Je déchirai plus menu, mais sans reste de colère, les quatre parties de
la lettre; j’allai à la fenêtre, j’étendis la main, et m’arrêtai à
regarder le sort de ces divers petits morceaux de papier jouets du vent.
Quelques-uns se posèrent sur les plombs de l’église, les autres
tournoyèrent longtemps dans l’air, et tombèrent à terre. Je vis qu’ils
s’étaient tellement dispersés qu’il n’y avait aucun danger que quelqu’un
les réunît et en comprît le mystère.
J’écrivis ensuite à Julien, et je mis tout mon soin à ne pas être et à
ne point paraître fâché.
Je plaisantai sur sa crainte de me voir pousser la subtilité de
conscience à un degré qui ne pût pas s’accorder avec la philosophie, et
je lui dis de suspendre au moins sur ce point son jugement. Je louai la
profession de sincérité qu’il faisait; je lui assurai qu’il avait trouvé
en moi son égal à cet égard, et j’ajoutai que, pour lui en donner la
preuve, je me disposais à défendre le christianisme; _bien persuadé_,
disais-je, _que, comme je serai toujours prêt à écouter amicalement
toutes vos opinions, vous aurez de même la courtoisie d’écouter les
miennes avec bienveillance_.
Cette défense, je me proposais de la faire peu à peu, et, en
attendant, je la commençais, analysant avec fidélité l’essence du
christianisme:--culte de Dieu, abolition de la superstition;--fraternité
entre les hommes, aspiration perpétuelle à la vertu;--humilité sans
bassesse, dignité sans orgueil;--type, un Homme-Dieu! Quoi de plus
philosophique et de plus grand?
J’entendais ensuite démontrer comment une telle sagesse s’était plus ou
moins faiblement répandue parmi tous ceux qui, avec les lumières de la
raison, avaient cherché le vrai, mais ne s’était jamais épanchée dans
tout l’univers; et comment le divin Maître, étant venu sur la terre,
donna un signe merveilleux de soi-même, en opérant cette diffusion avec
les moyens humainement les plus faibles. Ce que les plus grands
philosophes ne purent pas faire, la destruction de l’idolâtrie et la
prédication générale de la fraternité, fut accompli par quelques
grossiers disciples. Alors l’émancipation des esclaves devint de plus en
plus fréquente, et finalement apparut une société sans esclaves, état de
société qui avait paru impossible aux anciens philosophes.
Une revue de l’histoire, depuis Jésus-Christ jusqu’à ce jour, devait en
dernier lieu démontrer comment la religion établie par lui s’était
toujours adaptée à tous les degrés possibles de civilisation. D’où il
est faux que, la civilisation continuant à progresser, l’Évangile ne
puisse plus s’accorder avec elle.
J’écrivis en très petits caractères et très longuement; mais je ne pus
toutefois aller bien loin sans que le papier me manquât. Je lus et relus
mon introduction, et elle me sembla bien faite. Il n’y avait pas une
seule phrase de ressentiment pour les sarcasmes de Julien, et les
expressions de bienveillance abondaient, et elles avaient été dictées
par le cœur déjà pleinement revenu à la tolérance.
J’envoyai la lettre, et le matin suivant j’en attendais la réponse avec
anxiété.
Tremerello vint et me dit:
«Ce monsieur n’a pas pu écrire, mais il prie Monsieur de continuer la
plaisanterie!
--Plaisanterie? m’écriai-je. Eh! il n’aura pas dit plaisanterie! Vous
aurez mal compris.»
Tremerello haussa les épaules: «J’aurai mal compris.
--Mais il vous semble vraiment qu’il a dit plaisanterie?
--Comme il me semble entendre en ce moment les coups de Saint-Marc.»
(L’horloge sonnait justement.) Je bus mon café, et je me tus.
«Mais, dites-moi: ce monsieur avait déjà lu toute ma lettre?
--Il me semble que oui: car il riait, il riait comme un fou, et faisait
de cette lettre une balle et la jetait en l’air; et quand je lui dis de
ne pas oublier de la détruire, il la détruisit sur-le-champ.
--C’est très bien.»
Et je rendis la tasse à Tremerello, en lui disant qu’on voyait bien que
le café avait été fait par la _siora_ Bettina.
«Monsieur l’a trouvé mauvais?
--Très mauvais.
--Et pourtant c’est moi qui l’ai fait, et je puis assurer à Monsieur que
je l’ai fait très fort, et qu’il n’y avait pas de marc au fond.
--Je n’avais probablement pas la bouche bonne.»