Les conversations dont j’ai parlé, soit avec Oroboni, soit avec Schiller
ou d’autres, n’occupaient toutefois qu’une petite partie des longues
vingt-quatre heures de ma journée, et il n’était pas rare qu’aucune
conversation avec le premier ne fût possible.
Que faisais-je dans une si grande solitude?
Voici quelle était toute ma vie pendant ces journées. Je me levais
toujours à l’aube, et, montant sur le haut de mon banc, je me
cramponnais aux barreaux de la fenêtre, et je disais mes prières.
Oroboni était déjà à sa fenêtre, ou ne tardait pas à y venir. Nous nous
saluions, et chacun continuait silencieusement à penser à Dieu. Autant
nos cachots étaient horribles, autant était beau le spectacle extérieur
que nous avions. Ce ciel, cette campagne, ce va-et-vient lointain de
créatures dans la vallée, ces voix de paysannes, ces rires, ces chants,
nous réjouissaient, nous faisaient plus chèrement sentir la présence de
Celui qui se montre si magnifique dans sa bonté, et dont nous avions
tant besoin.
Venait la visite du matin par les gardiens. Ceux-ci donnaient un coup
d’œil à la chambre pour voir si tout était en ordre, et examinaient ma
chaîne anneau par anneau, afin de s’assurer que quelque accident ou
quelque mauvaise intention ne l’avait pas rompue; ou plutôt (rompre la
chaîne était impossible) cette inspection était faite pour obéir
fidèlement aux prescriptions de la discipline. Si c’était un jour où
venait le médecin, Schiller demandait si on voulait lui parler, et en
prenait note.
Après avoir fait le tour de nos prisons, Schiller revenait et
accompagnait Kunda, qui était chargé de nettoyer chacune de nos
chambres.
Après un court intervalle, on nous apportait le déjeuner. C’était une
demi-assiette de bouillon rougeâtre, avec trois tranches de pain très
minces; je mangeais ce pain, et ne buvais pas le bouillon.
Après quoi, je me mettais à l’étude. Maroncelli avait apporté d’Italie
un grand nombre de livres, et tous nos compagnons en avaient aussi
apporté, qui plus, qui moins. Le tout ensemble formait une bonne petite
bibliothèque. Nous espérions en outre pouvoir l’augmenter au moyen de
notre argent. Il n’était encore arrivé aucune réponse de l’empereur au
sujet de la permission qui lui avait été demandée de lire nos livres et
d’en acheter d’autres; mais, en attendant, le gouverneur de Brünn
accordait provisoirement à chacun de nous l’autorisation de garder deux
livres, et d’en changer toutes les fois que nous voudrions. Vers les
neuf heures venait le surintendant, et, lorsque le médecin avait été
demandé, il l’accompagnait.
Un peu de temps me restait encore ensuite pour l’étude, jusqu’à onze
heures, qui était le moment du dîner.
Jusqu’au coucher du soleil, je n’avais plus de visite, et je me
remettais à étudier. Alors Schiller et Kunda venaient pour changer mon
eau, et un instant après arrivait le surintendant avec quelques
gardiens, pour l’inspection du soir dans toute ma chambre et à mes fers.
Pendant une des heures de la journée, tantôt avant, tantôt après le
dîner, au bon plaisir des gardiens, avait lieu la promenade.
La susdite visite du soir terminée, Oroboni et moi nous nous mettions à
causer, et c’étaient ordinairement là nos entretiens les plus longs. Les
entretiens extraordinaires avaient lieu le matin, ou tout de suite après
le dîner, mais le plus souvent ils étaient très courts.
Quelquefois les sentinelles étaient si compatissantes qu’elles nous
disaient: «Un peu plus bas, messieurs; autrement la punition tombera sur
nous.»
D’autres fois, elles feignaient de ne pas s’apercevoir que nous
parlions; puis, voyant paraître le sergent, elles nous priaient de nous
taire jusqu’à ce qu’il fût parti; et à peine était-il parti qu’elles
nous disaient: «Messieurs, vous pouvez causer maintenant, mais le plus
bas qu’il vous sera possible.»
Parfois, quelques-uns de ces soldats s’enhardissaient jusqu’à causer
avec nous, à satisfaire à nos demandes et à nous donner quelques
nouvelles de l’Italie.
A certains de leurs discours nous ne répondions qu’en les priant de se
taire. Il était tout naturel que nous doutassions si c’étaient toujours
là des épanchements sincères du cœur, ou des pièges pour scruter nos
pensées. Néanmoins, j’incline beaucoup plus à croire que ces braves gens
parlaient avec sincérité.