Nous attendîmes dans les prisons de la police un commissaire impérial
qui devait venir de Vienne pour nous accompagner jusqu’aux frontières.
En attendant, comme nos malles avaient été vendues, nous nous pourvûmes
de linge et de vêtements, et nous déposâmes la livrée de la prison.
Au bout de cinq jours arriva le commissaire, et le directeur de la
police nous consigna entre ses mains, en lui remettant en même temps
l’argent que nous avions apporté au Spielberg, et celui qui provenait de
la vente de nos malles et de nos livres; argent qui nous fut ensuite
restitué aux frontières.
Les dépenses de notre voyage furent faites par l’empereur, et sans
compter.
Le commissaire était M. de Noé, gentilhomme employé au secrétariat du
ministère de la police. On ne pouvait nous destiner une personne d’une
éducation plus accomplie. Il nous traita constamment avec toutes sortes
d’égards.
Mais je partis de Brünn avec une difficulté de respirer qui était très
pénible, et le mouvement de la voiture augmenta tellement le mal que, le
soir, je haletais d’une façon effrayante, et que l’on craignait d’un
instant à l’autre de me voir rester suffoqué. J’eus en outre une fièvre
ardente pendant toute la nuit, et le commissaire était indécis, le
lendemain matin, de savoir si je pourrais continuer le voyage jusqu’à
Vienne. Je dis que oui, et nous partîmes. La violence de la douleur
était extrême; je ne pouvais ni manger, ni boire, ni parler.
J’arrivai à Vienne à demi-mort. On nous donna un bon logement à la
direction générale de la police. On me mit au lit; on appela un médecin.
Celui-ci m’ordonna une saignée, et j’en éprouvai du soulagement. Une
diète absolue et force digitale, tel fut pendant huit jours mon
traitement, et je me rétablis. Le médecin était M. Singer; il eut pour
moi de véritables attentions d’ami.
J’avais le plus grand désir de partir, d’autant plus que la nouvelle des
_trois journées_ de Paris avait pénétré jusqu’à nous.
Le jour même qu’éclatait cette révolution, l’empereur avait signé le
décret de notre mise en liberté! Certes il ne l’aurait pas maintenant
révoqué. Mais cependant il n’était pas invraisemblable que, les temps
menaçant de redevenir critiques pour toute l’Europe, on craignît des
mouvements populaires jusqu’en Italie, et qu’on ne voulût pas en
Autriche nous laisser, en ce moment, rentrer dans notre patrie. Nous
étions bien persuadés de ne pas retourner au Spielberg, mais nous
tremblions que quelqu’un ne vînt à suggérer à l’empereur de nous
déporter dans quelque ville de l’empire éloignée de la péninsule.
Je me montrai encore plus rétabli que je ne l’étais, et je priai de
presser le départ. Cependant j’avais le plus ardent désir de me
présenter à S. E. M. le comte de Pralormo, envoyé de la cour de Turin à
la cour d’Autriche, et à la bonté duquel je savais avoir beaucoup
d’obligations. Il s’était employé avec le plus généreux et le plus
constant empressement pour obtenir ma mise en liberté. Mais la défense
de me laisser voir qui que ce fût n’admit pas d’exception.
A peine fus-je convalescent, qu’on nous fit la gracieuseté de nous
envoyer une voiture pendant quelques jours, pour que nous puissions nous
promener un peu dans Vienne. Le commissaire avait ordre de nous
accompagner et de ne nous laisser parler à personne. Nous vîmes la belle
église de Saint-Étienne, les délicieuses promenades de la ville, la
villa voisine de Lichtenstein, et, en dernier lieu, la villa impériale
de Schœnbrünn.
Pendant que nous étions dans les magnifiques allées de Schœnbrünn,
l’empereur vint à passer, et le commissaire nous fit retirer, pour que
la vue de nos maigres personnes ne l’attristât pas.