J’écrivis ceci:
_J’apprends que vous n’êtes pas bien, et je m’en afflige vivement. Je
voudrais de tout mon cœur être près de vous et vous rendre tous les
services d’un ami. J’espère que le mauvais état de votre santé aura
été l’unique motif de votre silence depuis trois jours. Ne vous
seriez-vous pas offensé de mon billet de l’autre jour? Je l’ai écrit,
je vous l’assure, sans la moindre malveillance, et dans le seul but de
vous amener à des sujets d’entretien plus sérieux. Si écrire vous
fatigue, envoyez-moi seulement des nouvelles exactes de votre santé:
je vous écrirai chaque jour quelque petite chose pour vous distraire
et pour qu’il vous souvienne que je vous aime._
Je ne me serais jamais attendu à la lettre qu’il me répondit. Elle
commençait ainsi:
_Je te retire mon amitié; si tu ne sais que faire de la mienne, je ne
sais que faire de la tienne. Je ne suis pas homme à pardonner les
offenses, je ne suis pas un homme qui, une fois repoussé, consente à
revenir. Parce que tu me sais malade, tu te rapproches hypocritement
de moi, espérant que la maladie aura affaibli mon esprit et m’amènera
à écouter tes sermons..._
Et il poursuivait sur ce ton, me blâmant avec violence, me raillant,
tournant en ridicule tout ce que je lui avais dit de religion et de
morale, protestant de vivre et de mourir toujours le même, c’est-à-dire
avec la haine la plus vive et le plus grand mépris de toutes les
philosophies opposées à la sienne.
Je restai abasourdi!
«Les belles conversions que je fais! disais-je douloureusement et avec
un frisson d’horreur.--Dieu est témoin si mes intentions étaient
pures!--Non, ces injures, je ne les ai pas méritées.--Eh bien! patience;
c’est une désillusion de plus. Tant pis pour celui-ci s’il s’imagine
avoir reçu des offenses pour avoir la volupté de ne pas les pardonner!
Je ne suis pas obligé à faire plus que ce que j’ai fait.»
Toutefois, au bout de quelques jours, mon indignation s’apaisa, et je
pensai qu’une lettre si furieuse pouvait avoir été le résultat d’une
exaltation de peu de durée. «Peut-être en rougit-il déjà, disais-je,
mais il est trop altier pour confesser ses torts. Ne serait-ce pas une
œuvre généreuse, maintenant qu’il a eu le temps de se calmer, de lui
écrire encore?»
Il m’en coûtait beaucoup de faire un si grand sacrifice d’amour-propre,
mais je le fis. Celui qui s’humilie sans but honteux, ne s’avilit pas,
quelque injuste que soit le dédain qui lui en revienne.
J’eus pour réponse une lettre moins violente, mais non moins insultante.
Mon implacable compagnon disait qu’il admirait mon évangélique
modération.
_Or donc_ (poursuivait-il), _reprenons notre correspondance, mais
parlons clairement. Nous ne nous aimons pas. Nous nous écrirons chacun
pour nous distraire, mettant librement sur le papier tout ce qui nous
viendra en tête: vous, vos fantaisies séraphiques, et moi, mes
blasphèmes; vous, vos extases sur la dignité de l’homme et de la
femme; moi, le récit ingénu de mes profanations, espérant, moi vous
convertir et vous me convertir, moi. Répondez-moi si le traité vous
plaît._
Je répondis:
_Ce que vous me proposez n’est pas un traité, mais une raillerie. J’ai
été rempli de bon vouloir à votre égard. Ma conscience ne m’oblige
plus à autre chose qu’à vous souhaiter toutes les félicités pour cette
vie et pour l’autre._
Ainsi finirent mes relations clandestines avec cet homme--qui sait!
peut-être plus aigri par le malheur et le délire du désespoir, que
méchant.