Sur la galerie qui était sous la fenêtre, au niveau même de ma prison,
passaient et repassaient du matin au soir d’autres prisonniers,
accompagnés par un guichetier. Ils allaient à l’interrogatoire et en
revenaient. C’étaient, pour la plupart, des gens de la plus basse
condition. J’en vis néanmoins aussi quelques-uns qui semblaient de
condition honnête. Bien que je ne pusse pas fixer longtemps mes regards
sur eux, tant était rapide leur passage, ils attiraient cependant mon
attention. Tous, plus ou moins, me causaient de l’émotion. Ce triste
spectacle, dans les premiers jours, accroissait mes douleurs; mais peu à
peu je m’y accoutumai, et il finit même, lui aussi, par diminuer
l’horreur de ma solitude.
Il me passait pareillement sous les yeux un grand nombre de femmes
arrêtées. De cette galerie on allait, par une voûte, sur une autre cour,
et là se trouvaient les prisons des femmes et l’hôpital pour celles qui
étaient atteintes de syphilis. Un seul mur, assez mince, me séparait
d’une des chambres des femmes. Souvent les pauvres créatures
m’assourdissaient avec leurs chansons, quelquefois avec leurs querelles.
Le soir, quand les rumeurs avaient cessé, j’entendais leur conversation.
Si j’avais voulu prendre part au colloque, je l’aurais pu. Je m’en
abstins je ne sais pourquoi. Par timidité? par fierté? par crainte
prudente de m’affectionner pour des femmes dégradées? Ce devait être
pour ces trois motifs à la fois. La femme, quand elle est ce qu’elle
doit être, est pour moi une créature si sublime! La voir, l’entendre,
lui parler, enrichit mon esprit de nobles pensées. Mais, avilie,
méprisable, elle me trouble, m’afflige, me dépoétise le cœur.
Et cependant... (les _cependant_ sont indispensables pour dépeindre
l’homme, être si complexe) parmi ces voix féminines, il y en avait de
suaves, et celles-là,--pourquoi ne le dirais-je pas?--m’étaient chères.
Une de ces dernières était plus suave que les autres; on l’entendait
plus rarement, et elle n’exprimait pas de pensées vulgaires. Elle
chantait peu, et le plus souvent ces deux seuls vers pathétiques:
Chi rende alla meschina
La sua felicità[5]?
[5] Qui rendra à la malheureuse sa félicité?
Quelquefois elle chantait les litanies. Ses codétenues l’accompagnaient;
mais j’avais le don de discerner la voix de Madeleine parmi les autres,
qui semblaient par trop acharnées à m’empêcher de l’entendre.
Oui, cette malheureuse s’appelait Madeleine. Quand ses compagnes
racontaient leurs peines, elle y compatissait et en gémissait, et elle
répétait: «Courage, ma chère; le Seigneur n’abandonne personne.»
Qui pouvait m’empêcher de me l’imaginer belle et plus infortunée que
coupable, née pour la vertu, capable d’y retourner si elle s’en était
écartée? Qui pourrait me blâmer, si je m’attendrissais en l’écoutant, si
je l’écoutais avec vénération, si je priais pour elle avec une ferveur
particulière?
L’innocence est respectable; mais combien l’est aussi le repentir! Le
meilleur des hommes, l’homme-Dieu, dédaignait-il de porter son regard
plein de pitié sur les pécheresses, de respecter leur confusion, de les
admettre parmi les âmes qu’il honorait le plus? Pourquoi méprisons-nous
tant la femme tombée dans l’ignominie?
En raisonnant ainsi, je fus cent fois tenté d’élever la voix et de faire
une déclaration d’amour fraternel à Madeleine. Une fois j’avais déjà
commencé la première syllabe de son nom: «Mad...!» Chose étrange! le
cœur me battait comme à un jeune amoureux de quinze ans; et moi, j’en
avais trente et un, ce qui n’est plus l’âge des palpitations enfantines.
Je ne pus aller plus avant. Je recommençai: «Mad...! Mad...!» et ce fut
inutile. Je me trouvai ridicule, et je criai de rage: «Matto[6], et non
Mad...!»
[6] Fou.