Les consolations nous manquaient l’une après l’autre; les peines étaient
toujours plus grandes. Je me résignais à la volonté de Dieu, mais je me
résignais en gémissant; et mon âme, au lieu de s’endurcir au mal,
semblait le ressentir toujours plus douloureusement.
Une fois, on m’apporta en cachette une feuille de la _Gazette
d’Augsbourg_, dans laquelle on racontait une chose fort étrange sur moi,
à propos de la prise de voile d’une de mes sœurs.
On disait: «La signora Maria-Angiola Pellico, fille, etc., etc., a pris
aujourd’hui, etc., le voile dans le monastère de la Visitation à Turin,
etc. C’est la propre sœur de l’auteur de la _Francesca da Rimini_,
Silvio Pellico, qui est sorti récemment de la forteresse du Spielberg,
gracié par Sa Majesté l’empereur, trait de clémence bien digne d’un si
magnanime souverain, et qui réjouit l’Italie tout entière, d’autant que,
etc., etc.»
Et ici suivait mon éloge.
La fable de ma grâce, je ne pouvais imaginer pourquoi on l’avait
inventée. Un simple divertissement de journaliste ne paraissait pas
vraisemblable; c’était peut-être quelque ruse de la police allemande?
Qui le sait? Mais les noms de Maria-Angiola étaient précisément ceux de
ma sœur cadette. Ces bruits devaient sans doute être passés de la
_Gazette de Turin_ à d’autres gazettes. Donc, l’excellente jeune fille
s’était vraiment faite religieuse! Ah! peut-être a-t-elle pris cet état
parce qu’elle a perdu ses parents! Pauvre jeune fille! Elle n’a pas
voulu que je souffrisse seul les angoisses de la prison; elle aussi a
voulu s’enfermer! Le Seigneur lui donne plus qu’à moi les vertus de la
patience et de l’abnégation! Que de fois, dans sa cellule, cet ange
pensera à moi! que de fois elle fera de dures pénitences pour obtenir de
Dieu qu’il allège les maux de son frère!
Ces pensées m’attendrissaient et me déchiraient le cœur. Mes malheurs ne
pouvaient que trop avoir concouru à abréger les jours de mon père ou de
ma mère, ou de tous deux! Plus j’y pensais, et plus il me paraissait
impossible que, sans cette perte, ma chère Mariette eût abandonné le
toit paternel. Cette idée m’oppressait comme une certitude, et je tombai
par suite dans une tristesse pleine d’angoisse.
Maroncelli en était ému non moins que moi. Quelques jours après, il se
mit à composer une lamentation poétique sur la sœur du prisonnier. Il en
résulta un très beau poème, respirant la mélancolie et la pitié. Quand
il l’eut terminé, il me le récita. Oh! comme je lui sus gré de sa
délicatesse! Parmi tant de millions de vers qui avaient été faits
jusqu’alors pour des religieuses, ceux-là étaient probablement les seuls
qui eussent été composés en prison, pour le frère de la religieuse, par
un compagnon de chaîne. Quel concours d’idées pathétiques et
religieuses!
Ainsi l’amitié adoucissait mes douleurs. Ah! depuis ce moment, il ne se
passa pas de jour sans que j’errasse longuement par la pensée dans un
couvent de jeunes vierges; sans que parmi ces jeunes vierges j’en
considérasse une avec une plus tendre pitié; sans que je priasse
ardemment le Ciel d’embellir sa solitude, et de ne pas laisser son
imagination lui dépeindre ma prison avec trop d’horreur.