Ah! oui; les soucis d’un procès criminel sont horribles pour qui est
prévenu d’inimitié contre l’État! Quelle crainte de nuire à autrui!
Quelle difficulté de lutter contre tant d’accusations, contre tant de
soupçons! Comme il est vraisemblable que tout se compliquera toujours
d’une façon funeste, si le procès ne se termine pas promptement, si de
nouvelles arrestations viennent à être faites, si de nouvelles
imprudences se découvrent, non seulement de la part de personnes
inconnues, mais du parti lui-même!
J’ai résolu de ne point parler de politique, il faut donc que je
supprime ici toute relation concernant le procès. Je dirai seulement que
souvent, après avoir été tenu de longues heures à l’interrogatoire, je
revenais dans ma chambre tellement exaspéré, tellement furieux, que je
me serais tué si la voix de la religion et le souvenir de mes chers
parents ne m’avaient retenu.
L’état de tranquillité qu’il me semblait jadis avoir acquis à Milan
était détruit. Pendant plusieurs jours, je désespérai de le retrouver,
et ce furent des jours d’enfer. Alors je cessai de prier, je doutai de
la justice de Dieu, je maudis les hommes et l’univers, et je retournai
dans mon esprit tous les sophismes possibles sur la vanité de la vertu.
L’homme malheureux est plein de colère et furieusement ingénieux à
calomnier ses semblables et le Créateur lui-même. La colère est plus
immorale, plus scélérate qu’on ne le pense généralement. Comme on ne
peut rugir du matin au soir pendant toute la semaine, et que l’âme la
plus dominée par la fureur a nécessairement ses intervalles de repos,
ces intervalles se ressentent d’ordinaire de l’état d’immoralité qui les
a précédés. Alors il semble que l’on soit en paix; mais c’est une paix
mauvaise, irréligieuse; un sourire sauvage, sans charité, sans dignité;
un amour de désordre, d’ivresse, de raillerie.
Dans un semblable état, je chantais des heures entières avec une sorte
de gaieté tout à fait stérile en bons sentiments; je plaisantais avec
tous ceux qui entraient dans ma chambre; je m’efforçais d’envisager
toute chose avec une sagesse vulgaire, la sagesse des cyniques.
Ce temps infâme dura peu: six ou sept jours.
Ma Bible était toute poudreuse. Un des enfants du geôlier me dit en me
caressant: «Depuis que monsieur ne lit plus ce vilain livre, il n’a plus
autant de mélancolie, ce me semble.
--Il te semble?» lui dis-je.
Et prenant ma Bible, j’en ôtai la poussière avec mon mouchoir, et,
l’ayant ouverte au hasard, mes yeux tombèrent sur ces paroles: _Et ait
ad discipulos suos: Impossibile est ut non veniant scandala; væ autem
illi per quem veniunt? Utilius est illi, si lapis molaris imponatur
circa collum ejus et projiciatur in mare, quam ut scandalizet unum de
pusillis istis[7]._
[7] Et il dit à ses disciples: «Il est impossible qu’il n’arrive pas
de scandales; mais malheur à celui par qui ils arrivent! Il vaudrait
mieux pour lui qu’une meule de pierre lui fût attachée au cou, et
qu’il fût jeté dans la mer, que de scandaliser un de ces enfants.»
Je fus frappé de tomber sur ces paroles, et je rougis de ce que cet
enfant se fût aperçu, à la poussière dont elle était couverte, que je ne
lisais plus la Bible, et qu’il eût pensé que j’étais devenu plus aimable
en devenant insoucieux de Dieu.
--Petit polisson! lui dis-je d’un ton d’affectueux reproche, et
mécontent de l’avoir scandalisé, ce n’est pas là un mauvais livre, et
depuis plusieurs jours que je ne le lis pas, je suis devenu plus
méchant. Quand ta mère te permet de rester un moment avec moi, je
m’ingénie à chasser la mauvaise humeur: mais si tu savais comme elle me
dompte alors que je suis seul, alors que tu m’entends chanter comme un
forcené!»