CHAPITRE L

Le 11 février (1822), vers les neuf heures du matin, Tremerello saisit

une occasion pour venir me trouver, et, tout agité, me dit:

«Monsieur sait-il que dans l’île de Saint-Michel de Murano, à peu de

distance de Venise, il y a une prison où sont peut-être plus de cent

Carbonari?

--Vous me l’avez déjà dit d’autres fois. Eh bien!... que voulez-vous

dire?... Allons, parlez. Y en a-t-il par hasard de condamnés?

--Précisément.

--Lesquels?

--Je ne sais pas.

--Mon malheureux Maroncelli y serait-il par hasard?

--Ah! monsieur! je ne sais, je ne sais pas qui il y a.» Et il s’en alla

tout troublé, et me regardant d’un air de compassion.

Peu après vient le geôlier, accompagné des guichetiers et d’un homme que

je n’avais jamais vu. Le geôlier semblait confus. Le nouveau venu prit

la parole.

«Monsieur, la commission a ordonné que vous veniez avec moi.

--Allons, dis-je; et vous, qui êtes-vous donc?

--Je suis le geôlier des prisons de Saint-Michel, où monsieur doit être

transféré.»

Le geôlier des Plombs consigna à celui-ci mon argent qu’il avait entre

ses mains. Je demandai et j’obtins la permission de faire quelque

libéralité aux guichetiers. Je mis en ordre mes affaires, je pris la

Bible sous le bras, et je partis. En descendant ces escaliers sans fin,

Tremerello me serra furtivement la main; il semblait vouloir me dire:

«Infortuné! tu es perdu.»

Nous sortîmes par une porte qui donnait sur la lagune; là était une

gondole avec deux guichetiers du nouveau geôlier.

J’entrai dans la gondole, et des sentiments opposés m’agitaient:--un

certain regret d’abandonner le séjour des Plombs, où j’avais beaucoup

souffert, mais où j’avais pourtant aimé, et où j’avais été aimé,--le

plaisir de me trouver, après une si longue réclusion, à l’air libre, de

voir le ciel, et la ville et les eaux, sans le lugubre encadrement de

grilles de fer,--le souvenir de la joyeuse gondole qui, dans des temps

meilleurs, me portait à travers cette même lagune, et des gondoles du

lac de Côme, de celles du lac Majeur, des barques du Pô, de celles du

Rhône et de la Saône!... O riantes années évanouies! Et qui donc au

monde avait été aussi heureux que moi?

Né des plus tendres parents, dans cette condition qui n’est pas la

pauvreté, et qui, en vous rapprochant presque également du pauvre et du

riche, vous donne une exacte connaissance des deux états,--condition que

je crois la plus avantageuse pour cultiver les sentiments

affectueux;--après une enfance entourée des soins domestiques les plus

doux, j’étais allé à Lyon près d’un vieux cousin maternel, très riche et

bien digne de ses richesses, où tout ce qui peut enchanter un cœur avide

d’élégance et d’amour avait délicieusement occupé la première ferveur de

ma jeunesse; de là, revenu en Italie, et demeurant avec mes parents à

Milan, j’avais poursuivi mes études et appris à aimer la société et les

livres, ne trouvant que des amis distingués et de séduisants

applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires déclarés,

avaient été également bienveillants pour moi. Je m’attachai davantage à

ce dernier; et cet homme si irritable, qui par sa rudesse avait provoqué

tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour moi que douceur

et cordialité, et je le révérais tendrement. D’autres littérateurs fort

honorables m’aimaient, eux aussi, comme je les aimais moi-même. L’envie

ni la calomnie ne m’assaillirent jamais, ou du moins elles provenaient

de gens si discrédités, qu’elles ne pouvaient nuire. A la chute du

royaume d’Italie, mon père avait reporté son domicile à Turin, avec le

reste de la famille, et moi, remettant à plus tard de rejoindre des

personnes si chères, j’avais fini par rester à Milan, où j’étais entouré

de tant de bonheur, que je ne savais pas me résoudre à la quitter.

Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait trois à Milan qui

prédominaient dans mon cœur: D. Pietro Borsieri, monseigneur Louis de

Brême et le comte Luigi Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit le

comte Frédéric Confalonieri. M’étant fait le précepteur des deux enfants

de Porro, j’étais pour eux comme un père, et pour leur père comme un

frère. Dans cette maison affluait non seulement tout ce que la ville

avait de plus cultivé, mais une foule de voyageurs remarquables. Là je

connus madame de Staël, Schlegel, Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et

un grand nombre d’autres hommes illustres des diverses parties de

l’Europe. Oh! combien la connaissance des hommes de mérite nous réjouit,

et est un stimulant pour nous élever l’âme! Oui, j’étais heureux! Je

n’aurais pas changé mon sort contre celui d’un prince!--Et d’un sort si

joyeux, tomber aux mains de sbires, passer de prison en prison, et finir

par être étranglé, ou périr dans les fers!

Mes Prisons · 第 62 / 115 题