pas faire de révolution par sa capitale. Si
une telle révolution s’opérait dans Paris (chose heureusement
impossible), je suis persuadé que les départements ne l’accepteraient
pas, que des barricades s’élèveraient sur les chemins de fer pour
arrêter la propagation de l’incendie et empêcher l’approvisionnement de
la capitale, que l’émeute parisienne, vite affamée, n’aurait que
quelques jours de vie. L’émancipation de la province a fait depuis 1848
de grands progrès.
Un autre événement, d’ailleurs, doit être pris en grande considération.
Toute la philosophie de l’histoire est dominée par la question de
l’armement. Rien n’a autant contribué au triomphe de l’esprit moderne
que l’invention de la poudre à canon. L’artillerie a tué la chevalerie
et la féodalité, créé la force des royautés et des États, maté
définitivement la barbarie, rendu impossible ces cyclones étranges du
monde tartare qui, se formant au centre de l’Asie, venaient ébranler
l’Europe et terrifier le monde chrétien. L’application délicate de la
science à l’art de la guerre amènera de nos jours des révolutions
presque aussi graves. La guerre deviendra de plus en plus un problème
scientifique et industriel; l’avantage sera pour la nation la plus
riche, la plus scientifique, la plus industrieuse. Que si nous examinons
les effets de ce changement à l’intérieur des États, il est clair que
l’application en grand de la science à l’armement profitera uniquement
aux gouvernements. L’effet de l’artillerie fut de démolir les uns après
les autres tous les châteaux féodaux; une décharge de tel engin
perfectionné arrêtera une révolution. Aux époques où l’armement est peu
perfectionné, un citoyen égale presque un soldat; mais, dès que le
procédé agressif devient une chose savante, exigeant des instruments de
précision et demandant une éducation spéciale, le soldat a une immense
supériorité sur la masse désarmée. Tout porte donc à croire que des
révolutions commencées par les citoyens seraient désormais écrasées dans
leur germe.
C’est ce que comprennent avec leur habileté ordinaire les jésuites quand
ils s’emparent des avenues de l’école de Saint-Cyr et de l’École
polytechnique. Ils voient l’avenir de ceux qui savent manier les armes
savantes et les forces disciplinées, et ils reconnaissent très-bien que
l’avantage, sous ce rapport, est aux anciennes classes nobles, moins
préoccupées que la bourgeoisie d’industrie ou de positions civiles
lucratives, et par là même plus capables d’abnégation. La victoire est
toujours à l’abnégation. Le Germain conquit le monde, parce qu’il était
capable de fidélité, c’est-à-dire d’abnégation. Il est vrai que le parti
démocratique est capable, lui aussi, de grands sacrifices, mais non de
celui qui consiste à mourir par fidélité et à supporter le dédain de
l’aristocrate dont on est moralement le supérieur.
La France paraît donc devoir longtemps encore échapper à la république,
même quand le parti républicain formerait la majorité numérique. La
France voit grandir chaque jour dans son sein une masse populaire dénuée
d’idéal religieux, et repoussant tout principe social supérieur à la
volonté des individus. L’autre masse, non encore pénétrée de cette idée
égoïste, est chaque jour diminuée par l’instruction primaire et par
l’usage du suffrage universel; mais, contre ce flot montant d’idées
envahissantes, lesquelles, étant jeunes et inexpérimentées, ne tiennent
compte d’aucune difficulté, se dressent des intérêts et des besoins
supérieurs, qui veulent une organisation et une direction de la société
par un principe de raison et de science distinct de la volonté des
individus. Le démocrate s’imagine toujours que la conscience de la
nation est parfaitement claire, il n’admet rien d’obscur, d’hésitant, de
contradictoire dans l’opinion: compter les voix et faire ce que veut la
majorité lui paraissent choses fort simples; mais ce sont là des
illusions. Longtemps encore l’opinion devra être devinée, pressentie,
supposée et jusqu’à un certain point dirigée. De là des intérêts
monarchiques qui, le lendemain de l’établissement de la république, se
montreront formidables, même dans l’esprit de ceux qui auront fait ou
laissé faire la république.
Le mouvement qui s’opère dans les classes populaires et qui tend à
donner aux individus une conscience de plus en plus nette de leurs
droits est un fait si évident, que vouloir s’y opposer serait de la pure
folie. Le devoir de la politique est, non pas de combattre un tel
mouvement, mais de le prévoir et de s’en accommoder. Les savants n’ont
jamais cherché des moyens pour arrêter la marée; ils ont mieux fait; ils
ont si bien déterminé les lois du phénomène, que le navigateur sait
minute par minute l’état de la mer et en tire grand profit. L’essentiel
est que le flot ascendant n’emporte pas les digues nécessaires et ne
produise pas, en se retirant, de funestes réactions. Or c’est là,
suivant les apparences, ce qui arrivera toutes les fois que la
démocratie française sera conduite par le jacobinisme âpre, hargneux,
pédantesque, qui remue le pays, parfois même lui donne de l’essor, mais
ne le conduira jamais à une constitution assurée. Ce parti peut faire
une révolution, il ne régnera pas plus de deux mois après l’avoir faite.
Même le jour où (chose peu probable) il arriverait à une majorité de
scrutin, il ne fonderait rien encore, car les éléments dont il dispose,
excellents pour agiter, sont instables, faciles à diviser, et tout à
fait incapables de fournir les éléments solides d’une construction. Sa
force, quoique grande, est en partie une force de circonstance. Dix fois
il m’a été donné, pendant une campagne électorale, d’entendre le
dialogue que voici: «Nous ne sommes pas contents du gouvernement; il
coûte trop cher; il gouverne au profit d’idées qui ne sont pas les
nôtres; nous voterons pour le candidat de l’opposition la plus
avancée.--Vous êtes donc révolutionnaires?--Nullement; une révolution
serait le dernier malheur. Il s’agit seulement de faire impression sur
le gouvernement, de le forcer à changer, de le contenir
vigoureusement.--Mais, si la Chambre est composée de révolutionnaires,
c’est le renversement du gouvernement.--Non; il n’y en aura que vingt ou
trente, et puis le gouvernement est si fort! il a les chassepots!» Ce
naïf raisonnement donne la mesure de l’illusion que se fait la gauche
radicale, quand elle s’imagine que le pays la veut pour elle-même. Une
grande partie du pays la prend comme un bâton pour châtier le pouvoir,
non comme un appui pour s’étayer. «On nous nomme, donc on nous aime,»
serait de la part des honorables membres de l’opposition dite avancée la
plus dangereuse des conclusions. On les nomme pour donner une leçon au
gouvernement, et avec la persuasion que le gouvernement est assez fort
pour supporter la leçon. Le jour où il n’en serait plus ainsi et où l’on
s’apercevrait qu’on a mis en danger l’existence du gouvernement, il se
ferait une volte-face, si bien que le parti radical est soumis à cette
loi étrange, que l’heure de sa victoire est le commencement de sa
défaite. Son triomphe est sa fin; souvent ceux qui l’ont nommé et mis en
avant applaudissent eux-mêmes à sa proscription.
L’ordre en effet est devenu, dans nos sociétés modernes d’Europe, une
condition si impérieuse, que de longues guerres civiles sont
impossibles. On cite quelquefois l’exemple de ces illustres républiques
grecques et italiennes, qui créèrent une admirable civilisation au
milieu d’un État politique assez analogue à notre Terreur; mais on ne
saurait rien conclure de là pour des sociétés comme les nôtres, où les
ressorts sont bien plus compliqués. L’Espagne, les républiques
espagnoles de l’Amérique, l’Italie même, peuvent supporter plus
d’anarchie que la France, parce que ce sont des pays où la vie
matérielle est plus facile, où il y a moins de sources de richesse, où
les intérêts et le crédit ont pris moins de développement. La Terreur, à
la fin du dernier siècle, fut la suspension de la vie. Ce serait de nos
jours bien pis encore. De même qu’un être d’une structure simple résiste
à des milieux très-différents, et que les animaux fins, tels que
l’homme, ont des limites de vie très-restreintes, si bien que de légers
changements dans leurs habitudes amènent pour eux la mort, de même nos
civilisations montées comme de savants appareils ne supportent pas de
crises. Elles ont, si j’ose le dire, le tempérament délicat; un degré de
plus ou de moins les tue. Huit jours d’anarchie amèneraient des pertes
incalculables; au bout d’un mois peut-être, les chemins de fer
s’arrêteraient. Nous avons créé des mécanismes d’une précision infinie,
des outillages qui marchent par la confiance et qui tous supposent une
profonde tranquillité publique, un gouvernement à la fois fortement
établi et sérieusement contrôlé. Je sais qu’aux États-Unis les choses ne
se passent point de la sorte; on y supporte des désordres qui chez nous
feraient pousser des cris d’alarme. Cela vient de ce que l’assise
constitutionnelle des États-Unis n’est jamais réellement compromise. Ces
pays américains, peu gouvernés, ressemblent aux pays européens où la
dynastie est hors de question. Ils ont le respect de la loi et de la
constitution, qui représentent chez eux ce qu’est en Europe le dogme de
la légitimité. Comparer les pays à tendances socialistes, comme le
nôtre, où tant de personnes attendent d’une révolution l’amélioration de
leur sort, à de pareils États, complétement exempts de socialisme, où
l’homme, tout occupé de ses affaires privées, demande au gouvernement
très-peu de garanties, est la plus profonde erreur qu’on puisse
commettre en fait d’histoire philosophique.
Le besoin d’ordre qu’éprouvent nos vieilles sociétés européennes,
coïncidant avec le perfectionnement des armes, donnera en somme aux
gouvernements autant de force que leur en enlève chaque jour le progrès
des idées révolutionnaires. Comme la religion, l’ordre aura ses
fanatiques. Les sociétés modernes offrent cette particularité, qu’elles
sont d’une grande douceur quand leur principe n’est pas en danger, mais
qu’elles deviennent impitoyables si on leur inspire des doutes sur les
conditions de leur durée. La société qui a eu peur est comme l’homme qui
a eu peur: elle n’a plus toute sa valeur morale. Les moyens qu’employa
la société catholique au XIIIe et au XVIe siècle pour défendre son
existence menacée, la société moderne les emploiera, sous des formes
plus expéditives et moins cruelles, mais non moins terribles. Si les
vieilles dynasties y sont impuissantes, ou si, comme il est probable,
elles refusent le pouvoir dans des conditions indignes d’elles, on
recourra aux _paciers_ et aux podestats de l’Italie du moyen âge, que
l’on chargera à forfait, et sur un sanglant programme réglé d’avance, de
rétablir les conditions de la vie. Cette ère de podestats, bien blasés
sur la gloire, et qui ne voudront pour prix de leurs services que de
beaux profits, sera l’ère des supplices. Les supplices reviennent
toujours aux époques d’égoïsme et de perfidie, qui ont tué toute
fidélité personnelle, quand la hiérarchie de l’humanité ne se fonde plus
que sur la peur, et que l’homme n’a de prise sur son semblable qu’en
torturant sa chair. On reverra le _carême_ des Visconti, les supplices
des Achéménides et de Timour. Des dictateurs d’aventure analogues aux
généraux de l’Amérique espagnole se chargeront seuls d’une telle
besogne. Comme nos races cependant ont un fonds de fidélité dont elles
ne se départent pas, comme d’ailleurs il restera longtemps des
survivants des anciennes dynasties, il y aura probablement des retours
de légitimité et même de féodalité, après chaque cruelle dictature. En
certaines provinces, les populations iront demander à des familles
anciennes, riches, habituées au maniement des armes, de se mettre à leur
tête pour lutter contre l’anarchie et former des centres de résistance
locale. Plus d’une fois encore, on suppliera les vieux détenteurs
traditionnels de rôles nationaux de reprendre leur tâche et de rendre à
tout prix, aux pays qui contractèrent jadis avec leurs ancêtres, un peu
de paix, de bonne foi et d’honneur. Peut-être se feront-ils prier et
mettront-ils à leur acceptation des clauses qu’on ne marchandera pas.
Peut-être même leur demandera-t-on de n’accepter aucune condition, et,
dans l’intérêt des peuples, de conserver intacte une plénitude de
pouvoir qu’on envisagera comme la propriété la plus précieuse de la
nation. En présence de certains faits comme ceux qui se sont passés
récemment en Grèce, au Mexique, en Espagne, le parti démocratique dit
parfois avec un sourire: «On ne trouve plus de rois.» En effet, nous
verrons un temps où la royauté dépréciée n’aura plus assez d’attraits
pour tenter les princes capables et se respectant eux-mêmes. Dieu
veuille qu’un jour, pour avoir trop fait fi des libertés octroyées, on
ne soit pas amené à prier les souverains de les réserver toutes, ou de
n’en délier le faisceau que lentement, par des concessions et des
chartes personnelles, locales, momentanées!
Un retour des barbares, c’est-à-dire un nouveau triomphe des parties
moins conscientes et moins civilisées de l’humanité sur les parties plus
conscientes et plus civilisées, paraît, au premier coup d’œil,
impossible. Entendons-nous bien à cet égard. Il existe encore dans le
monde un réservoir de forces barbares, placées presque toutes sous la
main de la Russie. Tant que les nations civilisées conserveront leur
forte organisation, le rôle de cette barbarie est à peu près réduit à
néant; mais certainement, si (ce qu’à Dieu ne plaise!) la lèpre de
l’égoïsme et de l’anarchie faisait périr nos États occidentaux, la
barbarie retrouverait sa fonction, qui est de relever la virilité dans
les civilisations corrompues, d’opérer un retour vivifiant d’instinct
quand la réflexion a supprimé la subordination, de montrer que se faire
tuer volontiers par fidélité pour un chef (chose que le démocrate tient
pour basse et insensée) est ce qui rend fort et fait posséder la terre.
Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que le dernier terme des
théories démocratiques socialistes serait un complet affaiblissement.
Une nation qui se livrerait à ce programme, répudiant toute idée de
gloire, d’éclat social, de supériorité individuelle, réduisant tout à
contenter les volontés matérialistes des foules, c’est-à-dire à procurer
la jouissance du plus grand nombre, deviendrait tout à fait ouverte à la
conquête, et son existence courrait les plus grands dangers.
Comment prévenir ces tristes éventualités, que nous avons voulu montrer
comme des possibilités et non comme des craintes déterminées? Par le
programme réactionnaire? En comprimant, éteignant, serrant, gouvernant
de plus en plus? Non, mille fois non; cette politique a été l’origine de
tout le mal; elle serait le moyen de tout perdre. Le programme libéral
est en même temps le programme vraiment conservateur. Monarchie
constitutionnelle, limitée et contrôlée; décentralisation, diminution du
gouvernement, forte organisation de la commune, du canton, du
département; large essor donné à l’activité individuelle dans le domaine
de l’art, de l’esprit, de la science, de l’industrie, de la
colonisation; politique décidément pacifique, abandon de toute
prétention à des agrandissements territoriaux en Europe; développement
d’une bonne instruction primaire et d’une instruction supérieure capable
de donner aux mœurs de la classe instruite la base d’une solide
philosophie; formation d’une chambre haute provenant de modes d’élection
très-variés et réalisant à côté de la simple représentation numérique
des citoyens la représentation des intérêts, des fonctions, des
spécialités, des aptitudes diverses; dans les questions sociales,
neutralité du gouvernement; liberté entière d’association; séparation
graduelle de l’Église et de l’État, condition de tout sérieux dans les
opinions religieuses: voilà ce qu’on rêve quand on cherche, avec la
réflexion froide et dégagée des aveuglements d’un patriotisme
intempérant, la voie du possible. A quelques égards, c’est là une
politique de pénitence, impliquant l’aveu que, pour le moment, il s’agit
moins de continuer la Révolution que de la critiquer et de réparer ses
erreurs. Je me figure souvent, en effet, que l’esprit français traverse
une période de jeûne, une sorte de diète politique, durant laquelle
l’attitude qui nous convient est celle de l’homme d’esprit qui expie les
fautes de sa jeunesse, ou bien du voyageur déçu qui contourne par le
plus long chemin la hauteur qu’il avait prétendu escalader à pic. Les
révolutions, comme les guerres civiles, fortifient si l’on en sort;
elles tuent si elles durent. Les brillantes et hardies entreprises nous
ont mal réussi; essayons des voies plus humbles. Les initiatives de
Paris ont été funestes; voyons ce que peut le terre-à-terre provincial.
Craignons ces revendications impérieuses et hautaines, si rarement
suivies d’effet. Qu’on me montre un exemple, au moins en France, d’une
liberté prise de haute lutte et gardée.
Nul plus que moi n’admire et n’aime ce centre extraordinaire de vie et
de pensée qui s’appelle Paris. Maladie si l’on veut, mais maladie à la
façon de la perle, précieuse et exquise hypertrophie, Paris est la
raison d’être de la France. Foyer de lumière et de chaleur, je veux bien
qu’on l’appelle aussi foyer de décomposition morale, pourvu qu’on
m’accorde que sur ce fumier naissent des fleurs charmantes, dont
quelques-unes de première rareté. La gloire de la France est de savoir
entretenir cette prodigieuse exhibition permanente de ses produits les
plus excellents; mais il ne faut pas se dissimuler à quel prix ce
merveilleux résultat est obtenu. Les capitales consomment et ne
produisent pas. Il ne faut pas, en portant le mal aux extrêmes, risquer
de faire de la France alternativement une tête sans corps et un corps
sans tête. L’action politique de Paris doit cesser d’être prépondérante.
Les deux choses que la province a jusqu’ici reçues de Paris, les
révolutions et le gouvernement, la province commence à les accueillir
avec une égale antipathie. Seule, la démocratie parisienne ne fondera
rien de solide; si l’on n’y prend garde, elle amènera des exterminations
périodiques, funestes pour la France, puisque la démocratie parisienne
est d’un autre côté un ferment nécessaire, un excitant sans lequel la
vie de la France languirait. Les réunions publiques de la dernière
période électorale à Paris ont révélé un manque complet d’esprit
politique. Maîtresse du terrain, la démocratie a mis à l’ordre du jour
une sorte de surenchère en fait de paradoxes; les candidats se sont
laissé conduire par les exigences de la foule, et n’ont guère été
appréciés qu’en proportion de leur vigueur déclamatoire; l’opinion
modérée n’a pu se faire entendre, ou bien a été obligée de forcer sa
voix. Paris ignore les deux premières vertus de la vie politique, la
patience et l’oubli. La politique du patriarche Jacob, qui voulait que
la marche de toute sa tribu se réglât sur le pas des agneaux
nouveau-nés, n’est pas du tout son fait.
En général, l’erreur du parti libéral français est de ne pas comprendre
que toute construction politique doit avoir une base conservatrice. En
Angleterre, le gouvernement parlementaire n’a été possible qu’après
l’exclusion du parti radical, exclusion qui s’est faite avec une sorte
de frénésie de légitimité. Rien n’est assuré en politique jusqu’à ce
qu’on ait amené les parties lourdes et solides, qui sont le lest de la
nation, à servir le progrès. Le parti libéral de 1830 s’imagina trop
facilement emporter son programme de vive force, en contrariant en face
le parti légitimiste. L’abstention ou l’hostilité de ce parti est encore
le grand malheur de la France. Retirée de la vie commune, l’aristocratie
légitimiste refuse à la société ce qu’elle lui doit, un patronage, des
modèles et des leçons de noble vie, de belles images de sérieux. La
vulgarité, le défaut d’éducation de la France, l’ignorance de l’art de
vivre, l’ennui, le manque de respect, la parcimonie puérile de la vie
provinciale, viennent de ce que les personnes qui devraient au pays les
types de gentilshommes remplissant les devoirs publics avec une autorité
reconnue de tous désertent la société générale, se renferment de plus en
plus dans une vie solitaire et fermée. Le parti légitimiste est en un
sens l’assise indispensable de toute fondation politique parmi nous;
même les États-Unis possèdent à leur manière cette base essentielle de
toute société dans leurs souvenirs religieux, héroïques à leur manière,
et dans cette classe de citoyens moraux, fiers, graves, pesants, qui
sont les pierres avec lesquelles on bâtit l’édifice de l’État. Le reste
n’est que sable; on n’en fait rien de durable, quelque esprit et même
quelque chaleur de cœur qu’on y mette.
Ce parti provincial, qui prend de jour en jour conscience de sa force,
que pense-t-il? que veut-il? Jamais état d’opinion ne fut plus évident.
Ce parti est libéral, non révolutionnaire, constitutionnel, non
républicain; il veut le contrôle du pouvoir, non sa destruction, la fin
du gouvernement personnel, non le renversement de la dynastie. Je ne
doute pas que, si le gouvernement eût, il y a huit mois, nettement pris
son parti, renoncé aux candidatures officielles, au morcellement
artificiel des circonscriptions, et laissé les élections se faire
spontanément par le pays, le scrutin n’eût envoyé une chambre décidément
imbue de ces principes, et qui, étant considérée par le pays comme une
représentation de sa volonté, aurait eu assez de force pour traverser
les circonstances les plus difficiles. On aura un jour autant de peine à
comprendre que l’empereur Napoléon III n’ait pas saisi ce moyen pour
obtenir une seconde signature du pays à son contrat de mariage et pour
partager avec lui la responsabilité d’un obscur avenir, qu’on en éprouve
à comprendre que Louis-Philippe n’ait pas vu dans l’adjonction des
capacités une manière d’élargir les bases de sa dynastie. La province,
en effet, prend les élections beaucoup plus au sérieux que Paris.
N’ayant de vie politique qu’une fois tous les six ans, elle prête aux
élections une importance que Paris, avec sa perpétuelle légèreté, ne
leur accorde pas. Paris, préoccupé de sa protestation radicale, voit
dans les élections non un choix de graves délégués, mais une occasion de
manifestations ironiques. La province ne comprend pas ces finesses; son
député est vraiment son mandataire, et elle y tient. Une chambre élue
librement et sans l’intervention de l’administration eût-elle été
dangereuse pour la dynastie? L’opposition radicale y eût-elle été
représentée par un nombre plus considérable de députés? Je crois juste
tout le contraire. Dans un grand nombre de cas, l’élection des candidats
hostiles ou même injurieux a été une façon de protester contre le
candidat officiel ou complaisant. La candidature officielle trouble
complétement l’opération électorale et en altère la sincérité,
non-seulement par la pression directe que l’administration exerce en sa
faveur, mais surtout par la fausse situation où elle met l’électeur
indépendant. Pour celui-ci, en effet, il ne s’agit plus de choisir le
candidat qui représente le mieux son opinion, ou qu’il croit le plus
capable de rendre des services au pays; il s’agit d’écarter à tout prix
le candidat officiel. Dès lors, plus de nuances, plus de préférences.
Les opinions extrêmes trouvant une faveur assurée dans la foule, sur
laquelle les assertions tranchées, les déclamations bruyantes, ont plus
de force que les opinions moyennes, le parti démocratique d’ailleurs
ayant une organisation que n’a aucun autre parti et disposant d’un vrai
fanatisme, les libéraux suivent le torrent, et adoptent malgré leurs
répugnances le candidat radical. C’est une erreur fort répandue en
France de croire qu’en demandant plus on obtient moins, et que
l’opposition radicale est l’instrument du progrès, la force d’impulsion
du gouvernement; cela est vrai de l’opposition modérée, mais non de
l’opinion radicale, laquelle est un obstacle au progrès, un empêchement
aux concessions, par la terreur qu’elle inspire et les mesures de
répression qu’elle amène.
Plus que jamais l’effort de la politique doit être non pas de résoudre
les questions, mais d’attendre qu’elles s’usent. La vie des nations,
comme celle des individus, est un compromis entre des contradictions. De
combien de choses il faut reconnaître qu’on ne peut vivre ni avec elles
ni sans elles, et pourtant l’on vit toujours! Le prince Napoléon disait,
il y a quelques jours, avec esprit, à ceux qui veulent ajourner la
liberté jusqu’à ce qu’il n’y ait plus en France ni dynasties rivales ni
parti révolutionnaire: «Vous attendrez longtemps.» L’histoire ne blâmera
pas la politique de ceux qui, dans un tel état de choses, se seront
résignés à vivre d’expédients. Supposez qu’un membre de la branche aînée
ou de la branche cadette de Bourbon règne un jour sur la France, ce ne
sera point parce que la majorité de la France se sera faite légitimiste
ou orléaniste, c’est parce que la _roue de fortune_ aura ramené des
circonstances où tel membre de la maison de Bourbon se sera trouvé
l’utilité du moment. La France a si complétement laissé mourir en elle
l’attachement dynastique, que même la légitimité n’y rentrerait que par
aventure, à titre transitoire. Le positivisme contemporain a tellement
supprimé toute métaphysique, qu’une idée des plus étroites tend à se
répandre: c’est qu’un suffrage populaire a d’autant plus de force qu’il
est plus récent, si bien qu’au bout d’une quinzaine d’années on fait cet
étrange raisonnement: «La génération qui avait voté tel plébiscite est
morte en partie, le suffrage a perdu sa valeur et a besoin d’être
renouvelé.» C’est le contraire de l’idée du moyen âge, selon laquelle un
pacte valait d’autant plus qu’il était plus ancien. C’est en un sens la
négation du principe national, car le principe national, comme la
religion, suppose des pactes indépendants de la volonté des individus,
des pactes transmis et reçus de père en fils comme un héritage. En
refusant à la nation le pouvoir d’engager l’avenir, on réduit tout à des
contrats viagers, que dis-je? passagers; les exaltés, je crois, les
voudraient même annuels, en attendant ce qu’ils appellent le
gouvernement direct, état où la volonté nationale ne serait plus que le
caprice de chaque heure. Que devient avec de pareilles conceptions
politiques l’intégrité de la nation? Comment nier le droit à la
sécession quand on réduit tout au fait matériel de la volonté actuelle
des citoyens? La vérité est qu’une nation est autre chose que la
collection des unités qui la composent, qu’elle ne saurait dépendre d’un
vote, qu’elle est à sa manière une idée, une chose abstraite, supérieure
aux volontés particulières. Le principe du gouvernement ne saurait non
plus être réduit à une simple consultation du suffrage universel,
c’est-à-dire à constater et exécuter ce que le plus grand nombre regarde
comme son intérêt. Cette conception matérialiste renferme au fond un
appel à la lutte: en se proclamant _ultima ratio_, le suffrage universel
part de cette idée que le plus grand nombre est un indice de force; il
suppose que, si la minorité ne pliait pas devant l’opinion de la
majorité, elle aurait toute chance d’être vaincue. Mais ce raisonnement
n’est pas exact, car la minorité peut être plus énergique et plus versée
dans le maniement des armes que la majorité. «Nous sommes vingt, vous
êtes un, dit le suffrage universel; cédez, ou nous vous forçons!--Vous
êtes vingt, mais j’ai raison, et à moi seul je peux vous forcer: cédez,»
dira l’homme armé.
_Fata viam invenient!_ Heureux qui peut, comme Boèce, sur les ruines
d’un monde, écrire sa _Consolation de la philosophie_. L’avenir de la
France est un mystère qui déjoue toute sagacité. Certes, d’autres pays
agitent de graves problèmes: l’Angleterre, avec un calme qu’on ne peut
assez admirer, résout des questions hardies qui chez nous passent pour
le domaine des seuls utopistes; mais partout le débat est circonscrit,
partout il y a une arène limitée, des lois du combat, des hérauts et des
juges. Chez nous, c’est la constitution même, la forme et jusqu’à un
certain point l’existence de la société qui sont perpétuellement en
question. Un pays peut-il résister à un tel régime? Voilà ce qu’on se
demande avec inquiétude. On se rassure en songeant qu’une grande nation
est, comme le corps humain, une machine admirablement pondérée et
équilibrée, qu’elle se crée les organes dont elle a besoin, et que, si
elle les a perdus, elle se les redonne. Il se peut que, dans notre
ardeur révolutionnaire, nous ayons poussé trop loin les amputations,
qu’en croyant ne retrancher que des superfluités maladives, nous ayons
touché à quelque organe essentiel de la vie, si bien que l’obstination
du malade à ne pas se bien porter tienne à quelque grosse lésion faite
par nous dans ses entrailles. C’est une raison pour y mettre désormais
beaucoup de précautions et pour laisser ce corps, robuste après tout,
quoique profondément atteint, réparer ses blessures intérieures et
revenir aux conditions normales de la vie.
Hâtons-nous de le dire, d’ailleurs: des défauts aussi brillants que ceux
de la France sont à leur manière des qualités. La France n’a pas perdu
le sceptre de l’esprit, du goût, de l’art délicat, de l’atticisme;
longtemps encore, elle fixera l’attention de l’humanité civilisée, et
posera l’enjeu sur lequel le public européen engagera ses paris. Les
affaires de la France sont de telle nature, qu’elles divisent et
passionnent les étrangers autant et souvent plus que les affaires de
leur propre pays. Le grand inconvénient de son état politique, c’est
l’imprévu; mais l’imprévu est à double face: à côté des mauvaises
chances, il y a les bonnes, et nous ne serions nullement surpris
qu’après de déplorables aventures, la France traversât des années d’un
singulier éclat. Si, lasse enfin d’étonner le monde, elle voulait
prendre son parti d’une sorte d’apaisement politique, quelle ample et
glorieuse revanche elle pourrait prendre dans les voies de l’activité
privée! Comme elle saurait rivaliser avec l’Angleterre dans la conquête
pacifique du globe et dans l’assujettissement de toutes les races
inférieures! La France peut tout, excepté être médiocre. Ce qu’elle
souffre, en somme, elle le soufre pour avoir trop osé contre les dieux.
Quels que soient les malheurs que l’avenir lui réserve, et dût le sort
du Français, comme celui du Grec, du Juif, de l’Italien, exciter un jour
la pitié du monde et presque son sourire, le monde n’oubliera point que,
si la France est tombée dans cet abîme de misère, c’est pour avoir fait
d’audacieuses expériences dont tous profitent, pour avoir aimé la
justice jusqu’à la folie, pour avoir admis avec une généreuse imprudence
la possibilité d’un idéal que les misères de l’humanité ne comportent
pas.