L'endroit même où le projectile s'était abîmé sous les flots était
connu exactement. Les instruments pour le saisir et le ramener à la
surface de l'Océan manquaient encore. Il fallait les inventer, puis les
fabriquer. Les ingénieurs américains ne pouvaient être embarrassés de
si peu. Les grappins une fois établis et la vapeur aidant, ils étaient
assurés de relever le projectile, malgré son poids, que diminuait
d'ailleurs la densité du liquide au milieu duquel il était plongé.
Mais, repêcher le boulet ne suffisait pas. Il fallait agir promptement
dans l'intérêt des voyageurs. Personne ne mettait en doute qu'ils ne
fussent encore vivants.
«Oui! répétait incessamment J.-T. Maston, dont la confiance gagnait
tout le monde, ce sont des gens adroits que nos amis, et ils ne peuvent
être tombés comme des imbéciles. Ils sont vivants, bien vivants, mais
il faut se hâter pour les retrouver tels. Les vivres, l'eau, ce n'est
pas ce qui m'inquiète! Ils en ont pour longtemps! Mais l'air, l'air!
voilà ce qui leur manquera bientôt. Donc vite, vite!»
Et l'on allait vite. On appropriait la _Susquehanna_ pour sa nouvelle
destination. Ses puissantes machines furent disposées pour être mises
sur les chaînes de halage. Le projectile en aluminium ne pesait que
dix-neuf mille deux cent cinquante livres, poids bien inférieur à celui
du câble transatlantique qui fut relevé dans des conditions pareilles.
La seule difficulté était donc de repêcher un boulet cylindro-conique
que ses parois lisses rendaient difficile à crocher.
[Illustration: La descente commença à 1 h. 25. (Page 171.)]
Dans ce but, l'ingénieur Murchison, accouru à San-Francisco, fit
établir d'énormes grappins d'un système automatique qui ne devaient
plus lâcher le projectile, s'ils parvenaient à le saisir dans leurs
pinces puissantes. Il fit aussi préparer des scaphandres qui, sous
leur enveloppe imperméable et résistante, permettaient aux plongeurs
de reconnaître le fond de la mer. Il embarqua également à bord de
la _Susquehanna_ des appareils à air comprimé, très-ingénieusement
imaginés. C'étaient de véritables chambres, percées de hublots, et que
l'eau, introduite dans certains compartiments, pouvait entraîner à de
grandes profondeurs. Ces appareils existaient à San-Francisco, où ils
avaient servi à la construction d'une digue sous-marine. Et c'était
fort heureux, car le temps eût manqué pour les construire.
[Illustration: Blanc partout. (Page 174.)]
Cependant, malgré la perfection de ces appareils, malgré l'ingéniosité
des savants chargés de les employer, le succès de l'opération n'était
rien moins qu'assuré. Que de chances incertaines, puisqu'il s'agissait
de reprendre ce projectile à vingt mille pieds sous les eaux! Puis,
lors même que le boulet serait ramené à la surface, comment ses
voyageurs auraient-ils supporté ce choc terrible que vingt mille pieds
d'eau n'avaient peut-être pas suffisamment amorti?
Enfin, il fallait agir au plus vite. J.-T. Maston pressait jour et nuit
ses ouvriers. Il était prêt, lui, soit à endosser le scaphandre, soit
à essayer les appareils à air, pour reconnaître la situation de ses
courageux amis.
Cependant, malgré toute la diligence déployée pour la confection des
divers engins, malgré les sommes considérables qui furent mises à la
disposition du Gun-Club par le gouvernement de l'Union, cinq longs
jours, cinq siècles! s'écoulèrent avant que ces préparatifs fussent
terminés. Pendant ce temps, l'opinion publique était surexcitée au
plus haut point. Des télégrammes s'échangeaient incessamment dans le
monde entier par les fils et les câbles électriques. Le sauvetage
de Barbicane, de Nicholl et de Michel Ardan était une affaire
internationale. Tous les peuples qui avaient souscrit à l'emprunt du
Gun-Club s'intéressaient directement au salut des voyageurs.
Enfin, les chaînes de halage, les chambres à air, les grappins
automatiques furent embarqués à bord de la _Susquehanna_. J.-T. Maston,
l'ingénieur Murchison, les délégués du Gun-Club occupaient déjà leur
cabine. Il n'y avait plus qu'à partir.
Le 21 décembre, à huit heures du soir, la corvette appareilla par
une belle mer, une brise de nord-est et un froid assez vif. Toute la
population de San-Francisco se pressait sur les quais, émue, muette
cependant, réservant ses hurrahs pour le retour.
La vapeur fut poussée à son maximum de tension, et l'hélice de la
_Susquehanna_ l'entraîna rapidement hors de la baie.
Inutile de raconter les conversations du bord entre les officiers,
les matelots, les passagers. Tous ces hommes n'avaient qu'une seule
pensée. Tous ces cœurs palpitaient sous la même émotion. Pendant que
l'on courait à leur secours, que faisaient Barbicane et ses compagnons?
Que devenaient-ils? Étaient-ils en état de tenter quelque audacieuse
manœuvre pour conquérir leur liberté? Nul n'eût pu le dire. La vérité
est que tout moyen eût échoué! Immergé à près de deux lieues sous
l'Océan, cette prison de métal défiait les efforts de ses prisonniers.
Le 23 décembre, à huit heures du matin, après une traversée rapide, la
_Susquehanna_ devait être arrivée sur le lieu du sinistre. Il fallut
attendre midi pour obtenir un relèvement exact. La bouée sur laquelle
était frappée la ligne de sonde n'avait pas encore été reconnue.
A midi, le capitaine Blomsberry, aidé de ses officiers qui contrôlaient
l'observation, fit son point en présence des délégués du Gun-Club. Il y
eut alors un moment d'anxiété. Sa position déterminée, la _Susquehanna_
se trouvait dans l'ouest, à quelques minutes de l'endroit même où le
projectile avait disparu sous les flots.
La direction de la corvette fut donc donnée de manière à gagner ce
point précis.
A midi quarante-sept minutes, on eut connaissance de la bouée. Elle
était en parfait état et devait avoir peu dérivé.
«Enfin! s'écria J.-T. Maston.
—Nous allons commencer? demanda le capitaine Blomsberry.
—Sans perdre une seconde,» répondit J.-T. Maston.
Toutes les précautions furent prises pour maintenir la corvette dans
une immobilité presque complète.
Avant de chercher à saisir le projectile, l'ingénieur Murchison
voulut d'abord reconnaître sa position sur le fond océanique. Les
appareils sous-marins, destinés à cette recherche, reçurent leur
approvisionnement d'air. Le maniement de ces engins n'est pas sans
danger, car, à vingt mille pieds au-dessous de la surface des eaux et
sous des pressions aussi considérables, ils sont exposés à des ruptures
dont les conséquences seraient terribles.
J.-T. Maston, Blomsberry frère, l'ingénieur Murchison, sans se soucier
de ces dangers, prirent place dans les chambres à air. Le commandant,
placé sur sa passerelle, présidait à l'opération, prêt à stopper ou à
haler ses chaînes au moindre signal. L'hélice avait été désembrayée,
et toute la force des machines portée sur le cabestan, eut rapidement
ramené les appareils à bord.
La descente commença à une heure vingt-cinq minutes du soir, et la
chambre, entraînée par ses réservoirs remplis d'eau, disparut sous la
surface de l'Océan.
L'émotion des officiers et des matelots du bord se partageait
maintenant entre les prisonniers du projectile et les prisonniers de
l'appareil sous-marin. Quant à ceux-ci, ils s'oubliaient eux-mêmes,
et, collés, aux vitres des hublots, ils observaient attentivement ces
masses liquides qu'ils traversaient.
La descente fut rapide. A deux heures dix-sept minutes, J.-T. Maston et
ses compagnons avaient atteint le fond du Pacifique. Mais ils ne virent
rien, si ce n'est cet aride désert que ni la faune ni la flore marine
n'animaient plus. A la lumière de leurs lampes munies de réflecteurs
puissants, ils pouvaient observer les sombres couches de l'eau dans un
rayon assez étendu, mais le projectile restait invisible à leurs yeux.
L'impatience de ces hardis plongeurs ne saurait se décrire. Leur
appareil étant en communication électrique avec la corvette, ils firent
un signal convenu, et la _Susquehanna_ promena sur l'espace d'un mille
leur chambre suspendue à quelques mètres au-dessus du sol.
Ils explorèrent ainsi toute la plaine sous-marine, trompés à chaque
instant par des illusions d'optique qui leur brisaient le cœur. Ici
un rocher, là, une extumescence du fond, leur apparaissaient comme le
projectile tant cherché; puis, ils reconnaissaient bientôt leur erreur
et se désespéraient.
«Mais où sont-ils? où sont-ils?» s'écriait J.-T. Maston.
Et le pauvre homme appelait à grands cris Nicholl, Barbicane, Michel
Ardan, comme si ses infortunés amis eussent pu l'entendre ou lui
répondre à travers cet impénétrable milieu!
La recherche continua dans ces conditions, jusqu'au moment où l'air
vicié de l'appareil obligea les plongeurs à remonter.
Le halage commença vers six heures du soir, et ne fut pas terminé avant
minuit.
«A demain, dit J.-T. Maston, en prenant pied sur le pont de la corvette.
—Oui, répondit le capitaine Blomsberry.
—Et à une autre place.
—Oui.»
J.-T. Maston ne doutait pas encore du succès, mais déjà ses compagnons,
que ne grisait plus l'animation des premières heures, comprenaient
toute la difficulté de l'entreprise. Ce qui semblait facile à
San-Francisco, paraissait ici, en plein Océan, presque irréalisable.
Les chances de réussite diminuaient dans une grande proportion, et
c'est au hasard seul qu'il fallait demander la rencontre du projectile.
Le lendemain, 24 décembre, malgré les fatigues de la veille,
l'opération fut reprise. La corvette se déplaça de quelques minutes
dans l'ouest, et l'appareil, pourvu d'air, entraîna de nouveau les
mêmes explorateurs dans les profondeurs de l'Océan.
Toute la journée se passa en infructueuses recherches. Le lit de la mer
était désert. La journée du 25 n'amena aucun résultat. Aucun, celle du
26.
C'était désespérant. On songeait à ces malheureux enfermés dans le
boulet depuis vingt-six jours! Peut-être, en ce moment, sentaient-ils
les premières atteintes de l'asphyxie, si toutefois ils avaient échappé
aux dangers de leur chute! L'air s'épuisait, et, sans doute, avec
l'air, le courage, le moral!
«L'air, c'est possible, répondait invariablement J.-T. Maston, mais le
moral, jamais.»
Le 28, après deux autres jours de recherches, tout espoir était perdu.
Ce boulet, c'était un atome dans l'immensité de la mer! Il fallait
renoncer à le retrouver.
Cependant, J.-T. Maston ne voulait pas entendre parler de départ. Il ne
voulait pas abandonner la place sans avoir au moins reconnu le tombeau
de ses amis. Mais le commandant Blomsberry ne pouvait s'obstiner
davantage, et, malgré les réclamations du digne secrétaire, il dut
donner l'ordre d'appareiller.
Le 29 décembre, à neuf heures du matin, la _Susquehanna_, le cap au
nord-est, reprit route vers la baie de San-Francisco.
Il était dix heures du matin. La corvette s'éloignait sous petite
vapeur et comme à regret du lieu de la catastrophe, quand le matelot,
monté sur les barres du perroquet, qui observait la mer, cria tout à
coup:
«Une bouée par le travers sous le vent à nous.»
Les officiers regardèrent dans la direction indiquée. Avec leurs
lunettes, ils reconnurent que l'objet signalé avait, en effet,
l'apparence de ces bouées qui servent à baliser les passes des baies ou
des rivières. Mais, détail singulier, un pavillon, flottant au vent,
surmontait son cône qui émergeait de cinq à six pieds. Cette bouée
resplendissait sous les rayons du soleil, comme si ses parois eussent
été faites de plaques d'argent.
Le commandant Blomsberry, J.-T. Maston, les délégués du Gun-Club,
étaient montés sur la passerelle, et ils examinaient cet objet errant à
l'aventure sur les flots.
Tous regardaient avec une anxiété fiévreuse, mais en silence. Aucun
n'osait formuler la pensée qui venait à l'esprit de tous.
La corvette s'approcha à moins de deux encâblures de l'objet.
Un frémissement courut dans tout son équipage.
Ce pavillon était le pavillon américain!
En ce moment, un véritable rugissement se fit entendre. C'était le
brave J.-T. Maston, qui venait de tomber comme une masse. Oubliant
d'une part, que son bras droit était remplacé par un crochet de fer,
de l'autre, qu'une simple calotte en gutta-percha recouvrait sa boîte
crânienne, il venait de se porter un coup formidable.
On se précipita vers lui. On le releva. On le rappela à la vie. Et
quelles furent ses premières paroles?
«Ah! triples brutes! quadruples idiots! quintuples boobys que nous
sommes!
—Qu'y a-t-il? s'écria-t-on autour de lui.
—Ce qu'il y a?...
—Mais parlez donc.
—Il y a, imbéciles, hurla le terrible secrétaire, il y a que le boulet
ne pèse que dix-neuf mille deux cent cinquante livres!
—Eh bien!
—Et qu'il déplace vingt-huit tonneaux, autrement dit cinquante-six
mille livres, et que, par conséquent, «_il surnage!_»
Ah! comme le digne homme souligna ce verbe «surnager!» Et c'était
la vérité! Tous, oui! tous ces savants avaient oublié cette loi
fondamentale: c'est que par suite de sa légèreté spécifique, le
projectile, après avoir été entraîné par sa chute jusqu'aux plus
grandes profondeurs de l'Océan, avait dû naturellement revenir à la
surface! Et maintenant, il flottait tranquillement au gré des flots...
Les embarcations avaient été mises à la mer. J.-T. Maston et ses
amis s'y étaient précipités. L'émotion était portée au comble. Tous
les cœurs palpitaient, tandis que les canots s'avançaient vers le
projectile. Que contenait-il? Des vivants ou des morts? Des vivants,
oui! des vivants, à moins que la mort n'eût frappé Barbicane et ses
deux amis depuis qu'ils avaient arboré ce pavillon!
Un profond silence régnait sur les embarcations. Tous les cœurs
haletaient. Les yeux ne voyaient plus. Un des hublots du projectile
était ouvert. Quelques morceaux de vitre, restés dans l'encastrement,
prouvaient qu'elle avait été cassée. Ce hublot se trouvait actuellement
placé à la hauteur de cinq pieds au-dessus des flots.
Une embarcation accosta, celle de J.-T. Maston. J.-T. Maston se
précipita à la vitre brisée...
En ce moment, on entendit une voix joyeuse et claire, la voix de Michel
Ardan, qui s'écriait avec l'accent de la victoire:
«Blanc partout, Barbicane, blanc partout!»
Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos.