L'ATTENTAT.

ALERTE!--Prends!--Laisse!--Ces cris des chasseurs, les

hurlements des limiers et des chiens, les fanfares du cor le rappel des

faucons et des éperviers, le piétinement des chevaux et le tapage des

palefreniers, le braiement de la monture du bouffon Grillincervello,

attiraient les Milanais sur le passage d'un nombreux cortège que le

seigneur Luchino menait à la chasse par la porte de Côme. Les citadins

s'écriaient: «O la brillante chasse!» pendant que les paysans

gémissaient sur leurs champs qu'elle allait dévaster.

[Illustration.]

Lorsqu'on sort par la porte de Côme, après une marche de dix milles, on

trouve, à main gauche, entre Boisio et Limbiate, un charmant palais

auquel les agréments de son site avaient fait donner le nom de

Montebello. Il s'élève sur une colline, dernier ondoiement de cette

terre, qui, s'abaissant en gradins superposés depuis les hauts sommets

des Alpes, vient se perdre et s'effacer dans l'interminable plaine

lombarde. De là le regard s'étend sur les fécondes campagnes du

Milanais, d'où surgissent çà et là des hameaux, des bourgs, des villes

très-peuplées, et, plus au centre, la métropole de l'Insubrie, étalant

la merveilleuse masse de son dôme, monument de l'originalité et de la

puissance des siècles robustes dans la foi; de l'autre côté on admirait

un cercle de collines, puis de montagnes superbes, qui, au levant et au

couchant, limitaient l'horizon, de formes, de hauteur, de nuances

différentes. Les unes verdoyaient aux yeux sous la vigne et les blés

qu'on y cultivait; les autres se couvraient d'un manteau de forêts;

d'autres encore se dressaient âpres et dépouillées, comme la vieillesse

d'un homme qui, jeune, a vécu dans le mal.

[Illustration.]

Ce palais, tel qu'il existe aujourd'hui, a été rebâti, par les seigneurs

Crivelli, dans le dernier siècle. Vers la fin de cette époque il devint

célèbre, lorsque le jeune Bonaparte, ayant passé les Alpes pour asservir

la Lombardie, sous prétexte de lui rendre la liberté au nom de la

République française, se plut à placer son quartier-général dans le

château. Là, autour du héros, fils de la liberté, et qu'ils croyaient

disposé à établir le règne de sa mère, tandis qu'il ne songeait qu'à

hériter d'elle, les députés des républiques improvisées de l'Italie

accouraient apportant de serviles hommages. Le pouvoir des armes avait

restreint le nombre de leurs actions libres et augmenté celui de leurs

obligations; mais, avec la liberté de payer beaucoup plus d'impôts, il

leur avait concédé celle de planter sur leurs places un grand arbre

autour duquel ils pouvaient rire, danser et chanter, jusqu'à ce qu'il

plût à quelque officier de mauvaise humeur de leur imposer silence. Dans

sa villa, Bonaparte riait de ces démonstrations; il riait de la

sincérité du petit nombre, et s'aidait de l'astuce de la majorité;

cependant il marchandait Venise, et il se préparait à se frayer le

chemin du trône, où relevèrent ceux qui, après en avoir abattu une autre

royauté, avaient annoncé au monde la fin des rois, l'ère de l'égalité et

de la liberté,--mais non l'ère de la justice.

Ne t'effraie pas, lecteur bénévole; ne crains point que je veuille

retracer ici la pente sur laquelle glissa l'Italie pour tomber de la

tyrannie des Visconti sous le joug de Napoléon. Si j'en ai fait mention,

ce n'est que par une de ces digressions trop communes dans notre récit,

et qui avait été amenée par le palais dont nous avions à parler. Peu de

temps avant l'époque qui nous occupe, les Pusterla avaient bâti cette

demeure pour en faire leur villa, et ils y avaient déployé une

magnificence égale à leurs richesses. On avait mis à l'embellir tout

l'art que l'on connaissait alors pour rendre agréable une maison des

champs. Les jardins renfermaient toutes sortes de plantes belles et

rares, des collines couvertes de vignes; des jets d'eau, des ruisseaux

qu'on avait été chercher au loin répandaient une douce fraîcheur; On

trouvait dans l'intérieur des appartements toutes les commodités, sans

que les dehors du palais perdissent rien de leur solidité et de leur

force. Aux quatre angles de la muraille qui l'entourait, quatre tours

s'élevaient, capables, à l'occasion, de tenir tête à une de ces attaques

imprévues qui, dans ces temps de guerres civiles et de débilité du

gouvernement, pouvaient venir ou d'un peuple mutiné, ou d'une bande de

brigands, ou des barons rivaux.

[Illustration.]

C'était là que s'était retirée Marguerite, lorsque Franciscolo, séduit

par la fausse confiance que lui montrait Luchino, avait accepté,

malheureusement pour lui, la conduite de l'ambassade envoyée à Mastino

della Scalla. Ni les dissuasions de Buonvicino, ni les caresses de sa

femme, n'avaient pu le détourner de prendre une de ces charges qui,

honteuses sous un gouvernement honteux, semblent un assentiment donné à

l'oppression de la patrie, ni l'amener à une retraite honorable,

protestation muette et sans péril contre les gouvernements tyranniques.

Dès qu'il fut parti, Marguerite résolut de quitter la ville, de

s'épargner, dans le repos de la campagne, le déplaisir de voir le

triomphe des méchants, et d'y chercher de plus fréquentes occasions de

répandre des bienfaits.

Ramengo de Casale interpréta ou voulut interpréter autrement cette

retraite. Ce flatteur de Luchino, dont nous avons eu déjà occasion de

parler, se présenta chez Visconti peu de temps après le départ de

Francesco Pusterla pour Vérone. «Seigneur, lui dit-il, madame Marguerite

s'est retirée à Montebello. Certainement elle ne cherche la solitude que

pour inspirer à quelqu'un le désir d'aller la consoler. Votre sérénité

ne l'honorerait-elle pas d'une visite?»

L'utilité la plus directe que les méchants princes tirent de leurs

courtisans, c'est de se faire suggérer par eux les mauvaises actions

qu'ils méditaient déjà, et de se ménager ainsi une excuse devant leur

propre conscience. Luchino, dissimulant ses sentiments, ne montra pas

qu'il fit grand cas d'une suggestion qui concordait pourtant si bien

avec ses secrets désirs; mais, peu de jours après, il ordonnait une

grande chasse dans les bois de Limbiate.

[Illustration.]

Lorsqu'on lui annonça la venue de Luchino, un pense bien que Marguerite

fut troublée. Vêtue avec cette élégance sans apprêt qui convient à la

campagne, pleine de toutes les grâces, mais pourtant majestueuse, elle

accueillit la cour du prince, lorsqu'il vint se reposer dans son palais.

Par ses ordres, la salle à manger et les offices étaient garnies de

rafraîchissements délicats pour les seigneurs et pour leur suite.

Lorsqu'ils se furent rafraîchis au milieu de la joie, des bruyantes

saillies et des affectations déplacées de Grillincervello, auxquelles

Marguerite n'opposait qu'un silence plein de dignité, Luchino demanda à

la belle hôtesse de lui faire admirer, seul à seul avec elle, la belle

position du château et toute l'élégance de son site. Marguerite y

consentit, et, du haut des tours d'où on dominait toute la plaine, elle

montra à Luchino le paysage animé par sa suite. Celle-ci, se formant en

groupes, admirait un ciel si salubre et les riants accidents de la

lumière et des terrains, qui, dans cette saison, montraient toute chose

sous le jour de la beauté et de la perfection. Mais la châtelaine tenait

toujours par la main son jeune Venturino; une grave suivante ne la

quitta pas d'un instant, et quelques domestiques, comme pour faire

honneur à son hôte, ne cessèrent de l'accompagner. Luchino put à peine

lui dire quelques galanteries, qu'elle reçut sans paraître y attacher

plus d'importance qu'à des politesses banales et insignifiantes. A son

départ, Luchino, après avoir exalté la beauté du site et le parti qu'on

en avait tiré, murmura à l'oreille de Marguerite: «Dans une solitude,

madame, il serait à désirer que vous fussiez moins entourée.»

Le téméraire crut avoir fait comprendre ses désirs; il l'espéra d'autant

plus, qu'il avait été charmé de l'aimable accueil de sa belle cousine.

La pudeur bien connue de la noble dame, loin de le détourner de ses

honteux desseins, ne l'excitait que davantage à y persévérer, en vertu

de ce penchant de l'âme humaine qui nous fait aimer les obstacles.

Ramengo et les autres courtisans ne manquèrent pas d'attiser la flamme

en élevant aux nues les mérites de cette beauté, et les grâces, et les

honneurs avec lesquels elle avait reçu le prince, son parent. Seul, le

bouffon osa lancer à son maître quelques mots de chasse manquée, et je

ne sais quelles autres baies, qui, en faisant rire Luchino,

aiguillonnaient son amour-propre et l'excitaient à assouvir sa passion.

Cette première tentative n'était que comme la course qu'on fait sous une

place ennemie pour reconnaître les lieux, les campements favorables et

les endroits propres à l'assaut. Peu de jours se passèrent, et Luchino,

avec un petit nombre de ses affidés, revînt audacieusement à Montebello.

Ce retour désagréable n'était point inattendu. Marguerite n'avait, que

trop compris le perfide usage que le prince voulait faire de la

familiarité que le sang autorisait, de l'autorité de son rang et de

l'éclat de ses richesses. Le péril grandissait donc, non pour la vertu

de Marguerite, mais pour son repos qu'elle allait perdre dans sa lutte

contre un audacieux, incertaine encore du caractère que prendraient à la

fin les persécutions de son parent.

Un jour Luchino revenait vers Milan, calculant en lui-même les pas qu'il

avait faits vers le terme de ses désirs. Il cherchait, par sa gaieté et

par la marche bruyante de sa troupe, à faire présumer un triomphe qu'il

était encore à souhaiter, et voulait en hâter l'heure en inspirant

l'idée qu'il était déjà accompli. Tout à coup Grillincervello lui dit:

«Regarde, regarde, maître! celui-là est certainement un de tes

débiteurs.» Et il lui montrait un jeune homme qui venait à bride abattue

par le chemin, et qui, dès qu'il aperçut le cortège du prince, se jeta à

travers champs pour l'éviter. C'était Alpinolo que, s'il vous en

souvient, nous avons rencontré, dans le premier chapitre, marchant à

côté de Pusterla; et, comme il aura désormais une grande part dans notre

récit, il convient d'en dire ici quelques mois. On le tenait pour un de

ces infortunés qui, dans ces temps de désordre et d'orages, ignoraient

leurs parents, et il avait grandi comme une plante au milieu du désert.

Ottorino Visconti, frère de notre Marguerite, avait obtenu en 1329, de

l'empereur Louis de Bavière le fief de Castelletto, sur le Tésin, et la

juridiction du Novarais, domaine resté depuis dans la maison des

Visconti d'Aragona, descendants de cette famille. Pour témoigner sa

gratitude à ce souverain, il l'accompagna jusqu'à Pise. A son retour de

cette ville, après avoir passé le Pô près de Crémone, il lui arriva de

s'arrêter dans une chaumière du rivage, habitée par des meuniers qui

transportaient dans des barques leurs moulins mobiles là où ils

croyaient trouver le meilleur courant, et, par occasion, prenaient avec

eux des passagers. Ottorino, désirant se reposer un instant en cet

endroit, demanda que l'un des enfants du meunier tint son cheval pour le

faire brouter un peu l'herbe du pré devant la maison, «Ce n'est pas

moi,--ni moi,» répondirent les enfants craintifs; et ils s'enfuyaient,

se retournant de temps en temps pour observer le cavalier et son cheval»

qui leur semblait une dangereuse merveille. Mais l'un d'eux, qu'à sa

taille un aurait cru plus âgé, quoiqu'il ne comptât réellement pas sept

années, s'avança hardiment et dit: «Qui est-ce qui a peur? A moi le

cheval!» Et il le prenait par la bride, le regardait, le caressait,

s'amusait à lui donner de l'herbe dans sa main, à sentir le souffle du

destrier sur son visage, tout fier de pouvoir dominer un si gros et si

noble animal. Puis, avec un soupir qu'on n'aurait point attendu de son

jeune âge et de sa contenance à la fois pleine d'ingénuité et de

résolution, il s'écria: «Oh! que n'en ai-je un aussi, moi!

--Eh! qu'en ferais-tu? lui demanda Ottorino, charmé de cette vive

franchise.

--Oh! je sais bien ce que j'en ferais. Je voudrais courir par terre et

par mer pour chercher mon père.

--Ton père n'est donc pas ici? reprit Ottorino.

--Oh! non! reprit le jeune garçon en secouant la tête avec une tristesse

enfantine. Ils m'ont trouvé sur le rivage, ils m'ont porté dans cette

maison, ils m'ont élevé! mais je n'ai point de parents! Je ne puis

jamais dire comme tous les autres: cher père!

--Et ta mère?»

Les yeux de l'enfant s'emplirent de larmes, et, pendant qu'il les

essuyait d'une de ses mains, de l'autre il tendait un doigt en disant:

«Elle est là!» Et il montrait un monticule surmonté d'une croix à

laquelle pendait une couronne de marguerites et d'oeillets fraîchement

cueillis.

[Illustration.]

Ottorino, ému de pitié: «Viendrais-tu avec moi?

--S'il ne tenait qu'à moi! Je crains de déplaire à ces braves gens...

Ils me veulent tant de bien!... Mais ce n'est pas ici qu'est mon père.»

Ces meuniers s'étaient en effet pris d'un grand amour pour cet enfant.

Quand Visconti les pria de le lui laisser l'homme répondit: «Oh! votre

seigneurie, elle est trop bonne! Qu'il parte pourtant: trop de bonté de

la part de votre seigneurie!»

Mais la Nena, sa femme, qui avait ouï parler en général des malheurs du

monde, des caprices des seigneurs, manquait de courage, et disait à

l'enfant: «Ne prends pas garde à ce qu'il dit; reste ici. Le pain ne te

manquera pas si tu veux travailler, et tu seras tranquille, et du moins

tu demeureras dans la crainte de Dieu.»

Au contraire. Maso (c'est ainsi qu'on nommait le meunier), homme qui

avait parcouru le monde, c'est-à-dire qui était allé prendre du grain et

porter de la farine jusqu'à Crémone et à Castelmaggiore, et qui croyait

avoir quelque connaissance des hommes, parce qu'il avait connu beaucoup

de marchands de grains, lui coupa la parole et dit: «Comment, tu

voudrais lui ravir cette bonne fortune? Ne vois-tu pas? c'est un petit

diable: grande santé, grand courage, grand appétit; il a tout ce qu'il

faut pour faire un grand homme. Laisse-le emmener par sa seigneurie, et

tu verras qu'il fera son chemin. Il n'est pas né meunier, et ce n'est

pas là ce qu'il doit faire.»

L'avis du mari prévalut. La Nena, au moment de prendre congé de son

enfant d'adoption, et en lui rajustant sur le dos les méchants haillons

qui le couvraient, pendant qu'il sautait de joie, lui dit: «Garde-toi du

danger, fuis les mauvaises compagnies, les femmes et les cabarets.»

conseils dont toutes les mères entremêlent leurs adieux à leurs fils.

Maso ajouta: «Respecte sa seigneurie et fait fortune.» Puis Ottorino

emmena le jeune garçon avec lui.

C'était précisément notre Alpinolo. Ottorino se proposait d'en faire un

écuyer, et en attendant que les années lui vinssent, de le placer en

qualité de page auprès de Bice, sa femme. Mais, hélas! de retour dans sa

patrie, il apprit que Bice l'avait trahi, et qu'elle s'était réfugiée

dans le château de Dosate pour y vivre avec Marco Visconti, son cousin.

Celui-ci, peu de temps après, rassasié ou jaloux, un jour la précipita

d'une fenêtre dans les fosses du château, sauf à la pleurer abondamment

une fois qu'il l'eut tuée. Ottorino souffrit de cette infidélité comme

une âme généreuse qui se voit trahie par une personne aimée. Il chercha

des distractions dans la guerre et dans les voyages; mais il y a des

blessures que le temps ne cicatrise pas. Son désespoir le conduisit au

tombeau à la fleur de son âge, et, en 1336, il fut enseveli dans

l'église de Saint-Eustorge, à côté de son père, Hubert Visconti.

[Illustration.]

Il laissa Alpinolo à Marguerite, sa consolatrice dans ses cruelles

douleurs, en le lui recommandant spécialement. C'est pourquoi le jeune

homme grandit près d'elle, et passa avec sa maîtresse dans la maison des

Pusterla, où Franciscolo le prit pour son écuyer. Doué d'une âme où

débordait la tendresse, et ne pouvant l'épancher sur des êtres que le

sang eût attachés à lui, il l'avait reportée tout entière sur la famille

au sein de laquelle il avait grandi. Il en aimait les membres et les

intérêts avec toute l'impétuosité d'une passion, passion naturelle dans

un jeune homme qui, n'ayant passé sous le joug d'aucune discipline,

avait conservé, dans toute leur vigoureuse virginité, la fougue,

l'irréflexion, cet extrême besoin de sensations et de bonheur, défauts

et qualités de la jeunesse. Un désir, une véritable furie de liberté lui

avait été inspirée par les bouillants discours de son jeune seigneur, et

par les compagnies qu'il voyait à Milan, composées de jeunes gens avides

de nouveautés, ou de vieillards pleins des souvenirs des libertés

antiques et du mépris de l'esclavage nouveau. On dit que les hommes de

basse naissance, une fois parvenus à un haut rang, s'efforcent de faire

oublier leur origine; de même Alpinolo voulait faire oublier aux autres

et oublier lui-même qu'il n'avait ni parents ni patrie, par l'excès de

son amour pour sa patrie d'adoption. Aucun sacrifice n'aurait paru grand

à son immuable et violente résolution de servir la république milanaise,

les enfants d'Hubert Visconti et Pusterla: donner sa vie lui eût semblé

bien peu de chose.

De tels caractères, qui, lorsqu'ils se passionnent pour une idée ou pour

une personne, oublient le reste de l'univers, sont rares aujourd'hui

dans notre société, dont le niveau adoucit et égalise toutes les

aspérités à la superficie, comme le torrent polit les cailloux. Est-ce

un bien? est-ce un mal? Demandez, si la poudre à canon est un bien ou un

mal, qui, bien employée, est une protection et une puissance, et qui,

employée sans règle, n'est que la mort.

A cette nature violente, mais généreuse, joignez la fraîcheur d'une âme

de dix-sept ans, une grâce hardie, bien que modérée par l'habitude de

vivre avec les grands, une mélancolie répandue sur tous les sentiments

et née du mystère de sa naissance, et vous comprendrez combien Alpinolo

devint cher aux Milanais, race d'un naturel exquis, et non-seulement au

peuple, mais aux grands. L'incertitude même de sa naissance, que le

monde, par une de ses mille injustices, impute ordinairement à crime, ou

considère, du moins avec une compassion hautaine, voisine du mépris,

loin de nuire à Alpinolo, le rendait plus intéressant à ceux qui le

connaissaient, par l'ardeur perpétuelle qu'il montrait de chercher, de

retrouver son père, de s'arracher à cette situation qu'il regardait

comme une infamie. Si on racontait devant lui les embarras de quelque

personne malheureuse: «Au moins il a un père, il a une mère,»

s'écriait-il. Lorsqu'il voyait un enfant dans les bras de ses parents,

il se consumait de douleur, de regrets. Combien de fois Marguerite ne le

surprit-elle pas contemplant Venturino et le couvrant de mélancoliques

caresses, en retenant des larmes avec effort!

On a déjà conquis combien Marguerite était faite pour inspirer de

l'amour à tout ce qui l'approchait. Pour peu qu'il ait l'expérience du

monde, le lecteur doit avoir remarqué que ceux qui n'ont point à se

louer des hommes se tournent avec un enthousiasme plein de dévouement

vers les femmes, sûrs de trouver en elles la compassion, le

désintéressement, la tendresse dont les hommes sont dépourvus, ou qui

sont étouffés en eux par les calculs de l'amour-propre et le tumulte des

affaires.

Ainsi, Alpinolo avait concentré sur Marguerite l'affection qu'il portait

à Uberto et à Ottorino pendant leur vie: affection qui ne ressemblait en

rien au sentiment qui d'ordinaire unit les deux sexes, mais une sorte de

culte fait pour mettre à néant toutes les manoeuvres de la vanité,

toutes les espérances de la passion. Il la considérait comme une

lumineuse étoile au milieu des ténèbres universelles de la société, et

il n'eût pu la croire capable d'une action qui eût été moins que

généreuse et sainte.

Si jamais vous n'avez répandu des pleurs sur le sein d'une femme

respectée, si jamais vous n'avez dévoilé à ses yeux les blessures d'un

coeur contristé, vous ne devinerez point quelle douceur il y avait pour

Alpinolo dans ces heures où, assis près de sa maîtresse, avec

l'affection d'un frère et le respect d'un vassal, il lui découvrait ses

angoisses. Les hommes en auraient dédaigneusement souri comme d'une

faiblesse, d'un enfantillage, d'une exagération sentimentale; mais en

elle il trouvait un écho, de la sympathie, et quelques-unes de ces

paroles qui peuvent en un instant chasser les nuages du coeur et y

ramener la sérénité.

L'année qui précéda celle où commence notre récit, les Visconti

s'étaient vus au moment d'être dépossédés de leur seigneurie. Lodrisio

Visconti, neveu du grand Matteo, courroucé de se voir exclu de la

seigneurie, tenta d'amener un changement, et, se confiant sur le grand

nombre des mécontents, sur les promesses de quelques voisins, sur sa

propre audace et sur la fortune, il mena contre Azone une bande de

mercenaires. Cette bande, composée d'Allemands, et conduite par le

capitaine Malerba, fut appelée la compagnie de Saint-Georges. Elle

était, la première de toutes ces bandes qui depuis firent un métier de

la valeur militaire, et qui, non moins terribles à leurs amis qu'à leurs

ennemis, ravagèrent pendant deux siècles notre patrie déjà assez

affligée.

[Illustration.]

En face de cet imminent péril, tous les Milanais prirent les armes.

Quoiqu'ils n'eussent pas grand sujet de se louer de leurs maîtres, ils

avaient assez d'ouverture d'esprit pour ne point croire aux promesses de

liberté que Lodrisio voulait accomplir par la violence, ni qu'un ramas

de bandits mercenaires vînt en pays étranger pour y redresser les torts

et y rétablir la justice. Lodrisio, qu'on ne put point empêcher de

passer l'Adda à Rivolta, pénétra jusque dans le comté de Seprio, dont il

réclamait la seigneurie, et assit son camp à Legnano. Les Milanais

s'avancèrent jusque-là à sa rencontre avec trois mille cinq cents

cavaliers, deux mille arbalétriers, quatorze mille fantassins, armée

considérable pour un si petit état. Luchino, qui n'était point encore

prince, la commandait. Il disposa l'avant-garde à Parabiago, à Nerviario

le centre, à Ro l'arrière-garde; mais, surpris de grand matin, le 21

février (c'était le jour de sainte Agnès, et il neigeait à flots), il y

eut une telle mêlée qu'il fui fait prisonnier, et qu'on l'attacha à un

arbre jusqu'à ce que la journée fût décidée.

Alpinolo, qui combattait derrière Francisco Pusterla, aperçut Luchino

dans cette position critique. Il en donna aussitôt avis aux cavaliers

les plus braves de l'armée, et avec eux il rafraîchit le combat, et,

redoublant d'efforts, ils parvinrent à délivrer leur capitaine. S'il

n'était pas du style de l'histoire de ne jamais rapporter qu'aux

personnages illustres le mérite des actions d'éclat, elle aurait

confessé qu'Alpinolo avait eu la meilleure part dans cette affaire. Il

fit en effet des merveilles de sa personne, arriva le premier jusqu'à

Visconti, coupa les liens qui le retenaient, le mit à cheval, et, lui

donnant une masse d'armes, revint avec lui montrer le visage aux

ennemis. Ceux-ci, à la fin d'une journée où le combat s'était cinq fois

renouvelé, s'enfuirent enfin en pleine déroute, laissant prisonnier

Lodrisio, qui fut jeté dans le cachot de Saint-Colomban, où il souffrit

beaucoup d'années.

[Illustration]

Cette bataille est celle de Parabiago, si célèbre parmi les Milanais, et

dans laquelle on raconte que saint Ambroise apparut dans l'air, tenant

en main un fouet gigantesque, dont il frappait les mercenaires. En

mémoire de cette journée, on bâtit une église superbe au lieu même où

Luchino avait été délivré. Il fut réglé que chaque année, au jour

anniversaire considéré comme jour de fête, les douze seigneurs de

l'approvisionnement iraient à cette église en grande solennité y faire

une offrande au nom de la commune, et assister à une messe spéciale,

dont la préface contenait des imprécations contre les mercenaires. Cette

cérémonie se poursuivit jusqu'au temps de saint Charles Borromée, qui la

restreignit à une simple visite à la basilique de Saint-Ambroise, dans

la cité.

Ce furent alors de grandes fêtes, de grands feux de joie. Azone se

rendit à Parabiago avec une pompeuse suite, et arma chevaliers ceux qui

s'étaient le plus distingués dans la bataille. Un héraut d'armes

appelait les braves les uns après les autres par leurs noms, les titres

de leurs familles et de leurs pères; s'il ne s'y trouvait pas de tache,

il disait: «Viens et l'approche pour recevoir cette ceinture militaire,

dont la patrie et les chevaliers te trouvent digne.» Le héraut nomma el

examina Ambroise Cotiea, Protaso des Caimi, Giovanni Scaccabarozzo,

Milanais, Lucio des Vestarini, de Lodi, Inviziato, d'Alexandrie,

Lanzarotto Anguissola et Doudazio Malvicino della Fontana, de Plaisance,

Rainaldo des Alessandri, de Mantoue, Giovannolo de Monza, et l'Allemand

Sfolcada Melik. Ils se présentaient à la file les uns des autres devant

Azone, qui recevait leur hommage-lige, leur donnait une légère accolade,

leur présentait l'épée, et la leur attachait au côté avec la ceinture

chevaleresque, pendant que deux autres chevaliers leur attachaient aux

talons les éperons d'or. On appela ensuite Giovanni del Fiesco, Génois,

frère d'Isabelle, femme de Luchino; mais ou ne put rendre les honneurs

qu'à son cadavre, qu'on voyait étendu sur un riche lit de parade, revêtu

de toute son armure, tel qu'enfin il était tombé sur le champ de

bataille, en combattant à côté de son beau-frère.

[Illustration.]

Enfin on proclama le nom d'Alpinolo. Mais quand on demanda quel était

son père, quelle était sa lignée, personne ne put en rendre compte, et

il resta lui-même confus, comme au souvenir d'une ignominie. Comme il ne

put prouver qu'il n'était point sorti d'une souche infâme, il ne fut

point admis aux honneurs des preux. Je laisse à penser quel coup ce fut

pour son âme; il lui paraissait qu'il n'y avait que la tyrannie la plus

grossière et la plus absurde qui pût regarder à la naissance plutôt

qu'au mérite personnel. Il se comparait aux uns et aux autres parmi les

nouveaux chevaliers, surtout à Melik, l'Allemand mercenaire, et de ce

jour augmentèrent sa haine contre les Visconti et son désir de connaître

son père. Semblable à des vierges involontaires, après une suite de

désirs trompés, il était devenu irritable, aigri contre la société,

selon lui mal réglée, et de plus en plus enthousiaste des exceptions

sociales, de plus en plus avide de rêves nouveaux, de périls, de

renaissantes épreuves.

A l'entrée de presque toutes les maisons nobles de Milan, on trouvait un

portique où ou pouvait se réunir pour prendre l'air, pour causer avec

ses amis, pour censurer le voisinage, comme le comportait la vie

publique et toute en dehors de cette époque, de même que se renfermer

chez soi et s'isoler est d'usage dans des temps où chacun se fait une

règle de ne vivre que pour soi et de s'instituer le centre et la

circonférence de ses actes. De soixante de ces lieux de réunion, que

nous appelions _coperti_, il ne subsiste plus guère que celui de Fugini,

bâti peu après sur la place du Dôme.

Précisément, sous l'un de ces portiques, Alpinolo échangeait quelques

paroles avec le feu qu'il mettait à toutes choses, lorsqu'il fut accosté

par un certain Monelozzo Basabelletta, d'humeur satirique, mauvais

plaisant, chaud partisan du peuple, pareil à tant d'autres à qui le

mépris qu'on a pour eux tient lieu de liberté. Je ne sais si c'était par

amour du bien, par envie ou pour flatter le peuple, qui a aussi ses

adulateurs, il s'était fait l'investigateur malin et le caustique

détracteur de la conduite des nobles, des riches et des magistrats.

Il salua le jeune homme, et, lui frappant sur l'épaule: «Eh! lui dit-il,

cette perle de toutes les femmes, cette coupe d'or dont on n'a jamais

fini de raconter les merveilles, elle supporte assez bien l'absence de

son mari, en recevant les visites du magnifique seigneur Luchino. Je

l'ai vu se diriger plusieurs fois vers la villa de cette dame.»

[Illustration:]

Qui eût vu Alpinolo entrer en fureur lorsqu'il entendit prostituer à la

foule un nom si sacré pour lui, l'eut comparé à un basilic se dressant

contre celui qui l'a tiré de sa retraite. Rouge comme la pourpre et le

feu dans les yeux: «Tu en as menti par la gorge, bavard effronté!»

hurla-t-il, les cheveux en désordre; et, jetant la main sur son épée,

sans plus de paroles, il allait arracher la vie à l'indiscret. Les

assistants aidèrent celui-ci à s'échapper des mains de son adversaire,

puis, par leurs paroles et surtout par la force de leurs bras, retenant

Alpinolo, ils parvinrent à l'apaiser. Toutefois, jurant à haute voix

qu'il tirerait vengeance d'une pareille injure, criant au mensonge, les

poings levés et grinçant des dents, il courut en furie à la maison des

Pusterla. Là, sans proférer une parole, il alla aux écuries, jeta la

bride au premier cheval qu'il rencontra, sauta dessus avec promptitude,

et partit ventre à terre. «Prenez garde! prenez garde!» criaient les

mères en le voyant venir ainsi au galop, et elles s'empressaient

d'arracher leurs enfants à leurs jeux de la rue. Il eut bientôt gagné la

porte de Côme, située peu après le pont Vieux. Il sortit, et son cheval

frappait, dans sa course emportée, le sol alors étroit et tortueux de la

route, lorsque, Inès de Boisio, il reconnut la troupe de Luchino qui

revenait de Montebello.

[Illustration.]

Il n'en crut point d'abord ses yeux, tant il avait le coeur navré de

voir la vérité d'une nouvelle qu'il avait si fièrement démentie devant

Monelozzo. Plus que jamais exaspéré, il enfonce ses éperons dans les

flancs de son cheval, et le lance à travers un champ couvert d'épis pour

éviter la troupe abhorrée. Ce fut alors que Grillincervello le remarqua;

mais celui-ci ne put entendre les imprécations qu'Alpinolo lançait

contre eux, non-seulement en pensée, mais encore en paroles, si ou peut

appeler ainsi le râle de la rage et des rugissements à demi étouffés.

Il arriva ainsi, à travers champs, à Montebello. Au milieu de la cour,

il sauta de cheval, et sans même y songer, les vêtements poudreux et en

désordre, il se présenta aussitôt devant Marguerite. Jamais il ne

s'était permis avec elle une telle dérogeance à l'étiquette; mais

c'était aussi la première fois qu'il l'abordait avec un autre sentiment

que celui de la vénération. Mais à peine eut-il vu le suave et paisible

aspect de la belle châtelaine, encore un peu troublée par la visite

qu'elle venait de recevoir, comme un beau ciel sur lequel le zéphyr,

après l'ouragan, laisse encore quelques flocons de nuages, toute

indignation tomba dans le coeur d'Alpinolo, tout soupçon s'évanouit.

Autant il avait été prompt à supposer un crime, autant il se reprochait

amèrement d'avoir pu douter un instant de cet ange. Il baissa donc les

yeux, comme s'il les eût crus indignes de la fier, et il ne put lui dire

que ces mois: «Luchino est-il encore ici?»

Marguerite, avec la dignité de la vertu que n'atteignent point les

injures, leva la tête, et avec l'accent d'un doux reproche, s'écria:

«Alpinolo! tout autre que vous eut pu me faire cette demande; mais de

votre part, je ne l'attendais pas.»

[Illustration.]

Alpinolo éclata en sanglots, et se jeta aux pieds de Marguerite en lui

demandant pardon. Il raconta ses doutes, il entendit les explications de

sa maîtresse, et la conclusion de leur entretien fut qu'il irait

aussitôt avertir frère Buonvicino. Le lendemain ne s'était pas écoulé,

et le moine était déjà chez Marguerite. Il lui conseilla de prendre les

devants et de revenir sans délai à la ville; elle suivit ce conseil, et

se renferma dans son palais pour se laisser ignorer jusqu'au retour de

son mari.

Cependant Luchino revint bientôt à la charge, plein d'une insolente

confiance. Il approche de Montebello, et tout n'y est que silence; les

fenêtres sont closes, aucune bannière ne flotte sur les tours. Un

violent soupçon commence à torturer l'âme de Luchino, et Grillincervello

de se prendre à rire. II lance son âne en avant, fait quelques pas, puis

revient en disant: «La porte est fermée; c'est le visage de bois. «Ils

avancèrent néanmoins, et lorsqu'ils furent à la ferme ils demandèrent au

paysan si la dame Pusterla n'était pas au logis.

«Elle est partie.--Quand?--Hier au soir, Excellence.--Oui est-elle

allée?--Les actions de mes maîtres ne me regardent pas.--Tout n'était-il

pas disposé pour qu'elle demeurât ici plusieurs jours?--Plusieurs mois

aussi, Excellence.--D'où vient donc cette subite résolution?--Les

actions de mes maîtres ne me regardent pas. Mon devoir est d'obéir,

Excellence.»

[Illustration.]

Il importait, à Luchino que personne ne s'aperçût qu'on lui avait fait

injure; aussi montra-t-il qu'il prenait la chose gaiement, qu'il s'en

réjouissait même, et donna-t-il à entendre que ce départ n'était rien

qu'un accord, une intelligence entre Marguerite et lui. Mais cette

nécessité de feindre ne fit qu'attiser le feu de sa colère, et, plein de

ressentiment, il jura de se venger de ce qu'il appelait un outrage. Il

était encore excité par les lazzi du bouffon, qui ne voulait point

paraître dupe de la feinte de son maître, et par le vil courtisan

Ramengo, qui, ayant ses raisons de haïr Marguerite, savait, avec un art

extrême, animer contre elle les passions du prince, dans l'espoir

d'amasser sur la tête de l'innocente un orage terrible. L'espérance du

scélérat ne fut point trompée. L'amour, disons mieux, le voluptueux

caprice de Luchino, ainsi contrarié, se changea en une animosité

violente, et, dès lors, avec une résolution atroce, il se proposa de

perdre l'infortunée. Les occasions ne manquent pas à l'homme puissant de

nuire à son ennemi, et trop souvent les victimes s'offrent d'elles-mêmes

à ses coups, ou sont conduites au sacrifice par leurs propres amis.

C'est ce qui arriva dans cette circonstance.

Alpinolo, avec l'impétuosité sans frein qui lui était naturelle, ne se

borna point à remplir la mission dont il avait été chargé par

Marguerite. Elle lui avait même enjoint d'épargner à son mari la

connaissance d'une injure qu'elle se sentait assez forte pour repousser,

tandis qu'elle savait que son mari n'était pas assez grand pour la

supporter en homme, ni assez puissant pour la laver par un juste

châtiment. La prudence lui avait appris à ne point révéler les maux

irrémédiables; Alpinolo, au contraire, pensait que découvrir la plaie,

c'était la guérir. A peine eut-il donc envoyé Buonvicino près de

Marguerite, que, sans en avertir personne, il sortit de la ville et fit

route vers Vérone.

Lorsqu'il y arriva, il fut témoin de la pénitence publique accomplie par

Mastino della Scala, seigneur de la ville. Excommunié par le pape pour

avoir égorgé, dans les rues de Vérone, l'évêque Bartolomeo della Scala,

Mastino avait d'abord voulu se rire des foudres du saint-siège; mais,

voyant que l'anathème avait pour sa prospérité les plus fâcheuses

conséquences, il se résolut à expier son crime dans la forme que lui

prescrivait le saint-père, et à rentrer dans le giron de l'Église.

Une fois réconcilié avec le pape, Mastino reculait devant la conclusion

d'un traité avec Luchino Visconti, qui, au reste, ne la désirait pas

davantage. Celui-ci n'avait envoyé Pusterla à Vérone que pour l'éloigner

de Marguerite, et parce qu'il croyait que son nouvel ambassadeur, peu

affectionné pour lui, traînerait les choses en longueur, et ne

terminerait point d'alliance entre les Scala et les Visconti.

Les négociations en étaient là, lorsque Alpinolo entra à Vérone et vint

y trouver Pusterla. L'ambition seule, et le désir de plaire au maître

avaient conduit celui-ci à se prêter aux desseins de Luchino. On pense

quelle fut son indignation lorsque Alpinolo, avec les couleurs sombres

que lui fournissait l'exagération de son esprit, lui peignit les

tentatives de Luchino. Rien n'est plus cruel que d'éprouver

l'ingratitude de ceux qu'on a servis aux dépens de l'équité. Franciscolo

le ressentit; d'autant plus exaspéré contre le prince qu'il était tout à

l'heure mieux disposé pour lui, et découvrant un nouvel outrage dans ce

qu'il avait regardé comme une reparution des outrages passés, il résolut

aussitôt d'abandonner son poste. Il prit donc le chemin de Milan, plein

de noires pensées, et de l'espoir non-seulement d'éviter l'injure, mais

encore de s'en venger.

Bulletin bibliographique.

_Oeuvres philosophiques_ du père ANDRÉ, de la Compagnie de Jésus, avec

Notes et Introduction, par M. VICTOR COUSIN. 1 vol. in-18.--Paris, 1843.

_Charpentier_. 3 fr. 50 c.

La vie de l'auteur d'un _Essai sur le Beau_, justement estimé, le Père

André, de la Compagnie de Jésus, était demeurée presque complètement

inconnue avant la publication de l'intéressante notice que M. Victor

Cousin a mise en tête de la nouvelle édition de ses oeuvres choisies.

Deux courtes biographies, l'une de l'abbé Guyot dans l'_Éloge

historique_ qui précède les _Oeuvres posthumes_ (Paris, 4 vol., 1766),

l'autre du père Tabaraud, ancien oratorien, dans le tome II de la

_Biographie, universelle_, ne contenaient, sur les instructives

agitations de son existence, que des renseignements vagues et

insuffisants; des documents nouveaux nous ont apporte des lumières

inattendues, et, «en ajoutant des détails authentiques et douloureux à

ce que nous avait appris le père Tabaraud», dit M. Cousin, «ils

transforment à nos yeux le père André en un personnage digne de

l'attention et de l'intérêt de l'histoire par les longues disgrâces,

absurdes et cruelles, qu'il souffrit dans le sein de la Compagnie comme

cartésien à la fois et comme janséniste; par l'attachement éclairé et

courageux qu'il garda toute sa vie à une grande cause proscrite; par le

rare talent d'écrivain ingénieux, délicat, élevé, quelquefois éloquent

et pathétique, que nous revoient les pages, jusqu'ici inconnues,

échappées à sa plume pendant une persécution de près de cinquante

années.»

Ces nouveaux documents viennent de deux sources différentes. En 1839, M.

Leglay, archiviste du département du Nord, acheta, chez un libraire de

Lille, un manuscrit qui contenait quatre-vingt-trois lettres inédites du

père André, embrassant une période d'environ quinze années (de 1707 à

1722), adressées à Malebranche, à un jésuite nommé Larchevêque, et à M.

l'abbé de Marbeuf, de l'Oratoire. M. Cousin, devenu possesseur de cette

correspondance, en publia des extraits dans le _Journal des Savants_

(janvier et février 1841), sur deux points intéressants: 1º la

persécution trop peu connue du père André; 2º les matériaux qu'il avait

amassés pour composer une Vie de Malebranche.

Vers la fin de 1811, M. Mancel, conservateur de la bibliothèque de Caen,

découvrit, dans un ballot de papiers manuscrits qu'on se disposait à

vendre à la livre, la majeure partie îles manuscrits, autographes et

inédits de railleur de l'_Essai sur le Beau_ (dix); plus, trois cahiers

contenant la correspondance du père André avec les jésuites Guimond,

Hardouin, Porée et Dutertre, lors de sa persécution comme

malebranchiste; avec Fontenelle (dont seize lettres autographes de ce

dernier) et avec Malebranche. Ces précieux manuscrits appartenaient à

une demoiselle Peschet, légataire d'une demoiselle de La Boltière,

héritière elle-même d'un avocat littérateur de Caen nommé Charles de

Quens, élève du père André; leur authenticité ne saurait donc être

contestée, car le père André mourut à Caen en 1764, à l'âge de

quatre-vingt-neuf ans. Achetés par M. Mancel, ils ont été déposés à la

bibliothèque publique de Caen, et M. Mancel, le conservateur, aidé de

ses collaborateurs, MM. Trébulien et Leflaguais, les étudie, afin de

reconnaître ce qui mérite d'en être publié. Toutefois, ils ont eu la

complaisante attention de communiquer à M. V. Cousin la correspondance

du père André avec plusieurs de ses confrères et de ses supérieurs de la

Compagnie de Jésus, pendant le temps qu'il lut persécuté comme partisan

de la nouvelle philosophie de Descartes et de Malebranche. Cette

correspondance, suite et complément nécessaire de celle que M. Leglay

avait retrouvée à Lille, et qui avait déjà été imprimée en partie dans

le _Journal des Savants_, a permis à M. Cousin de réunir toutes les

lumières qui peuvent éclairer ce triste et intéressant épisode de

l'histoire du cartésianisme.

Une différence grave, qu'il importe de signaler, distingue la nouvelle

correspondance de la première. «Dans celle-ci, dit M. Cousin, le père

André écrit à des amis qui pensent comme lui, à Malebranche, à

l'oratorien de Marboeuf, disciple de Malebranche, ou à M Larchevêque,

qui parait avoir partagé ses sentiments; il leur ouvre son coeur, il se

complaît à leur montrer son goût vif et constant pour la nouvelle

philosophie; ses études secrètes et obstinées, son pieux et fidèle

attachement à leur commun maître et son dédain courageux pour leurs

communs ennemis. Ici la scène est toute différente. Ce n'est plus le

père André parlant à son aise à des amis et à des hommes étrangers à sa

compagnie; c'est le père André dans le sein même de cette compagnie, aux

prises avec ses supérieurs, entouré d'ombrages, de menaces et de

tracasseries, obligé de cacher ses études, de dissimuler ses amitiés et

ses opinions sans les trahir; perpétuellement placé entre une

circonspection qui pourrait ressembler à de l'artifice et une franchise

bien voisine de la révolte; réclamant sans cesse la justice, prodiguant

les explications et les apologies; abandonné peu à peu par ceux de ses

confrères qui paraissaient d'abord plus ardents que lui dans la môme

querelle; se débattant en vain contre de sourdes intrigues ou contre une

persécution déclarée; gêné et tourmente dans les plus petits détails de

sa vie; renvoyé de ville en ville et de collège en collège; tour à tour

accusé de cartésianisme et de jansénisme, en butte à une inquisition qui

ne se relâche jamais; une lois même livré au bras séculier, emprisonné à

la Bastille, et traînant ainsi une vie inquiète et agitée pendant toute

la première moitié du dix-huitième siècle. On voit ici l'intérieur de la

Compagnie de Jésus, sa forte hiérarchie, le mystère dont s'y enveloppe

l'autorité, ses ménagements astucieux ou ses coups d'éclat, des esprits

d'une souplesse infinie et des coeurs de fer, une politique toujours la

même sous les formes les plus diverses, et, au milieu de tout cela, dans

cette nombreuse société, toutes les variétés de la nature humaine, bien

des mécontents, quelques hommes excellents, beaucoup de gens faibles,

plus d'un lâche, l'empire de l'habitude et de la routine, le monde enfin

tel qu'il est et sera toujours. Ajoutez que nous avons ici tous les noms

propres, que les masques sont ôtés, et qu'on voit comparaître dans cette

affaire les principaux personnages du jésuitisme de cette époque. On

peut donc, se promettre plus d'une révélation inattendue et piquante;

c'est en quelque sorte la chronique philosophique de la fameuse

compagnie et comme un chapitre inédit de son histoire intérieure, dans

la dernière période de sa domination et de son existence légale en

France.»

Outre cette longue introduction de 200 pages, dont M. Victor Cousin a

rédigé lui-même, avec un certain art, le piquant sommaire, et qui,

connue on le voit, offre un intérêt d'actualité, le nouveau volume dont

M. Charpentier vient d'enrichir sa bibliothèque philosophique contient

l'_Essai sur le Beau_, composé de dix discours, et douze antres discours

académiques sur l'âme, sur l'union de l'âme et du corps, sur la liberté,

sur la nature des idées, sur l'idée de Dieu, sur l'amour désintéressé,

etc. «Ces discours, dit M. Cousin, tout en se sentant un peu trop de

l'occasion à laquelle ils durent naissance, portent la vive empreinte de

la pensée et de la langue du dix-septième siècle. On y reconnaît partout

le philosophe cartésien, le disciple de saint Augustin et de

Malebranche. Mais, il faut l'avouer, et dans l'_Essai sur le Beau_ et

dans les discours, on est bien loin de soupçonner la netteté, la force

et la verve qui paraissent à chaque ligne des lettres que nous avons

publiées. Elles placent André parmi les meilleurs écrivains, et, dans la

Compagnie de Jésus, immédiatement après Bourdaloue.»

Le père André avait écrit une _Vie de Malebranche_, remplie d'une foule

de faits curieux et importants pour l'histoire de la philosophie au

dix-septième siècle. Malheureusement, le détenteur actuel de ce précieux

manuscrit s'obstine, par égoïsme ou par un misérable esprit de parti, à

priver le public d'un écrit qui lui était destiné, et dont la perte ne

peut pas même servir le plus violent ennemi des doctrines de

Malebranche, puisque désormais rien ne peut abolir les oeuvres de ce

grand homme. M. V. Cousin publie à ce sujet un grand nombre de

renseignements curieux, empruntés au manuscrit de Lille; puis il termine

par une allocution que nous sommes heureux de reproduire, car elle nous

prouve qu'il a compris enfin que la _suppression ou la mutilation des

oeuvres posthumes d'un philosophe_ devait soulever contre son auteur

tous les honnêtes gens de tous les partis.

«Avant de quitter cet important sujet, dit-il, nous voulons adresser

encore une fois, avec toute la force qui est en nous, notre publique et

instante réclamation à celui qui possède encore aujourd'hui les

matériaux de ce grand ouvrage; qu'il sache qu'il ne lui est pas permis

de retenir ce précieux dépôt tombé entre ses mains, encore bien moins de

l'altérer. Tout ce qui se rapporte à un homme de génie n'est pas la

propriété d'un seul homme, mais le patrimoine de l'humanité. Malebranche

aujourd'hui, élevé par le temps au-dessus des misères de l'esprit de

parti, n'est plus l'ami de Port-Royal et le confrère de Quesnel; ce

n'est pus que le Platon du christianisme, l'ange de la philosophie

moderne, un penseur sublime, un écrivain d'un naturel exquis et d'une

grâce incomparable. Retenir, altérer, détruire la correspondance d'un

tel personnage, c'est dérober le public, et, à quelque parti qu'on

appartienne, c'est soulever contre soi les honnêtes gens de tous les

partis.»

_Les Poésies du duc, Charles d'Orléans_, publiées sur le manuscrit

original de la bibliothèque de Grenoble, conféré avec ceux de Paris et

de Londres, et accompagnées d'une préface historique, de notes et

d'éclaircissements littéraires; par M. AIMÉ CHAMPOLLION-FIGEAC (de la

Bibliothèque Royale). 1 vol. in-18.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3

fr. 50,

«Charles d'Orléans, père de Louis XII, tournait la ballade et le rondeau

avec assez de facilité.» Telle est la dédaigneuse mention que Laharpe

accorde en passant, dans son _Cours de Littérature_, à ce prince poète,

proclamé plus tard par M. Villemain de plus heureux génie qui soit né

en France au quinzième siècle, et à qui on est redevable d'un volume de

poésies, le plus original de cette époque, le premier ouvrage où

l'imagination soit correcte et naïve, où le style offre une élégance

prématurée. «Il n'est pas d'étude, ajoute avec raison M. Villemain, on

l'on puisse mieux découvrir ce que l'idiome français, manié par un homme

de génie, offrent déjà de créations heureuses. Il y a dans Charles

d'Orléans un bon goût d'aristocratie chevaleresque, et cette élégance de

tour et cette fine plaisanterie sur soi-même, qui semblent n'appartenir

qu'à des époques très-cultivées. Il s'y mêle une rêverie aimable, quand

le poète songe à la jeunesse qui fuit, au temps, à la vieillesse. C'est

la philosophie badine et le ton gracieux de Voltaire dans ses stances à

madame Du Delfant. Le poète, par la douce émotion dont il était rempli,

trouva de ces expressions qui n'ont point de date, et qui, étant

toujours vraies, ne passent pas de la mémoire et de la langue d'un

peuple.»

Cependant, malgré tout leur mérite littéraire, malgré leur importance

historique, et, bien que leur auteur eût été le père d'un roi de France,

les poésies de Charles d'Orléans, si peu comprises et si mal jugées par

Laharpe, sont restées presque entièrement ignorées pendant plusieurs

siècles. Il y a 109 ans, en 1734, l'abbé Sallier, bibliothécaire des

manuscrits du roi, fut le premier critique qui songea à les retirer de

l'oubli où elles avaient été si longtemps enfouies. Il en fit le sujet

d'un mémoire lu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et il

en publia même quelques fragments. Plus tard, l'abbé Gouget, dans sa

_Bibliothèque française_, tome IX, consacra quelques pages au père de

Louis XII. Depuis, M. de Pauluy, les auteurs des _Annales des Muses_ et

de la _Bibliothèque des Romans_, M. Anguis, M. Villemain, M. F. Michel,

M. Ferriat-Saint-Prix, M. Sainte-Beuve, M. Ch. Lenormant, M. Michelet

(_Histoire de France_, tome IV), ont écrit sur sa vie et sur ses oeuvres

diverses notices biographiques et critiques; mais jusqu'ici il n'avait

été publié qu'une très-incomplète et très-imparfaite édition des poésies

de Charles d'Orléans (Grenoble, 1805). L'année dernière en a vu paraître

deux éditions nouvelles: l'une d'après les manuscrits de Paris, par

Mario Guichard (_Bibliothèque d'élite_), l'autre d'après les manuscrits

de Grenoble et de Paris, celle qui nous occupe en ce moment.

Les poésies de Charles d'Orléans nous ont été conservées par onze

manuscrits: celui de Grenoble, que M. Champollion-Figeac regarde comme

le plus authentique et le meilleur de tous incontestablement; celui qui

se trouve dans la bibliothèque de Carpentras; les trois de la

Bibliothèque Royale de Paris; deux à la bibliothèque de l'Arsenal, et

quatre que possèdent les bibliothèques de Londres. (On sait que

l'infortuné fils de Valentine de Milan, fait prisonnier à la bataille

d'Azincourt, passa vingt-cinq années en Angleterre.) Dans la notice

historique qui précède l'édition qu'il vient de publier, M.

Champollion-Figeac explique pourquoi il préfère aux dix autres le

manuscrit de Grenoble, exécute par les soins d'un secrétaire du prince,

homme très-versé dans les lettres, et écrit par le frère de ce

secrétaire, Nicolas Astezan, aussi attaché en la même qualité à la

maison du duc.--Il l'a suivi très-exactement pour son texte; toutefois,

après l'avoir collationné avec les deux manuscrits de Paris, il a

adopté, dans quelques vers, des variantes tirées de ces derniers

manuscrits. Enfin, comme le manuscrit de Grenoble ne contenait que les

poésies composées jusques et y compris l'année 1453, M. Champollion a

suivi, pour les poésies postérieures, le manuscrit de Colbert

(Bibliothèque Royale), conféré, complète et corrigé au moyen du

manuscrit de la Vallière (_Idem_). Il a relégué dans les notes «celles

sur lesquelles un peu de goût lui laissait quelque incertitude.»

_Jeanne d'Arc_, par _M. Alexandre Dumas_, suivie d'un appendice

contenant, une analyse raisonnée des documents anciens et de nouveaux

documents inédits sur la pucelle d'Orléans, par J.-A. BUCHON; avec une

introduction par _M. Charles Nodier_, de l'Académie Française.--Paris,

1843. 1 vol. in-18 de 450 pages. _Gosselin_ (Bibliothèque d'élite), 3

fr. 50 c.

«Voici un de ces livres qu'il faut lire comme il a été écrit, avec la

foi,» dit M. Alexandre Dumas, au début de son introduction. Que l'auteur

des _Demoiselles de Saint-Cyr_ nous permette de donner au lecteur de

_Jeanne d'Arc_ un avis tout contraire. Si M. Alexandre Dumas raconte

avec esprit, en revanche, comme historien, il ne doit inspirer aucune

confiance. Non-seulement il n'étudie pas l'histoire, mais quand il la

connaît par hasard, il la défigure à plaisir, il en fait des feuilletons

plus ou moins spirituels, et comparables, pour la véracité, aux fameuses

_Impressions de Voyage_. Au lieu de lire son roman de _Jeanne d'Arc_

avec une foi entière, il faut le lire avec la plus prudente méfiance.

Les éditeurs l'ont si bien senti, qu'ils ont eu le soin de mettre

l'antidote à côté du poison. Aux lecteurs qui ne demandent qu'un récit

animé et intéressant, la _Jeanne d'Arc_ de M. Alexandre Dumas; à ceux

qui veulent s'instruire en s'amusant, l'introduction de M. Charles

Nodier et l'appendice de M. Buchon. Cet appendice contient, en effet,

une analyse raisonnée des documents anciens et de nouveaux documents

inédits sur la pucelle d'Orléans. Il forme les deux tiers de ce volume,

dont il devient ainsi la partie principale. Les curieux documents que

publie M. Buchon renferment toute l'histoire de Jeanne d'Arc, car ils se

divisent en neuf chapitres: 1º enfance de Jeanne d'Arc; 2° ses premières

inspirations avant son départ de Greux; 3º sa présentation au roi et son

admission; 4° ses services jusqu'au couronnement de Reims; 5° ses

services après le couronnement et sa prise à Compiègne; 6º son

emprisonnement et sa remise aux Anglais; 7º son procès et ses

interrogatoires; 8º sa condamnation et son exécution; 9º la

réhabilitation de sa mémoire.

_Des Sociétés civiles et commerciales_, commentaire du Titre IX du Livre

III du Code civil; par M. TROPLONG, conseiller à la Cour de cassation,

membre de l'Institut (ouvrage qui fait suite à celui de M. Touillier). 2

vol. in-8,--Paris, 1843. _Charles Hingray_. 15 fr.

Le zèle et l'activité de M. Troplong ne se ralentissent pas. Il

continue, avec une persévérance égale à son talent, l'important ouvrage

que Touillier n'avait pas eu le temps de terminer. Quelques années

encore, et il aura l'honneur de poser la dernière pierre de ce vaste et

colossal édifice élevé à la science du droit. Aujourd'hui il publie le

commentaire du Titre IX du Livre III du Code civil, _du Contrat de

Société_. Ce commentaire, qu'il ne nous est pas donné d'apprécier ici,

obtiendra sans aucun doute, alors même qu'il leur serait inférieur, un

succès plus grand que ceux de la Prescription, de la Vente, des

Hypothèques, etc.; car les matières qu'il traite ont un intérêt plus

actuel et plus général, M. Troplong y a réuni en effet la société civile

et la société commerciale, et à cette époque ou l'association a pris et

s'apprête à prendre des développements si imprévus, un pareil travail a

tout à la fois pour but de résoudre la grave question que fait naître la

législation existante et de préparer les réformes nécessaires de

l'avenir. Peut-être cependant, nous devons l'avouer, M. Troplong

montre-t-il, en divers passages, une affection trop vive pour le

présent. «Convaincu, dit-il, que notre loi sur les sociétés civiles et

commerciale est le fruit d'une longue expérience; qu'elle a été mûrie

par les épreuves les plus décisives, par les combinaisons pratiques les

plus variées et les plus ingénieuses; qu'elle est la formule de tout ce

que le passé a accumule de faits considérables en économie et en

industrie, j'ai foi en sa sagesse; et quoique je reconnaisse en elle

quelques défauts secondaires, je ne me laisse pas aller à des désirs de

changements plus rétrogrades que progressifs; je me contente d'en

appeler à la jurisprudence pour tous les cas où il est permis de

corriger des contours vicieux, des traits sans harmonie.»

A l'appui de cette opinion, M. Troplong a réimprimé, en tête de ces deux

volumes, une savante et curieuse dissertation qu'il avait lue jadis à

l'Académie des Sciences morales et politiques, et dans laquelle il a

fait l'histoire de l'esprit d'association depuis les Romains jusqu'à nos

jours. Nous n'analyserons pas cette remarquable dissertation, qui, selon

les propres expressions de son auteur, renferme quelque chose de plus

sérieux qu'un ornement scientifique. Qu'il nous suffise, pour donner une

idée de son importance et de son but, d'en citer un court fragment: «La

vérité est, dit M. Troplong, que le législateur du Code civil et du Gode

de commerce, en réglant les conditions des sociétés par actions, ne

s'est pas aventuré dans une région inconnue; qu'il n'a pas hasardé une

innovation dont l'avenir seul a pu révéler les avantages ou les

inconvénients. L'expérience avait été faite; depuis des siècles

l'institution marchait; elle avait eu ses moments de crise à côté de ses

heures de prospérité; elle était passée par les principales épreuves qui

peuvent éclairer la prudence du législateur. Il est utile de constater

ces précédents, qui mettent nos codes dans leur véritable cadre, parce

que naguère, après certaines surprises de l'agiotage, les esprits émus

s'en sont pris trop légèrement à la loi des erreurs des hommes. Au lieu

de faire le procès aux intrigants devant la police correctionnelle, on a

fait le procès au Code devant les Chambres... Dans tout cela on oubliait

bien des choses, mais surtout l'histoire, dans laquelle on aurait vu que

le passé n'est pas aussi petit, aussi dépourvu de grandes tentatives

commerciales et de grands faits économiques que l'on se l'imagine...

Chez ce peuple romain qui avait remué l'univers, dans ce Moyen-Age qui

créa tout par l'association, dans cette Europe d'autrefois qui sut

coloniser le Nouveau-Monde, sillonner les mers les plus lointaines de sa

marine marchande, trouver l'assurance et le crédit, défricher,

dessécher, canaliser; dans tout ce passe, si riche d'entreprises et de

découvertes, soyons convaincus que la jurisprudence fut sans cesse

alimentée par de grandes applications de l'esprit d'association; qu'elle

en a connu l'importance et le but économique, et que, par une

généralisation savante de faits industriels très-nombreux et

très-compliqués, elle est arrivée à asseoir le contrat de société sur

ses véritables rapports intérieurs et extérieurs, à calculer avec

exactitude la force relative des valeurs que ce contrat met en action, à

donner au personnel une organisation sagement étudiée, et qui, se

prêtant avec souplesse aux exigences de tous les cas, réunit tour à tour

les avantages de l'égalité et ceux de la hiérarchie.»

_Souvenirs d'un Voyage à Munich_, ou Description des principaux

monuments de la ville nouvelle; par AL. LUSSON, architecte des travaux

publics, ancien commissaire-voyer de la ville de Paris. 1 vol. in-8 de

112 p.--Paris, 1843. M. Al. Lusson est un fanatique admirateur du roi de

Bavière. Pendant son séjour à Munich, il a pris un vif plaisir à

contempler et à étudier les innombrables monuments élevés «par les soins

de ce prince artiste et poète, qui a compris que les sciences et les

arts «ennoblissent les peuples et achèvent de les polir.» A son retour à

Paris, il a publié sur Munich une brochure de 112 pages, dans laquelle

les artistes et les architectes trouveront une description claire,

exacte et détaillée de toutes les merveilles de cette ville que les

Bavarois appellent l'Athènes du Nord.

Modes.

L'Illustration, No. 0026, 26 Août 1843 · 第 10 / 17 题