S’éveiller la première nuit en prison est chose horrible. «Est-ce
possible (dis-je en me rappelant où j’étais), est-ce possible! moi ici!
et n’est-ce pas maintenant un rêve que je fais? C’est donc hier qu’on
m’a arrêté? hier qu’on me fit subir ce long interrogatoire qui doit
continuer demain, et qui sait combien de temps encore? C’est hier soir,
avant de m’endormir, que j’ai tant pleuré en pensant à mes parents?»
Le repos, le silence absolu, le court sommeil qui avait réparé mes
forces mentales, semblaient avoir centuplé en moi la puissance de la
douleur. En cette absence totale de distractions, l’inquiétude de tous
ceux qui m’étaient chers, et en particulier de mon père et de ma mère,
lorsqu’ils apprendraient mon arrestation, se peignait à mon imagination
avec une force incroyable.
«En ce moment, disais-je, ils dorment encore tranquilles, ou bien ils
veillent en pensant avec douceur à moi, bien éloignés de soupçonner le
lieu où je suis! Heureux si Dieu les enlevait de ce monde avant que la
nouvelle de mon malheur arrive à Turin! Qui leur donnera la force de
supporter ce coup?»
Une voix intérieure sembla me répondre: «Celui que tous les affligés
invoquent et aiment et sentent en eux-mêmes! Celui qui donnait la force
à une Mère de suivre son Fils au Golgotha, et de se tenir sous sa croix!
l’ami des malheureux, l’ami des hommes!»
Ce fut là le premier moment où la religion triompha de mon cœur; et
c’est à l’amour filial que je dois ce bienfait.
Jusque-là, sans être hostile à la religion, je la suivais peu et mal.
Les vulgaires objections avec lesquelles on a la coutume de la combattre
ne me paraissaient pas valoir grand’chose, et cependant mille doutes
sophistiques affaiblissaient ma foi. Déjà, depuis longtemps, ces doutes
ne tombaient plus sur l’existence de Dieu; et j’allais me répétant que,
si Dieu existe, une conséquence nécessaire de sa justice est une autre
vie pour l’homme qui a souffert dans un monde si injuste: de là, la
suprême raison d’aspirer aux biens de cette seconde vie; de là, un culte
d’amour de Dieu et du prochain, une perpétuelle aspiration à s’ennoblir
par de généreux sacrifices. Déjà, depuis longtemps, j’allais me redisant
tout cela, et j’ajoutais: «Et quelle autre chose est le christianisme,
sinon cette perpétuelle aspiration à se rendre meilleur?» Et je
m’étonnais que, l’essence du christianisme se manifestant si pure, si
philosophique, si inattaquable, il fût venu une époque où la philosophie
osât dire: «C’est moi qui désormais prendrai sa place.--Et de quelle
façon la prendras-tu? En enseignant le vice? Non certes. En enseignant
la vertu? Eh bien, ce sera l’amour de Dieu et du prochain; ce sera
précisément ce que le christianisme enseigne.»
Bien que, depuis quelques années, j’éprouvasse ces sentiments, j’évitais
de conclure: «Sois donc conséquent! sois chrétien! Ne te scandalise plus
des abus! Ne te révolte plus contre quelques points difficiles de la
doctrine de l’Église, puisque le point principal est celui-ci, et il est
très lucide: Aime Dieu et le prochain.»
En prison, je me décidai enfin à embrasser cette conclusion, et je
l’embrassai. J’hésitai un peu en pensant que, si quelqu’un venait à me
savoir plus religieux qu’auparavant, il se croirait en droit de me
considérer comme un hypocrite ou comme avili par le malheur. Mais,
sentant que je n’étais ni hypocrite ni avili, je me complus à ne tenir
aucun compte des blâmes possibles non mérités, et je résolus d’être et
de me déclarer désormais chrétien.