Beaumarchais

Une des choses qui me charment et m'étonnent le plus dans Beaumarchais,

c'est que son esprit ait conservé tant de grâce en étalant tant

d'impudeur. J'avoue, quant à moi, qu'il m'agrée plutôt par la grâce que

par l'impudeur, quoique cette impudeur, mêlée aux premières hardiesses

d'une révolution commençante, ressemble parfois à l'effronterie

magistrale et formidable du génie. Au point de vue historique,

Beaumarchais est cynique comme Mirabeau; au point de vue littéraire, il

est cynique comme Aristophane.

Mais, je le répète, quoi qu'il y ait de puissance, et même de beauté,

dans l'impudeur de Beaumarchais, je préfère sa grâce. En d'autres

termes, j'admire Figaro, mais j'aime Suzanne.

Et d'abord Suzanne, quel nom spirituel! quel nom bien trouvé! quel nom

bien choisi! J'ai toujours su particulièrement gré à Beaumarchais de

l'invention de ce nom. Et je me sers à dessein de ce mot, _invention_.

On ne remarque pas assez que le poëte de génie seul sait superposer à

ses créations des noms qui leur ressemblent et qui les expriment. Un nom

doit être une figure. Le poëte qui ne sait pas cela ne sait rien.

Suzanne donc, Suzanne me plaît. Voyez comme ce nom se décompose bien. Il

a trois aspects: Suzanne, Suzette, Suzon.

Suzanne, c'est la belle au cou de cygne, aux bras nus, aux dents

étincelantes, peut-être fille, peut-être femme, on ne sait pas au juste,

un peu soubrette, un peu maîtresse, ravissante créature encore arrêtée

au seuil de la vie, tantôt hardie, tantôt timide, qui fait rougir un

comte et qu'un page fait rougir. Suzette, c'est la jolie espiègle qui

va, qui vient, qui rêve, qui écoute, qui attend, qui hoche sa tête comme

l'oiseau, qui ouvre sa pensée comme la fleur son calice, la fiancée à la

guimpe blanche, l'ingénue pleine d'esprit, l'innocente pleine de

curiosité. Suzon, c'est la bonne enfant, le franc regard, la franche

parole, le beau front insolent, la belle gorge découverte, qui ne craint

pas un vieillard, qui ne craint pas un homme, qui ne craint pas même un

adolescent, qui est si gaie qu'on devine qu'elle a souffert, qui est si

indifférente qu'on devine qu'elle a aimé. Suzette n'a pas d'amant,

Suzanne en a un, Suzon en a deux. Qui sait? trois peut-être. Suzette

soupire, Suzanne sourit, Suzon rit aux éclats. Suzette est charmante,

Suzanne est séduisante, Suzon est appétissante. Suzette est tout près de

l'ange, Suzon est tout près du diable; Suzanne est entre les deux.

Que cela est beau! que cela est joli! que cela est profond! Dans cette

femme il y a trois femmes et dans ces trois femmes il y a toute la

femme. Suzanne est plus qu'un personnage, c'est une trilogie.

Quand Beaumarchais le poëte a besoin d'éveiller l'une des trois idées

qui sont dans sa création, il emploie un de ces trois noms, et, selon

qu'on l'appelle Suzette, Suzanne ou Suzon, la belle fille que les

spectateurs ont sous les yeux se modifie à l'instant même comme sous la

baguette d'un magicien, comme sous un rayon de lumière inattendu, et lui

apparaît colorée ainsi que l'a voulu le poëte.

Voilà ce que c'est qu'un nom bien choisi.

V

Post-scriptum de ma vie · 第 26 / 49 题