Je revenais un matin de la promenade; c’était le 7 août. La porte de la
prison d’Oroboni était ouverte, et Schiller qui s’y trouvait ne m’avait
pas entendu venir. Mes gardiens veulent hâter le pas pour fermer cette
porte. Je les préviens, je m’élance, et me voilà dans les bras
d’Oroboni.
Schiller fut abasourdi; il dit: «_Der Teufel! der Teufel!_» et leva le
doigt pour me menacer. Mais ses yeux se remplirent de larmes, et il
s’écria en sanglotant: «O mon Dieu, faites miséricorde à ces pauvres
jeunes gens et à moi, et à tous les infortunés, vous qui avez été
également si malheureux sur la terre!»
Les deux gardiens pleuraient à leur tour. La sentinelle du corridor, qui
était accourue, pleurait elle aussi. Oroboni me disait: «Silvio, Silvio,
voilà un des jours les plus chers de ma vie!» Je ne sais ce que de mon
côté je lui disais; j’étais hors de moi de joie et de tendresse.
Quand Schiller nous conjura de nous séparer, force fut de lui obéir.
Oroboni laissa échapper un torrent de larmes et me dit:
«Nous reverrons-nous jamais plus sur la terre?»
Et je ne le revis jamais plus! Quelques mois après, sa chambre était
vide, et Oroboni gisait dans ce cimetière que j’avais devant ma fenêtre!
Depuis cet instant où nous nous étions vus, il semblait que nous nous
aimions plus doucement, plus fortement qu’avant, il semblait que nous
nous étions l’un à l’autre plus nécessaires.
C’était un beau jeune homme, de noble aspect, mais pâle et d’une
mauvaise santé. Ses yeux seuls étaient pleins de vie. Mon affection pour
lui était encore augmentée par la pitié que sa maigreur et sa pâleur
m’inspiraient. Il éprouvait la même chose pour moi. Tous les deux nous
sentions combien il était vraisemblable qu’il arriverait bientôt à l’un
de nous de survivre à l’autre.
Au bout de quelques jours il tomba malade. Je ne faisais que gémir et
prier pour lui. Après quelques accès de fièvre, il reprit un peu de
force, et put revenir à nos conversations amicales. Oh! comme entendre
de nouveau le son de sa voix m’apportait de consolation!
«Ne te trompe pas, me disait-il; ce sera pour peu de temps. Aie la force
de t’apprêter à ma perte; inspire-moi du courage par ton courage.»
A cette époque, on voulut blanchir les murs de nos prisons, et on nous
transporta dans les souterrains. Par malheur, dans cet intervalle, nous
ne fûmes pas placés dans des cachots voisins. Schiller me disait
qu’Oroboni allait bien, mais je le soupçonnais de ne pas vouloir me dire
la vérité, et je craignais que la santé déjà si débile de mon ami ne se
détériorât tout à fait dans ces souterrains.
Si j’avais eu au moins la bonne fortune d’être en cette occasion voisin
de mon cher Maroncelli! J’entendis pourtant sa voix. Nous nous saluâmes
en chantant, en dépit des cris des gardiens.
Ce fut dans ce temps que vint nous voir le premier médecin de Brünn,
envoyé peut-être à la suite des rapports que le surintendant faisait à
Vienne, sur l’extrême faiblesse où nous avait tous réduits le défaut de
nourriture, ou bien parce qu’il régnait alors dans les prisons une
violente épidémie de scorbut.
Ne sachant pas le motif de cette visite, je m’imaginai que c’était pour
une nouvelle maladie d’Oroboni. La crainte de le perdre me donnait une
inquiétude indicible. Je fus pris alors d’une forte mélancolie et du
désir de mourir. La pensée du suicide se présentait de nouveau à moi. Je
la combattais; mais j’étais comme un voyageur fatigué qui, tout en se
disant à lui-même: «C’est mon devoir d’aller jusqu’au bout», sent un
besoin irrésistible de se jeter à terre et de se reposer.
On m’avait dit que, peu de temps auparavant, dans un de ces ténébreux
cachots, un vieux Bohémien s’était tué en se frappant la tête contre les
murs. Je ne pouvais chasser de mon esprit la tentation de l’imiter. Je
ne sais si mon délire ne serait pas arrivé à ce point, si une gorgée de
sang sortie de ma poitrine ne m’avait pas fait croire à ma mort
prochaine. Je remerciai Dieu de ce qu’il voulait me faire mourir de
cette façon, et m’épargner un acte de désespoir que mon intelligence
condamnait.
Mais Dieu, au contraire, voulut me conserver. Cette gorgée de sang
allégea mes maux. Pendant ce temps, je fus ramené dans la prison
supérieure, et la lumière plus grande ainsi que le voisinage d’Oroboni,
que j’y retrouvai, me rattachèrent à la vie.