Note sur la Transcription
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Marquage: _mots en italique_
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
Paris. Imprimé par GUIRAUDET ET JOUAUST, 338, r. S.-Honoré, avec les
caractères elzeviriens de P. JANNET.
LES CENT
NOUVELLES
NOUVELLES
_Publiées d'après le seul manuscrit connu_
AVEC INTRODUCTION ET NOTES
Par
M. THOMAS WRIGHT
Membre correspondant de l'Institut de France
TOME II
[Illustration]
A PARIS
Chez P. JANNET, Libraire
MDCCCLVII
[Décoration]
LA LIe NOUVELLE,
PAR L'ACTEUR.
A Paris n'a guères vivoit une femme qui en son temps fut mariée à ung
bon simple homme, qui tout son temps fut de noz amys, si trèsbien qu'on
ne pourroit plus. Ceste femme, qui belle et gente et gracieuse estoit ou
temps qu'elle fut noeve, car el avoit l'oeil au vent, fut requise
d'amours de pluseurs; et pour la grand courtoisie que nature n'avoit pas
oubliée en elle, elle passa légèrement les requestes de ceulx qui mieulx
luy pleurent, et joyrent d'elle, et eut en son temps, tant d'eulx que de
son mary, xij ou xiiij enfans. Advint qu'elle fut malade trèsfort et au
lit de la mort acouchée; si eut tant de grace qu'elle eut temps et
loisir de se confesser et penser à ses pechez et disposer de sa
conscience. Elle véoit, durant sa maladie, ses enfans trotter devant
elle, qui luy bailloient au cueur trèsgrand regret de les laisser. Si se
pensa qu'elle feroit mal de laisser son mary chargé de la pluspart
d'eulx, car il n'en estoit pas le père, combien qu'il le cuidast et que
la tenist aussi bonne que nulle de Paris. Elle fist tant, par le moyen
d'une femme qui la gardoit, que vers elle vindrent deux hommes qui ou
temps passé l'avoient en amours bien servie. Et vindrent de si bonne
heure que son mary estoit en la ville, et à cest cop devers les medicins
et apothicaires, ainsi qu'elle luy avoit ordonné et prié. Quand elle vit
ces deux hommes, elle fit tantost venir touz ses enfans; si commence à
dire: «Vous, ung tel, vous savez ce qui a esté entre vous et moy du
temps passé, dont il me desplaist à ceste heure amerement. Et si n'est
la misericorde de nostre Seigneur, à qui me recommende, il me sera en
l'autre monde bien cherement vendu. Toutesfoiz, j'ay fait une folie, je
le cognois; mais de faire la secunde ce seroit trop mal fait. Véezcy
telz et telz de mes enfans; ilz sont vostres, et mon mary cuide qu'ilz
soient siens. Si feroye conscience de les laisser en sa charge; si vous
prie tant que je puis qu'après ma mort, qui sera brefment, vous les
prenez avecques vous et les entretenez, nourrissez et elevez, et en
faictes comme bon père doit faire, car ilz sont vostres.» Pareillement
dist à l'autre, et luy monstra ses aultres enfans: «Telz et telz sont à
vous, je vous en asseure; je les vous recommende, en vous priant que
vous en acquictez; et s'ainsi le me voulez promectre, j'en mourray plus
aise.» Et comme elle faisoit ce partage, son mary va revenir à l'ostel
et fut perceu par ung petit de ses filz qui n'avoit environ que iiij ou
vj ans, qui vistement descendit en bas encontre de luy effrayement, et
se hasta tant de devaler la montée qu'il estoit presque hors d'alayne.
Et comme il vit son père, à quelque meschef que ce fut il dist: «Helas!
mon père, avancez vous tost, pour Dieu!--Quelle chose y a il de nouveau?
dit le père; ta mère est elle morte?--Nenny, nenny, dit l'enfant; mais
avancez vous d'aller en hault, ou il ne vous demourra enfans nesun. Ilz
sont venuz deux hommes vers ma mère, mais elle leur donne tous mes
frères et mes seurs; si vous n'allez bien tost, elle donnera tout.» Le
bon homme ne scet que son filz veult dire; si monta en hault et trouve
sa femme bien malade, sa garde, et deux de ses voisins, et ses enfans;
si demanda que signifie ce que ung tel de ses filz luy avoit dit du don
qu'elle fait de ses enfans. «Vous le scerez cy après», dit elle. Il n'en
enquist plus avant pour l'heure, car il ne se doubtoit de rien. Ses
voisins s'en allèrent et commendèrent la malade à Dieu, et luy
promisrent de faire ce qu'elle leur avoit requis, dont elle les
remercya. Comme elle approucha le pas de la mort, elle crya mercy à son
mary, et luy dist la faulte qu'elle luy a fait durant qu'elle a esté
allyée avecques luy, et comment telz et telz de ses enfans sont à ung
tel, et telz et telz sont à ung tel, c'est assavoir à ceulz dont dessus
est touché, et que après sa mort ilz les prendront et n'en ara jamais
charge. Il fut bien esbahy d'oyr ceste nouvelle; néantmains il luy
pardonna tout, et puis elle mourut; et il envoya ses enfans à ceulx
qu'elle avoit ordonné, qui les retindrent. Et par ce point il fut quitte
de sa femme et de ses enfans; et si eut beaucop mains de regret de la
perte de sa femme que de celle de ses enfans.
LA LIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
N'a guères que ung grand gentilhomme, sage, prudent, et beaucop
vertueux, comme il estoit au lit de la mort, et eust fait ses
ordonnances et disposé de sa conscience au mieulx qu'oncques peut, il
appella ung seul filz qu'il avoit, auquel il laissoit foison de biens
temporelz. Et après qu'il luy eut recommendé son ame, celle de sa mère,
qui n'a guères estoit allée de vie par mort, et généralement tout le
collège de purgatoire, il l'advisa trois choses pour la derrenière
doctrine que jamais luy vouloit baillier, en disant: «Mon trèscher filz,
je vous advise tout premier que jamais vous ne hantez tant en l'ostel de
vostre voisin que l'on vous y serve de pain bis. Secundement, je vous
enjoinctz que vous gardez trèsbien de jamais courre vostre cheval en la
valée. Tiercement, que vous ne prenez jamais femme d'estrange nacion.
Souvienne vous de ces trois poins, et je ne doubte point que bien ne
vous en vienne; mais si vous faictes au contraire, soiez seur que vous
trouverez que la doctrine de vostre père vous vaulsist mieulx avoir
tenue.» Le bon filz mercya son père de son bon advertissement, et luy
promect d'escripre ses enseignemens au plus profund de son entendement,
et si trèsbien en aura memoire que jamais n'yra au contraire. Tantost
après son père mourut, et furent faictes ses funerailles comme à son
estat et homme de tel lieu qu'il estoit appartenoit: car son filz s'en
voult bien acquitter, comme celuy qui bien avoit de quoy. Ung certain
temps après, comme l'on a accointance plus en ung lieu que en l'autre,
ce bon gentilhomme, qui estoit orphenin de père et de mère et à marier,
et ne savoit que c'estoit de mesnage, s'accointa d'un voisin qu'il
avoit, et de fait la pluspart des jours buvoit et mengeoit léens. Son
voisin, qui maryé estoit et avoit une trèsbelle femme, se bouta en la
doulce rage de jalousie, et luy vindrent faire rapport ses yeulx
suspeçonneux que nostre gentilhomme ne venoit en son hostel fors à
l'occasion de sa femme, et que vrayement il en estoit amoureux, et que à
la longue il la pourroit emporter d'assault. Si n'estoit pas bien à son
aise, et ne savoit penser comment il se pourroit honnestement de luy
desarmer, car luy dire la chose comme il la pense ne vauldroit rien; si
conclud de luy tenir telz termes petit à petit qu'il se pourra assez
percevoir, s'il n'est trop beste, que sa hantise si continuelle ne luy
plaist pas. Et pour executer sa conclusion, en lieu qu'on le souloit
servir de pain blanc, il fist mectre du pain bis. Et après je ne sçay
quants repas, nostre gentilhomme s'en donna garde, et luy souvint de la
doctrine de son père; si congneut qu'il avoit erré, si battit sa coulpe
et bouta en sa manche tout secrètement ung pain bis et l'apporta en son
hostel; et en remembrance le pendit en une corde dedans la grand sale,
et ne retourna plus à la maison de son voisin comme il avoit fait au
paravant. Ung jour entre les aultres, luy qui estoit homme de deduit,
comme il estoit aux champs, et eussent ses levriers mis ung lièvre en
chasse, il picque son cheval tant qu'il peut après, et vient rataindre
et lièvre et levriers en une grand valée, où son cheval, qui venoit de
toute sa force, faillit de quatre piez et tumbe, et se rompit le col, et
il fut trèsbien esbahy, et fut bien eureux, quand il se vit gardé de
mort ne de bleceure. Il eut toutesfoiz pour recompense le lièvre; et
comme il le tenist et regardast son cheval que tant amoit, il luy
souvint du second advisement que son père luy bailla, et que, s'il en
eust eu bien memoire, il n'eust pas ceste perte, ne passé le dangier
qu'il a eu bien grand. Quand il fut à sa maison, il mist au près du pain
bis, à une corde, en sa sale, la peau du cheval, en mémoire et
remembrance du secund advisement que son père jadiz luy bailla. Ung
certain temps après il luy print volunté d'aller voyager et veoir païs,
si disposa ses besoignes ad ce, et fist sa finance, et sercha maintes
contrées, et se trouva en diverses regions, et s'arresta en la fin et
fist residence en l'ostel d'un grand seigneur, d'une estrange et bien
loingtaine marche; et se gouverna si haultement et si bien léens que le
seigneur fut bien content de luy bailler sa fille en mariage, jasoit
qu'il n'eust cognoissance de luy fors de ses loables meurs et vertuz.
Pour abreger, il fiança la fille de ce seigneur, et vint le jour des
nopces. Et quand il cuyda la nuyt coucher avec elle, on luy dist que la
coustume du pays estoit de point coucher la première nuyt avec sa femme,
et qu'il eust pacience jusqu'au lendemain. «Puis que c'est la coustume,
dist il, je ne quiers jà qu'on la rompe pour moy.» Son espouse fut menée
coucher après les dances en une chambre, et il en une aultre, et de bien
venir n'y avoit que une paroy entre ces deux chambres, qui n'estoit que
de terre. Si s'advisa, pour veoir la contenance, de faire ung pertuys de
son espée par dedens la paroy, et vit trèsbien à son aise son espouse se
bouter en son lit; et vit aussi, ne demoura guères après, le chapellain
de léens qui se vint bouter auprès d'elle pour luy faire compagnie affin
qu'elle n'eust paour; ou espoir pour faire l'essay ou prendre le disme
advenir, comme firent les cordeliers dont dessus est touché. Nostre bon
gentilhomme, quand il vit cest appareil, pensez qu'il eut bien des
estoupes en sa quenoille; et luy vint tantost en memoire le IIJe
advisement que son bon père luy donna, lequel il avoit mal retenu. Il
se conforta toutesfoiz et dist bien en soy mesmes que la chose n'est pas
si avant qu'il n'en saille bien. Au lendemain, le bon chapellain, son
lieutenant pour la nuyt, et son predecesseur, se leva de bon matin, et
d'adventure il oblya ses brayes soubz le chevet du lit à l'espousée. Et
nostre bon gentilhomme, sans faire semblant de rien, vint au lit d'elle
et la salua gracieusement, comme il savoit bien faire, et trouva façon
de prendre les braies du prestre sans ce qu'il fust d'ame apperceu. On
fist grand chère tout ce jour; et quand vint au soir, le lit à
l'espousée fut paré et ordonné tant richement que merveilles, et elle y
fut couchée. Si dist on au sire des nopces que meshuy, quand il luy
plairast, pourra il aller coucher avecques sa femme. Il estoit fourny de
sa response, et dist au père et à la mère et aux parens qui le voulrent
oyr: «Vous ne savez qui je suis, et à qui vous avez donné vostre fille,
et en ce m'avez fait le plus hault honneur qui jamais fut fait à jeune
gentilhomme estrangier, dont je ne vous saroie assez mercier. Neantmains
toutesfoiz, j'ay conclud en moy mesmes, et suis ad ce resolu, de jamais
coucher avec elle si que luy auray monstré et à vous aussi qui je suis,
quelle chose j'ay et comment je suis logié.» Le père print tantost la
parolle et dist: «Nous savons trèsbien que vous estes noble homme et de
hault lieu, et n'a pas Dieu mis en vous tant de belles vertuz sans les
accompaigner d'amys et de richesses. Nous sommes contens de vous, ne
laissez jà à parachever vostre mariage; tout à temps scerons nous plus
avant de vostre estre quand il vous plaira.» Pour abréger, il voa et
jura de jamais coucher avec elle si n'estoit en son hostel, et l'y
amenerent son père et sa mère, et pluseurs de ses parens et amys. Il
fist mettre son hostel à point pour les recevoir, et y vint ung jour
devant eulx. Et tantost qu'il fut descendu, il print les brayes du
prestre qu'il avoit, et les pendit en sa sale auprès du pain bis et de
la peau du cheval. Trèsgrandement furent receuz et festoiez les parens
et amis de la bonne espousée; et furent bien esbahiz de veoir l'ostel
d'un tel jeune gentilhomme si bien fourny de vaisselle, de tapisserie et
de tout aultre meuble; et se reputoient trèseureux d'avoir si bien
allyée leur belle fille. Comme ilz regardoient par léens, ilz vindrent
en la grand sale, qui estoit pourtendue de belle tapisserie; si
perceurent au milieu le pain bis, la peau du cheval, et unes brayes qui
pendoient, dont ilz furent beaucop esbahiz, et en demandèrent la
signifiance à leur hoste, le sire des nopces. Et il leur dit que
voluntiers et pour cause il leur diroit ce qui en est quand ilz auroient
mangé. Le disner fut prest et Dieu scet qu'ilz furent bien serviz. Ilz
n'eurent pas si tost disné qu'ilz ne demandèrent l'interpretacion et le
mistère du pain bis, de la peau du cheval, etc., et le bon gentilhomme
leur compta bien au long, et dist que son père au lit de la mort, comme
dessus est narré, luy avoit baillé trois advisemens. Le premier fut que
jamais ne se trouvast tant en ung lieu que l'on le servist de pain bis.»
Je ne retins pas bien ceste doctrine: car depuis sa mort je hantay tant
ung mien voisin qu'il se bouta en jalousie pour sa femme, et, en lieu de
pain blanc que je y eu long temps, on me servit du bis; et en mémoire et
approbacion de la verité de cest enseignement, j'ay là fait mettre ce
pain bis. Le deuxiesme enseignement que mon père me bailla fut que
jamais ne courusse mon cheval à la valée. Je ne le retins pas bien, ung
jour qui passa; si m'en print mal: car, en courant une valée après le
lièvre et mes chiens, mon cheval se rompit le col, et je fuz trèsbien
blecié; et en memoire de ce est là pendue la peau du cheval qu'alors je
perdy. Le troisiesme enseignement que mon père me bailla si fut que
jamais n'espousasse femme d'estrange région. Or y ay je failly, et vous
diray comment il m'en est prins. Il est vray que la première nuyt que
vous me refusastes le coucher avecques vostre fille, qui cy est, je fu
logié en la chambre au plus près de la sienne; et car la paroy qui
estoit entre elle et moy n'estoit pas trop forte, je la pertuisay de mon
espée, et vy venir coucher avec elle le chapellain de vostre hostel, qui
soubz le chevet du lit oublya ses braies le matin qu'il se leva;
lesquelles je recouvray, et sont celles que veez là pendues, qui
tesmoignent et approuvent la canonicque verité du troisiesme
enseignement que jadiz feu mon père me bailla, lequel je n'ay pas bien
retenu; mais, affin que plus n'y renchoye en la faulte des deux advis
precedens, ces trois bagues que veez m'en feront doresenavant sage. Et
car, la Dieu mercy, je ne suis pas tant obligé à vostre fille qu'elle ne
me puisse bien quicter, je vous prie que la remenez et retournez en
vostre marche, car jour que je vive ne me sera de plus près; mais pource
que je vous ay fait venir de loing et vous ay bien voulu monstrer que je
ne suis pas homme pour avoir le demourant d'un prestre, je suis content
de paier voz despens.» Les aultres ne sceurent que dire, qui se veoient
conclus et leur tort, voyans aussi qu'ilz sont loing de leur pays, et
que la force n'est pas leur en ce lieu; si furent contens de prendre
argent pour leurs despens et s'en retourner dont ilz vindrent, et qui
plus y a mis plus y a perdu. Et par ce compte avez oy que les trois
advis que le bon père bailla à son filz ne sont pas à oublier; si les
retienne chascun pour autant qu'il sentira qu'il luy peut toucher.
LA LIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR L'AMANT DE BRUXELLES.
N'a guères que en l'église de saincte Goule, à Bruxelles, estoient à ung
matin pluseurs hommes et femmes qui devoient espouser à la première
messe, qui se dit entre quatre et cinq heures; et entre aultres qui
devoient emprendre ce doulx et seur estat de mariage, et promectre en la
main du prestre ce que pour rien ne vouldroient trespasser, il y avoit
ung jeune homme et une jeune fille qui n'estoient pas des plus riches,
mais bonne volunté avoient, qui estoient l'un près de l'autre, et
n'attendoient fors que le curé les appellast pour espouser. Auprès
d'eulz aussi y avoit ung homme ancien et une femme vieille qui grand
chevance et foison de richesses avoient, et par convoitise et grand
desir de plus avoir avoient promis foy et loyaulté l'un à l'autre, et
pareillement attendoient à espouser à ceste première messe. Le curé vint
et chanta ceste messe trèsdesirée; et en la fin, comme il est de
coustume, devant luy se misrent ceulx qui espouser devoient, dont y
avoit pluseurs, sans les quatre dont je vous ay compté. Or devez vous
savoir que ce bon curé, qui tout prest estoit devant l'aultier pour
faire et accomplir le mistère d'espousailles, estoit borgne, et avoit,
par ne sçay quel meschef, puis pou de temps perdu ung oeil. Et n'y avoit
aussi guères grand luminaire en la chapelle ne sur l'aultier; il estoit
aussi en yver, et faisoit fort brun et noir. Si faillit à choisir: car,
quand vint à besoignier et espouser, il print le vieil homme riche et la
jeune fille pouvre et les joignit par l'aneau du moustier ensemble.
D'aultre costé aussi il print le jeune homme pouvre et l'espousa à la
vieille femme riche, et ne s'en donnèrent oncques garde en l'église ne
les hommes ne les femmes, dont ce fut grand merveille, par especial des
hommes, car ilz osent mieux lever les yeux et la teste quand ils sont
devant le curé à genouz que les femmes, qui sont à cest cop simples et
coyes et n'ont le regard fiché qu'en terre. Il est de coustume que, au
saillir des espousailles, les amis de l'espousée la prennent et mainent.
Si fut menée la pouvre jeune fille à l'ostel du riche homme, et
pareillement la vieille riche fut menée en la pouvre maisonnette du
jeune compaignon. Quand la jeune espousée se trouva en la court et en la
grand sale de l'ostel de l'homme qu'elle avoit par mesprise espousé,
elle fut bien esbahie et cogneut bien qu'elle n'estoit pas partie de
léens ce jour. Quand elle fut arrière en la chambre à parer, qui estoit
bien tendue de belle tapisserie, elle vit le beau grand feu, la belle
table couverte où le beau desjuner estoit tout prest; elle vit le beau
buffet bien fourny de vaisselle: si fut plus esbahie que par avant, et
de ce se donne plus grand merveille qu'elle ne cognoist ame de ceulx
qu'elle ot parler. Elle fut tantost desarmée de sa faille, où elle
estoit bien enfermée et embronchée, et comme son espousé la vit à
descouvert, et les aultres qui là estoient, creez qu'ilz furent autant
souprins que si cornes leur venissent. «Comment! dit l'espousé, et est
cecy ma femme? Nostre Dame! je suis bien eureux! Elle est bien changée
depuis hier, je croy qu'elle a esté à la fontaine de Jouvence.--Nous ne
savons, dirent ceulx qui l'avoient amenée, dont elle vient, ne qu'on
luy a fait; mais nous savons certainement que c'est celle que vous ayez
huy espousée, et que nous prismes à l'aultier, car oncques puis ne nous
partit des braz.» La compaignie fut bien esbahie et longuement sans mot
dire; mais, que que fust simple et esbahy, la pouvre espousée estoit
toute desconfortée, et ploroit des yeulx tendrement, et ne savoit sa
contenance; elle amast trop mieulx se trouver avecques son amy, qu'elle
cuidoit bien avoir espousé ce jour. L'espousé, la voyant se
desconforter, en eut pitié et lui dist: «M'amye, ne vous desconfortez
jà, vous estes arrivée en bon hostel, si Dieu plaist, et n'ayez doubte,
on ne vous y fera jà desplaisir; mais dictes moy, s'il vous plaist, qui
vous estes, et à vostre advis dont vous venez cy.» Quand elle l'oyt si
courtoisement parler, elle s'asseura ung peu et luy nomma son père et sa
mère, et dist qu'elle estoit de Bruxelles, et avoit fiancé ung tel
qu'elle luy nomma, et le cuidoit bien avoir espousé. L'espousé et tous
ceux qui là estoient commencèrent à rire, et dirent que le curé leur a
fait ce tour. «Or loé soit Dieu, dist de rechef l'espousé, de ce change!
je n'en voulsisse pas tenir bien grand chose que Dieu vous a envoyée à
moy, et je vous promet par ma foy de vous tenir bonne compaignie.--Nenny,
ce dit-elle en plorant, vous n'estes pas mon mary. Je veil retourner
devers celuy à qui mon père m'avoit donnée.--Ainsi ne se fera pas,
dit-il; je vous ay espousée en saincte eglise, vous n'y povez
contredire; vous estes et demourrez ma femme, et soiez contente, vous
estes bien eureuse. J'ay, la Dieu mercy! de biens assez, dont vous serez
dame et maistresse, et vous feray bien jolye.» Il la prescha tant, et
ceux qui là estoient, qu'elle fut contente d'obéir. Si desjunèrent
legierement et puis se couchèrent; et fist le vieil homme du mieux qu'il
sceut. Or retournons à nostre vieille et au jeune compaignon. Pour
abréger, elle fut menée à l'hostel du père à la fille qui à ceste heure
est couchée avecques le vieil homme. Quand elle se trouva léens, elle
cuida bien enrager, et dist tout haut: «Et que fays je céens? Que ne me
maine l'on en ma maison, ou à l'ostel de mon mary? L'espousé, qui vit
ceste vieille et l'oyt parler, fut bien esbahy; si furent son père et sa
mère, et tous ceulx de l'assemblée. Si saillit avant le père et la mère
de léens, qui cogneut la vieille, et trèsbien savoit à parler de son
mariage, et dit: «On vous a baillé, mon fils, la femme d'un tel, et
creez qu'il a la vostre; et ceste faulte vient par nostre curé, qui voit
si mal; et ainsi m'aïst Dieu, jasoit que je fusse loing de vous quand
espousastes, si me cuiday je percevoir de ce change.--Et qu'en doy je
faire? dit l'espousé.--Par ma foy, dist son père, je ne m'y cognois pas
bien, mais je faiz grand doubte que vous ne puissez avoir aultre
femme.--Saint Jehan! dist la vieille, je ne le veil point, je n'ay cure
d'un tel chetif! Je seroye bien eureuse d'avoir ung tel jeune galant qui
n'aroit cure de moy, et me despendroit tout le mien, et, si j'en
sonnoye mot, encores aroie je la teste torchée. Ostez, ostez, mandez
vostre femme, et me laissez aller où je doy estre.--Nostre Dame! dit
l'espousé, si je la puis recouvrer, je l'ayme trop mieulx que vous,
quelque pouvre qu'elle soit; mais vous n'en irez pas, si je ne la puis
finer.» Son père et aucuns ses parens vindrent à l'ostel où la vieille
voulsist bien estre; et vindrent trouver la compaignie qui desjeunoit au
plus fort, et qui faisoient le chaudeau pour porter à l'espousé et à
l'espousée. Ilz comptèrent leur cas, et on leur respondit: «Vous venez
trop tard: chacun se tienne à ce qu'il a; le seigneur de céens est
content de la femme que Dieu luy a donnée, il l'a espousée et n'en veult
point d'aultre. Et ne vous en dolez jà, vous ne fustes jamais si eureux
que d'avoir fille alyée en si hault lieu; vous en serez une foiz tous
riches.» Ce bon père retourne en son hostel, et vient faire son rapport,
dont la vieille cuida bien enrager. «Voire, dist elle, suis je en ce
point deceue? Par Dieu! la chose n'en demourra pas ainsi, ou la justice
me fauldra.» Si la vieille estoit bien mal contente, encore l'estoit
bien autant ou plus le jeune espousé, qui se veoit frustré de ses
amours; et encores l'eust il legerement passé s'il eust peu finer de la
vieille à tout son argent; mais nenny, il la faillit laisser aller à sa
maison, tant menoit laide vie. Si fut conseillé de la faire citer
pardevant monseigneur de Cambray, et elle pareillement fist citer le
vieil homme qui ha la jeune femme; et ont encommencé ung gros procès
dont le jugement n'est encores rendu, si ne vous en sçay que dire plus
avant.
LA LIVe NOUVELLE.
PAR MAHIOT D'ANQUASMS.
Ung gentil chevalier de la conté de Flandres, jeune, bruyant, jousteur,
danseur et bien chantant, se trouva point ou pays de Haynault, en la
compaignie d'un aultre gentil chevalier de sa sorte, et demeurant ou dit
pays, qui le hantoit trop plus que la marche de Flandres où il avoit sa
residence et belle et bonne. Mais, comme souvent advient, amours estoit
cause de sa retenue, car il estoit feru et attaint bien au vif d'une
damoiselle de Maubeuge, et à ceste occasion Dieu scet qu'il faisoit.
Trèssouvent joustoit, faisoit mommeries, bancquetz, et generalement tout
ce qu'il pensoit qui peust plaire à sa dame et à luy possible, il le
faisoit. Il fut assez bien en grâce pour ung temps, mais non pas si
avant qu'il eust bien voulu. Son compaignon le chevalier de Haynau, qui
savoit tout son cas, le servoit au mieulx qu'il povoit, et ne tenoit pas
à sa diligence que ses besoignes ne fussent bien bonnes et meilleures
qu'elles ne furent. Qu'en vauldroit le long compte? Le bon chevalier de
Flandres ne sceut oncques tant faire, ne son compagnon aussi, qu'il
peust obtenir de sa dame le gracieux don de mercy, ainçois la trouva
tout temps rigoreuse, puis qu'il tenoit langage sur ces termes. Force
luy fut toutesfoiz, ses besoignes estans comme vous oez, de retourner en
Flandres. Si print ung gracieux congé de sa dame, et luy laissa son
compaignon, promist aussi, s'il ne retournoit de bref, de luy souvent
escripre et mander de son estat. Et elle promist de sa part luy faire
savoir de ses nouvelles. Advint certain jour après que nostre chevalier
fut retourné en Flandres, que sa dame eut volunté d'aller en pelerinage,
et disposa ses besoignes ad ce. Et comme le chariot estoit devant son
hostel, et le charreton dedans, qui estoit ung trèsbeau compaignon, fort
et viste, qui l'adouboit, elle luy gecta ung coussin sur la teste, et le
fist cheoir à pates, et puis commença à rire trèsfort et bien hault. Le
charreton se sourdit et la regarda rire, et dist: «Par Dieu,
madamoiselle, vous m'avez fait cheoir; mais creez que je m'en vengeray
bien, car avant qu'il soit nuyt je vous feray tumber.--Vous n'estes pas
si mal gracieux», dist elle. Et, en ce disant, elle prend ung aultre
coussin, que le charreton ne s'en donnoit garde, et le fait arrière
cheoir comme devant; et s'elle risit fort au par avant, elle ne s'en
faindit pas à ceste heure. «Et qu'est cecy, dit le charreton,
madamoiselle? Vous en voulez à moy, faictes; par ma foy, si j'estoie
emprès vous, je n'attendroye pas de moy venger aux champs.--Et que
feriez vous? dit elle.--Se j'estoie en hault, je le vous diroye, dit
il.--Vous feriez merveilles, dit elle, à vous oyr; mais vous ne vous y
oseriez trouver.--Non, dit il, et vous le verrez.» Il saulta jus du
chariot, entra dedans l'ostel, et monta en hault, où madamoiselle estoit
en cotte simple, tant joyeuse qu'on ne pourroit plus; il la commence à
assaillir, et, pour abreger le compte, elle fut contente qu'il luy
tollist ce que par honneur donner ne luy povoit. Cela se passa, et au
terme accoustumé elle fist ung trèsbeau petit charreton, ou pour mieulx
dire ung trèsbeau filz. La chose ne fut pas si secrète que le chevalier
de Haynau ne le sceust tantost, dont il fut bien esbahy; il escripvit
bien à haste par ung propre message à son compaignon en Flandres comment
sa dame avoit fait ung enfant à l'ayde d'un charreton. Pensez que
l'autre fut bien esbahy d'oyr ces nouvelles; si ne demoura guères qu'il
ne vint en Haynau, devers son compaignon, et luy pria qu'ilz allassent
veoir sa dame, et qu'il la veult trop bien tancer et luy dire la
lascheté et néanté de son cueur. Combien que, pour son meschief advenu,
elle ne se monstra encores guères à ce temps, si trouvèrent façon ces
deux chevaliers, par moyens, qu'ilz vindrent ou lieu où elle estoit.
Elle fut bien honteuse et desplaisante de leur venue, comme celle qui
bien scet qu'elle n'orra chose d'eulx qui luy plaise; au fort elle
s'asseura, et les receut comme sa contenance luy apporta. Ilz
commencèrent à deviser d'unes et d'aultres matières; et nostre bon
chevalier de Flandres va commencer son service et luy dit tant de
villanie qu'on ne pourroit plus: «Or estes vous, dist il, du monde la
femme plus reprouchée et mains honorée, et avez monstré la grand
lascheté de vostre cueur, qui vous estes habandonnée à ung meschant
villain charreton; tant de gens de bien vous ont offert leurs services
et vous les avez tous reboutez. Et pour ma part, vous savez que j'ay
fait pour vostre grâce acquerir; et n'estois-je pas homme pour avoir ce
butin ou mieulx que ung paillard charreton qui ne fist oncques rien pour
vous.--Je vous requier, monseigneur, dit elle, ne m'en parlez plus, ce
qui est fait ne peut aultrement estre; mais je vous dy bien que si vous
fussez venu à l'heure du charreton, que autant eussé je fait pour vous
que je feiz pour luy.--Est-ce cela? dit il. Saint Jehan! il vint à bonne
heure! Le dyable y ait part, que je ne fu si eureux que de savoir vostre
heure!--Vrayement, dit elle, il vint à l'heure qu'il falloit venir.--Au
dyable, dit il, soit l'heure, vous aussi, et vostre charreton!» Et à
tant se part et son compaignon le suyt, et oncques depuis n'en tint
compte, et à bonne cause.
LA LVe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE VILLIERS.
L'année du pardon de Romme n'a guères passé, estoit ou Daulphiné la
pestilence si grande et si horrible que la pluspart des gens de bien
habandonnèrent le pais. Durant ceste persécution, une belle fille, gente
et jeune, se sentit ferue de la maladie; et tout tantost se vint rendre
à une sienne voisine, femme de bien et de grand façon, et desjà sur
l'eage, et lui compta son piteux cas. La voisine, qui estoit femme sage
et asseurée, ne s'effraya de rien que l'autre luy comptast, mesme eut
bien tant de courage et d'asseurance en elle, qu'elle la conforta de
parolles et de tant pou de medicine qu'elle savoit. «Hélas! ce dist la
jeune fille malade, ma bonne voisine, j'ay grand regret que force m'est
aujourd'huy habandonner ce monde et les beauls et bons passetemps que
j'ay euz longtemps; mais encores, par mon serment, à dire entre vous et
moy, mon plus grant regret si est qu'il fault que je meure avant que
savoir et sentir des biens de ce monde; telz et telz m'ont maintesfoiz
priée, et si les ay refusez tout plainement, dont me desplaist; et creez
que si j'en peusse finer d'un à ceste heure, il ne m'eschapperoit jamais
devant qu'il m'eust monstré comment je fuz gaignée. L'on me fait
entendre que la façon du faire est tant plaisante que je plains et
complains mon gent et jeune corps qu'il fault pourrir sans avoir eu ce
desiré plaisir. Et à verité dire, ma bonne voisine, il me semble si je
peusse quelque pou sentir avant ma mort, ma fin en seroit plus aisée et
plus legière à passer, et à mains de regret. Et que plus est, mon cueur
est à cela que ce me pourroit estre medicine et cause de garison.--Pleust
à Dieu, dist la vieille, qu'il ne tenist à autre chose, vous seriez tost
garie, ce me semble; car, Dieu mercy, nostre ville n'est pas encores si
desgarnye de gens qu'on n'y trouvast ung gentil compaignon pour vous
servir à ce besoing.--Ma bonne voisine, dit la jeune fille, je vous
requier que vous allez devers ung tel, qu'elle luy nomma, qui estoit ung
trèsbeau gentilhomme, et qui aultrefoiz avoit esté amoureux d'elle, et
faictes tant qu'il vienne icy parler à moy.» La veille se mect au
chemin, et fist tant qu'elle trouva ce gentilhomme, qu'elle envoya en sa
maison. Tantost qu'il fut léens, la jeune fille malade, et à cause de sa
maladie plus et mieux colorée, luy saillit au col et le baisa plus de
vingt foiz. Le jeune filz, plus joyeux qu'oncques mais de veoir celle
que tant avoit amée ainsi vers luy habandonnée, la saysit sans demeure,
et luy monstra ce que tant desiroit assavoir. Elle ne fut pas honteuse
de le requerre et prier de continuer ce qu'il avoit encommencé. Et pour
abreger, tant luy fist elle recommencer qu'il n'en peut plus. Quand
elle vit ce, comme celle qui n'en avoit pas son saoul, el osa bien dire:
«Mon amy, vous m'avez autresfoiz priée de ce dont je vous requier
aujourd'uy, vous avez fait ce qu'en vous est, je le sçay bien.
Toutesfoiz je ne sçay que j'ay ne qu'il me fault, mais je cognois que je
ne puis vivre se quelque ung ne me fait compaignie en la façon que
m'avez fait; et pourtant, je vous prie que veillez aller vers ung tel et
l'amenez icy, si cher que vous avez ma vie.--Il est bien vray, m'amye,
je le sçay bien il fera ce que vous vouldrez.» Ce gentil homme fut
esbahy de ceste requeste; toutesfoiz, car il avoit tant labouré que plus
ne povoit, il fut content d'aller querre son compaignon et l'amena
devers elle, qui tantost le mist en besongne, et le laissa ainsi que
l'autre. Quand elle l'eut matté comme son compaignon, elle ne fut pas
mains privée de luy dire son courage, mais luy prya, comme elle avoit
fait l'aultre, d'amener vers elle ung aultre gentilhomme, et il le fist.
Or sont jà trois qu'elle a laissez et desconfiz par force d'armes; mais
vous devez savoir que le premier gentilhomme se sentit malade et féru de
l'epidimie tantost qu'il eut mys son compaignon en son lieu; si s'en
alla hastivement vers le curé, et tout le mieulx qu'il sceut se
confessa, et puis mourut entre les braz du curé. Son compaignon aussi,
le deuxiesme venu, tantost que au tiers il eut baillé sa place, se
sentit desja trèsmalade, et demandoit partout après celui qui desjà
estoit mort; il vint rencontrer le curé plorant et demenant grand
dueil, qui luy compta la mort de son bon compaignon. «Ha! monseigneur le
curé, je suis feru tout comme luy, confessez moy.» Le curé en grand
crainte se despescha de le confesser. Et quand ce fut fait, ce
gentilhomme malade, à deux heures près de sa fin, s'en vint à celle qui
luy avoit baillé le cop de la mort, et à son compaignon, aussi, et là
trouva celuy qu'il y avoit amené, et luy dist: «Maudicte femme! vous
m'ayez baillé la mort et à mon compaignon aussi. Vous estes digne de
estre brullée et mise en cendre. Toutesfoiz je le vous pardonne, Dieu le
vous veille pardonner. Vous avez l'epydimie et l'avez bailliée à mon
compaignon, qui en est mort entre les braz du prestre, et je n'en ay pas
mains.» Il se partit à tant et s'en ala mourir une heure après, en sa
maison. Le IIJe gentilhomme, qui se voyoit en l'espreuve où ses deux
compaignons estoient mors, n'estoit pas des plus asseurez. Toutesfoiz il
print courage en soy mesmes et mist et paour et crainte arrière dos; et
s'asseura que celuy qui en beaucop de perilz et de mortelz assaulx
s'estoit trouvé; et vint au père et à la mère de celle qui l'avoit deceu
et fait morir ses deux compaignons, et leur compta la maladie de leur
fille et quon y prinst garde. Cela fait, il se conduisit tellement qu'il
eschappa du peril où ses deux compaignons estoient mors. Or devez vous
savoir que quand ceste ouvrière de tuer gens fut ramenée en l'ostel de
son père, tandiz qu'on luy faisoit ung lit pour reposer et la faire
suer, elle manda secretement le filz d'un cordonnier son voisin, et le
fist venir en l'estable des chevaulx de son père et le mist en euvre
comme les aultres, mais il ne vesquist pas quatre heures après. Elle fut
couchée en ung lit, et la fist on beaucop suer. Et tantost luy vindrent
quatre bosses dont elle fut depuis trèsbien garie. Et tiens qui en aroit
à faire, qu'on la trouveroit aujourd'huy ou reng de noz cousines, en
Avignon, à Vienne, à Valence, ou en quelque aultre lieu ou Daulphiné. Et
disent les maistres qu'elle eschappa de mort à cause d'avoir senty des
biens de ce monde, qui est notable et veritable exemple à pluseurs
jeunes filles de point refuser ung bien quand il leur vient.
LA LVIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE VILLIERS.
N'a guères que en ung bourg de ce royaume, en la duché d'Auvergne,
demouroit ung gentilhomme; et de son maleur avoit une trèsbelle jeune
femme. De sa bonté devisera mon compte. Ceste bonne damoiselle
s'accointa d'un curé qui estoit son voisin de demye lieue, et furent
tant voisins et tant privez l'un de l'autre que le bon curé tenoit le
lieu du gentilhomme toutes foiz qu'il estoit dehors. Et avoit ceste
damoiselle une chambrière qui estoit secrétaire de leur fait et portoit
souvent nouvelles au curé et l'advisoit du lieu et de l'heure pour
comparoir seurement vers sa maistresse. La chose ne fut pas en la parfin
si bien celée que mestier fut à la compaignie; car ung gentilhomme
prochain parent de celuy à qui ce deshonneur se faisoit fut adverty du
cas, et en advertit celuy à qui plus touchoit en la façon et manière
qu'oncques mieulx sceut et peut. Pensez que ce bon gentilhomme, quand il
entendit que à son absence sa femme se aidoit de ce curé, qu'il n'en fut
pas content, et si n'eust esté son cousin, il en eust prins vengence
criminelle et de main mise, tantost qu'il en fut adverty. Toutesfoiz il
fut content de differer sa volunté jusques à tant qu'il eust prins au
fait et l'un et l'autre. Et conclurent, luy et son cousin, d'aller en
pelerinage à quatre ou six lieues de son hostel, et de y mener sa femme
et ce curé pour mieulx se donner garde des manières qu'ilz tiendront
l'un vers l'autre. Au retourner qu'ilz firent de ce pelerinage, où
monseigneur le curé servit amours le mieulx qu'il peut, c'est assavoir
de oeillades et d'autres menues entretenances, le mari se fist mander
querir par ung messagier affaictié, pour aller vers ung seigneur du
pais. Il fist semblant d'en estre mal content et de se partir à regret;
neantmoins, puisque le bon seigneur le mande, il n'oseroit desobeir. Si
part et s'en va, et son cousin, l'autre gentilhomme, dit qu'il luy fera
compaignie, car c'est assez son chemin pour retourner en son hostel.
Monseigneur le curé et mademoiselle ne furent jamais plus joyeux que
d'oyr cette nouvelle: si prindrent conseil et conclusion ensemble que le
curé se partira de léens et prendra son congié affin que nul de léens
n'ait suspicion de luy, et environ la mynuyt, il retournera et entrera
vers sa dame par le lieu où il a de coustume. Et ne demoura guères puis
ceste conclusion prinse que nostre curé se part de léens et dit son
adieu. Or devez vous savoir que le mary et le gentilhomme son parent
s'estoient embuschez en un destroict par où nostre curé devoit passer;
et ne povoit ne aller ne venir par ailleurs sans soy trop destourner de
son droit chemin. Il virent passer nostre curé, et leur jugeoit le cueur
qu'il retourneroit la nuyt dont il estoit party; et aussi c'estoit son
intencion. Ilz le laissèrent passer sans arrester ne dire mot, et
s'advisèrent de faire ung piège trèsbeau, à l'aide d'aucuns paisans qui
les servirent à ce besoing. Ce piège fut en haste bel et bien fait, et
ne demoura guères que ung loup passant pays ne s'attrappa léens. Tantost
après, véezcy maistre curé qui vient, la robe courte vestue et portant
le bel espieu à son col. Et quand vint à l'endroit du piège, il tumbe
dedans, avecques le loup, dont il fut bien esbahy. Et le loup, qui avoit
fait l'essay, n'avoit pas mains paour du curé que le curé avoit de luy.
Quand noz deux gentilzhommes voyent que nostre curé est avecques le
loup logé, ilz en firent joye merveilleuse; et dist bien celuy à qui le
fait touchoit plus, que jamais n'en partiroit en vie, et qu'il l'occira
léens. L'autre le blasmoit de ceste volunté et ne se veult accorder
qu'il meure, trop bien est il content qu'on luy trenche ses genitoires.
Le mary toutesfoiz le vouloit avoir mort. En cest estrif demourèrent
longuement, en attendant le jour et qu'il feist cler. Tantdiz que ceste
attente se faisoit, madamoiselle, qui attendoit son curé, ne savoit que
penser qu'il tardoit tant; si se pensa d'y envoyer sa chambrière, affin
de le faire avancer. La chambrière, tirant son chemin vers l'ostel du
curé, trouva le piège et tumba avecques le loup et le curé. Qui fut
esbahy, ce fut la chambrière, de se trouver en la fosse emprès du loup
et du curé. «Ha! dit le curé, je suis perdu, mon fait est descouvert;
quelque ung nous a pourchassé ce passage.» Et le mary et le gentilhomme
son cousin, qui tout entendoient et véoient, estoient tant aises qu'on
ne pourroit plus; et se pensèrent, comme si le saint esperit leur eust
revelé, que la maistresse pourroit bien suyvir la chambrière, ad ce
qu'ilz entendirent de la chambrière, que sa maistresse l'envoyoit devers
le curé pour savoir qu'il tardoit tant de venir oultre l'heure prinse
entre eulx deux. La maistresse, voyant que le curé et la chambrière
point ne retournoient, et que le jour commenceoit à approucher, se
doubta que la chambrière et le curé ne feissent quelque chose à son
préjudice, et qu'ilz se pourroient entrerencontrer à petit bois qui
estoit à l'endroit où le piège estoit fait, si conclud qu'elle ira veoir
s'elle orra nulles nouvelles. Et tire païs vers l'ostel du curé, et elle
venue à l'endroit du piège, tumbe dedans la fosse avecques les aultres.
Il ne faut pas demander, quand ceste compaignie se voit ensemble, qui
fut le plus esbahy, et se chacun faisoit sa puissance de soy tirer hors
de la fosse; mais c'est pour néant; chacun d'eulx se répute mort et
deshonoré. Et les deux ouvriers, c'est asavoir le mary de la damoiselle
et le gentilhomme son cousin, vindrent au dessus de la fosse saluer la
compaignie, et leur disoient qu'ilz feissent bonne chère et qu'ilz
aprestoient leur desjuner. Le mary, qui mouroit de faire ung cop de sa
main, trouva façon d'envoyer son cousin veoir que faisoient leurs
chevaulx, qui estoient en ung hostel assez près; et tantdiz qu'il se
trouva descombré de luy, il fist tant, à quelque meschef que ce fust,
qu'il eut de l'estrain largement et l'avala dedans la fosse, et y mist
le feu; et là brulla la compaignie, femme, curé, chambrière et loup.
Après ce, il se partit du païs et manda vers le roy querir sa remission,
laquelle il obtint de legier. Et disent les aucuns que le roy deut dire
qu'il n'y eut dommage que du pouvre loup qui fut brullé, qui ne povoit
mais du meffait des aultres.
LA LVIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE VILLIERS.
Tantdiz que l'on me preste audience et que ame ne s'avance quand à
present de parfournir ceste glorieuse et edifiant euvre de cent
nouvelles, je vous compteray ung cas qui puis n'aguères est advenu ou
Daulphiné, pour estre mis ou reng et nombre des dictes nouvelles. Il est
vray que ung gentilhomme du dict Daulphiné avoit en son hostel une
sienne seur environ de l'eage de XVIIJ à XX ans; et faisoit compaignie à
sa femme, qui beaucop l'amoit et tenoit chère, et comme deux seurs se
doivent contenir et maintenir ensemble se conduisoient. Advint que ce
gentilhomme fut semons d'un sien voisin, lequel demouroit à deux petites
lieues de luy, de le venir veoir, luy, sa femme et sa seur. Ilz y
allèrent, et Dieu scet la chère; et comme la femme de celuy qui festioit
la compaignie menast à l'esbat la femme et la seur de nostre dit
gentilhomme, après soupper, devisant de pluseurs propos, elles se
vindrent rendre en la maisonnette du bergier de léens, qui estoit auprès
d'un large et grand parcq à mettre les brebiz, et trouvèrent là le
maistre bergier qui besoignoit entour de ce parcq. Et, comme femmes
scevent enquerre de maintes et diverses choses, entre aultres luy
demandoyent s'il n'avoit point froit léens. Il respondit que non, et
qu'il estoit plus aise et mieulx à luy que ceulx qui ont leurs belles
chambres voirrées, nattées, et tapissées. Et tant vindrent d'unes
parolles à aultres par motz couvers, que leurs devises vindrent à
toucher du train de derrière. Et le bon bergier, qui n'estoit fol ne
esperdu, leur dit que par la mort bieu il oseroit bien emprendre de
faire la besoigne VIIJ ou IX foiz pour nuyt. Et la seur de nostre
gentilhomme, qui oyoit ce propos, gectoit l'oeil souvent et menu sur ce
bergier; et de fait jamais ne cessa tant qu'elle vit son cop de luy dire
qu'il ne laissast pour rien qu'il ne venist la veoir en l'ostel de son
frère, et qu'elle luy feroit bonne chère. Le bergier, qui la vit belle
fille, ne fut pas moyennement joyeux de ces nouvelles et luy promist la
venir veoir. Et de bref, il fist ce qu'il avoit promis, et à l'heure
prinse d'entre sa dame et luy, se vint rendre à l'endroit d'une fenestre
haulte et dangereuse à monter; toutesfoiz, à l'ayde d'une corde qu'elle
luy devala, et d'une vigne qui là estoit, il fist tant qu'il fut en la
chambre, et ne fault pas dire qu'il y fut voluntiers veu. Il monstra de
fait ce dont il s'estoit vanté de bouche, car avant que le jour venist
il fist tant que le cerf eut viij cornes acomplies, laquelle chose sa
dame print bien en gré. Mais vous devez savoir que le bergier, avant
qu'il peust parvenir à sa dame, luy failloit cheminer deux lieues de
terre et passer à nou la grosse rivière du Rone, qui battoit à l'ostel
où sa dame demouroit. Et quand le jour venoit, luy failloit arrière
repasser le Rone; et ainsi s'en retournoit à sa bergerie. Et continua
ceste manière de faire une grand espace de temps, sans qu'il fust
descouvert. Pendant ce temps pluseurs gentilzhommes du païs demandèrent
ceste damoiselle, devenue bergière, à mariage; mais nul ne venoit à soit
gré, dont son frère n'estoit pas trop content, et luy disoit pluseurs
fois. Mais elle estoit tousjours garnye d'excusanses et responses
largement, dont elle advertissoit son amy le bergier, auquel ung soir
elle promist que, s'il vouloit, elle n'aroit jamais aultre mary que luy.
Et il dit qu'il ne demanderoit aultre bien: «Mais la chose ne se
pourroit, dit il, conduire, pour vostre frère et aultres voz amys.--Ne
vous chaille, dit elle; laissez m'en faire, j'en cheviray bien.» Ainsi
promisrent l'un à l'aultre. Neantmains toutesfoiz il vint ung
gentilhomme qui fist arrière requerre nostre damoiselle bergière, et la
vouloit seulement avoir vestue et habillée comme à son estat
appartenoit, sans aultre chose. A laquelle chose le frère d'elle eust
voluntiers entendu, et cuida mener sa seur ad ce qu'elle se y
consentist, luy remonstrant ce qu'on scet faire en tel cas; mais il n'en
peut venir à chef, dont il fut bien mal content. Quand elle vit son
frère indigné contre elle, elle le tira d'une part et luy dist: «Mon
frère, vous m'avez beaucop pressée et preschée de moy marier à telz et à
telz, et je ne m'y suis voulu consentir; dont vous requier que ne m'en
sachez mal gré, et me veillez pardonner le maltalent qu'avez vers moy
conceu, et je vous diray la raison qui à ce me meut et contraint en ce
cas, mais que me veillez asseurer que ne m'en ferez ne vouldrez pis.»
Son frère luy promist voluntiers. Quand elle se vit asseurée, elle luy
dist qu'elle estoit mariée autant vault, et que jour de sa vie aultre
homme n'aroit à mary que celuy qu'elle luy monstreroit ennuyt, s'il
veult. «Je le veil bien veoir, dit il, mais qui est il?--Vous le verrez
par temps», dit elle. Quand vint à l'heure acoustumée, véezcy bon
bergier qui se vint rendre en la chambre de sa dame, Dieu scet comment
mouillié d'avoir passé la rivière; et le frère d'elle regarde et voit
que c'est le bergier de son voisin; si ne fut pas pou esbahy, et le
bergier encores plus, qui s'en cuida fuyr quand il le vit. «Demeure,
demeure, dist il, tu n'as garde. Est-ce, dit il à sa seur, celuy dont
vous m'avez parlé?--Oy vrayement, mon frère, dit elle.--Or luy faictes,
dit il, bon feu, pour soy chaufer, car il en a bon mestier; et en pensez
comme du vostre; et vrayement, vous n'avez pas tort si vous luy voulez
du bien, car il se mect en grand dangier pour l'amour de vous. Et puis
que voz besoignes sont en telz termes, et que vostre courage est à cela
que d'en faire vostre mary, à moy ne tiendra, et maudit soit qui ne s'en
despesche.--Amen, dit elle, à demain qui vouldra.--Je le veil, dit il.
Et vous, dit il au bergier, qu'en dictes vous?--Tout ce qu'on
veult.--Il n'y a remède, dit il, vous estes et serez mon frère; aussi
suis je pieça de la houlette, si doy bien avoir ung bergier à frère.»
Pour abreger le compte du bergier, le gentilhomme consentit le mariage
de sa seur et du bergier, et fut fait, et les tint tous deux en son
hostel, combien qu'on en parlast assez par le païs. Et quand il estoit
en lieu que l'on en devisoit et on disoit que c'estoit merveille qu'il
n'avoit fait batre ou tuer le bergier, il respondoit que jamais ne
pourroit vouloir mal à rien que sa seur amast, et que trop mieulx
vouloit avoir le bergier à beau-frère, au gré de sa seur, que ung aultre
bien grand maistre au desplaisir d'elle. Et tout ce disoit par farce et
esbatement, car il estoit et a esté toujours trèsgracieux et nouveau et
bien plaisant gentilhomme; et le faisoit bon oyr deviser de sa seur,
voire entre ses amys et privez compaignons.
LA LVIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR LE DUC.