Si la Crète, ainsi que le raconte la fable, fut autrefois le
berceau des dieux, l'antique Carpathos, aujourd'hui Scarpanto, fut
celui des Titans, les plus audacieux de leurs adversaires. Pour ne
s'attaquer qu'aux simples mortels, les pirates modernes n'en sont
pas moins les dignes descendants de ces mythologiques malfaiteurs,
qui ne craignirent pas de monter à l'assaut de l'Olympe. Or, à
cette époque, il semblait que les forbans de toutes sortes eussent
fait leur quartier général de cette île, où naquirent les quatre
fils de Japet, petit-fils de Titan et de la Terre.
Et, en vérité, Scarpanto ne se prêtait que trop bien aux
manoeuvres qu'exigeaient le métier de pirate dans l'Archipel. Elle
est située, presque isolément, à l'extrémité sud-est de ces mers,
à plus de quarante milles de l'île de Rhodes. Ses hauts sommets la
signalent de loin. Sur les vingt lieues de son périmètre, elle se
découpe, s'échancre, se creuse en indentations multiples que
protègent une infinité d'écueils. Si elle a donné son nom aux eaux
qui la baignent, c'est qu'elle était déjà redoutée des anciens
autant qu'elle est redoutable aux modernes. À moins d'être
pratique, et vieux pratique de la mer Carpathienne, il était et il
est encore très dangereux de s'y aventurer.
Cependant elle ne manque point de bons mouillages, cette île qui
forme le dernier grain du long chapelet des Sporades. Depuis le
cap Sidro et le cap Pernisa jusqu'aux caps Bonandrea et Andemo de
sa côte septentrionale, on peut y trouver de nombreux abris.
Quatre ports, Agata, Porto di Tristano, Porto Grato, Porto Malo
Nato, étaient très fréquentés autrefois par les caboteurs du
Levant, avant que Rhodes leur eût enlevé leur importance
commerciale. Maintenant, c'est à peine si quelques rares navires
ont intérêt à y relâcher.
Scarpanto est une île grecque, ou, du moins, elle est habitée par
une population grecque, mais elle appartient à l'Empire ottoman.
Après la constitution définitive du royaume de Grèce, elle devait
même rester turque sous le gouvernement d'un simple cadi, lequel
habitait alors une sorte de maison fortifiée, située au-dessus du
bourg moderne d'Arkassa.
À cette époque, on eût rencontré dans cette île un grand nombre de
Turcs, auxquels, il faut bien le dire, sa population, n'ayant
point pris part à la guerre de l'Indépendance, ne faisait pas
mauvais accueil. Devenue même le centre d'opérations commerciales
des plus criminelles, Scarpanto recevait avec le même empressement
les navires ottomans et les bâtiments pirates, qui venaient lui
verser leurs cargaisons de prisonniers. Là, les courtiers de
l'Asie Mineure, aussi bien que ceux des côtes barbaresques, se
pressaient autour d'un important marché, sur lequel se débitait
cette marchandise humaine. Là s'ouvraient les enchères, là
s'établissaient les prix qui variaient en raison des demandes ou
offres d'esclaves. Et, il faut l'avouer, le cadi n'était point
sans s'intéresser à ces opérations qu'il présidait en personne,
car les courtiers auraient cru manquer à leur devoir en ne lui
abandonnant pas un tant pour cent de la vente.
Quant au transport de ces malheureux sur les bazars de Smyrne ou
de l'Afrique, il se faisait par des navires qui, le plus souvent,
venaient en prendre livraison au port d'Arkassa, situé sur la côte
occidentale de l'île. S'ils ne suffisaient pas, un exprès était
envoyé à la côte opposée, et les pirates ne répugnaient point à
cet odieux commerce.
En ce moment, dans l'est de Scarpanto, au fond de criques presque
introuvables, on ne comptait pas moins d'une vingtaine de
bâtiments, grands ou petits, montés par plus de douze ou treize
cents hommes. Cette flottille n'attendait que l'arrivée de son
chef pour se lancer en quelque nouvelle et criminelle expédition.
Ce fut au port d'Arkassa, à une encablure du môle, par un
excellent fond de dix brasses, que la _Syphanta_ vint mouiller
dans la soirée du 2 septembre. Henry d'Albaret, en mettant le pied
sur l'île, ne se doutait guère que les hasards de sa croisière
l'avaient précisément conduit au principal entrepôt du commerce
d'esclaves.
«Comptez-vous relâcher quelque temps à Arkassa, mon commandant?
demanda le capitaine Todros, lorsque les manoeuvres du mouillage
furent terminées.
-- Je ne sais, répondit Henry d'Albaret. Bien des circonstances
peuvent m'obliger à quitter promptement ce port, mais bien
d'autres aussi peuvent m'y retenir!
-- Les hommes iront-ils à terre?
-- Oui, mais par bordées seulement. Il faut que la moitié de
l'équipage soit toujours consignée sur la _Syphanta_.
-- C'est entendu, mon commandant, répondit le capitaine Todros.
Nous sommes ici plus en pays turc qu'en pays grec, et il n'est que
prudent de veiller au grain!»
On se rappelle qu'Henry d'Albaret n'avait rien dit à son second,
ni à ses officiers, des motifs pour lesquels il était venu à
Scarpanto, ni comment rendez-vous lui avait été donné en cette île
pour les premiers jours de septembre par une lettre anonyme,
arrivée à bord dans des conditions inexplicables. D'ailleurs, il
comptait bien recevoir ici quelque nouvelle communication qui lui
indiquerait ce que son mystérieux correspondant attendait de la
corvette dans les eaux de la mer Carpathienne.
Mais, ce qui n'était pas moins étrange, c'était cette disparition
subite du brick au delà du canal de Casos, lorsque la _Syphanta_
se croyait sur le point de l'atteindre.
Aussi, avant de venir relâcher à Arkassa, Henry d'Albaret n'avait-
il pas cru devoir abandonner la partie. Après s'être approché de
terre, autant que le permettait son tirant d'eau, il s'était
imposé la tâche d'observer toutes les anfractuosités de la côte.
Mais, au milieu de ce semis d'écueils qui la défendent, sous
l'abri des hautes falaises rocheuses qui la délimitent, un
bâtiment tel que le brick pouvait facilement se dissimuler.
Derrière cette barrière de brisants, que la _Syphanta_ ne pouvait
ranger de plus près, sans courir le risque d'échouer, un
capitaine, connaissant ces canaux, avait pour lui toute chance de
dépister ceux qui le poursuivaient. Si donc le brick s'était
réfugié dans quelque secrète crique, il serait très difficile de
le retrouver, non plus que les autres bâtiments pirates, auxquels
l'île donnait asile sur des mouillages inconnus.
Les recherches de la corvette durèrent deux jours et furent
vaines. Le brick se serait soudainement abîmé sous les eaux, au
delà de Casos, qu'il n'eût pas été plus invisible. Quelque dépit
qu'il en ressentît, le commandant d'Albaret dut renoncer à tout
espoir de le découvrir. Il s'était donc décidé à venir mouiller
dans le port d'Arkassa. Là, il n'avait plus qu'à attendre.
Le lendemain, entre trois heures et cinq heures du soir, la petite
ville d'Arkassa allait être envahie par une grande partie de la
population de l'île, sans parler des étrangers, européens ou
asiatiques, dont le concours ne pouvait faire défaut à cette
occasion. C'était, en effet, jour de grand marché. De misérables
êtres, de tout âge et de toute condition, récemment faits
prisonniers par les Turcs, devaient y être mis en vente.
À cette époque, il y avait à Arkassa un bazar particulier, destiné
à ce genre d'opération, un «batistan», tel qu'il s'en trouve en
certaines villes des États barbaresques. Ce batistan contenait
alors une centaine de prisonniers, hommes, femmes, enfants, solde
des dernières razzias faites dans le Péloponnèse. Entassés pêle-
mêle au milieu d'une cour sans ombre, sous un soleil encore
ardent, leurs vêtements en lambeaux, leur attitude désolée, leur
physionomie de désespérés, disaient tout ce qu'ils avaient
souffert. À peine nourris et mal, à peine abreuvés et d'une eau
trouble, ces malheureux s'étaient réunis par familles jusqu'au
moment où le caprice des acheteurs allait séparer les femmes des
maris, les enfants de leurs père et mère. Ils eussent inspiré la
plus profonde pitié à tous autres qu'à ces cruels «bachis», leurs
gardiens, que nulle douleur ne savait plus émouvoir. Et ces
tortures, qu'étaient-elles auprès de celles qui les attendaient
dans les seize bagnes d'Alger, de Tunis, de Tripoli, où la mort
faisait si rapidement des vides qu'il fallait les combler sans
cesse?
Cependant, toute espérance de redevenir libres n'était pas enlevée
à ces captifs. Si les acheteurs faisaient une bonne affaire en les
achetant, ils n'en faisaient pas une moins bonne en les rendant à
la liberté -- pour un très haut prix -- surtout ceux dont la
valeur se basait sur une certaine situation sociale en leur pays
de naissance. Un grand nombre étaient ainsi arrachés à
l'esclavage, soit par rédemption publique, lorsque c'était l'État
qui les revendait avant leur départ, soit quand les propriétaires
traitaient directement avec les familles, soit enfin lorsque les
religieux de la Merci, riches des quêtes qu'ils avaient faites
dans toute l'Europe, venaient les délivrer jusque dans les
principaux centres de la Barbarie. Souvent aussi, des
particuliers, animés du même esprit de charité, consacraient une
partie de leur fortune à cette oeuvre de bienfaisance. En ces
derniers temps, même, des sommes considérables, dont la provenance
était inconnue, avaient été employées à ces rachats, mais plus
spécialement au profit des esclaves d'origine grecque, que les
chances de la guerre avaient livrés depuis six ans aux courtiers
de l'Afrique et de l'Asie Mineure.
Le marché d'Arkassa se faisait aux enchères publiques. Tous,
étrangers et indigènes, y pouvaient prendre part; mais, ce jour-
là, comme les traitants ne venaient opérer que pour le compte des
bagnes de la Barbarie, il n'y avait qu'un seul lot de captifs.
Suivant que ce lot échoirait à tel ou tel courtier, il serait
dirigé sur Alger, Tripoli ou Tunis.
Néanmoins, il existait deux catégories de prisonniers. Les uns
venaient du Péloponnèse -- c'étaient les plus nombreux. Les autres
avaient été récemment pris à bord d'un navire grec, qui les
ramenait de Tunis à Scarpanto, d'où ils devaient être rapatriés en
leur pays d'origine.
Ces pauvres gens, destinés à tant de misères, ce serait la
dernière enchère qui déciderait de leur sort, et l'on pouvait
surenchérir tant que cinq heures n'étaient pas sonnées. Le coup de
canon de la citadelle d'Arkassa, en assurant la fermeture du port,
arrêtait en même temps les dernières mises à prix du marché.
Donc, ce 3 septembre, les courtiers ne manquaient point autour du
batistan. Il y avait de nombreux agents venus de Smyrne et autres
points voisins de l'Asie Mineure, qui, ainsi qu'il a été dit,
agissaient tous pour le compte des États barbaresques.
Cet empressement n'était que trop explicable. En effet, les
derniers événements faisaient pressentir une prochaine fin de la
guerre de l'Indépendance. Ibrahim était refoulé dans le
Péloponnèse, tandis que le maréchal Maison venait de débarquer en
Morée avec un corps expéditionnaire de deux mille Français.
L'exportation des prisonniers allait donc être notablement réduite
à l'avenir. Aussi leur valeur vénale devait-elle s'accroître
d'autant plus, à l'extrême satisfaction du cadi.
Pendant la matinée, les courtiers avaient visité le batistan, et
ils savaient à quoi s'en tenir sur la quantité ou la qualité des
captifs, dont le lot atteindrait sans doute de très hauts prix.
«Par Mahomet! répétait un agent de Smyrne, qui pérorait au milieu
d'un groupe de ses confrères, l'époque des belles affaires est
passée! Vous souvenez-vous du temps où les navires nous amenaient
ici les prisonniers par milliers et non par centaines!
-- Oui!... comme cela s'est fait après les massacres de Scio!
répondit un autre courtier. D'un seul coup, plus de quarante mille
esclaves! Les pontons ne pouvaient suffire à les renfermer!
-- Sans doute, reprit un troisième agent, qui paraissait avoir un
grand sens du commerce. Mais trop de captifs, trop d'offres, et
trop d'offres, trop de baisse dans les prix! Mieux vaut
transporter peu à des conditions plus avantageuses, car les
prélèvements sont toujours les mêmes, quoique les frais soient
plus considérables!
-- Oui!... en Barbarie surtout!... Douze pour cent du produit
total au profit du pacha, du cadi ou du gouverneur!
-- Sans compter un pour cent pour l'entretien du môle et des
batteries des côtes!
-- Et encore un pour cent, qui va de notre poche dans celle des
marabouts!
-- En vérité, c'est ruineux, aussi bien pour les armateurs que
pour les courtiers!»
Ces propos s'échangeaient ainsi entre ces agents, qui n'avaient
pas même conscience de l'infamie de leur commerce. Toujours les
mêmes plaintes sur les mêmes questions de droits! Et ils auraient
sans doute continué à se répandre en récriminations, si la cloche
n'y eût mis fin, en annonçant l'ouverture du marché.
Il va sans dire que le cadi présidait à cette vente. Son devoir de
représentant du gouvernement turc l'y obligeait, non moins que son
intérêt personnel. Il était là, trônant sur une sorte d'estrade,
abrité sous une tente que dominait le croissant du pavillon rouge,
à demi couché sur de larges coussins avec une nonchalance tout
ottomane.
Près de lui, le crieur public se disposait à faire son office.
Mais il ne faudrait pas croire que ce crieur eût là l'occasion de
s'époumoner. Non! Dans ce genre d'affaires, les courtiers
prenaient leur temps pour surenchérir. S'il devait y avoir quelque
lutte un peu vive pour l'adjudication définitive, ce ne serait
vraisemblablement que pendant le dernier quart d'heure de la
séance.
La première enchère fut mise à mille livres turques par un des
courtiers de Smyrne.
«À mille livres turques!» répéta le crieur.
Puis, il ferma les yeux, comme s'il avait tout le loisir de
sommeiller, en attendant une surenchère.
Pendant la première heure, les mises à prix ne montèrent que de
mille à deux mille livres turques, soit environ quarante-sept
mille francs en monnaie française. Les courtiers se regardaient,
s'observaient, causaient entre eux de tout autre chose. Leur siège
était fait d'avance. Ils ne hasarderaient le maximum de leurs
offres que pendant les dernières minutes qui précéderaient le coup
de canon de fermeture.
Mais l'arrivée d'un nouveau concurrent allait modifier ces
dispositions et donner un élan inattendu aux enchères.
Vers quatre heures, en effet, deux hommes venaient de paraître sur
le marché d'Arkassa. D'où venaient-ils? De la partie orientale de
l'île, sans doute, à en juger d'après la direction suivie par
l'araba, qui les avait déposés à la porte même du batistan.
Leur apparition causa un vif mouvement de surprise et
d'inquiétude. Évidemment, les courtiers ne s'attendaient pas à
voir apparaître un personnage avec lequel il faudrait compter.
«Par Allah! s'écria l'un d'eux, c'est Nicolas Starkos en personne!
-- Et son damné Skopélo! répondit un autre. Nous qui les croyions
au diable!»
C'étaient ces deux hommes, bien connus sur le marché d'Arkassa.
Plus d'une fois, déjà, ils y avaient fait d'énormes affaires en
achetant des prisonniers pour le compte des traitants de
l'Afrique. L'argent ne leur manquait pas, quoiqu'on ne sût pas
trop d'où ils le tiraient, mais cela les regardait. Et le cadi, en
ce qui le concernait, ne put que s'applaudir de voir arriver de si
redoutables concurrents.
Un seul coup d'oeil avait suffi à Skopélo, grand connaisseur en
cette matière, pour estimer la valeur du lot des captifs. Aussi se
contenta-t-il de dire quelques mots à l'oreille de Nicolas
Starkos, qui lui répondit affirmativement d'une simple inclinaison
de tête.
Mais, si observateur que fût le second de la _Karysta_, il n'avait
pas vu le mouvement d'horreur que l'arrivée de Nicolas Starkos
venait de provoquer chez l'une des prisonnières.
C'était une femme âgée, de grande taille. Assise à l'écart dans un
coin du batistan, elle se leva, comme si quelque irrésistible
force l'eût poussée. Elle fit même deux ou trois pas, et un cri
allait, sans doute, s'échapper de sa bouche... Elle eut assez
d'énergie pour se contenir. Puis, reculant avec lenteur,
enveloppée de la tête aux pieds dans les plis d'un misérable
manteau, elle revint prendre sa place derrière un groupe de
captifs, de manière à se dissimuler complètement. Il ne lui
suffisait évidemment pas de se cacher la figure: elle voulait
encore soustraire toute sa personne aux regards de Nicolas
Starkos.
Cependant les courtiers, sans lui adresser la parole, ne cessaient
de regarder le capitaine de la _Karysta_. Celui-ci ne semblait
même pas faire attention à eux. Venait-il donc pour leur disputer
ce lot de prisonniers? Ils devaient le craindre, étant donné les
rapports que Nicolas Starkos avait avec les pachas et les beys des
États barbaresques.
On ne fut pas longtemps sans être fixé à cet égard. En ce moment,
le crieur s'était relevé pour répéter à voix haute le montant de
la dernière enchère:
«À deux mille livres!
-- Deux mille cinq cents, dit Skopélo, qui se faisait, en ces
occasions, le porte-parole de son capitaine.
-- Deux mille cinq cents livres!» annonça le crieur.
Et les conversations particulières reprirent dans les divers
groupes, qui s'observaient non sans défiance. Un quart d'heure
s'écoula. Aucune autre surenchère n'avait été mise après Skopélo.
Nicolas Starkos, indifférent et hautain, se promenait autour du
batistan. Personne ne pouvait douter que, finalement,
l'adjudication ne fût faite à son profit, même sans grand débat.
Cependant, le courtier de Smyrne, après avoir préalablement
consulté deux ou trois de ses collègues, lança une nouvelle
enchère de deux mille sept cents livres.
«Deux mille sept cents livres, répéta le crieur.
-- Trois mille!»
C'était Nicolas Starkos qui avait parlé, cette fois. Que s'était-
il donc passé? Pourquoi intervenait-il personnellement dans la
lutte? D'où venait que sa voix, si froide d'habitude, marquait une
violente émotion qui surprit Skopélo lui-même? On va le savoir.
Depuis quelques instants, Nicolas Starkos, après avoir franchi la
barrière du batistan, se promenait au milieu des groupes de
captifs. La vieille femme, en le voyant s'approcher, s'était plus
étroitement encore cachée sous son manteau. Il n'avait donc pas pu
la voir. Mais, soudain, son attention venait d'être attirée par
deux prisonniers qui formaient un groupe à part. Il s'était
arrêté, comme si ses pieds eussent été cloués au sol. Là, près
d'un homme de haute stature, une jeune fille, épuisée de fatigue,
gisait à terre. En apercevant Nicolas Starkos, l'homme se redressa
brusquement. Aussitôt la jeune fille rouvrit les yeux. Mais, dès
qu'elle aperçut le capitaine de la _Karysta_, elle se rejeta en
arrière.
«Hadjine!» s'écria Nicolas Starkos.
C'était Hadjine Elizundo, que Xaris venait de saisir dans ses
bras, comme pour la défendre.
«Elle!» répéta Nicolas Starkos.
Hadjine s'était dégagée de l'étreinte de Xaris et regardait en
face l'ancien client de son père.
Ce fut à ce moment que Nicolas Starkos, sans même chercher à
savoir comment il pouvait se faire que l'héritière du banquier
Elizundo fût ainsi exposée sur le marché d'Arkassa, jeta d'une
voix troublée cette nouvelle enchère de trois mille livres.
«Trois mille livres!» avait répété le crieur.
Il était alors un peu plus de quatre heures et demie. Encore
vingt-cinq minutes, le coup de canon se ferait entendre, et
l'adjudication serait prononcée au profit du dernier enchérisseur.
Mais déjà les courtiers, après avoir conféré ensemble, se
disposaient à quitter la place, bien décidés à ne pas pousser plus
loin leurs prix. Il semblait donc certain que le capitaine de la
_Karysta_, faute de concurrents, allait rester maître du terrain,
lorsque l'agent de Smyrne voulut tenter, une dernière fois, de
soutenir la lutte.
«Trois mille cinq cents livres! cria-t-il.
-- Quatre mille!» répondit aussitôt Nicolas Starkos.
Skopélo, qui n'avait pas aperçu Hadjine, ne comprenait rien à
cette ardeur immodérée du capitaine. À son compte, la valeur du
lot était déjà dépassée, et de beaucoup, par ce prix de quatre
mille livres. Aussi se demandait-il ce qui pouvait exciter Nicolas
Starkos à se lancer de la sorte dans une mauvaise affaire.
Cependant un long silence avait suivi les derniers mots du crieur.
Le courtier de Smyrne lui-même, sur un signe de ses collègues,
venait d'abandonner la partie. Qu'elle fût définitivement gagnée
par Nicolas Starkos, auquel il ne s'en fallait que de quelques
minutes pour avoir gain de cause, cela ne pouvait plus faire de
doute.
Xaris l'avait compris. Aussi serrait-il plus étroitement la jeune
fille entre ses bras. On ne la lui arracherait qu'après l'avoir
tué!
En ce moment, au milieu du profond silence, une voix vibrante se
fit entendre, et ces trois mots furent jetés au crieur:
«Cinq mille livres!»
Nicolas Starkos se retourna.
Un groupe de marins venait d'arriver à l'entrée du batistan.
Devant eux se tenait un officier.
«Henry d'Albaret! s'écria Nicolas Starkos. Henry d'Albaret...
ici... à Scarpanto!»
C'était le hasard seul qui venait d'amener le commandant de la
_Syphanta_ sur la place du marché. Il ignorait même que, ce jour-
là -- c'est-à-dire vingt-quatre heures après son arrivée à
Scarpanto -- il y eût une vente d'esclaves dans la capitale de
l'île. D'autre part, puisqu'il n'avait point aperçu la sacolève au
mouillage, il devait être non moins étonné de trouver Nicolas
Starkos à Arkassa que celui-ci l'était de l'y voir.
De son côté, Nicolas Starkos ignorait que la corvette fût
commandée par Henry d'Albaret, bien qu'il sût qu'elle avait
relâché à Arkassa.
Que l'on juge donc des sentiments qui s'emparèrent de ces deux
ennemis, lorsqu'ils se virent en face l'un de l'autre.
Et, si Henry d'Albaret avait jeté cette enchère inattendue, c'est
que, parmi les prisonniers du batistan, il venait d'apercevoir
Hadjine et Xaris -- Hadjine qui allait retomber au pouvoir de
Nicolas Starkos! Mais Hadjine l'avait entendu, elle l'avait vu,
elle se fût précipitée vers lui, si les gardiens ne l'en eussent
empêchée.
D'un geste, Henry d'Albaret rassura et contint la jeune fille.
Quelle que fût son indignation, lorsqu'il se vit en présence de
son odieux rival, il resta maître de lui-même. Oui! fût-ce au prix
de toute sa fortune, s'il le fallait, il saurait arracher à
Nicolas Starkos les prisonniers entassés sur le marché d'Arkassa,
et avec eux, celle qu'il avait tant cherchée, celle qu'il
n'espérait plus revoir!
En tout cas, la lutte serait ardente. En effet, si Nicolas Starkos
ne pouvait comprendre comment Hadjine Elizundo se trouvait parmi
ces captifs, pour lui, elle n'en était pas moins la riche
héritière du banquier de Corfou. Ses millions ne pouvaient avoir
disparu avec elle. Ils seraient toujours là pour la racheter à
celui dont elle deviendrait l'esclave. Donc, aucun risque à
surenchérir. Aussi Nicolas Starkos résolut-il de le faire avec
d'autant plus de passion, d'ailleurs, qu'il s'agissait de lutter
contre son rival, et son rival préféré!
«Six mille livres! cria-t-il.
-- Sept mille!» répondit le commandant de la _Syphanta_, sans même
se retourner vers Nicolas Starkos.
Le cadi ne pouvait que s'applaudir de la tournure que prenaient
les choses. En présence de ces deux concurrents, il ne cherchait
point à dissimuler la satisfaction qui perçait sous sa gravité
ottomane.
Mais, si ce cupide magistrat supputait déjà ce que seraient ses
prélèvements, Skopélo, lui, commençait à ne plus pouvoir se
maîtriser. Il avait reconnu Henry d'Albaret, puis Hadjine
Elizundo. Si, par haine, Nicolas Starkos s'entêtait, l'affaire,
qui eût été bonne dans une certaine mesure, deviendrait très
mauvaise, surtout si la jeune fille avait perdu sa fortune, comme
elle avait perdu sa liberté -- ce qui était possible, d'ailleurs!
Aussi, prenant Nicolas Starkos à part, essaya-t-il de lui
soumettre humblement quelques sages observations. Mais il fut reçu
de telle manière qu'il n'osa plus en hasarder de nouvelles.
C'était le capitaine de la _Karysta_, maintenant, qui jetait lui-
même ses enchères au crieur, et d'une voix insultante pour son
rival.
Comme on le pense bien, les courtiers, sentant que la bataille
devenait chaude, étaient restés pour en suivre les diverses
péripéties. La foule des curieux, devant cette lutte à coups de
milliers de livres, manifestait l'intérêt qu'elle y prenait par de
bruyantes clameurs. Si, pour la plupart, ils connaissaient le
capitaine de la sacolève, aucun d'eux ne connaissait le commandant
de la _Syphanta. _On ignorait même ce qu'était venue faire cette
corvette, naviguant sous pavillon corfiote, dans les parages de
Scarpanto. Mais, depuis le début de la guerre, tant de navires de
toutes nations s'étaient employés au transport des esclaves, que
tout portait à croire que la _Syphanta_ servait à ce genre de
commerce. Donc, que les prisonniers fussent achetés par Henry
d'Albaret ou par Nicolas Starkos, pour eux ce serait toujours
l'esclavage.
En tout cas, avant cinq minutes, cette question allait être
absolument décidée.
À la dernière enchère proclamée par le crieur, Nicolas Starkos
avait répondu par ces mots:
«Huit mille livres!
-- Neuf mille!» dit Henry d'Albaret.
Nouveau silence. Le commandant de la _Syphanta_, toujours maître
de lui, suivait du regard Nicolas Starkos, qui allait et venait
rageusement, sans que Skopélo osât l'aborder. Aucune
considération, d'ailleurs, n'aurait pu enrayer maintenant la furie
des enchères.
«Dix mille livres! cria Nicolas Starkos.
-- Onze mille! répondit Henry d'Albaret.
-- Douze mille!» répliqua Nicolas Starkos, sans attendre cette
fois.
Le commandant d'Albaret n'avait point immédiatement répondu. Non
qu'il hésitât à le faire. Mais il venait de voir Skopélo se
précipiter vers Nicolas Starkos pour l'arrêter dans son oeuvre de
folie -- ce qui, pour un moment, détourna l'attention du capitaine
de la _Karysta_.
En même temps, la vieille prisonnière, qui s'était si obstinément
cachée jusqu'alors, venait de se redresser, comme si elle avait eu
la pensée de montrer son visage à Nicolas Starkos...
À ce moment, au sommet de la citadelle d'Arkassa, une rapide
flamme brilla dans une volute de vapeurs blanches; mais, avant que
la détonation ne fût arrivée jusqu'au batistan, une nouvelle
enchère avait été jetée d'une voix retentissante:
«Treize mille livres!»
Puis, la détonation se fit entendre, à laquelle succédèrent
d'interminables hurrahs. Nicolas Starkos avait repoussé Skopélo
avec une violence qui le fit rouler sur le sol... Maintenant il
était trop tard! Nicolas Starkos n'avait plus le droit de
surenchérir! Hadjine Elizundo venait de lui échapper, et pour
jamais, sans doute!
«Viens!» dit-il d'une voix sourde à Skopélo.
Et on eût pu l'entendre murmurer ces mots:
«Ce sera plus sûr et ce sera moins cher!»
Tous deux montèrent alors dans leur araba et disparurent au
tournant de cette route qui se dirigeait vers l'intérieur de
l'île.
Déjà Hadjine Elizundo, entraînée par Xaris, avait franchi les
barrières du batistan. Déjà elle était dans les bras d'Henry
d'Albaret, qui lui disait en la pressant sur son coeur:
«Hadjine!... Hadjine!... Toute ma fortune, je l'aurais sacrifiée
pour vous racheter...
-- Comme j'ai sacrifié la mienne pour racheter l'honneur de mon
nom! répondit la jeune fille. Oui, Henry!... Hadjine Elizundo est
pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous!»