«Avez-vous jamais vu la Lune?» demandait ironiquement un professeur à
l'un de ses élèves.
—Non, monsieur, répliqua l'élève plus ironiquement encore, mais je
dois dire que j'en ai entendu parler.»
Dans un sens, la plaisante réponse de l'élève pourrait être faite par
l'immense majorité des êtres sublunaires. Que de gens ont entendu
parler de la Lune, qui ne l'ont jamais vue... du moins à travers
l'oculaire d'une lunette ou d'un télescope! Combien n'ont même jamais
examiné la carte de leur satellite!
En regardant une mappemonde sélénographique, une particularité frappe
tout d'abord. Contrairement à la disposition suivie pour la Terre
et Mars, les continents occupent plus particulièrement l'hémisphère
sud du globe lunaire. Ces continents ne présentent pas ces lignes
terminales, si nettes et si régulières qui dessinent l'Amérique
méridionale, l'Afrique et la péninsule indienne. Leurs côtes
anguleuses, capricieuses, profondément déchiquetées, sont riches en
golfes et en presqu'îles. Elles rappellent volontiers tout l'imbroglio
des îles de la Sonde, où les terres sont divisées à l'excès. Si la
navigation a jamais existé à la surface de la Lune, elle a dû être
singulièrement difficile et dangereuse, et il faut plaindre les marins
et les hydrographes sélénites, ceux-ci quand ils faisaient le levé de
ces rivages tourmentés, ceux-là lorsqu'ils donnaient sur ces périlleux
attérages.
On remarquera aussi que sur le sphéroïde lunaire, le pôle sud est
beaucoup plus continental que le pôle nord. A ce dernier, il n'existe
qu'une légère calotte de terres séparées des autres continents par
de vastes mers[1]. Vers le sud, les continents revêtent presque tout
l'hémisphère. Il est donc possible que les Sélénites aient déjà planté
le pavillon sur l'un de leurs pôles, tandis que les Franklin, les
Ross, les Kane, les Dumont-d'Urville, les Lambert n'ont pas encore pu
atteindre ce point inconnu du globe terrestre.
[1] Il est bien entendu que par ce mot «mers» nous désignons
ces immenses espaces, qui, probablement recouverts par les eaux
autrefois, ne sont plus actuellement que de vastes plaines.
Quant aux îles, elles sont nombreuses à la surface de la Lune. Presque
toutes oblongues ou circulaires et comme tracées au compas, elles
semblent former un vaste archipel, comparable à ce groupe charmant
jeté entre la Grèce et l'Asie-Mineure, que la mythologie a jadis animé
de ses plus gracieuses légendes. Involontairement, les noms de Naxos,
de Ténedos, de Milo, de Carpathos, viennent à l'esprit, et l'on cherche
des yeux le vaisseau d'Ulysse ou le «clipper» des Argonautes. C'est, du
moins, ce que réclamait Michel Ardan; c'était un archipel grec qu'il
voyait sur la carte. Aux yeux de ses compagnons peu fantaisistes,
l'aspect de ces côtes rappelait plutôt les terres morcelées du
Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, et là où le Français
retrouvait la trace des héros de la fable, ces Américains relevaient
les points favorables à l'établissement de comptoirs, dans l'intérêt du
commerce et de l'industrie lunaires.
Pour achever la description de la partie continentale de la Lune,
quelques mots sur sa disposition orographique. On y distingue fort
nettement des chaînes de montagnes, des montagnes isolées, des
cirques et des rainures. Tout le relief lunaire est compris dans
cette division. Il est extraordinairement tourmenté. C'est une Suisse
immense, une Norwége continue où l'action plutonique a tout fait. Cette
surface, si profondément raboteuse, est le résultat des contractions
successives de la croûte, à l'époque où l'astre était en voie de la
formation. Le disque lunaire est donc propice à l'étude des grands
phénomènes géologiques. Suivant la remarque de certains astronomes, sa
surface, quoique plus ancienne que la surface de la Terre, est demeurée
plus neuve. Là, pas d'eaux qui détériorent le relief primitif et dont
l'action croissante produit une sorte de nivellement général, pas d'air
dont l'influence décomposante modifie les profils orographiques. Là, le
travail plutonique, non altéré par les forces neptuniennes, est dans
toute sa pureté native. C'est la Terre, telle qu'elle fut avant que les
marais et les courants l'eussent empâtée de couches sédimentaires.
Après avoir erré sur ces vastes continents, le regard est attiré par
les mers plus vastes encore. Non-seulement leur conformation, leur
situation, leur aspect, rappellent celui des océans terrestres, mais
encore ainsi que sur la Terre, ces mers occupent la plus grande partie
du globe. Et cependant, ce ne sont point des espaces liquides, mais des
plaines dont les voyageurs espéraient bientôt déterminer la nature.
Les astronomes, il faut en convenir, ont décoré ces prétendues mers de
noms au moins bizarres que la science a respectés jusqu'ici. Michel
Ardan avait raison quand il comparait cette mappemonde à une «carte du
Tendre,» dressée par une Scudéry ou un Cyrano de Bergerac.
«Seulement, ajoutait-il, ce n'est plus la carte du sentiment comme au
XVIIe siècle, c'est la carte de la vie, très-nettement tranchée en deux
parties, l'une féminine, l'autre masculine. Aux femmes, l'hémisphère
de droite. Aux hommes, l'hémisphère de gauche!»
Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les épaules à ses
prosaïques compagnons. Barbicane et Nicholl considéraient la carte
lunaire à un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami.
Cependant leur fantaisiste ami avait tant soi peu raison. Qu'on en juge.
Dans cet hémisphère de gauche s'étend la «Mer des Nuées,» où va si
souvent se noyer la raison humaine. Non loin apparaît «la Mer des
Pluies,» alimentée par tous les tracas de l'existence. Auprès se creuse
«la Mer des Tempêtes» où l'homme lutte sans cesse contre ses passions
trop souvent victorieuses. Puis, épuisé par les déceptions, les
trahisons, les infidélités et tout le cortége des misères terrestres,
que trouve-t-il au terme de sa carrière? cette vaste «Mer des Humeurs»
à peine adoucie par quelques gouttes des eaux du «Golfe de la Rosée!»
Nuées, pluies, tempêtes, humeurs, la vie de l'homme contient-elle autre
chose et ne se résume-t-elle pas en ces quatre mots?
L'hémisphère de droite, «dédié aux dames,» renferme des mers plus
petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents
d'une existence féminine. C'est la «Mer de la Sérénité» au-dessus de
laquelle se penche la jeune fille, et «le Lac des Songes,» qui lui
reflète un riant avenir! C'est «la Mer du Nectar, avec ses flots de
tendresse et ses brises d'amour! C'est la «Mer de la Fécondité,» c'est
«la Mer des Crises,» puis «la Mer des Vapeurs,» dont les dimensions
sont peut-être trop restreintes, et enfin cette vaste «Mer de la
Tranquillité,» où se sont absorbés toutes les fausses passions, tous
les rêves inutiles, tous les désirs inassoupis, et dont les flots se
déversent paisiblement dans «le Lac de la Mort!»
Quelle succession étrange de noms! Quelle division singulière de ces
deux hémisphères de la Lune, unis l'un à l'autre comme l'homme et la
femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l'espace! Et le
fantaisiste Michel n'avait-il pas raison d'interpréter ainsi cette
fantaisie des vieux astronomes?
Mais tandis que son imagination courait ainsi «les mers,» ses graves
compagnons considéraient plus géographiquement les choses. Ils
apprenaient par cœur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles et
les diamètres.
Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nuées était une immense
dépression de terrain, semée de quelques montagnes circulaires, et
couvrant une grande portion de la partie occidentale de l'hémisphère
sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues
carrés, et son centre se trouvait par 15° de latitude sud et 20° de
longitude ouest. L'Océan des Tempêtes, _Oceanus Procellarum_, la plus
vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois cent
vingt-huit mille trois cents lieues carrées, son centre étant par 10°
de latitude nord et 45° de longitude est. De son sein émergeaient les
admirables montagnes rayonnantes de Képler et d'Aristarque.
[Illustration: Cette plaine ne serait qu'un immense ossuaire. (Page
95.)]
Plus au nord et séparée de la Mer des Nuées par de hautes chaînes,
s'étendait la mer des Pluies, _Mare Imbrium_, ayant son point central
par 35° de latitude septentrionale et 20° de longitude orientale;
elle était de forme à peu près circulaire et recouvrait un espace de
cent quatre-vingt-treize mille lieues. Non loin, la Mer des Humeurs,
_Mare Humorum_, petit bassin de quarante-quatre mille deux cents
lieues carrées seulement, était située par 25° de latitude sud et 40°
de longitude est. Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le
littoral de cet hémisphère: le Golfe Torride, le Golfe de la Rosée et
le Golfe des Iris, petites plaines resserrées entre de hautes chaînes
de montagnes.
[Illustration: Quels bœufs gigantesques. (Page 100.)]
L'hémisphère «féminin,» naturellement plus capricieux, se distinguait
par des mers plus petites et plus nombreuses. C'étaient, vers le nord,
la Mer du Froid, _Mare Frigoris_, par 55° de latitude nord et 0° de
longitude, d'une superficie de soixante-seize mille lieues carrées,
qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la Mer de la
Sérénité, _Mare Serenitatis_, par 25° de latitude nord et 20° de
longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille
lieues carrées; la Mer des Crises, _Mare Crisium_, bien délimitée,
très-ronde, embrassant, par 17° de latitude nord et 55° de longitude
ouest, une superficie de quarante mille lieues, véritable Caspienne
enfouie dans une ceinture de montagnes. Puis à l'Équateur, par 5° de
latitude nord et 25 de longitude ouest, apparaissait la Mer de la
Tranquillité, _Mare Tranquillitatis_, occupant cent vingt et un mille
cinq cent neuf lieues carrées; cette mer communiquait au sud avec la
Mer du Nectar, _Mare Nectaris_, étendue de vingt-huit mille huit cents
lieues carrées, par 15° de latitude sud et 35° de longitude ouest, et à
l'est avec la Mer de la Fécondité, _Mare Fecunditatis_, la plus vaste
de cet hémisphère, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents lieues
carrées, par 3° de latitude sud et 50° de longitude ouest. Enfin,
tout à fait au nord et tout à fait au sud, deux mers se distinguaient
encore, la Mer de Humboldt, _Mare Humboldtianum_, d'une superficie
de six mille cinq cents lieues carrées, et la Mer Australe, _Mare
Australe_, sur une superficie de vingt-six milles.
Au centre du disque lunaire, à cheval sur l'Équateur et sur le méridien
zéro, s'ouvrait le Golfe du Centre, _Sinus Medii_, sorte de trait
d'union entre les deux hémisphères.
Ainsi se décomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface
toujours visible du satellite de la Terre. Quand ils additionnèrent ces
diverses mesures, ils trouvèrent que la superficie de cet hémisphère
était de quatre millions sept cent trente-huit mille cent soixante
lieues carrées, dont trois millions trois cent dix-sept mille six cents
lieues pour les volcans, les chaînes de montagnes, les cirques, les
îles, en un mot tout ce qui semblait former la partie solide de la
Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour les mers, les
lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la partie liquide. Ce
qui, d'ailleurs était parfaitement indifférent au digne Michel.
Cet hémisphère, on le voit, est treize fois et demi plus petit que
l'hémisphère terrestre. Cependant, les sélénographes y ont déjà compté
plus de cinquante mille cratères. C'est donc une surface boursouflée,
crevassée, une véritable écumoire, digne de la qualification
peu poétique que lui ont donnée les Anglais, de «green cheese,»
c'est-à-dire «fromage vert.»
Michel Ardan bondit quand Barbicane prononça ce nom désobligeant.
«Voilà donc, s'écria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe siècle,
traitent la belle Diane, la blonde Phœbé, l'aimable Isis, la charmante
Astarté, la reine des nuits, la fille de Latone et de Jupiter, la jeune
sœur du radieux Apollon!»