Le plus étendu des morceaux contenus dans le présent volume renferme les
réflexions qui me furent suggérées durant ces douloureuses semaines où
un bon Français ne dut avoir de pensée que pour les souffrances de sa
patrie. Je ne me fais pas d’illusion sur l’influence que ces pages
peuvent exercer. Le rôle des écrivains à qui est échu le lot des vérités
importunes ne diffère pas beaucoup du sort de ce fou de Jérusalem qui
allait parcourant sans cesse les murs de la cité vouée à
l’extermination, et criant: «Voix de l’Orient! voix de l’Occident! voix
des quatre vents! malheur à Jérusalem et au temple!» Personne ne
l’écouta, jusqu’au jour où, frappé par la pierre d’une baliste, il tomba
en disant: «Malheur à moi!» Le petit nombre de personnes qui ont suivi
en politique la ligne que j’ai cru devoir adopter, non par intérêt ni
ambition, mais par simple goût du bien public, sont les plus
complétement vaincues dans la funeste crise qui se déroule sous nos
yeux; mais je tiens essentiellement à éviter le reproche d’avoir refusé
aux affaires de mon temps et de mon pays l’attention que tout citoyen
est obligé d’y donner. Au point où en sont venues les sociétés humaines,
il faudrait faire peu d’estime de celui qui rechercherait avidement une
part de responsabilité dans les affaires de son temps et de son pays.
L’ambitieux à l’ancienne manière, celui qui mettait son plaisir, son
honneur et son espérance de fortune dans la participation au
gouvernement, serait de nos jours presque un non-sens, et si, à l’heure
qu’il est, nous voyions un jeune homme aborder la vie publique avec
cette espèce d’ardeur un peu vaine, cette chaleur de cœur et cet
optimisme naïf qui caractérisèrent, par exemple, l’époque de la
Restauration, nous ne pourrions retenir un sourire, ni nous empêcher de
lui prédire de cruelles déceptions. Un des plus mauvais résultats de la
démocratie est de faire de la chose publique la proie d’une classe de
_politiciens_ médiocres et jaloux, naturellement peu respectés de la
foule, qui a vu son mandataire d’aujourd’hui humilié hier devant elle,
et qui sait par quel charlatanisme on a surpris son suffrage. Toutefois,
avant de proclamer que le sage doit se renfermer dans la pensée pure, il
faut être bien sûr qu’on a épuisé toutes les chances de faire entendre
la voix de la raison. Quand nous aurons été dix fois vaincus, quand dix
fois la foule aura préféré à nos avis les déclamations des complaisants
ou des exaltés, quand il sera bien prouvé que, nous étant légalement
offerts, nous avons été rebutés, refusés, alors nous aurons le droit de
nous retirer fiers, tranquilles, et de faire sonner bien haut notre
défaite. On n’est pas obligé de réussir, on n’est pas obligé de faire
concurrence aux procédés que se permet l’ambition vulgaire; on est
obligé d’être sincère. Si Turgot eût assez vécu pour voir la Révolution,
il aurait eu presque seul le droit de rester calme, car seul il avait
bien indiqué ce qu’il fallait faire pour la prévenir.
J’ai joint à cet essai sur les réformes qui semblent les plus urgentes
un ou deux morceaux parus en 1869, qui en sont le commentaire et
l’explication[1]. On trouvera, si l’on veut, que ce sont là des épaves
d’une politique bien arriérée; les solutions du libéralisme modéré se
voient toujours ajournées par le fait des situations extrêmes; mais
elles ne doivent pas pour cela être délaissées; car l’opinion y revient
tôt ou tard. Malgré les démentis apparents que les faits m’ont donnés,
j’ai relu ces morceaux sans amertume, et j’ai pensé qu’ils gardaient
encore quelque prix.
[1] Quelques points qui peuvent paraître obscurs dans ces diverses
études sont développés plus au long dans mes _Questions
contemporaines_. (Paris, 1868.)
C’est, au contraire, avec une profonde douleur que j’ai réimprimé les
deux ou trois morceaux relatifs à la guerre qui se trouvent en ce
volume. J’avais fait le rêve de ma vie de travailler, dans la faible
mesure de mes forces, à l’alliance intellectuelle, morale et politique
de l’Allemagne et de la France, alliance entraînant celle de
l’Angleterre, et constituant une force capable de gouverner le monde,
c’est-à-dire de le diriger dans la voie de la civilisation libérale, à
égale distance des empressements naïvement aveugles de la démocratie et
des puériles velléités de retour à un passé qui ne saurait revivre. Ma
chimère, je l’avoue, est détruite pour jamais. Un abîme est creusé entre
la France et l’Allemagne; des siècles ne le combleront pas. La violence
faite à l’Alsace et à la Lorraine restera longtemps une plaie béante; la
prétendue garantie de paix rêvée par les journalistes et les hommes
d’État de l’Allemagne sera une garantie de guerres sans fin.
L’Allemagne avait été ma maîtresse; j’avais la conscience de lui devoir
ce qu’il y a de meilleur en moi. Qu’on juge de ce que j’ai souffert,
quand j’ai vu la nation qui m’avait enseigné l’idéalisme railler tout
idéal, quand la patrie de Kant, de Fichte, de Herder, de Gœthe s’est
mise à suivre uniquement les visées d’un patriotisme exclusif, quand le
peuple que j’avais toujours présenté à mes compatriotes comme le plus
moral et le plus cultivé s’est montré à nous sous la forme de soldats ne
différant en rien des soudards de tous les temps, méchants, voleurs,
ivrognes, démoralisés, pillant comme du temps de Waldstein; enfin, quand
la noble révoltée de 1813, la nation qui souleva l’Europe au nom de la
«générosité», a hautement repoussé de la politique toute considération
de générosité, a posé en principe que le devoir d’un peuple est d’être
positif, égoïste, a traité de crime la touchante folie d’une pauvre
nation, trahie par le sort et par ses souverains, nation superficielle,
dénuée de sens politique, je l’avoue, mais dont l’unique faute est
d’avoir tenté étourdiment une expérience (celle du suffrage universel)
dont aucun autre peuple ne se tirera mieux qu’elle. L’Allemagne
présentant au monde le devoir comme ridicule, la lutte pour la patrie
comme criminelle, quelle triste désillusion pour ceux qui avaient cru
voir dans la culture allemande un avenir de civilisation générale! Ce
que nous aimions dans l’Allemagne, sa largeur, sa haute conception de la
raison et de l’humanité, n’existe plus. L’Allemagne n’est plus qu’une
nation; elle est à l’heure qu’il est la plus forte des nations; mais on
sait ce que durent ces hégémonies et ce qu’elles laissent après elles.
Une nation qui se renferme dans la pure considération de son intérêt n’a
plus de rôle général. Un pays n’exerce une maîtrise que par les côtés
universels de son génie; patriotisme est le contraire d’influence morale
et philosophique. Nous tous qui avons passé notre vie à nous garder des
erreurs du chauvinisme français, comment veut-on que nous épousions les
étroites pensées d’un chauvinisme étranger, tout aussi injuste, tout
aussi intolérant que le chauvinisme français? L’homme peut s’élever
au-dessus des préjugés de sa nation; mais, erreur pour erreur, il
préférera toujours les préjugés patriotiques à ceux qui se présentent
comme de menaçantes insultes ou d’injustes dénigrements.
Nul plus que moi n’a toujours rendu justice aux grandes qualités de la
race allemande, à ce sérieux, à ce savoir, à cette application, qui
suppléent presque au génie et valent mille fois mieux que le talent, à
ce sentiment du devoir, que je préfère beaucoup au mobile de vanité et
d’honneur qui fait notre force et notre faiblesse. Mais l’Allemagne ne
peut se charger de l’œuvre tout entière de l’humanité. L’Allemagne ne
fait pas de choses désintéressées pour le reste du monde. Très-noble est
le libéralisme allemand, se proposant pour objet moins l’égalité des
classes que la culture et l’élévation de la nature humaine en général;
mais les droits de l’homme sont bien aussi quelque chose; or c’est notre
philosophie du XVIIIe siècle, c’est notre révolution qui les ont fondés.
La réforme luthérienne n’a été faite que pour les pays germaniques;
l’Allemagne n’a jamais eu l’analogue de nos attachements chevaleresques
pour la Pologne, pour l’Italie. La nature allemande, d’ailleurs, semble
contenir les deux pôles opposés: l’Allemand doux, obéissant,
respectueux, résigné; l’Allemand ne connaissant que la force, le chef au
commandement inexorable et dur, le vieil homme de fer enfin; _jura negat
sibi nata_. On peut dire qu’il n’y a rien au monde de meilleur que
l’Allemand moral, et rien de plus méchant que l’Allemand démoralisé. Si
les masses sont chez nous moins susceptibles de discipline qu’en
Allemagne, les classes intermédiaires sont moins capables de vilenie;
disons à l’honneur de la France que, pendant toute la dernière guerre,
il a été presque impossible de trouver un Français pour jouer
passablement le rôle d’espion; le mensonge, la basse rouerie nous
répugnent trop.
La grande supériorité de l’Allemagne est dans l’ordre intellectuel; mais
que là encore elle ne se figure pas tout posséder. Le tact, le charme
lui manquent. L’Allemagne a beaucoup à faire pour avoir une société
comme la société française du XVIIe et du XVIIIe siècle, des
gentilshommes comme La Rochefoucauld, Saint-Simon, Saint-Évremond, des
femmes comme Mme de Sévigné, Mlle de la Vallière, Ninon de Lenclos. Même
de nos jours, l’Allemagne a-t-elle un poëte comme M. Victor Hugo, un
prosateur comme Mme Sand, un critique comme M. Sainte-Beuve, une
imagination comme celle de M. Michelet, un caractère philosophique comme
celui de M. Littré? C’est aux connaisseurs des autres nations à
répondre. Nous récusons seulement les jugements injustes de ceux qui ne
veulent connaître la France contemporaine que par sa basse presse, par
sa petite littérature, par ces mauvais petits théâtres dont le sot
esprit, aussi peu français que possible, est le fait d’étrangers et en
partie d’Allemands. Si l’on jugeait de l’Allemagne par ses journaux de
bas étage, on la jugerait aussi fort mal. Quel plaisir peut-on trouver à
se nourrir ainsi d’idées fausses, d’appréciations haineuses et de
partialité? On aura beau dire, le monde sans la France sera aussi
défectueux qu’il le serait si la France était le monde entier; un plat
de sel n’est rien, mais un plat sans sel est bien fade. Le but de
l’humanité est supérieur au triomphe de telle ou telle race; toutes les
races y servent; toutes ont à leur manière une mission à remplir.
Puisse-t-il se former enfin une ligue des hommes de bonne volonté de
toute tribu, de toute langue et de tout peuple, qui sachent créer et
maintenir au-dessus de ces luttes ardentes un empyrée des idées pures,
un ciel où il n’y ait ni Grec, ni barbare, ni Germain, ni Latin! Quand
on engageait Gœthe à faire des poésies contre la France: «Comment
voulez-vous que je prêche la haine, répondait-il, quand je ne la sens
pas dans mon cœur?» Telle doit être notre réponse, quand on nous
engagera à calomnier l’Allemagne. Soyons inexorablement justes et
froids. La France ne nous a pas écoutés, quand nous la conjurions de ne
pas lutter contre l’inévitable; l’Allemagne nous a raillés, quand nous
l’avons engagée à la modération dans la victoire. Sachons attendre. Les
lois de l’histoire sont la justice de Dieu. Dans le livre de Job, Dieu,
pour montrer qu’il est fort, se plaît à écraser celui qui triomphe et à
exalter l’humilié. La philosophie de l’histoire est d’accord sur ce
point avec le vieux poëme. Toute création humaine a son ver qui la
ronge; une défaite est l’expiation d’une gloire passée et souvent le
garant d’une victoire pour l’avenir. La Grèce, la Judée ont payé de leur
existence nationale leur destinée exceptionnelle et l’incomparable
honneur d’avoir fondé des enseignements pour toute l’humanité. L’Italie
a expié par deux cents ans de nullité la gloire d’avoir inauguré au
moyen âge la vie civile et d’avoir fait la renaissance; au XIXe siècle,
cette double gloire a été son principal titre à une nouvelle vie.
L’Allemagne a expié par un long abaissement politique la gloire d’avoir
fait la Réforme; elle touche maintenant le bénéfice de la Réforme. La
France expie aujourd’hui la Révolution; elle en recueillera peut-être un
jour les fruits dans le souvenir reconnaissant des peuples émancipés.
Consolations de vaincus, dira-t-on, vaine pâture qu’on se jette à
soi-même pour adoucir le malheur présent par les rêves de
l’avenir!--Soit; mais il faut avouer aussi que jamais consolations ne
furent plus solides. Les espérances fondées sur l’instabilité de la
fortune n’ont pas manqué une seule fois de se réaliser depuis qu’il y a
une humanité. _Nil permanet sub sole_, a dit cet aimable sceptique, si
merveilleusement pénétrant, l’Ecclésiaste, le plus inspiré des auteurs
sacrés. L’histoire aura son cours, les vainqueurs d’aujourd’hui seront
les vaincus de demain. Que ce soit là une vérité triste ou gaie,
n’importe; c’est une vérité qui sera vraie dans tous les temps. Voilà
pourquoi le souhait du philosophe doit être qu’il y ait le moins
possible de vainqueurs et de vaincus.
«O monde, que tu es méchant et de nature perverse! s’écrie le plus grand
des poëtes persans. Ce que tu as élevé, tu le détruis toi-même. Regarde
ce qu’est devenu Féridoun, le héros qui ravit l’empire au vieux Zohak.
Il a régné pendant cinq siècles; à la fin il est mort. Il est mort comme
nous mourrons tous, soit que nous ayons été le berger, soit que nous
ayons été le troupeau.»