Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui

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François de La Rochefoucauld

RÉFLEXIONS OU SENTENCES ET MAXIMES MORALES

(1664)

Table des matières

Réflexions morales

Maximes supprimées

1 Maximes retranchées après la première édition

2 Maxime retranchée après la deuxième édition

3 Maximes retranchées après la quatrième édition

Maximes posthumes

1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt

2 Maximes fournies par des lettres

3 Maximes fournies par l'édition hollandaise de 1664

4 Maximes fournies par le supplément de l'édition de 1693

5 Maximes fournies par des témoignages de contemporains

Réflexions diverses

I. Du vrai

II. De la société

III. De l'air et des manières

IV. De la conversation

V. De la confiance

VI. De l'amour et de la mer

VII. Des exemples

VIII. De l'incertitude de la jalousie

IX. De l'amour et de la vie

X. Des goûts

XI. Du rapport des hommes avec les animaux

XII. De l'origine des maladies

XIII. Du faux

XIV. Des modèles de la nature et de la fortune

XV. Des coquettes et des vieillards

XVI. De la différence des esprits

XVII. De l'inconstance

XVIII. De la retraite

XIX. Des événements de ce siècle

Appendice aux événements de ce siècle

1. Portrait de Mme de Montespan

2. Portrait du cardinal de Retz

3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de Richelieu

4. Le comte d'Harcourt

Portrait de La Rochefoucauld par lui-même

Documents relatifs à la genèse des maximes

Avis au lecteur

Discours sur les réflexions ou sentences et maximes morales

Réflexions morales

Manuscrit de Liancourt

Sentences et maximes de morale (Édition hollandaise de 1664)

Sentences et maximes de morale par M. D. L. R. 1663 (B.N., Collection

Smith-Lesouef, ms. 90)

Manuscrit édité par Édouard de Barthélemy

Variantes tirées du manuscrit Gilbert attestées par l'édition des grands

écrivains

1 Variantes se rapportant a des maximes de l'édition de 1678.

2 Variantes se rapportant à des maximes supprimées

Lettres relatives aux maximes

I. Lettres concernant la rédaction des maximes

1. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1659.

2. Lettre de La Rochefoucauld à Jacques Esprit. 24 octobre 1659 (?).

3. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 5 décembre 1659 ou 1660.

4. Lettre de La Rochefoucauld à Jacques Esprit. 1662.

5. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 17 août 1662.

6. Lettre de La Rouchefoucauld à Jacques Esprit. 9 septembre 1662.

7. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1662, ou 1663.

8. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même époque.

9. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même époque.

10. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Avant avril 1663.

11. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 1663.

12. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé 1663.

13. Lettre de La Rochefoucauld à Mlle de Scudéry, 3 décembre 1663 (?).

14. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 10 décembre 1663.

15. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1663, ou début 1664.

16. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.

17. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.

18. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.

19. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.

20. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.

21. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.

22. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue.

23. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue.

24. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.

25. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue

26. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue.

II. Jugements recueillis par Mme de Sablé

27. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. 3 mars 1661.

28. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. Même époque.

29. Lettre de Mlle de Vertus à Mme de Sablé. Printemps 1663.

30. Lettre de Mme de Schonberg à Mme de Sablé. 1663.

31. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Schonberg, transmise par elle à

Mme de Sablé. 1663.

32. Lettre de Mme de Guymené à Mme de Sablé. 1663.

33. Lettre de Mme de Liancourt à Mme de Sablé. 1663.

34. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663.

35. Lettre d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663.

36. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé, 1663.

37. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663.

38. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663.

III. Lettres concernant la publication de la Ière édition des maximes

39. Lettre de La Rochefoucauld au Père Thomas Esprit. 6 février 1664.

40. Lettre de La Rochefoucauld au Père René Rapin. 12 juillet 1664.

41. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1664.

42. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 18 février 1665.

IV. Lettres concernant la rédaction des maximes (3e, 4e et 5e éditions)

43. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé, 1667.

44. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Rohan, abbesse de

Malnoue. Période 1671-1674.

45. Réponse de Mme de Rohan à l'envoi précédent.

46. Réponse de La Rochefoucauld à la lettre précédente

47. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé 2 août 1675.

48. Réponse de Mme de Sablé à la lettre précédente

V. Lettre relatant un entretien de la Rochefoucauld avec le chevalier de

Méré

49. Lettre du chevalier de Méré à Madame la duchesse de***. Date inconnue.

Réflexions morales

Nos vertus ne sont, le plus souvent, que de vices déguisés.

1

Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage

de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre

industrie savent arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et

par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont

chastes.

2

L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.

3

Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre,

il y reste encore bien des terres inconnues.

4

L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.

5

La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée

de notre vie.

6

La passion fait souvent un fou du plus habile homme, et rend

souvent les plus sots habiles.

7

Ces grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont

représentées par les politiques comme les effets des grands

desseins, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur

et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on

rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du

monde, n'était peut-être qu'un effet de jalousie.

8

Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours.

Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont

infaillibles; et l'homme le plus simple qui a de la passion

persuade mieux que le plus éloquent qui n'en a point.

9

Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait qu'il

est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit défier lors même

qu'elles paraissent les plus raisonnables.

10

Il y a dans le coeur humain une génération perpétuelle de

passions, en sorte que la ruine de l'une est presque toujours

l'établissement d'une autre.

11

Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires.

L'avarice produit quelquefois la prodigalité, et la prodigalité

l'avarice; on est souvent ferme par faiblesse, et audacieux par

timidité.

12

Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des

apparences de piété et d'honneur, elles paraissent toujours au

travers de ces voiles.

13

Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de

nos goûts que de nos opinions.

14

Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des

bienfaits et des injures; ils haïssent même ceux qui les ont

obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des outrages.

L'application à récompenser le bien, et à se venger du mal, leur

paraît une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre.

15

La clémence des princes n'est souvent qu'une politique pour gagner

l'affection des peuples.

16

Cette clémence dont on fait une vertu se pratique tantôt par

vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque

toujours par tous les trois ensemble.

17

La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne

fortune donne à leur humeur.

18

La modération est une crainte de tomber dans l'envie et dans le

mépris que méritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une

vaine ostentation de la force de notre esprit; et enfin la

modération des hommes dans leur plus haute élévation est un désir

de paraître plus grands que leur fortune.

19

Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.

20

La constance des sages n'est que l'art de renfermer leur agitation

dans le coeur.

21

Ceux qu'on condamne au supplice affectent quelquefois une

constance et un mépris de la mort qui n'est en effet que la

crainte de l'envisager. De sorte qu'on peut dire que cette

constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le bandeau est à

leurs yeux.

22

La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à

venir. Mais les maux présents triomphent d'elle.

23

Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas

ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume;

et la plupart des hommes meurent parce qu'on ne peut s'empêcher de

mourir.

24

Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de

leurs infortunes, ils font voir qu'ils ne les soutenaient que par

la force de leur ambition, et non par celle de leur âme, et qu'à

une grande vanité près les héros sont faits comme les autres

hommes.

25

Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que

la mauvaise.

26

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

27

On fait souvent vanité des passions même les plus criminelles;

mais l'envie est une passion timide et honteuse que l'on n'ose

jamais avouer.

28

La jalousie est en quelque manière juste et raisonnable,

puisqu'elle ne tend qu'à conserver un bien qui nous appartient, ou

que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une

fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.

29

Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et

de haine que nos bonnes qualités.

30

Nous avons plus de force que de volonté; et c'est souvent pour

nous excuser à nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses

sont impossibles.

31

Si nous n'avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de

plaisir à en remarquer dans les autres.

32

La jalousie se nourrit dans les doutes, et elle devient fureur, ou

elle finit, sitôt qu'on passe du doute à la certitude.

33

L'orgueil se dédommage toujours et ne perd rien lors même qu'il

renonce à la vanité.

34

Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de

celui des autres.

35

L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence

qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour.

36

Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de

notre corps pour nous rendre heureux; nous ait aussi donné

l'orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos

imperfections.

37

L'orgueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous

faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous ne les reprenons

pas tant pour les en corriger que pour leur persuader que nous en

sommes exempts.

38

Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos

craintes.

39

L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de

personnages, même celui de désintéressé.

40

L'intérêt, qui aveugle les uns, fait la lumière des autres.

41

Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent

ordinairement incapables des grandes.

42

Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.

43

L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit; et

pendant que par son esprit il tend à un but, son coeur l'entraîne

insensiblement à un autre.

44

La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées; elles ne

sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes

du corps.

45

Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la

fortune.

46

L'attachement ou l'indifférence que les philosophes avaient pour

la vie n'était qu'un goût de leur amour-propre, dont on ne doit

non plus disputer que du goût de la langue ou du choix des

couleurs.

47

Notre humeur met le prix à tout ce qui nous vient de la fortune.

48

La félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et c'est

par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non par avoir ce que

les autres trouvent aimable.

49

On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine.

50

Ceux qui croient avoir du mérite se font un honneur d'être

malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont

dignes d'être en butte à la fortune.

51

Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de

nous-mêmes, que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que

nous approuvions dans un autre.

52

Quelque différence qui paraisse entre les fortunes, il y a

néanmoins une certaine compensation de biens et de maux qui les

rend égales.

53

Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle

seule, mais la fortune avec elle qui fait les héros.

54

Le mépris des richesses était dans les philosophes un désir caché

de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le mépris

des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret pour se

garantir de l'avilissement de la pauvreté; c'était un chemin

détourné pour aller à la considération qu'ils ne pouvaient avoir

par les richesses.

55

La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la

faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit par

le mépris que l'on témoigne de ceux qui la possèdent; et nous leur

refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire

ceux de tout le monde.

56

Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce que l'on peut pour y

paraître établi.

57

Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne

sont pas souvent les effets d'un grand dessein, mais des effets du

hasard.

58

Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou

malheureuses à qui elles doivent une grande partie de la louange

et du blâme qu'on leur donne.

59

Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne

tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne

puissent tourner à leur préjudice.

60

La fortune tourne tout à l'avantage de ceux qu'elle favorise.

61

Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur

humeur que de la fortune.

62

La sincérité est une ouverture de coeur. On la trouve en fort peu

de gens; et celle que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine

dissimulation pour attirer la confiance des autres.

63

L'aversion du mensonge est souvent une imperceptible ambition de

rendre nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles

un respect de religion.

64

La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses

apparences y font de mal.

65

Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence. Cependant

elle ne saurait nous assurer du moindre événement.

66

Un habile homme doit régler le rang de ses intérêts et les

conduire chacun dans son ordre. Notre avidité le trouble souvent

en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour

désirer trop les moins importantes, on manque les plus

considérables.

67

La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit.

68

Il est difficile de définir l'amour. Ce qu'on en peut dire est que

dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits c'est une

sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée et

délicate de posséder ce que l'on aime après beaucoup de mystères.

69

S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions,

c'est celui qui est caché au fond du coeur, et que nous ignorons

nous-mêmes.

70

Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour

où il est, ni le feindre où il n'est pas.

71

Il n'y a guère de gens qui ne soient honteux de s'être aimés quand

ils ne s'aiment plus.

72

Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble

plus à la haine qu'à l'amitié.

73

On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais

il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais eu qu'une.

74

Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes

copies.

75

L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement

continuel; et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de

craindre.

76

Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits: tout

le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.

77

L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui

attribue, et où il n'a non plus de part que le Doge à ce qui se

fait à Venise.

78

L'amour de la justice n'est en la plupart des hommes que la

crainte de souffrir l'injustice.

79

Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même.

80

Ce qui nous rend si changeants dans nos amitiés, c'est qu'il est

difficile de connaître les qualités de l'âme, et facile de

connaître celles de l'esprit.

81

Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous, et nous ne

faisons que suivre notre goût et notre plaisir quand nous

préférons nos amis à nous-mêmes; c'est néanmoins par cette

préférence seule que l'amitié peut être vraie et parfaite.

82

La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre

notre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une

crainte de quelque mauvais événement.

83

Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un

ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons

offices; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propre se

propose toujours quelque chose à gagner.

84

Il est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé.

85

Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que

nous; et néanmoins c'est l'intérêt seul qui produit notre amitié.

Nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons

faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.

86

Notre défiance justifie la tromperie d'autrui.

87

Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient

les dupes les uns des autres.

88

L'amour-propre nous augmente ou nous diminue les bonnes qualités

de nos amis à proportion de la satisfaction que nous avons d'eux;

et nous jugeons de leur mérite par la manière dont ils vivent avec

nous.

89

Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de

son jugement.

90

Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos

défauts que par nos bonnes qualités.

91

La plus grande ambition n'en a pas la moindre apparence

lorsqu'elle se rencontre dans une impossibilité absolue d'arriver

où elle aspire.

92

Détromper un homme préoccupé de son mérite est lui rendre un aussi

mauvais office que celui que l'on rendit à ce fou d'Athènes, qui

croyait que tous les vaisseaux qui arrivaient dans le port étaient

à lui.

93

Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler

de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.

94

Les grands noms abaissent, au lieu d'élever, ceux qui ne les

savent pas soutenir.

95

La marque d'un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui

l'envient le plus sont contraints de le louer.

96

Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude

que celui qui lui a fait du bien.

97

On s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement

étaient deux choses différentes. Le jugement n'est que la grandeur

de la lumière de l'esprit; cette lumière pénètre le fond des

choses; elle y remarque tout ce qu'il faut remarquer et aperçoit

celles qui semblent imperceptibles. Ainsi il faut demeurer

d'accord que c'est l'étendue de la lumière de l'esprit qui produit

tous les effets qu'on attribue au jugement.

98

Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son

esprit.

99

La politesse de l'esprit consiste à penser des choses honnêtes et

délicates.

100

La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une

manière agréable.

101

Il arrive souvent que des choses se présentent plus achevées à

notre esprit qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup d'art.

102

L'esprit est toujours la dupe du coeur.

103

Tous ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur

coeur.

104

Les hommes et les affaires ont leur point de perspective. Il y en

a qu'il faut voir de près pour en bien juger, et d'autres dont on

ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné.

105

Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la

raison, mais celui qui la connaît, qui la discerne, et qui la

goûte.

106

Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme

il est presque infini, nos connaissances sont toujours

superficielles et imparfaites.

107

C'est une espèce de coquetterie de faire remarquer qu'on n'en fait

jamais.

108

L'esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du coeur.

109

La jeunesse change ses goûts par l'ardeur du sang, et la

vieillesse conserve les siens par l'accoutumance.

110

On ne donne rien si libéralement que ses conseils.

111

Plus on aime une maîtresse, et plus on est près de la haïr.

112

Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant comme ceux du

visage.

113

Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux.

114

On ne se peut consoler d'être trompé par ses ennemis, et trahi par

ses amis; et l'on est souvent satisfait de l'être par soi-même.

115

Il est aussi facile de se tromper soi-même sans s'en apercevoir

qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en

aperçoivent.

116

Rien n'est moins sincère que la manière de demander et de donner

des conseils. Celui qui en demande paraît avoir une déférence

respectueuse pour les sentiments de son ami, bien qu'il ne pense

qu'à lui faire approuver les siens, et à le rendre garant de sa

conduite. Et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui

témoigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le

plus souvent dans les conseils qu'il donne que son propre intérêt

ou sa gloire.

117

La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre

de tomber dans les pièges que l'on nous tend, et on n'est jamais

si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.

118

L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent

trompés.

119

Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfin nous

nous déguisons à nous-mêmes.

120

L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un

dessein formé de trahir.

121

On fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal.

122

Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse

que par notre force.

123

On n'aurait guère de plaisir si on ne se flattait jamais.

124

Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses

pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand

intérêt.

125

L'usage ordinaire de la finesse est la marque d'un petit esprit,

et il arrive presque toujours que celui qui s'en sert pour se

couvrir en un endroit, se découvre en un autre.

126

Les finesses et les trahisons ne viennent que de manque

d'habileté.

127

Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les

autres.

128

La trop grande subtilité est une fausse délicatesse, et la

véritable délicatesse est une solide subtilité.

129

Il suffit quelquefois d'être grossier pour n'être pas trompé par

un habile homme.

130

La faiblesse est le seul défaut que l'on ne saurait corriger.

131

Le moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à faire

l'amour, c'est de faire l'amour.

132

Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être pour

soi-même.

133

Les seules bonnes copies sont celles qui nous font voir le

ridicule des méchants originaux.

134

On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par

celles que l'on affecte d'avoir.

135

On est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres.

136

Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient

jamais entendu parler de l'amour.

137

On parle peu quand la vanité ne fait pas parler.

138

On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler.

139

Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui

paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est

qu'il n'y a presque personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut

dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les plus

habiles et les plus complaisants se contentent de montrer

seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans

leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur

dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire;

au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux

autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à

soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus

grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.

140

Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie

des sots.

141

Nous nous vantons souvent de ne nous point ennuyer; et nous sommes

si glorieux que nous ne voulons pas nous trouver de mauvaise

compagnie.

142

Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre en

peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits au contraire

ont le don de beaucoup parler, et de ne rien dire.

143

C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous

exagérons les bonnes qualités des autres, que par l'estime de leur

mérite; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu'il

semble que nous leur en donnons.

144

On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans

intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée, et délicate,

qui satisfait différemment celui qui la donne, et celui qui la

reçoit. L'un la prend comme une récompense de son mérite; l'autre

la donne pour faire remarquer son équité et son discernement.

145

Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui font voir

par contrecoup en ceux que nous louons des défauts que nous

n'osons découvrir d'une autre sorte.

146

On ne loue d'ordinaire que pour être loué.

147

Peu de gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est

utile à la louange qui les trahit.

148

Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent.

149

Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois.

150

Le désir de mériter les louanges qu'on nous donne fortifie notre

vertu; et celles que l'on donne à l'esprit, à la valeur, et à la

beauté contribuent à les augmenter.

151

Il est plus difficile de s'empêcher d'être gouverné que de

gouverner les autres.

152

Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie des

autres ne nous pourrait nuire.

153

La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre.

154

La fortune nous corrige de plusieurs défauts que la raison ne

saurait corriger.

155

Il y a des gens dégoûtants avec du mérite, et d'autres qui

plaisent avec des défauts.

156

Il y a des gens dont tout le mérite consiste à dire et à faire des

sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de

conduite.

157

La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens

dont ils se sont servis pour l'acquérir.

158

La flatterie est une fausse monnaie qui n'a de cours que par notre

vanité.

159

Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités; il en faut avoir

l'économie.

160

Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer

pour grande lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein.

161

Il doit y avoir une certaine proportion entre les actions et les

desseins si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent

produire.

162

L'art de savoir bien mettre en oeuvre de médiocres qualités dérobe

l'estime et donne souvent plus de réputation que le véritable

mérite.

163

Il y a une infinité de conduites qui paraissent ridicules, et dont

les raisons cachées sont très sages et très solides.

164

Il est plus facile de paraître digne des emplois qu'on n'a pas que

de ceux que l'on exerce.

165

Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre

étoile celle du public.

166

Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le

mérite même.

167

L'avarice est plus opposée à l'économie que la libéralité.

168

L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous

mener à la fin de la vie par un chemin agréable.

169

Pendant que la paresse et la timidité nous retiennent dans notre

devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur.

170

Il est difficile de juger si un procédé net, sincère et honnête

est un effet de probité ou d'habileté.

171

Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent

dans la mer.

172

Si on examine bien les divers effets de l'ennui, on trouvera qu'il

fait manquer à plus de devoirs que l'intérêt.

173

Il y a diverses sortes de curiosité: l'une d'intérêt, qui nous

porte à désirer d'apprendre ce qui nous peut être utile, et

l'autre d'orgueil, qui vient du désir de savoir ce que les autres

ignorent.

174

Il vaut mieux employer notre esprit à supporter les infortunes qui

nous arrivent qu'à prévoir celles qui nous peuvent arriver.

175

La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait

que notre coeur s'attache successivement à toutes les qualités de

la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l'une,

tantôt à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une

inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet.

176

Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que

l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime de nouveaux

sujets d'aimer, et l'autre vient de ce que l'on se fait un honneur

d'être constant.

177

La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce

qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments, qu'on ne

s'ôte et qu'on ne se donne point.

178

Ce qui nous fait aimer les nouvelles connaissances n'est pas tant

la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer,

que le dégoût de n'être pas assez admirés de ceux qui nous

connaissent trop, et l'espérance de l'être davantage de ceux qui

ne nous connaissent pas tant.

179

Nous nous plaignons quelquefois légèrement de nos amis pour

justifier par avance notre légèreté.

180

Notre repentir n'est pas tant un regret du mal que nous avons

fait, qu'une crainte de celui qui nous en peut arriver.

181

Il y a une inconstance qui vient de la légèreté de l'esprit ou de

sa faiblesse, qui lui fait recevoir toutes les opinions d'autrui,

et il y en a une autre, qui est plus excusable, qui vient du

dégoût des choses.

182

Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons

entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble

et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la

vie.

183

Il faut demeurer d'accord à l'honneur de la vertu que les plus

grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les

crimes.

184

Nous avouons nos défauts pour réparer par notre sincérité le tort

qu'ils nous font dans l'esprit des autres.

185

Il y a des héros en mal comme en bien.

186

On ne méprise pas tous ceux qui ont des vices; mais on méprise

tous ceux qui n'ont aucune vertu.

187

Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices.

188

La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps; et

quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'est pas moins en

danger de s'y laisser emporter que de tomber malade quand on se

porte bien.

189

Il semble que la nature ait prescrit à chaque homme dès sa

naissance des bornes pour les vertus et pour les vices.

190

Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.

191

On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie

comme des hôtes chez qui il faut successivement loger; et je doute

que l'expérience nous les fît éviter s'il nous était permis de

faire deux fois le même chemin.

192

Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance

que c'est nous qui les quittons.

193

Il y a des rechutes dans les maladies de l'âme, comme dans celles

du corps. Ce que nous prenons pour notre guérison n'est le plus

souvent qu'un relâche ou un changement de mal.

194

Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps: quelque

soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et

elles sont à tout moment en danger de se rouvrir.

195

Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est

que nous en avons plusieurs.

196

Nous oublions aisément nos fautes lorsqu'elles ne sont sues que de

nous.

197

Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire du mal sans

l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre

en le voyant.

198

Nous élevons la gloire des uns pour abaisser celle des autres. Et

quelquefois on louerait moins Monsieur le Prince et M. de Turenne

si on ne les voulait point blâmer tous deux.

199

Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir.

200

La vertu n'irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie.

201

Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de

tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut

se passer de lui se trompe encore davantage.

202

Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent leurs défauts aux

autres et à eux-mêmes. Les vrais honnêtes gens sont ceux qui les

connaissent parfaitement et les confessent.

203

Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien.

204

La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles

ajoutent à leur beauté.

205

L'honnêteté des femmes est souvent l'amour de leur réputation et

de leur repos.

206

C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être

toujours exposé à la vue des honnêtes gens.

207

La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un

paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont

proportionnées à son âge et à sa fortune.

208

Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient

habilement leur niaiserie.

209

Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.

210

En vieillissant on devient plus fou, et plus sage.

211

Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante

qu'un certain temps.

212

La plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils

ont, ou par leur fortune.

213

L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire

fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable, et

l'envie d'abaisser les autres, sont souvent les causes de cette

valeur si célèbre parmi les hommes.

214

La valeur est dans les simples soldats un métier périlleux qu'ils

ont pris pour gagner leur vie.

215

La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont deux

extrémités où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre-deux

est vaste, et contient toutes les autres espèces de courage: il

n'y a pas moins de différence entre elles qu'entre les visages et

les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au

commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent

aisément par sa durée. Il y en a qui sont contents quand ils ont

satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de chose

au-delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de

leur peur. D'autres se laissent quelquefois entraîner à des

terreurs générales. D'autres vont à la charge parce qu'ils n'osent

demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve à qui l'habitude des

moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer à

de plus grands. Il y en a qui sont braves à coups d'épée, et qui

craignent les coups de mousquet; d'autres sont assurés aux coups

de mousquet, et appréhendent de se battre à coups d'épée. Tous ces

courages de différentes espèces conviennent en ce que la nuit

augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises

actions, elle donne la liberté de se ménager. Il y a encore un

autre ménagement plus général; car on ne voit point d'homme qui

fasse tout ce qu'il serait capable de faire dans une occasion s'il

était assuré d'en revenir. De sorte qu'il est visible que la

crainte de la mort ôte quelque chose de la valeur.

216

La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on serait

capable de faire devant tout le monde.

217

L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme qui l'élève

au-dessus des troubles, des désordres et des émotions que la vue

des grands périls pourrait exciter en elle; et c'est par cette

force que les héros se maintiennent en un état paisible, et

conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les

plus surprenants et les plus terribles.

218

L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.

219

La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver

leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il

est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils

s'exposent.

220

La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font souvent la

valeur des hommes, et la vertu des femmes.

221

On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire;

ce qui fait que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour

éviter la mort que les gens de chicane n'en ont pour conserver

leur bien.

222

Il n'y a guère de personnes qui dans le premier penchant de l'âge

ne fassent connaître par où leur corps et leur esprit doivent

défaillir.

223

Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands:

elle entretient le commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est

juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des

gens qui nous prêtent.

224

Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne

peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnaissants.

225

Ce qui fait le mécompte dans la reconnaissance qu'on attend des

grâces que l'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne,

et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du

bienfait.

226

Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation

est une espèce d'ingratitude.

227

Les gens heureux ne se corrigent guère; ils croient toujours avoir

raison quand la fortune soutient leur mauvaise conduite.

228

L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.

229

Le bien que nous avons reçu de quelqu'un veut que nous respections

le mal qu'il nous fait.

230

Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais

de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de

semblables. Nous imitons les bonnes actions par émulation, et les

mauvaises par la malignité de notre nature que la honte retenait

prisonnière, et que l'exemple met en liberté.

231

C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.

232

Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est

souvent que l'intérêt et la vanité qui les causent.

233

Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans

l'une, sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous

est chère, nous nous pleurons nous-mêmes; nous regrettons la bonne

opinion qu'il avait de nous; nous pleurons la diminution de notre

bien, de notre plaisir, de notre considération. Ainsi les morts

ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je

dis que c'est une espèce d'hypocrisie, à cause que dans ces sortes

d'afflictions on se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie

qui n'est pas si innocente, parce qu'elle impose à tout le monde:

c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire

d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps qui consume

tout a fait cesser celle qu'elles avaient en effet, elles ne

laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes, et leurs

soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à

persuader par toutes leurs actions que leur déplaisir ne finira

qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve

d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur

ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent

de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction.

Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites

sources qui coulent et se tarissent facilement: on pleure pour

avoir la réputation d'être tendre, on pleure pour être plaint, on

pleure pour être pleuré; enfin on pleure pour éviter la honte de

ne pleurer pas.

234

C'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières qu'on

s'oppose avec tant d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies: on

trouve les premières places prises dans le bon parti, et on ne

veut point des dernières.

235

Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis

lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux.

236

Il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté, et qu'il

s'oublie lui-même lorsque nous travaillons pour l'avantage des

autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour

arriver à ses fins; c'est prêter à usure sous prétexte de donner;

c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et

délicat.

237

Nul ne mérite d'être loué de bonté, s'il n'a pas la force d'être

méchant: toute autre bonté n'est le plus souvent qu'une paresse ou

une impuissance de la volonté.

238

Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes

que de leur faire trop de bien.

239

Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands,

parce que nous la regardons comme un effet de notre mérite, sans

considérer qu'elle ne vient le plus souvent que de vanité, ou

d'impuissance de garder le secret.

240

On peut dire de l'agrément séparé de la beauté que c'est une

symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret

des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air

de la personne.

241

La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes. Mais toutes ne

la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes

est retenue par la crainte ou par la raison.

242

On incommode souvent les autres quand on croit ne les pouvoir

jamais incommoder.

243

Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes; et l'application

pour les faire réussir nous manque plus que les moyens.

244

La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des

choses.

245

C'est une grande habileté que de savoir cacher son habileté.

246

Ce qui paraît générosité n'est souvent qu'une ambition déguisée

qui méprise de petits intérêts, pour aller à de plus grands.

247

La fidélité qui paraît en la plupart des hommes n'est qu'une

invention de l'amour-propre pour attirer la confiance. C'est un

moyen de nous élever au-dessus des autres, et de nous rendre

dépositaires des choses les plus importantes.

248

La magnanimité méprise tout pour avoir tout.

249

Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix, dans les

yeux et dans l'air de la personne, que dans le choix des paroles.

250

La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut, et à ne

dire que ce qu'il faut.

251

Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres

qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités.

252

Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est

extraordinaire de voir changer les inclinations.

253

L'intérêt met en oeuvre toutes sortes de vertus et de vices.

254

L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission, dont on se sert

pour soumettre les autres; c'est un artifice de l'orgueil qui

s'abaisse pour s'élever; et bien qu'il se transforme en mille

manières, il n'est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper

que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilité.

255

Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des

mines qui leur sont propres. Et ce rapport bon ou mauvais,

agréable ou désagréable, est ce qui fait que les personnes

plaisent ou déplaisent.

256

Dans toutes les professions chacun affecte une mine et un

extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le croie. Ainsi on

peut dire que le monde n'est composé que de mines.

257

La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts

de l'esprit.

258

Le bon goût vient plus du jugement que de l'esprit.

259

Le plaisir de l'amour est d'aimer; et l'on est plus heureux par la

passion que l'on a que par celle que l'on donne.

260

La civilité est un désir d'en recevoir, et d'être estimé poli.

261

L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens est un

second amour-propre qu'on leur inspire.

262

Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si

puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus disposé à

sacrifier le repos de ce qu'on aime qu'à perdre le sien.

263

Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de

donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons.

264

La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les

maux d'autrui. C'est une habile prévoyance des malheurs où nous

pouvons tomber; nous donnons du secours aux autres pour les

engager à nous en donner en de semblables occasions; et ces

services que nous leur rendons sont à proprement parler des biens

que nous nous faisons à nous-mêmes par avance.

265

La petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté; et nous ne croyons

pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous voyons.

266

C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes

passions, comme l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des

autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas

d'en être souvent la maîtresse; elle usurpe sur tous les desseins

et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consume

insensiblement les passions et les vertus.

267

La promptitude à croire le mal sans l'avoir assez examiné est un

effet de l'orgueil et de la paresse. On veut trouver des

coupables; et on ne veut pas se donner la peine d'examiner les

crimes.

268

Nous récusons des juges pour les plus petits intérêts et nous

voulons bien que notre réputation et notre gloire dépendent du

jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur

jalousie, ou par leur préoccupation, ou par leur peu de lumière;

et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur que nous

exposons en tant de manières notre repos et notre vie.

269

Il n'y a guère d'homme assez habile pour connaître tout le mal

qu'il fait.

270

L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir.

271

La jeunesse est une ivresse continuelle: c'est la fièvre de la

raison.

272

Rien ne devrait plus humilier les hommes qui ont mérité de grandes

louanges, que le soin qu'ils prennent encore de se faire valoir

par de petites choses.

273

Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout

mérite que les vices qui servent au commerce de la vie.

274

La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les

fruits; elle y donne un lustre qui s'efface aisément, et qui ne

revient jamais.

275

Le bon naturel, qui se vante d'être si sensible, est souvent

étouffé par le moindre intérêt.

276

L'absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes,

comme le vent éteint les bougies et allume le feu.

277

Les femmes croient souvent aimer encore qu'elles n'aiment pas.

L'occupation d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la

galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la

peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion

lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie.

278

Ce qui fait que l'on est souvent mécontent de ceux qui négocient,

est qu'ils abandonnent presque toujours l'intérêt de leurs amis

pour l'intérêt du succès de la négociation, qui devient le leur

par l'honneur d'avoir réussi à ce qu'ils avaient entrepris.

279

Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous,

c'est souvent moins par reconnaissance que par le désir de faire

juger de notre mérite.

280

L'approbation que l'on donne à ceux qui entrent dans le monde

vient souvent de l'envie secrète que l'on porte à ceux qui y sont

établis.

281

L'orgueil qui nous inspire tant d'envie nous sert souvent aussi à

la modérer.

282

Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité

que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.

283

Il n'y a pas quelquefois moins d'habileté à savoir profiter d'un

bon conseil qu'à se bien conseiller soi-même.

284

Il y a des méchants qui seraient moins dangereux s'ils n'avaient

aucune bonté.

285

La magnanimité est assez définie par son nom; néanmoins on

pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la

plus noble pour recevoir des louanges.

286

Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a

véritablement cessé d'aimer.

287

Ce n'est pas tant la fertilité de l'esprit qui nous fait trouver

plusieurs expédients sur une même affaire, que c'est le défaut de

lumière qui nous fait arrêter à tout ce qui se présente à notre

imagination, et qui nous empêche de discerner d'abord ce qui est

le meilleur.

288

Il y a des affaires et des maladies que les remèdes aigrissent en

certains temps; et la grande habileté consiste à connaître quand

_il est dangereux d'en user.

289

La simplicité affectée est une imposture délicate.

290

Il y a plus de défauts dans l'humeur que dans l'esprit.

291

Réflexions ou sentences et maximes morales · 第 1 / 24 段