C’était mon unique pensée de mourir chrétiennement et avec le courage
nécessaire. J’eus la tentation de me soustraire à l’échafaud par le
suicide, mais je réussis à la chasser. «Quel mérite y a-t-il à ne pas se
laisser égorger par un bourreau, mais à se faire soi-même, au contraire,
son propre bourreau? Pour sauver l’honneur? Et n’est-ce pas un
enfantillage de croire qu’il y a plus d’honneur à tromper le bourreau
qu’à ne pas le faire, quand après tout il faut mourir?» Lors même que je
n’eusse pas été chrétien, le suicide, en y réfléchissant, m’aurait
semblé une sotte satisfaction, une inutilité.
«Si le terme de ma vie est venu, allais-je me disant, ne suis-je pas
heureux que ce soit de façon à me laisser le temps de me recueillir et
de purifier ma conscience par des désirs et des repentirs dignes d’un
homme? En jugeant comme le vulgaire, monter à l’échafaud est la plus
affreuse des morts; en jugeant comme un sage, cette mort n’est-elle pas
meilleure que tant d’autres qui arrivent par maladie, avec un grand
affaiblissement d’intelligence, qui ne permet plus à l’âme de se dégager
des pensées basses?»
La justesse d’un pareil raisonnement pénétra si fortement mon esprit,
que l’horreur de la mort et de ce genre de mort s’éloignait entièrement
de moi. Je méditai beaucoup sur les sacrements qui devaient me fortifier
dans ce passage solennel, et il me sembla que j’étais en état de les
recevoir avec les dispositions nécessaires pour en éprouver
l’efficacité. Cette hauteur d’âme que je croyais avoir, cette paix,
cette indulgente affection pour ceux qui me haïssaient, cette joie de
pouvoir sacrifier ma vie à la volonté de Dieu, les aurais-je conservées
si j’avais été conduit au supplice? Hélas! que l’homme est plein de
contradictions, et comme alors qu’il semble le plus résolu et le plus
saint, il peut tomber en un instant dans la faiblesse et dans le péché!
Serais-je alors mort avec dignité? Dieu seul le sait. Je ne m’estime pas
assez pour l’affirmer.
Cependant l’approche vraisemblable de la mort arrêtait tellement mon
imagination sur cette idée, que mourir me paraissait non seulement
possible, mais indiqué par un infaillible pressentiment. Aucune
espérance d’échapper à ce destin ne pénétrait plus dans mon cœur, et à
chaque bruit de pas et de clefs, chaque fois qu’on ouvrait ma porte, je
me disais: «Courage! Peut-être vient-on me prendre pour entendre ma
sentence. Écoutons-la avec dignité et avec calme, et bénissons le
Seigneur.»
Je méditai ce que je devais écrire pour la dernière fois à ma famille,
et particulièrement à mon père, à ma mère, à chacun de mes frères et à
chacune de mes sœurs; et, roulant dans mon esprit ces expressions d’une
affection si profonde et si sacrée, je m’attendrissais avec une grande
douceur, et je pleurais, et ces larmes n’énervaient pas ma volonté
résignée.
Comment l’insomnie ne serait-elle pas revenue? Mais combien elle était
différente de la première! Je n’entendais ni gémissements, ni rires dans
ma chambre; je ne rêvais plus ni d’esprits ni d’hommes cachés. La nuit
m’était plus délicieuse que le jour, parce que je me concentrais
davantage dans la prière. Vers les quatre heures, j’avais l’habitude de
me mettre au lit, et je dormais tranquillement environ deux heures. Une
fois réveillé, je restais tard au lit pour me reposer. Je me levais vers
les onze heures.
Une nuit, je m’étais couché un peu avant mon heure habituelle, et
j’avais dormi à peine un quart d’heure, quand je me réveillai et aperçus
une intense clarté sur le mur en face de moi. Je craignis d’être retombé
dans mes anciens délires; mais ce que je voyais n’était pas une
illusion. Cette clarté venait par la petite fenêtre au nord, au-dessous
de laquelle je couchais.
Je saute à terre, je prends la table, je la mets sur le lit, j’y ajoute
une chaise, je monte;--et je vois un des plus beaux et des plus
terribles spectacles de feu que je pusse imaginer.
C’était un grand incendie, à une portée de fusil de nos prisons. Il
avait pris dans la maison où se trouvaient les fours publics, et il la
consuma.
La nuit était très obscure, et l’on n’en distinguait que mieux ces
vastes tourbillons de flammes et de fumée, agités qu’ils étaient par un
vent furieux. Les étincelles volaient de toutes parts, et semblaient
pleuvoir du ciel. La lagune voisine reflétait l’incendie. Une multitude
de gondoles allaient et venaient. Je m’imaginais l’épouvante et le péril
de ceux qui habitaient dans la maison incendiée et dans les maisons
voisines, et je les plaignais. J’entendais des voix lointaines d’hommes
et de femmes qui s’appelaient: «Tonine! Momolo! Beppo! Zanze!» Oui, le
nom de Zanze retentit aussi à mon oreille! Il y en a des milliers à
Venise, et pourtant je craignais que ce ne pût être celle dont la
mémoire m’était si douce! Serait-elle là, cette infortunée, et entourée
peut-être par les flammes? Oh! si je pouvais m’échapper pour la sauver!
Palpitant, frissonnant, admirant, je restai jusqu’à l’aurore à la
fenêtre; puis je descendis oppressé par une tristesse mortelle, et me
figurant beaucoup plus de désastres qu’il n’en était arrivé. Tremerello
me dit qu’il n’y avait eu de brûlés que les fours et les magasins
annexes, avec une grande quantité de sacs de farine.