Le matin nous partîmes d’Udine, et l’aube se montrait à peine. Cet
affectueux Dario était déjà dans la rue, enveloppé de son manteau. Il
nous salua encore, et nous suivit longtemps. Nous vîmes aussi une
voiture courir derrière nous pendant deux ou trois milles. Il y avait
dedans quelqu’un qui agitait un mouchoir. A la fin, elle s’en retourna.
Qui était-ce? nous nous le demandâmes.
Oh! que Dieu bénisse toutes les âmes généreuses qui ne rougissent pas
d’aimer les malheureux! Ah! je les apprécie d’autant plus que, pendant
mes années de calamité, j’en ai connu de lâches qui m’ont renié, et ont
cru tirer avantage des injures qu’elles accumulaient contre moi. Mais
ces dernières furent peu nombreuses, et le nombre des premières ne fut
pas restreint.
Je me trompais en pensant que cette compassion que nous trouvions en
Italie dût cesser lorsque nous serions en terre étrangère. Ah! l’homme
bon est toujours le compatriote des infortunés! Quand nous fumes sur les
territoires d’Illyrie et d’Allemagne, il se produisit la même chose que
sur les nôtres. La plainte suivante était unanime: _Arme Herren!_
(Pauvres messieurs!)
Parfois, en entrant dans un pays, nos voitures étaient obligées de
s’arrêter avant qu’on eût décidé où nous irions loger. Alors la
population se serrait autour de nous, et nous entendions des paroles de
pitié qui jaillissaient vraiment du cœur. La bonté de ces gens
m’émouvait plus encore que celle de mes compatriotes. Oh! comme je leur
étais reconnaissant à tous! Oh! combien est douce la pitié de nos
semblables! Combien il est doux de les aimer!
La consolation que j’en tirais diminuait jusqu’à mes indignations contre
ceux que j’appelais mes ennemis.
«Qui sait, pensais-je, si j’avais vu de près leur visage, et s’ils
m’avaient vu eux-mêmes; si j’avais pu lire dans leur âme, et eux dans la
mienne, qui sait si je n’aurais pas été contraint de confesser qu’il n’y
avait aucune scélératesse en eux; et eux qu’il n’y en avait aucune en
moi! qui sait si nous n’aurions pas été contraints de nous plaindre
mutuellement et de nous aimer!»
Trop souvent, en effet, les hommes s’abhorrent parce qu’ils ne se
connaissent pas réciproquement; et s’ils échangeaient ensemble quelques
paroles, l’un donnerait avec confiance le bras à l’autre.
Nous nous arrêtâmes un jour à Lubiana, où Canova et Rezia furent séparés
de nous et conduits au château; il est facile de s’imaginer combien
cette séparation fut douloureuse pour tous les quatre.
Le soir de notre arrivée à Lubiana et le jour suivant, un monsieur qu’on
nous dit être, si j’ai bien entendu, un secrétaire municipal, vint nous
faire une courtoise visite. Il était très humain et parlait
affectueusement et dignement de religion. Je le soupçonnai d’être un
prêtre: les prêtres en Allemagne ont l’habitude de se vêtir absolument
comme les séculiers. C’était une de ces physionomies sincères qui
inspirent l’estime; je regrettai de ne pouvoir faire plus longue
connaissance avec lui, et je m’en veux d’avoir eu l’étourderie d’oublier
son nom.
Combien il me serait doux aussi de savoir ton nom, ô jeune fille qui,
dans un village de la Styrie, nous suivis au milieu de la foule, et
puis, quand notre voiture dut s’arrêter quelques minutes, nous saluas
des deux mains, et t’éloignas ensuite ton mouchoir sur les yeux, appuyée
au bras d’un jeune garçon à l’air triste, que ses cheveux très blonds
indiquaient comme devant être Allemand, mais qui avait peut-être été en
Italie et s’était pris d’amour pour notre malheureuse nation!
Combien il me serait doux de savoir le nom de chacun de vous, ô
vénérables pères et mères de famille qui, en divers lieux, nous
accostiez pour nous demander si nous avions des parents, et qui, en
apprenant que oui, pâlissiez en vous écriant:
«Oh! que Dieu vous rende bien vite à ces malheureux vieillards!»