Le jubilé de Shakespeare

--AVRIL 1864--

La tombe finit toujours par avoir raison. Tout récemment, une occasion

s'est offerte de prononcer sur Shakespeare le verdict suprême et de

liquider le passé: la date illustre de la naissance du poëte de

Stratford, le 23 avril, est revenue pour la trois centième fois.

Au bout de trois cents ans, le genre humain a quelque chose à dire à un

esprit longtemps insulté. Il a semblé que Shakespeare se présentait au

seuil de la France; Paris s'est levé, les poëtes, les artistes, les

historiens ont tendu la main à ce fantôme, autour duquel les poëtes

apercevaient Hamlet, les artistes Prospero, et les historiens Jules

César; le sauvage ivre, l'arlequin barbare, le Gilles Shakespeare est

apparu, et l'on n'a vu que de la lumière; la moquerie de deux siècles

s'est achevée en éblouissement, et la France a dit: Sois le bien venu,

génie! La gloire a pris acte.

On a senti dans l'ombre quelque chose comme l'adhésion de nos morts

augustes; on a cru voir Molière sourire, on a cru voir Corneille saluer.

Des vieilles haines, des vieilles injustices, rien, pas une

protestation, pas un murmure, enthousiasme unanime; et, à cette heure,

les appréciateurs définitifs du fond des choses, ceux qui doublent leur

aversion des despotes d'amour pour les intelligences, ceux qui, voulant

que justice soit faite, veulent aussi que justice soit rendue, les

contemplateurs, les solitaires pensifs occupés de l'idéal, les songeurs,

admirent, émus, l'apaisement qui s'est fait autour de cette majestueuse

entrée.

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Shakespeare, c'est le sauvage ivre? Oui, sauvage! c'est l'habitant de la

forêt vierge; oui, ivre! c'est le buveur d'idéal. C'est le géant sous

les branchages immenses; c'est celui qui tient la grande coupe d'or et

qui a dans les yeux la flamme de toute cette lumière qu'il boit.

Shakespeare, comme Eschyle, comme Job, comme Isaïe, est un de ces

omnipotents de la pensée et de la poésie, qui, adéquats, pour ainsi

dire, au Tout mystérieux, ont la profondeur même de la création, et qui,

comme la création, traduisent et trahissent extérieurement cette

profondeur par une profusion de formes et d'images, jetant au dehors les

ténèbres en fleurs, en feuillages et en sources vives.

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Ces hommes ont l'originalité, c'est-à-dire l'immense don du point de

départ personnel. De là leur toute-puissance.

Virgile part d'Homère; observez la dégradation croissante des reflets:

Racine part de Virgile, Voltaire part de Racine, Chénier (Marie-Joseph)

part de Voltaire, Luce de Lancival part de Chénier, Zéro part de Luce de

Lancival. De lune en lune on arrive à l'effacement. La progression

décroissante est le plus dangereux des engrenages. Qui s'y engage est

perdu. Nul laminoir ne produit un tel aplatissement.

Exemple: regardez Hector à son point de départ dans Homère, et voyez-le,

dans Luce de Lancival, à son point d'arrivée.

La progression décroissante a été nommée en France école classique.

De là une littérature aux pâles couleurs.

Vers 1804, la poésie toussait.

Au commencement de ce siècle, sous l'empire qui a fini à Waterloo, cette

littérature a dit son dernier mot. A cette époque elle est arrivée à sa

perfection. Nos pères ont vu son apogée, c'est-à-dire son agonie.

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Les esprits originaux, les poëtes directs et immédiats, n'ont jamais de

ces chloroses; la pâleur maladive de l'imitation leur est inconnue. Ils

n'ont pas dans les veines la poésie d'autrui. Leur sang est à eux. Pour

eux, produire est un mode de vivre. Ils créent parce qu'ils sont. Ils

respirent, et voilà un chef-d'oeuvre.

L'identité de leur style avec eux-mêmes est entière. Pour le vrai

critique, qui est un chimiste, leur total se condense dans le moindre

détail. Ce mot, c'est Eschyle; ce mot, c'est Juvénal; ce mot, c'est

Dante. _Unsex_... toute lady Macbeth est dans ce mot, propre à

Shakespeare. Pas une idée dans le poëte, comme pas une feuille dans

l'arbre qui n'ait en lui sa racine. On ne voit pas l'origine; cela est

sous terre, mais cela est. L'idée sort du cerveau exprimée, c'est-à-dire

amalgamée avec le verbe, analysable, mais concrète, mélangée du siècle

et du poëte, simple en apparence, composite en réalité. Sortie ainsi de

la source profonde, chaque idée du poëte, une avec le mot, résume dans

son microcosme l'élément entier du poëte. Une goutte, c'est toute l'eau.

De sorte que chaque détail de style, chaque terme, chaque vocable,

chaque acception, chaque extension, chaque construction, chaque

tournure, souvent la ponctuation même, est métaphysique.

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Le mot, nous l'avons dit ailleurs, est la chair de l'idée, mais cette

chair vit. Si, comme la vieille école de critique qui séparait le fond

de la forme, vous séparez le mot de l'idée, c'est de la mort que vous

faites. Comme dans la mort, l'idée, c'est-à-dire l'âme, disparaît. Votre

guerre au mot est l'attaque à l'idée. Le style indivisible caractérise

l'écrivain suprême. L'écrivain comme Tacite, le poëte comme Shakespeare,

met son organisation, son intuition, sa passion, son acquis, sa

souffrance, son illusion, sa destinée, son entité, dans chaque ligne de

son livre, dans chaque soupir de son poëme, dans chaque cri de son

drame. Le parti-pris impérieux de la conscience et on ne sait quoi

d'absolu qui ressemble au devoir, se manifeste dans le style. Écrire,

c'est faire; l'écrivain commet une action. L'idée exprimée est une

responsabilité acceptée. C'est pourquoi l'écrivain est intime avec le

style. Il ne livre rien au hasard. Responsabilité entraîne solidarité.

Le détail s'ajuste à l'ensemble et est lui-même un ensemble. Tout est

compréhensif. Tel mot est une larme, tel mot est une fleur, tel mot est

un éclair, tel mot est une ordure. Et la larme brûle, et la fleur songe,

et l'éclair rit, et l'ordure illumine. Fumier et sublimité s'accouplent;

tout un poëme le prouve: Job.

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Les chefs-d'oeuvre sont des formations mystérieuses; l'infini s'y

sécrète çà et là; telle expression qui vous étonne est au milieu de

toutes ces émotions humaines, de toutes ces palpitations réelles, de

tout ce pathétique vivant, un brusque épanouissement de l'inconnu. Le

style a quelque chose de préexistant. Il reste toujours de son espèce.

Il jaillit de tout l'écrivain, de la racine de ses cheveux aussi bien

que des profondeurs de son intelligence. Tout le génie, son côté

terrestre comme son côté cosmique, son humanité comme sa divinité, le

poëte comme le prophète, sont dans le style. Le style est âme et sang;

il provient de ce lieu profond de l'homme où l'organisme aime; le style

est entrailles.

Il est incontestablement fatal, et en même temps rien n'est plus libre.

C'est là son prodige. Aucune entrave, aucune gêne, aucune frontière. Il

est impossible de ne pas sourire quand on entend parler, par exemple,

des difficultés de la rime; pourquoi pas aussi des empêchements de la

syntaxe? Ces prétendues difficultés sont les formes nécessaires du

langage, soit en vers, soit en prose, s'engendrant d'elles-mêmes, et

sans combinaison préalable. Elles ont leurs analogues dans les faits

extérieurs; l'écho est la rime de la nature.

Nous connaissons un poëte qui de sa vie n'a ouvert Richelet, qui,

enfant, a composé des vers, d'abord informes, puis de moins en moins

inexacts, puis enfin corrects, qui a trouvé, pas à pas, tout seul, l'une

après l'autre, toutes les lois, la césure, la rime féminine alternée,

etc., et duquel la prosodie est sortie toute faite, instinctivement.

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Le style a une chaîne, l'idiosyncrasie, ce cordon ombilical dont nous

parlions tout à l'heure, qui le rattache à l'écrivain. A cette attache

près, qui est sa source de vie, il est libre. Il traverse en pleine

liberté tous les alambics de la grammaire. Il est essentiel; son

principe, qui est l'écrivain même, lui est incorporé, et il n'en perd

pas un atome dans tous les appareils de filtrage d'où il sort phrase

pour la prose ou vers pour la poésie.

Dans l'intérieur même du rhythme général, qu'il accepte, il a son

rhythme à lui, qu'il impose. De là, au point de vue absolu, cette

surprenante élasticité du style, pouvant tout enserrer, depuis le subtil

chaste jusqu'à l'obscène sublime, depuis Pétrarque jusqu'à Rabelais.

Quelquefois Pétrarque et Rabelais sont dans le même homme, la gamme du

style va de Roméo à Falstaff; l'univers tient dans l'intervalle, les

hommes, les anges, les fées; la fosse apparaît ayant à l'une de ses

extrémités son travailleur et à l'autre son habitant, le fossoyeur et le

spectre; la nuit, cynique, montre autre chose que sa face, _buttock of

the night_; la sorcière se dresse, euménide canaille, caricature

dessinée sur la vague muraille du rêve avec le charbon de l'enfer, et,

penché sur ce monde voulu par lui, contemplant sa préméditation, le

vaste poëte regarde, écoute, ajoute, sanglote, ricane, aime et songe.

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Shakespeare, comme Eschyle, a la prodigalité de l'insondable.

L'insondable, c'est l'inépuisable. Plus la pensée est profonde, plus

l'expression est vivante. La couleur sort de la noirceur. La vie de

l'abîme est inouïe; le feu central fait le volcan, le volcan produit la

lave, la lave engendre l'oxyde, l'oxyde cherche, rencontre et féconde la

racine, la racine crée la fleur; de sorte que la rose vient de la

flamme. De même l'image vient de l'idée. Le travail de l'abîme se fait

dans le cerveau du génie. L'idée, abstraction dans le poëte, est

éblouissement et réalité dans le poëme. Quelle ombre que le dedans de la

terre! Quel fourmillement que la surface! Sans cette ombre, vous

n'auriez pas ce fourmillement. Cette végétation d'images et de formes a

des racines dans tous les mystères. Ces fleurs prouvent la profondeur.

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Shakespeare, comme tous les poëtes de cet ordre, a la personnalité

absolue. Il a une façon à lui d'imaginer, une façon à lui de créer, une

façon à lui de produire. Imagination, création, production, trois

phénomènes concentriques amalgamés dans le génie. Le génie est la sphère

de ces rayonnements. L'imagination invente, la création organise, la

production réalise. La production, c'est l'entrée de la matière dans

l'idée, lui donnant corps, la rendant palpable et visible, la dotant de

la forme, du son et de la couleur, lui fabriquant une bouche pour

parler, des pieds pour marcher et des ailes pour s'envoler, en un mot,

faisant l'idée extérieure au poëte en même temps qu'elle lui reste

intérieure et adhérente par l'idiosyncrasie, ce cordon ombilical qui

rattache les créations au créateur.

Chez tous les grands poëtes, le phénomène de l'inspiration est le même,

mais la diversité des appareils cérébraux le varie à l'infini.

L'idée jaillit du cerveau: conception; l'idée se fait type: gestation;

le type se fait homme: enfantement; l'homme se fait passion et action:

oeuvre.

L'idée dans le type, le type dans l'homme, l'homme dans l'action, tel

est, chez Shakespeare, comme chez Eschyle, comme chez Plaute, comme chez

Cervantes, le phénomène, lequel se résume en cette concrétion: la vie

dans le drame.

Tout est voulu dans le chef-d'oeuvre. Shakespeare veut son sujet,

celui-là et pas un autre, Shakespeare veut son développement,

Shakespeare veut ses personnages, Shakespeare veut ses passions,

Shakespeare veut sa philosophie, Shakespeare veut son action,

Shakespeare veut son style, Shakespeare veut son humanité. Il la crée

ressemblante à l'humanité--et à lui. De face, c'est l'Homme; de profil,

c'est Shakespeare. Changez le nom, mettez Aristophane, mettez Molière,

mettez Beaumarchais, la formule reste vraie.

Post-scriptum de ma vie · 第 20 / 49 题