Ceux qui veulent à tout prix découvrir dans l’histoire l’application
d’une rigoureuse justice distributive s’imposent une tâche assez rude.
Si, en beaucoup de cas, nous voyons les crimes nationaux suivis d’un
prompt châtiment, dans une foule de cas aussi nous voyons le monde régi
par des jugements moins sévères; beaucoup de pays ont pu être faibles et
corrompus impunément. C’est certainement un des signes de grandeur de la
France que cela ne lui ait pas été permis. Énervée par la démocratie,
démoralisée par sa prospérité même, la France a expié de la manière la
plus cruelle ses années d’égarement. La raison de ce fait est dans
l’importance même de la France et dans la noblesse de son passé. Il y a
une justice pour elle; il ne lui est pas loisible de s’abandonner, de
négliger sa vocation; il est évident que la Providence l’aime; car elle
la châtie. Un pays qui a joué un rôle de premier ordre n’a pas le droit
de se réduire au matérialisme bourgeois qui ne demande qu’à jouir
tranquillement de ses richesses acquises. N’est pas médiocre qui veut.
L’homme qui prostitue un grand nom, qui manque à une mission écrite dans
sa nature, ne peut se permettre sans conséquence une foule de choses que
l’on pardonne à l’homme ordinaire, qui n’a ni passé à continuer, ni
grand devoir à remplir.
Pour voir en ces dernières années que l’état moral de la France était
gravement atteint, il fallait quelque pénétration d’esprit, une certaine
habitude des raisonnements politiques et historiques. Pour voir le mal
aujourd’hui, il ne faut, hélas! que des yeux. L’édifice de nos chimères
s’est effondré comme les châteaux féeriques qu’on bâtit en rêve.
Présomption, vanité puérile, indiscipline, manque de sérieux,
d’application, d’honnêteté, faiblesse de tête, incapacité de tenir à la
fois beaucoup d’idées sous le regard, absence d’esprit scientifique,
naïve et grossière ignorance, voilà depuis un an l’abrégé de notre
histoire. Cette armée, si fière et si prétentieuse, n’a pas rencontré
une seule bonne chance. Ces hommes d’État, si sûrs de leur fait, se sont
trouvés des enfants. Cette administration infatuée a été convaincue
d’incapacité. Cette instruction publique, fermée à tout progrès, est
convaincue d’avoir laissé l’esprit de la France s’abîmer dans la
nullité. Ce clergé catholique, qui prêchait hautement l’infériorité des
nations protestantes, est resté spectateur atterré d’une ruine qu’il
avait en partie faite. Cette dynastie, dont les racines dans le pays
semblaient si profondes, n’eut pas le 4 septembre un seul défenseur.
Cette opposition, qui prétendait avoir dans ses recettes
révolutionnaires des remèdes à tous les maux, s’est trouvée au bout de
quelques jours aussi impopulaire que la dynastie déchue. Ce parti
républicain, qui, plein des funestes erreurs qu’on répand depuis un
demi-siècle sur l’histoire de la Révolution, s’est cru capable de
répéter une partie qui ne fut gagnée il y a quatre-vingts ans que par
suite de circonstances tout à fait différentes de celles d’aujourd’hui,
s’est trouvé n’être qu’un halluciné, prenant ses rêves pour des
réalités. Tout a croulé comme en une vision d’Apocalypse. La légende
même s’est vue blessée à mort. Celle de l’Empire a été détruite par
Napoléon III; celle de 1792 a reçu le coup de grâce de M. Gambetta;
celle de la Terreur (car la Terreur même avait chez nous sa légende) a
eu sa hideuse parodie dans la Commune; celle de Louis XIV ne sera plus
ce qu’elle était depuis le jour où le descendant de l’électeur de
Brandebourg a relevé l’empire de Charlemagne dans la salle des fêtes de
Versailles. Seul, Bossuet se trouve avoir été prophète, quand il dit:
_Et nunc, reges, intelligite!_
De nos jours (et cela rend la tâche des réformateurs difficile), ce sont
les peuples qui doivent comprendre. Essayons, par une analyse aussi
exacte que possible, de nous rendre compte du mal de la France, pour
tâcher de découvrir le remède qu’il convient d’y appliquer. Les forces
du malade sont très-grandes; ses ressources sont comme infinies; sa
bonne volonté est réelle. C’est au médecin à ne pas se tromper; car tel
régime étroitement conçu, tel remède appliqué hors de propos,
révolterait le malade, le tuerait ou aggraverait son mal.
I
L’histoire de France est un tout si bien lié dans ses parties, qu’on ne
peut comprendre un seul de nos deuils contemporains sans en rechercher
la cause dans le passé. Nous avons, il y a deux ans[2], exposé ce que
nous regardons comme la marche régulière des États sortis de la
féodalité du moyen âge, marche dont l’Angleterre est le type le plus
parfait, puisque l’Angleterre, sans rompre avec sa royauté, avec sa
noblesse, avec ses comtés, avec ses communes, avec son Église, avec ses
universités, a trouvé moyen d’être l’État le plus libre, le plus
prospère et le plus patriote qu’il y ait. Tout autre fut la marche de la
société française depuis le XIIe siècle. La royauté capétienne, comme il
arrive d’ordinaire aux grandes forces, porta son principe jusqu’à
l’exagération. Elle détruisit la possibilité de toute vie provinciale,
de toute représentation de la nation. Déjà, sous Philippe le Bel, le mal
est évident. L’élément qui a fait ailleurs la vie parlementaire, la
petite noblesse de campagne, a perdu son importance. Le roi ne convoque
les états généraux que pour qu’on le supplie de faire ce qu’il a déjà
décidé. Comme instruments de gouvernement, il ne veut plus employer que
ses parents, puissante aristocratie de princes du sang, assez égoïstes,
et des gens de loi ou d’administration anoblis (_milites regis_),
serviteurs complaisants du pouvoir absolu. Cet état de choses se fait
amnistier au XVIIe siècle par la grandeur incomparable qu’il donne à la
France; mais bientôt après le contraste devient criant. La nation la
plus spirituelle de l’Europe n’a pour réaliser ses idées qu’une machine
politique informe. Turgot considère les parlements comme le principal
obstacle à tout bien; il n’espère rien des assemblées. Cet homme
admirable, si dégagé de tout amour-propre, se trompait-il? non. Il
voyait juste, et ce qu’il voyait équivalait à dire que le mal était sans
remède. Ajoutez à cela une profonde démoralisation du peuple; le
protestantisme, qui l’eût élevé, avait été expulsé; le catholicisme
n’avait pas fait son éducation. L’ignorance des basses classes était
effroyable. Richelieu, l’abbé Fleury posent nettement en principe que le
peuple ne doit savoir ni lire ni écrire. A côté de cette barbarie, une
société charmante, pleine d’esprit, de lumières et de grâce. On ne vit
jamais plus clairement les aptitudes intimes de la France, ce qu’elle
peut et ce qu’elle ne peut pas. La France sait admirablement faire de la
dentelle; elle ne sait pas faire de la toile de ménage. Les besognes
humbles, comme celle du magister, seront toujours chez nous pauvrement
exécutées. La France excelle dans l’exquis; elle est médiocre dans le
commun. Par quel caprice est-elle avec cela démocratique? Par le même
caprice qui fait que Paris, tout en vivant de la cour et du luxe, est
une ville socialiste, que Paris, qui passe son temps à persifler toute
croyance et toute vertu, est intraitable, fanatique, badaud, quand il
s’agit de sa chimère de république.
[2] Dans le travail sur la monarchie constitutionnelle, réimprimé à la
fin de ce volume.
Admirables assurément furent les débuts de la Révolution, et, si l’on
s’était borné à convoquer les états généraux, à les régulariser, à les
rendre annuels, on eût été parfaitement dans la vérité. Mais la fausse
politique de Rousseau l’emporta. On voulut faire une constitution _a
priori_. On ne remarqua pas que l’Angleterre, le plus constitutionnel
des pays, n’a jamais eu de constitution écrite, strictement libellée. On
se laissa déborder par le peuple; on applaudit puérilement au désordre
de la prise de la Bastille, sans songer que ce désordre emporterait tout
plus tard. Mirabeau, le plus grand, le seul grand politique du temps,
débuta par des imprudences qui l’eussent probablement perdu, s’il eût
vécu; car, pour un homme d’État, il est bien plus avantageux d’avoir
débuté par la réaction que par des complaisances pour l’anarchie.
L’étourderie des avocats de Bordeaux, leurs déclamations creuses, leur
légèreté morale achevèrent de tout ruiner. On se figura que l’État, qui
s’était incarné dans le roi, pouvait se passer du roi, et que l’idée
abstraite de la chose publique suffirait pour maintenir un pays où les
vertus publiques font trop souvent défaut.
Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide. La
France ne peut être comparée à ces petites patries antiques, se
composant le plus souvent d’une ville avec sa banlieue, où tout le monde
était parent. La France était une grande société d’actionnaires formée
par un spéculateur de premier ordre, la maison capétienne. Les
actionnaires ont cru pouvoir se passer du chef, et puis continuer seuls
les affaires. Cela ira bien, tant que les affaires seront bonnes; mais,
les affaires devenant mauvaises, il y aura des demandes de liquidation.
La France avait été faite par la dynastie capétienne. En supposant que
la vieille Gaule eût le sentiment de son unité nationale, la domination
romaine, la conquête germanique avaient détruit ce sentiment. L’empire
franc, soit sous les Mérovingiens, soit sous les Carlovingiens, est une
construction artificielle dont l’unité ne gît que dans la force des
conquérants. Le traité de Verdun, qui rompt cette unité, coupe l’empire
franc du nord au sud en trois bandes, dont l’une, la part de Charles ou
Carolingie, répond si peu à ce que nous appelons la France, que la
Flandre entière et la Catalogne en font partie, tandis que vers l’est
elle a pour limites la Saône et les Cévennes. La politique capétienne
arrondit ce lambeau incorrect, et en huit cents ans fit la France comme
nous l’entendons, la France qui a créé tout ce dont nous vivons, ce qui
nous lie, ce qui est notre raison d’être. La France est de la sorte le
résultat de la politique capétienne continuée avec une admirable suite.
Pourquoi le Languedoc est-il réuni à la France du nord, union que ni la
langue, ni la race, ni l’histoire, ni le caractère des populations
n’appelaient? Parce que les rois de Paris, pendant tout le XIIIe siècle,
exercèrent sur ces contrées une action persistante et victorieuse.
Pourquoi Lyon fait-il partie de la France? Parce que Philippe le Bel, au
moyen des subtilités de ses légistes, réussit à le prendre dans les
mailles de son filet. Pourquoi les Dauphinois sont-ils nos compatriotes?
Parce que, le dauphin Humbert étant tombé dans une sorte de folie, le
roi de France se trouva là pour acheter ses terres à beaux deniers
comptants. Pourquoi la Provence a-t-elle été entraînée dans le
tourbillon de la Carolingie, où rien ne semblait d’abord faire penser
qu’elle dût être portée? Grâce aux roueries de Louis XI et de son
compère Palamède de Forbin. Pourquoi la Franche-Comté, l’Alsace, la
Lorraine se sont-elles réunies à la Carolingie, malgré la ligne
méridienne tracée par le traité de Verdun? Parce que la maison de
Bourbon retrouva pour agrandir le domaine royal le secret qu’avaient si
admirablement pratiqué les premiers Capétiens. Pourquoi enfin Paris,
ville si peu centrale, est-elle la capitale de la France? Parce que
Paris a été la ville des Capétiens, parce que l’abbé de Saint-Denis est
devenu roi de France[3]. Naïveté sans égale! Cette ville, qui réclame
sur le reste de la France un privilége aristocratique de supériorité et
qui doit ce privilége à la royauté, est en même temps le centre de
l’utopie républicaine. Comment Paris ne voit-il pas qu’il n’est ce qu’il
est que par la royauté, qu’il ne reprendra toute son importance de
capitale que par la royauté, qu’une république, selon la règle posée par
l’illustre fondateur des États-Unis d’Amérique, créerait nécessairement
pour son gouvernement central, à Amboise ou à Blois, un petit
Washington?
[3] «... Challes, li rois de Saint Denis.»
(Roman de Roncevaux, laisse 40.)
Hugues le Blanc dut sa fortune à la possession des grandes abbayes
de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Martin de Tours,
qui faisait de lui le tuteur de pays riches et prospères. La
bannière du roi capétien, c’est la bannière de Saint-Denis. Son cri
de ralliement est _Montjoie Saint-Denis_. Les premiers Capétiens
chantent au chœur à Saint-Denis.
Voilà ce que ne comprirent pas les hommes ignorants et bornés qui
prirent en main les destinées de la France à la fin du dernier siècle.
Ils se figurèrent qu’on pouvait se passer du roi; ils ne comprirent pas
que, le roi une fois supprimé, l’édifice dont le roi était la clef de
voûte croulait. Les théories républicaines du XVIIIe siècle avaient pu
réussir en Amérique, parce que l’Amérique était une colonie formée par
le concours volontaire d’émigrants cherchant la liberté; elles ne
pouvaient réussir en France, parce que la France avait été construite en
vertu d’un tout autre principe. Une dynastie nouvelle faillit sortir de
la convulsion terrible qui agitait la France; mais on vit alors combien
il est difficile aux nations modernes de se créer d’autres maisons
souveraines que celles qui sont sorties de la conquête germanique. Le
génie extraordinaire qui avait élevé Napoléon sur le pavois l’en
précipita, et la vieille dynastie revint, en apparence décidée à tenter
l’expérience de monarchie constitutionnelle qui avait si tristement
échoué entre les mains du pauvre Louis XVI.
Il était écrit que, dans cette grande et tragique histoire de France, le
roi et la nation rivaliseraient d’imprudence. Cette fois, les fautes de
la royauté furent les plus graves. Les ordonnances de juillet 1830
peuvent vraiment être qualifiées de crime politique; on ne les tira de
l’article 14 de la Charte que par un sophisme évident. Cet article 14
n’avait nullement dans la pensée de Louis XVIII le sens que lui
prêtèrent les ministres de Charles X. Il n’est pas admissible que
l’auteur de la Charte eût mis dans la Charte un article qui en
renversait toute l’économie. C’était le cas d’appliquer l’axiome:
_Contra eum qui dicere potuit clarius præsumptio est facienda._ Si avant
M. de Polignac quelqu’un eût pu penser que cet article donnait au roi le
droit de supprimer la Charte, c’eût été l’objet d’une perpétuelle
protestation; or personne ne protesta; car personne ne pensa jamais que
cet insignifiant article contînt le droit implicite des coups d’État.
L’insertion de cet article ne vint pas de la royauté, qui s’y serait
réservé un moyen d’éluder ses engagements; il faisait partie du projet
de constitution élaboré par les chambres de 1814, fort attentives à ne
pas exagérer les droits du roi; il ne donna lieu alors à aucune
observation; «on n’y voyait qu’une sorte de lieu commun emprunté aux
constitutions antérieures, et personne n’y soupçonnait le sens
redoutable et mystérieux qu’on a voulu depuis y attacher[4].»
[4] M. de Viel-Castel, _Hist. de la Restauration_, t. I, p. 429.
Les députés de 1830 eurent donc raison de résister aux ordonnances, et
les citoyens qui étaient à portée d’entendre leur appel firent bien de
s’armer. La situation était celle du roi d’Angleterre, qui plus d’une
fois s’est trouvé en lutte avec son parlement. Mais, dès que le roi,
vaincu, eut retiré les ordonnances, il fallait s’arrêter et maintenir le
roi dans son palais. Il lui convint d’abdiquer; il fallait prendre celui
en faveur de qui il abdiquait. On fit autrement. Hâtons-nous de dire que
dix-huit années d’un règne plein de sagesse justifièrent à beaucoup
d’égards le choix du 10 août 1830, et que ce choix pouvait s’autoriser
de quelques-uns des précédents de la révolution de 1688 en Angleterre;
mais, pour qu’une substitution aussi hardie devînt légitime, il fallait
qu’elle durât. Par une série d’impardonnables étourderies de la part de
la nation et par suite d’une regrettable faiblesse de la dynastie
nouvelle, cette consécration manqua. Le roi et ses fils, au lieu de
maintenir leur droit par les armes, se retirèrent et laissèrent l’émeute
parisienne violer outrageusement la volonté de la nation. Déchirure
funeste faite à un titre un peu caduc en son origine et qui ne pouvait
acquérir de force que par sa persistance. Une dynastie doit à la nation,
qui toujours est censée l’appuyer, de résister à une minorité
turbulente. L’humanité est satisfaite, pourvu qu’après la bataille le
pouvoir vainqueur se montre généreux et traite les rebelles, non comme
des coupables, mais comme des vaincus.
Nous entrions pour la plupart dans la vie publique, quand survint le
néfaste incident du 24 février. Avec un instinct parfaitement juste,
nous sentîmes que ce qui se passa ce jour-là était un grand malheur.
Libéraux par principes philosophiques, nous vîmes bien que les arbres de
la liberté qu’on plantait avec une joie si naïve ne verdiraient jamais;
nous comprîmes que les problèmes sociaux qui se posaient d’une façon
audacieuse étaient destinés à jouer un rôle de premier ordre dans
l’avenir du monde. Le baptême de sang des journées de juin, les
réactions qui suivirent nous serrèrent le cœur; il était clair que l’âme
et l’esprit de la France couraient un véritable péril. La légèreté des
hommes de 1848 fut vraiment sans pareille. Ils donnèrent à la France,
qui ne le demandait pas, le suffrage universel. Ils ne songèrent pas que
ce suffrage ne bénéficierait qu’à cinq millions de paysans, étrangers à
toute idée libérale. Je voyais assidûment à cette époque M. Cousin. Dans
les longues promenades que ce profond connaisseur de toutes les gloires
françaises me faisait faire dans les rues de Paris de la rive gauche,
m’expliquant l’histoire de chaque maison et de ses propriétaires au
XVIIe siècle, il me disait souvent ce mot: «Mon ami, on ne comprend pas
encore quel crime a été la révolution de février; le dernier terme de
cette révolution sera peut-être le démembrement de la France.»
Le coup d’État du 2 décembre nous froissa profondément. Dix ans nous
portâmes le deuil du droit; nous protestâmes selon nos forces contre le
système d’abaissement intellectuel savamment dirigé par M. Fortoul, à
peine mitigé par ceux qui lui succédèrent. Il arriva cependant ce qui
arrive toujours. Le pouvoir inauguré par la violence s’améliorait en
vieillissant; il se prit à voir que le développement libéral de l’homme
est un intérêt majeur pour tout gouvernement. Le pays, d’un autre côté,
était enchanté de ce gouvernement médiocre. Il avait ce qu’il voulait;
chercher à renverser un tel gouvernement malgré le vœu évident du plus
grand nombre eût été insensé. Ce qu’il y avait de plus sage était de
tirer du mal le meilleur parti possible, de faire comme les évêques du
Ve siècle et du VIe, qui, ne pouvant repousser les barbares, cherchaient
à les éclairer. Nous consentîmes donc à servir le gouvernement de
l’empereur Napoléon III dans ce qu’il avait de bon, c’est-à-dire en tant
qu’il touchait aux intérêts éternels de la science, de l’éducation
publique, du progrès des lumières, à ces devoirs sociaux enfin qui ne
chôment jamais.
Il est incontestable, d’ailleurs, que le règne de l’empereur Napoléon
III, malgré ses immenses lacunes, avait résolu une moitié du problème.
La majorité de la France était parfaitement contente. Elle avait ce
qu’elle voulait, l’ordre et la paix. La liberté manquait, il est vrai;
la vie politique était des plus faibles; mais cela ne blessait qu’une
minorité d’un cinquième ou d’un sixième de la nation, et encore dans
cette minorité faut-il distinguer un petit nombre d’hommes instruits,
intelligents, vraiment libéraux, d’une foule peu réfléchie, animée de
cet esprit séditieux qui a pour unique programme d’être toujours en
opposition avec le gouvernement et de chercher à le renverser.
L’administration était très-mauvaise; mais quiconque ne niait pas le
principe des droits de la dynastie souffrait peu. Les hommes
d’opposition eux-mêmes étaient plutôt gênés dans leur activité que
persécutés. La fortune du pays s’augmentait dans des proportions
inouïes. A la date du 8 mai 1870, après de très-graves fautes commises,
sept millions et demi d’électeurs se déclarèrent encore satisfaits. Il
ne venait à l’esprit de presque personne qu’un tel état pût être exposé
à la plus effroyable des catastrophes. Cette catastrophe, en effet, ne
sortit pas d’une nécessité générale de situation; elle vint d’un trait
particulier du caractère de l’empereur Napoléon III.