Dans la prison contiguë à la nôtre, et qui avait été jadis celle
d’Oroboni, étaient maintenant D. Marco Fortini et Antoine Villa. Ce
dernier, autrefois robuste comme un Hercule, souffrit beaucoup de la
faim pendant la première année, et lorsqu’il eut un peu plus de
nourriture, il se trouva sans forces pour digérer. Il languit longtemps;
puis, réduit presque à la dernière extrémité, il obtint qu’on lui donnât
une prison plus aérée. L’atmosphère méphitique d’un étroit sépulcre lui
était, sans doute, très nuisible, comme elle l’était à tous les autres.
Mais le remède par lui réclamé ne fut pas suffisant. Dans cette grande
chambre, il se conserva quelques mois encore, puis, après des
vomissements de sang réitérés, il mourut.
Il fut assisté par son compagnon de captivité, D. Fortini, et par l’abbé
Paulowich, venu en hâte de Vienne quand on apprit qu’il était moribond.
Bien que je ne fusse pas lié avec lui aussi étroitement qu’avec Oroboni,
cependant sa mort m’affligea beaucoup. Je savais qu’il était aimé avec
la plus vive tendresse par ses parents et par son épouse. Pour lui, il
était plus à envier qu’à plaindre; mais ceux qui survivaient!
Il avait aussi été mon voisin sous les Plombs; Tremerello m’avait
apporté quelques vers de lui, et lui avait apporté des miens. Il régnait
parfois dans ces vers de lui un profond sentiment.
Après sa mort, il me sembla que je l’affectionnais plus encore que
pendant sa vie, en apprenant des gardiens combien misérablement il avait
souffert. L’infortuné ne pouvait se résigner à mourir, bien que très
religieux. Il éprouva au plus haut degré l’horreur de ce terrible
passage, bénissant pourtant toujours le Seigneur, et s’écriant les
larmes aux yeux: «Je ne sais pas conformer ma volonté à la tienne, et
cependant je veux l’y conformer. Opère toi-même en moi ce miracle!»
Il n’avait pas le courage d’Oroboni, mais il l’imita en protestant qu’il
pardonnait à ses ennemis.
A la fin de cette année (c’était en 1826), nous entendîmes un soir dans
le corridor le bruit mal étouffé des pas de plusieurs personnes. Nos
oreilles étaient devenues très habiles à discerner mille genres de
bruit. Une porte vient à s’ouvrir; nous reconnaissons que c’est celle où
était l’avocat Solera. Une autre s’ouvre; c’est celle de Fortini. Parmi
quelques voix parlant tout bas, nous distinguions celle du directeur de
police.--Que serait-ce? Une perquisition à une heure si tardive? Et
pourquoi?
Mais bientôt on sort de nouveau dans le corridor. Tout à coup la voix
chérie du bon Fortini: _Oh! pauvre de moi! excusez-moi, j’ai oublié un
tome de mon bréviaire!_
Et vite, vite il courait reprendre son volume, puis il rejoignait la
petite troupe. La porte de l’escalier s’ouvrit, nous entendîmes leurs
pas jusqu’au bas; nous comprîmes que les deux heureux prisonniers
avaient reçu leur grâce; et, bien que nous eussions du regret de ne pas
les suivre, nous nous en réjouîmes.