Barbicane avait évidemment trouvé la seule raison plausible de cette
déviation. Si petite qu'elle eût été, elle avait suffi à modifier la
trajectoire du projectile. C'était une fatalité. L'audacieuse tentative
avortait par une circonstance toute fortuite, et à moins d'événements
exceptionnels, on ne pouvait plus atteindre le disque lunaire. En
passerait-on assez près pour résoudre certaines questions de physique
ou de géologie insolubles jusqu'alors? C'était la question, la seule
qui préoccupât maintenant les hardis voyageurs. Quant au sort que leur
réservait l'avenir, ils n'y voulaient même pas songer. Cependant, que
deviendraient-ils au milieu de ces solitudes infinies, eux à qui l'air
devait bientôt manquer? Quelques jours encore, et ils tomberaient
asphyxiés dans ce boulet errant à l'aventure. Mais quelques jours,
c'étaient des siècles pour ces intrépides, et ils consacrèrent tous
leurs instants à observer cette Lune qu'ils n'espéraient plus atteindre.
La distance qui séparait alors le projectile du satellite fut estimée
à deux cents lieues environ. Dans ces conditions, au point de vue de
la visibilité des détails du disque, les voyageurs se trouvaient plus
éloignés de la Lune que ne le sont les habitants de la Terre, armés de
leurs puissants télescopes.
[Illustration: Que de gens ont entendu parler. (Page 85.)]
On sait, en effet, que l'instrument monté par John Ross à Parson-town,
dont le grossissement est de six mille cinq cents fois, ramène la Lune
à seize lieues; de plus avec le puissant engin établi à Long's Peak,
l'astre des nuits, grossi quarante-huit mille fois, était rapproché à
moins de deux lieues, et les objets ayant dix mètres de diamètre s'y
montraient suffisamment distincts.
Ainsi donc, à cette distance, les détails topographiques de la Lune,
observés sans lunette, n'étaient pas sensiblement déterminés. L'œil
saisissait le vaste contour de ces immenses dépressions improprement
appelées «mers,» mais il ne pouvait en reconnaître la nature. La
saillie des montagnes disparaissait dans la splendide irradiation que
produisait la réflexion des rayons solaires. Le regard, ébloui comme
s'il se fût penché sur un bain d'argent en fusion, se détournait
involontairement.
[Illustration: Voilà donc comment. (Page 90.)]
Cependant la forme oblongue de l'astre se dégageait déjà. Il
apparaissait comme un œuf gigantesque dont le petit bout était
tourné vers la Terre. En effet, la Lune, liquide ou malléable aux
premiers jours de sa formation, figurait alors une sphère parfaite;
mais, bientôt entraînée dans le centre d'attraction de la Terre, elle
s'allongea sous l'influence de la pesanteur. A devenir satellite, elle
perdit la pureté native de ses formes; son centre de gravité se reporta
en avant du centre de figure, et, de cette disposition, quelques
savants tirèrent la conséquence que l'air et l'eau avaient pu se
réfugier sur cette surface opposée de la Lune qu'on ne voit jamais de
la Terre.
Cette altération des formes primitives du satellite ne fut sensible
que pendant quelques instants. La distance du projectile à la Lune
diminuait très-rapidement sous sa vitesse considérablement inférieure
à la vitesse initiale, mais huit à neuf fois supérieure à celles
dont sont animés les express de chemins de fer. La direction oblique
du boulet, en raison même de son obliquité, laissait à Michel Ardan
quelque espoir de heurter un point quelconque du disque lunaire. Il ne
pouvait croire qu'il n'y arriverait pas. Non! il ne pouvait le croire,
et il le répétait souvent. Mais Barbicane, meilleur juge, ne cessait de
lui répondre avec une impitoyable logique:
«Non, Michel, non. Nous ne pouvons atteindre la Lune que par une
chute, et nous ne tombons pas. La force centripète nous maintient
sous l'influence lunaire, mais la force centrifuge nous éloigne
irrésistiblement.»
Ceci fut dit d'un ton qui enleva à Michel Ardan ses dernières
espérances.
La portion de la Lune dont le projectile se rapprochait était
l'hémisphère nord, celui que les cartes sélénographiques placent en
bas, car ces cartes sont généralement dressées d'après l'image fournie
par les lunettes, et l'on sait que les lunettes renversent les objets.
Telle était la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler que consultait
Barbicane. Cet hémisphère septentrional présentait de vastes plaines,
accidentées de montagnes isolées.
A minuit, la Lune était pleine. A ce moment précis, les voyageurs
auraient dû y prendre pied, si le malencontreux bolide n'eût pas
dévié leur direction. L'astre arrivait donc dans les conditions
rigoureusement déterminées par l'observatoire de Cambridge. Il se
trouvait mathématiquement à son périgée et au zénith du vingt-huitième
parallèle. Un observateur placé au fond de l'énorme Columbiad braquée
perpendiculairement à l'horizon, eût encadré la Lune dans la bouche du
canon. Une ligne droite figurant l'axe de la pièce, aurait traversé en
son centre l'astre de la nuit.
Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 décembre, les
voyageurs ne prirent pas un instant de repos. Auraient-ils pu fermer
les yeux, si près de ce monde nouveau? Non. Tous leurs sentiments se
concentraient dans une pensée unique: Voir! Représentants de la Terre,
de l'humanité passée et présente qu'ils résumaient en eux, c'est par
leurs yeux que la race humaine regardait ces régions lunaires et
pénétrait les secrets de son satellite! Une certaine émotion les
tenait au cœur, et ils allaient silencieusement d'une vitre à l'autre.
Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement
déterminées. Pour les faire, ils avaient des lunettes. Pour les
contrôler, ils avaient des cartes.
Le premier observateur de la Lune fut Galilée. Son insuffisante lunette
grossissait trente fois seulement. Néanmoins, dans ces taches qui
parsemaient le disque lunaire, «comme les yeux parsèment la queue
d'un paon,» le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques
hauteurs auxquelles il attribua exagérément une élévation égale au
vingtième du diamètre du disque, soit huit mille huit cents mètres.
Galilée ne dressa aucune carte de ses observations.
Quelques années plus tard, un astronome de Dantzig, Hévélius,—par
des procédés qui n'étaient exacts que deux fois par mois, lors des
première et seconde quadratures,—réduisit les hauteurs de Galilée à
un vingt-sixième seulement du diamètre lunaire. Exagération inverse.
Mais c'est à ce savant que l'on doit la première carte de la Lune.
Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires,
et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en réalité
que des plaines. A ces monts et à ces étendues d'eau, il donna des
dénominations terrestres. On y voit figurer le Sinaï au milieu d'une
Arabie, l'Etna au centre d'une Sicile, les Alpes, les Apennins, les
Karpathes, puis la Méditerranée, le Palus-Méotide, le Pont-Euxin, la
mer Caspienne. Noms mal appliqués, d'ailleurs, car ni ces montagnes ni
ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du globe.
C'est à peine si dans cette large tache blanche, rattachée au sud à
de plus vastes continents et terminée en pointe, on reconnaîtrait
l'image renversée de la péninsule indienne, du golfe du Bengale et de
la Cochinchine. Aussi ces noms ne furent-ils pas conservés. Un autre
cartographe, connaissant mieux le cœur humain, proposa une nouvelle
nomenclature que la vanité humaine s'empressa d'adopter.
Cet observateur fut le père Riccioli, contemporain d'Hevélius. Il
dressa une carte grossière et grosse d'erreurs. Mais aux montagnes
lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l'antiquité et des
savants de son époque, usage fort suivi depuis lors.
Une troisième carte de la Lune fut exécutée au XVIIe siècle par
Dominique Cassini; supérieure à celle de Riccioli par l'exécution,
elle est inexacte sous le rapport des mesures. Plusieurs réductions en
furent publiées, mais son cuivre, longtemps conservé à l'Imprimerie
Royale, a été vendu au poids comme matière encombrante.
La Hire, célèbre mathématicien et dessinateur, dressa une carte de la
Lune, haute de quatre mètres qui ne fut jamais gravée.
Après lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du XVIIIe
siècle, commença la publication d'une magnifique carte sélénographique,
d'après les mesures lunaires rigoureusement vérifiées par lui; mais sa
mort, arrivée en 1762, l'empêcha de terminer ce beau travail.
Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses
cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit
une planche divisée en vingt-cinq sections, dont quatre ont été gravées.
Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composèrent leur célèbre _Mappa
selenographica_, suivant une projection orthographique. Cette carte
reproduit exactement le disque lunaire, tel qu'il apparaît; seulement
les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur sa
partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales ou
méridionales, orientales ou occidentales, ces configurations, données
en raccourci, ne peuvent se comparer à celles du centre. Cette carte
topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimètres et divisée en
quatre parties, est le chef-d'œuvre de la cartographie lunaire.
Après ces savants, on cite les reliefs sélénographiques de l'astronome
allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du père Secchi, les
magnifiques épreuves de l'amateur anglais Waren de la Rue, et enfin
une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et Chapuis,
beau modèle dressé en 1860, d'un dessin très-net et d'une très-claire
disposition.
Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde
lunaire. Barbicane en possédait deux, celle de MM. Beer et Moedler, et
celle de MM. Chapuis et Lecouturier. Elles devaient lui rendre plus
facile son travail d'observateur.
Quant aux instruments d'optique mis à sa disposition, c'étaient
d'excellentes lunettes marines, spécialement établies pour ce voyage.
Elles grossissaient cent fois les objets. Elles auraient donc rapproché
la Lune de la Terre à une distance inférieure à mille lieues. Mais
alors, à une distance qui vers trois heures du matin ne dépassait
pas cent vingt kilomètres, et dans un milieu qu'aucune atmosphère ne
troublait, ces instruments devaient ramener le niveau lunaire à moins
de quinze cents mètres.