Cette flottille, composée de douze bâtiments, était sortie la
veille des repaires de Scarpanto. Soit en attaquant la corvette de
front, soit en l'entourant, venait-elle donc lui offrir le combat
dans des conditions très inégales pour elle? Cela n'était que trop
certain. Mais ce combat, faute de vent, il fallait bien
l'accepter. D'ailleurs, eût-il eu la possibilité d'éviter la
lutte, Henry d'Albaret s'y fût refusé. Le pavillon de la _Syphanta_
ne pouvait, sans déshonneur, fuir devant le pavillon des pirates
de l'Archipel.
Sur ces douze navires, on comptait quatre bricks, portant de seize
à dix-huit canons. Les huit autres bâtiments, d'un tonnage
inférieur, mais pourvus d'une artillerie légère, étaient de
grandes saïques à deux mâts, des senaux à mâture droite, des
felouques et des sacolèves armées en guerre. D'après ce qu'en
pouvaient juger les officiers de la corvette, c'étaient plus de
cent bouches à feu, auxquelles ils auraient à répondre avec vingt-
deux canons et six caronades. C'étaient sept ou huit cents hommes
que les deux cent cinquante matelots de leur équipage auraient à
combattre. Lutte inégale, à coup sûr. Toutefois, la supériorité de
l'artillerie de la _Syphanta_ pouvait lui donner quelque chance de
succès, mais à la condition qu'elle ne se laissât pas approcher de
trop près. Il fallait donc tenir cette flottille à distance, en
désemparant peu à peu ses navires par des bordées envoyées avec
précision. En un mot, il s'agissait de tout faire pour éviter un
abordage, c'est-à-dire un combat corps à corps. Dans ce dernier
cas, le nombre eût fini par l'emporter, car ce facteur a plus
d'importance encore sur mer que sur terre, puisque, la retraite
étant impossible, tout se résume à ceci: sauter ou se rendre.
Une heure après que le brouillard se fut dissipé, la flottille
avait sensiblement gagné sur la corvette, aussi immobile que si
elle eût été au mouillage au milieu d'une rade.
Cependant Henry d'Albaret ne cessait d'observer la marche et la
manoeuvre des pirates. Le branle-bas avait été fait rapidement à
son bord. Tous, officiers et matelots, étaient à leur poste de
combat. Ceux des passagers qui étaient valides avaient demandé à
se battre dans les rangs de l'équipage, et on leur avait donné des
armes. Un silence absolu régnait dans la batterie et sur le pont.
À peine était-il interrompu par les quelques mots que le
commandant échangeait avec le capitaine Todros.
«Nous ne nous laisserons pas aborder, lui disait-il. Attendons que
les premiers bâtiments soient à bonne portée, et nous ferons feu
de nos canons de tribord.
-- Tirerons-nous à couler ou à démâter? demanda le second.
-- À couler», répondit Henry d'Albaret. C'était le meilleur parti
à prendre pour combattre ces pirates, si terribles à l'abordage,
et particulièrement ce Sacratif, qui venait de hisser impudemment
son pavillon noir. Et, s'il l'avait fait, c'est qu'il comptait,
sans doute, que pas un seul homme de la corvette ne survivrait,
qui se pourrait vanter de l'avoir vu face à face.
Vers une heure après midi, la flottille ne se trouvait plus qu'à
un mille au vent. Elle continuait de s'approcher à l'aide de ses
avirons. La _Syphanta_, le cap au nord-ouest, ne se maintenait pas
sans peine à cette aire de compas. Les pirates marchaient sur elle
en ligne de bataille -- deux des bricks au milieu de la ligne, et
les deux autres à chaque extrémité. Ils manoeuvraient de manière à
tourner la corvette par l'avant et par l'arrière, afin de
l'envelopper dans une circonférence, dont le rayon diminuerait peu
à peu. Leur but était évidemment de l'écraser d'abord sous des
feux convergents, puis de l'enlever à l'abordage.
Henry d'Albaret avait bien compris cette manoeuvre, si périlleuse
pour lui, et il ne pouvait l'empêcher, puisqu'il était condamné à
l'immobilité. Mais peut-être parviendrait-il à briser cette ligne
à coups de canon, avant qu'elle ne l'eût enveloppé de toutes
parts. Déjà, même, les officiers se demandaient pourquoi leur
commandant, de cette voix ferme et calme qu'on lui connaissait,
n'envoyait pas l'ordre d'ouvrir le feu.
Non! Henry d'Albaret entendait ne frapper qu'à coup sûr, et il
voulait se laisser approcher à bonne portée.
Dix minutes s'écoulèrent encore. Tous attendaient, les pointeurs,
l'oeil à la culasse de leurs canons, les officiers de la batterie,
prêts à transmettre les ordres du commandant, les matelots du pont
jetant un regard par dessus les pavois. Les premières bordées ne
viendraient-elles pas de l'ennemi, maintenant que la distance lui
permettait de le faire utilement?
Henry d'Albaret se taisait toujours. Il regardait la ligne qui
commençait à se courber à ses deux extrémités. Les bricks du
centre -- et l'un d'eux était celui qui avait hissé le pavillon
noir de Sacratif -- se trouvaient alors à moins d'un mille.
Mais, si le commandant de la _Syphanta_ ne se pressait pas de
commencer le feu, il ne semblait point que le chef de la flottille
fût plus pressé que lui de le faire. Peut-être même prétendait-il
accoster la corvette, sans même avoir tiré un seul coup de canon,
afin de lancer quelques centaines de ses pirates à l'abordage.
Enfin Henry d'Albaret pensa qu'il ne devait pas attendre plus
longtemps. Une dernière risée, qui vint jusqu'à la corvette, lui
permit d'arriver d'un quart. Après avoir rectifié sa position, de
manière à bien avoir les deux bricks par le travers, à moins d'un
demi-mille:
«Attention sur le pont et dans la batterie!» cria-t-il.
Un léger bruissement se fit entendre à bord, et fut suivi d'un
silence absolu.
«À couler!» dit Henry d'Albaret.
L'ordre fut aussitôt répété par les officiers, et les pointeurs de
la batterie visèrent soigneusement la coque des deux bricks,
tandis que ceux du pont visaient la mâture.
«Feu!» cria le commandant d'Albaret.
La bordée de tribord éclata. Du pont et de la batterie de la
corvette, onze canons et trois caronades vomirent leurs
projectiles, et entre autres, plusieurs paires de ces boulets
ramés, qui sont disposés pour obtenir un démâtage à moyenne
distance.
Dès que les vapeurs de la poudre, repoussées en arrière, eurent
démasqué l'horizon, l'effet produit par cette décharge sur les
deux bâtiments, put être immédiatement constaté. Il n'était pas
complet, mais ne laissait pas d'être important.
Un des deux bricks, qui occupaient le centre de la ligne, avait
été atteint au-dessus de la flottaison. En outre, plusieurs de ses
haubans et galhaubans ayant été coupés, son mât de misaine, entamé
à quelques pieds au-dessus du pont, venait de tomber en avant,
brisant du même coup la flèche du grand mât. Dans ces conditions,
ce brick allait perdre quelque temps à réparer ses avaries; mais
il pouvait toujours porter sur la corvette. Le danger qu'elle
courait d'être cernée, n'était donc pas atténué par ce début du
combat.
En effet, les deux autres bricks, placés à l'extrémité de l'aile
droite et de l'aile gauche, étaient maintenant arrivés à hauteur
de la _Syphanta. _De là, ils commençaient à se rabattre sur elle
en dépendant; mais ils ne le firent pas sans l'avoir saluée d'une
bordée d'enfilade qu'il lui était impossible d'éviter.
Il y eut là un double coup malheureux. Le mât d'artimon de la
corvette fut coupé à la hauteur des jottereaux. Tout le phare de
l'arrière s'abattit en pagale[3], par bonheur, sans rien entraîner
du gréement du grand mât. En même temps, les drômes et une
embarcation étaient fracassées. Ce qu'il y eut de plus
regrettable, ce fut la mort d'un officier et de deux matelots,
tués sur le coup, sans compter trois ou quatre autres, grièvement
blessés, que l'on transporta dans le faux-pont.
Aussitôt Henry d'Albaret donna des ordres pour que le déblaiement
de la dunette se fit sans retard. Agrès, voiles, débris de
vergues, espars, furent enlevés en quelques minutes. La place
redevint libre et praticable. C'est qu'il n'y avait pas un instant
à perdre. Le combat d'artillerie allait recommencer avec plus de
violence. La corvette, prise entre deux feux, serait obligée à
résister des deux bords.
À ce moment, une nouvelle bordée fut envoyée par la _Syphanta_, et
si bien pointée, cette fois, que deux bâtiments de la flottille --
un des senaux et une saïque -- atteints en plein bois au-dessous
de la ligne de flottaison, coulèrent en quelques instants. Les
équipages n'eurent que le temps de se jeter dans les embarcations,
afin de regagner les deux bricks du centre, où ils furent aussitôt
recueillis.
«Hurrah! Hurrah!»
Ce fut le cri des matelots de la corvette, après ce coup double
qui faisait honneur à ses chefs de pièce.
«Deux de coulés! dit le capitaine Todros.
-- Oui, répondit Henry d'Albaret, mais les coquins, qui les
montaient, ont pu embarquer à bord des bricks, et je redoute
toujours un abordage qui leur donnerait l'avantage du nombre!»
Pendant un quart d'heure encore, la canonnade continua de part et
d'autre. Les navires pirates, aussi bien que la corvette,
disparaissaient au milieu des vapeurs blanches de la poudre, et il
fallait attendre qu'elles se fussent dissipées pour reconnaître le
mal que l'on s'était fait réciproquement. Par malheur, ce mal
n'était que trop sensible à bord de la _Syphanta. _Plusieurs
matelots avaient été tués; d'autres, en plus grand nombre, étaient
grièvement blessés. Un officier français, frappé en pleine
poitrine, venait de tomber, au moment où le commandant lui donnait
ses ordres.
Les morts et les blessés furent aussitôt descendus dans le faux-
pont. Déjà le chirurgien et ses aides ne pouvaient suffire aux
pansements et aux opérations, que nécessitait l'état de ceux qui
avaient été frappés directement par les projectiles, ou
indirectement par les éclats de bois sur le pont et dans la
batterie. Si la mousqueterie n'avait pas encore parlé entre ces
bâtiments qui se tenaient toujours à demi-portée de canon, s'il
n'y avait ni balle, ni biscaïen à extraire, les blessures n'en
étaient pas moins graves, en même temps que plus horribles.
En cette occasion, les femmes, qui avaient été confinées dans la
cale, ne faillirent point à leur devoir. Hadjine Elizundo leur
donna l'exemple. Toutes s'empressèrent à donner leurs soins aux
blessés, les encourageant, les réconfortant.
Ce fut alors que la vieille prisonnière de Scarpanto quitta son
obscure retraite. La vue du sang n'était pas pour l'effrayer, et,
sans doute, les hasards de sa vie l'avaient déjà conduite sur plus
d'un champ de bataille. À la lueur des lampes du faux-pont, elle
se pencha au chevet des cadres où reposaient les blessés, elle
prêta la main aux opérations les plus douloureuses, et, lorsqu'une
nouvelle bordée faisait trembler la corvette jusque dans ses
carlingues, pas un mouvement de ses yeux n'indiquait que ces
effroyables détonations l'eussent fait tressaillir.
Cependant, l'heure approchait où l'équipage de la _Syphanta_
allait être obligé de lutter à l'arme blanche contre les pirates.
Leur ligne s'était refermée, leur cercle se rétrécissait. La
corvette devenait le point de mire de tous ces feux convergents.
Mais elle se défendait bien pour l'honneur du pavillon qui battait
toujours à sa corne. Son artillerie faisait de grands ravages à
bord de la flottille. Deux autres bâtiments, une saïque et une
felouque, furent encore détruits. L'une coula. L'autre, percée de
boulets rouges, ne tarda pas à disparaître au milieu des flammes.
Toutefois, l'abordage était inévitable. La _Syphanta_ n'eût pu
l'éviter qu'en forçant la ligne qui l'entourait. Faute de vent,
elle ne le pouvait pas, tandis que les pirates, mus par leurs
avirons de galère, s'approchaient en resserrant leur cercle.
Le brick au pavillon noir n'était plus qu'à une portée de
pistolet, quand il lâcha toute sa bordée. Un boulet vint frapper
les ferrures de l'étambot à l'arrière de la corvette, et la
démonta de son gouvernail.
Henry d'Albaret se prépara donc à recevoir l'assaut des pirates et
fit hisser ses filets de casse-tête et d'abordage. Maintenant,
c'était la mousqueterie qui éclatait de part et d'autre. Pierriers
et espingoles, mousquets et pistolets, faisaient pleuvoir une
grêle de balles sur le pont de la _Syphanta. _Bien des hommes
tombèrent encore, presque tous frappés mortellement. Vingt fois
Henry d'Albaret faillit être atteint; mais, immobile et calme sur
son banc de quart, il donnait ses ordres avec le même sang-froid
que s'il eût commandé une salve d'honneur dans une revue
d'escadre.
En ce moment, à travers les déchirures de la fumée, les équipages
ennemis pouvaient se voir face à face. On entendait les horribles
imprécations des bandits. À bord du brick au pavillon noir, Henry
d'Albaret cherchait en vain à apercevoir ce Sacratif, dont le nom
seul était une épouvante dans tout l'Archipel.
Ce fut alors que, par tribord et par bâbord, ce brick et un de
ceux qui avaient refermé la ligne, soutenus un peu en arrière par
les autres bâtiments, vinrent élonger la corvette, dont les
préceintes gémirent à cette pression. Les grappins, lancés à
propos, s'accrochèrent au gréement et lièrent les trois navires.
Leurs canons durent se taire; mais, comme les sabords de la
_Syphanta_ étaient autant de brèches ouvertes aux pirates, les
servants restèrent à leur poste pour les défendre à coups de
haches, de pistolets et de piques. Tel était l'ordre du commandant
-- ordre qui fut envoyé dans la batterie, au moment où les deux
bricks venaient de l'accoster.
Soudain, un cri éclata de toutes parts, et avec une telle violence
qu'il domina un instant les fracas de la mousqueterie.
«À l'abordage! À l'abordage!»
Ce combat, corps à corps, devint alors effroyable. Ni les
décharges d'espingoles, de pierriers et de fusils, ni les coups de
haches et de piques, ne purent empêcher ces enragés, ivres de
fureur, avides de sang, de prendre pied sur la corvette. De leurs
hunes, ils faisaient un feu plongeant de grenades, qui rendait
intenable le pont de la _Syphanta_, bien qu'elle aussi leur
répondit de ses hunes par la main de ses gabiers. Henry d'Albaret
se vit assailli de tous côtés. Ses bastingages, bien qu'ils
fussent plus élevés que ceux des bricks, furent emportés d'assaut.
Les forbans passaient de vergues en vergues, et, trouant les
filets de casse-tête, se laissaient affaler sur le pont.
Qu'importait que quelques-uns fussent tués avant de l'atteindre!
Leur nombre était tel qu'il n'y paraissait pas.
L'équipage de la corvette, réduit maintenant à moins de deux cents
hommes valides, avait à se battre contre plus de six cents.
En effet, les deux bricks servaient incessamment de passage à de
nouveaux assaillants, amenés par les embarcations de la flottille.
C'était une masse à laquelle il était presque impossible de
résister. Le sang ne tarda pas à couler à flots sur le pont de la
_Syphanta_. Les blessés, dans les convulsions de l'agonie, se
redressaient encore pour donner un dernier coup de pistolet ou de
poignard. Tout était confusion au milieu de la fumée. Mais le
pavillon corfiote ne s'abaisserait pas tant qu'il resterait un
homme pour le défendre!
Au plus fort de cette horrible mêlée, Xaris se battait comme un
lion. Il n'avait pas quitté la dunette. Vingt fois, sa hache,
retenue par l'estrope à son vigoureux poignet, en s'abattant sur
la tête d'un pirate, sauva de la mort Henry d'Albaret.
Celui-ci, cependant, au milieu de ce trouble, ne pouvant rien
contre le nombre, restait toujours maître de lui. À quoi songeait-
il? À se rendre? Non. Un officier français ne se rend pas à des
pirates. Mais alors, que ferait-il? Imiterait-il cet héroïque
Bisson, qui, dix mois auparavant, dans des conditions semblables,
s'était fait sauter pour ne pas tomber entre les mains des Turcs?
Anéantirait-il, avec la corvette, les deux bricks accrochés à ses
flancs? Mais c'était envelopper dans la même destruction les
blessés de la _Syphanta_, les prisonniers arrachés à Nicolas
Starkos, ces femmes, ces enfants!... C'était Hadjine sacrifiée!...
Et ceux qu'épargnerait l'explosion, si Sacratif leur laissait la
vie, comment échapperaient-ils, cette fois, aux horreurs de
l'esclavage?
«Prenez garde, mon commandant!» s'écria Xaris, qui venait de se
jeter au devant lui.
Une seconde de plus, Henry d'Albaret était frappé à mort. Mais
Xaris saisit de ses deux mains le pirat qui allait le frapper, et
il le précipita dans la mer. Trois fois, d'autres voulurent
arriver jusqu'à Henry d'Albaret; trois fois, Xaris les étendit à
ses pieds.
Cependant, le pont de la corvette était alors entièrement envahi
par la masse des assaillants. À peine, quelques détonations se
faisaient-elles entendre. On se battait surtout à l'arme blanche,
et les cris dominaient les fracas de la poudre.
Les pirates, déjà maîtres du gaillard d'avant, avaient fini par
emporter tout l'espace jusqu'au pied du grand mât. Peu à peu, ils
repoussaient l'équipage vers la dunette. Ils étaient dix contre un
-- au moins. Comment la résistance eût-elle été possible? Le
commandant d'Albaret, s'il eût alors voulu faire sauter sa
corvette, n'aurait pas même pu mettre son projet à exécution. Les
assaillants occupaient l'entrée des écoutilles et des panneaux qui
donnaient accès à l'intérieur. Ils s'étaient répandus dans la
batterie et dans l'entrepont, où la lutte continuait avec le même
acharnement. Arriver à la soute aux poudres, il n'y fallait plus
songer.
D'ailleurs, partout les pirates l'emportaient par leur nombre. Une
barrière, faite des corps de leurs camarades blessés ou morts, les
séparait seulement de l'arrière de la _Syphanta. _Les premiers
rangs, poussés par les derniers, franchirent cette barrière, après
l'avoir rendue plus haute encore, en y entassant d'autres
cadavres. Puis, foulant ces corps, les pieds dans le sang, ils se
précipitèrent à l'assaut de la dunette.
Là s'étaient rassemblés une cinquantaine d'hommes, et cinq ou six
officiers avec le capitaine Todros. Ils entouraient leur
commandant, décidés à résister jusqu'à la mort.
Sur cet étroit espace, la lutte fut désespérée. Le pavillon, tombé
de la corne de brigantine avec le mât d'artimon, avait été rehissé
au bâton de poupe. C'était le dernier poste que l'honneur
commandait au dernier homme de défendre.
Mais, si résolue qu'elle fût, que pouvait cette petite troupe
contre les cinq ou six cents pirates qui occupaient alors le
gaillard d'avant, le pont, les hunes, d'où pleuvait une grêle de
grenades? Les équipages de la flottille venaient toujours en aide
aux premiers assaillants. C'était autant de bandits que le combat
n'avait point affaiblis encore, lorsque chaque minute diminuait le
nombre des défenseurs de la dunette. Cette dunette, cependant,
c'était comme une forteresse. Il fallut lui donner plusieurs fois
l'assaut.
On ne saurait dire ce qui fut versé de sang pour la prendre. Elle
fut prise, enfin! Les hommes de la _Syphanta_ durent reculer sous
l'avalanche jusqu'au couronnement. Là, ils se groupèrent autour du
pavillon, auquel ils firent un rempart de leurs corps. Henry
d'Albaret, au milieu d'eux, le poignard d'une main, le pistolet de
l'autre, porta et lâcha les derniers coups.
Non! Le commandant de la corvette ne se rendit pas! Il fut accablé
par le nombre! Alors il voulut mourir... Ce fut en vain! Il
semblait que pour ceux qui l'attaquaient, il y eût comme un ordre
secret de le prendre vivant -- ordre dont l'exécution coûta la vie
à vingt des plus acharnés, sous la hache de Xaris. Henry d'Albaret
fut pris enfin avec ceux de ses officiers qui avaient survécu à
ses côtés. Xaris et les autres matelots se virent réduits à
l'impuissance. Le pavillon de la _Syphanta_ cessa de flotter à sa
poupe! En même temps, des cris, des vociférations, des hurrahs,
éclatèrent de toutes parts. C'étaient les vainqueurs qui hurlaient
pour mieux acclamer leur chef:
«Sacratif!... Sacratif!»
Ce chef parut alors au-dessus des bastingages de la corvette. La
masse des forbans s'écarta pour lui faire place. Il marcha
lentement vers l'arrière, foulant, sans même y prendre garde, les
cadavres de ses compagnons. Puis, après avoir monté l'escalier
ensanglanté de la dunette, il s'avança vers Henry d'Albaret.
Le commandant de la _Syphanta_ put voir enfin celui que la tourbe
des pirates venait de saluer de ce nom de Sacratif.
C'était Nicolas Starkos.