Austerlitz, le 12 frimaire an 14 (2 décembre 1805)

_Trentième bulletin de la grande armée._

Le 6 frimaire, l'empereur, eu recevant la communication des

pleins-pouvoirs de MM. de Stadion et de Giulay, offrit préalablement un

armistice, afin d'épargner le sang, si l'on avait effectivement envie de

s'arranger et d'en venir à un accommodement définitif.

Mais il fut facile à l'empereur de s'apercevoir qu'on avait d'autres

projets; et comme l'espoir du succès ne pouvait venir à l'ennemi que

du côté de l'armée russe, il conjectura aisément que les deuxième et

troisième armées étaient arrivées, ou sur le point d'arriver à Olmutz,

et que les négociations n'étaient plus qu'une ruse de guerre pour

endormir sa vigilance.

Le 7, à neuf heures du matin, une nuée de cosaques, soutenue par la

cavalerie russe, fit plier les avant-postes du prince Murat, cerna

Vischau, et y prit cinquante hommes à pied du sixième régiment de

dragons. Dans la journée, l'empereur de Russie se rendit à Vischau, et

toute l'armée russe prit position derrière cette ville.

L'empereur avait envoyé son aide-de-camp, le général Savary, pour

complimenter l'empereur de Russie dès qu'il avait su ce prince arrivé

à l'armée. Le général Savary revint au moment où l'empereur faisait la

reconnaissance des feux de bivouac ennemis placés à Vischau. Il se loua

beaucoup du bon accueil, des grâces et des bons sentimens personnels de

l'empereur de Russie, et même du grand-duc Constantin, qui eut pour lui

toute espèce de soins et d'attentions; mais il fut facile de comprendre,

par la suite des conversations qu'il eut pendant trois jours avec

une trentaine de freluquets qui, sous différens titres, environnent

l'empereur de Russie, que la présomption, l'imprudence et

l'inconsidération régneraient dans les décisions du cabinet militaire,

comme elles avaient régné dans celles du cabinet politique.

Une armée ainsi conduite ne pouvait tarder à faire des fautes. Le plan

de l'empereur fut dès ce moment de les attendre et d'épier l'instant

d'en profiter. Il donna sur-le-champ l'ordre de retraite à son armée,

se retira de nuit, comme s'il eût essuyé une défaite, prit une bonne

position à trois lieues en arrière, fit travailler avec beaucoup

d'ostentation à la fortifier et à y établir des batteries.

Il fit proposer une entrevue de l'empereur de Russie, qui lui envoya son

aide-de-camp le prince Dolgorouki: cet aide-de-camp put remarquer que

tout respirait dans la contenance de l'armée française la réserve et la

timidité. Le placement des grand'-gardes, les fortifications que l'on

faisait en toute hâte, tout laissait voir à l'officier russe une armée à

demi battue.

Contre l'usage de l'empereur, qui ne reçoit jamais avec tant de

circonspection les parlementaires à son quartier-général, il se rendit

lui-même a ses avant-postes. Après les premiers complimens, l'officier

russe voulut entamer des questions politiques. Il tranchait sur tout

avec une impertinence difficile à imaginer: il était dans l'ignorance la

plus absolue des intérêts de l'Europe et de la situation du continent.

C'était, en un mot, un jeune trompette de l'Angleterre. Il parlait à

l'empereur comme il parle aux officiers russes, que depuis long-temps il

indigne par sa hauteur et ses mauvais procédés. L'empereur contint toute

son indignation; et ça jeune homme, qui a pris une véritable influence

sur l'empereur Alexandre, retourna plein de l'idée que l'armée française

était à la veille de sa perte. On se convaincra de tout ce qu'a dû

souffrir l'empereur, quand on saura que sur la fin de la conversation,

il lui proposa de céder la Belgique et de mettre la couronne de fer

sur la tête des plus implacables ennemis de la France. Toutes ces

différentes démarches remplirent leur effet. Les jeunes tètes qui

dirigent les affaires russes se livrèrent sans mesure à leur présomption

naturelle. Il n'était plus question de battre l'armée française, mais de

la tourner et de la prendre: elle n'avait tant fait que par la lâcheté

des Autrichiens. On assuré que plusieurs vieux généraux autrichiens, qui

avaient fait des campagnes contre l'empereur, prévinrent le conseil que

ce n'était pas avec cette confiance qu'il fallait marcher contre une

armée qui comptait tant de vieux soldats et d'officiers du premier

mérite. Ils disaient qu'ils avaient vu l'empereur, réduit à une poignée

de mondé dans les circonstances les plus difficiles, ressaisir la

victoire par des opérations rapides et imprévues, et détruire les armées

les plus nombreuses; que cependant ici on n'avait obtenu aucun avantage;

qu'au contraire, toutes les affaires d'arrière-garde de la première

armée russe avaient été en faveur de l'armée française; mais à cela

cette jeunesse présomptueuse opposait la bravoure de quatre-vingt mille

Russes, l'enthousiasme que leur inspirait la présence de leur empereur,

le corps d'élite de la garde impériale de Russie, et, ce qu'ils

n'osaient probablement pas dire, leur talent, dont ils étaient étonnés

que les Autrichiens voulussent méconnaître la puissance.

Le 10, l'empereur, du haut de son bivouac, aperçut, avec une indicible

joie, l'armée russe, commençant, à deux portées de canon de ses

avant-postes, un mouvement de flanc pour tourner sa droite. Il vit alors

jusqu'à quel point la présomption et l'ignorance de l'art de la guerre

avaient égaré les conseils de cette brave armée. Il dit plusieurs fois:

«Avant demain au soir cette armée est à moi.» Cependant le sentiment de

l'ennemi était Bien différent: il se présentait devant nos grand'-gardes

à portée de pistolet: il défilait par une marche de flanc sur une ligne

de quatre lieues, en prolongeant l'armée française, qui paraissait ne

pas oser sortir de sa position: il n'avait qu'une crainte, c'était que

l'armée française ne lui échappât. On fit tout pour confirmer l'ennemi

dans cette idée. Le prince Mural fit avancer un petit corps de cavalerie

dans la plaine; mais tout d'un coup il parut étonné des forces immenses

de l'ennemi, et rentra à la hâte. Ainsi, tout tendait à confirmer

le général russe dans l'opération mal calculée qu'il avait arrêtée.

L'empereur fit mettre à l'ordre la proclamation ci-jointe. Le soir,

il voulut visiter à pied et incognito tous les bivouacs; mais à peine

eut-il fait quelques pas qu'il fut reconnu. Il serait impossible de

peindre l'enthousiasme des soldats en le voyant. Des fanaux de paille

furent mis en un instant au haut de milliers de perches, et quatre-vingt

mille hommes se présentèrent au devant de l'empereur, en le saluant

par des acclamations; les uns, pour fêter l'anniversaire de son

couronnement, les autres disant que l'armée donnerait le lendemain son

bouquet à l'empereur. Un des plus vieux grenadiers s'approcha de lui et

lui dit: «Sire, tu n'auras pas besoin de l'exposer. Je te promets, au

nom des grenadiers de l'armée, que tu n'auras à combattre que des yeux,

et que nous t'amènerons demain les drapeaux et l'artillerie de l'armée

russe pour célébrer l'anniversaire de ton couronnement.».

L'empereur dit en entrant dans son bivouac, qui consistait en une

mauvaise cabane de paille sans toit, que lui avaient faite les

grenadiers: «Voilà la plus belle soirée de ma vie; mais je regrette de

penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que

cela me fait, qu'ils sont véritablement mes enfans; et, en vérité, je

me reproche quelquefois ce sentiment, car je crains qu'il ne me rende

inhabile à faire la guerre.» Si l'ennemi eût pu voir ce spectacle, il

eût été épouvanté. Mais l'insensé continuait toujours son mouvement, et

courait à grands pas à sa perte.

L'empereur fit sur-le-champ toutes ses dispositions de bataille. Il fit

partir le maréchal Davoust en toute hâte, pour se rendre au couvent

de Raygern; il devait, avec une de ses divisions et une division de

dragons, y contenir l'aile gauche de l'ennemi, afin qu'au moment donné

elle se trouvât enveloppée: il donna le commandement de la gauche au

maréchal Lannes, de la droite au maréchal Soult, du centre au maréchal

Bernadotte, et de toute la cavalerie, qu'il réunit sur un seul point,

au prince Murat. La gauche du maréchal Lannes était appuyée au Santon,

position superbe que l'empereur avait fait fortifier, et où il avait

fait placer dix-huit pièces de canon. Dès la veille, il avait confié

la garde de cette belle position au dix-septième régiment d'infanterie

légère, et certes elle ne pouvait être gardée par de meilleures troupes.

La division du général Suchet formait la gauche du maréchal Lannes;

celle du général Caffarelli formait sa droite, qui était appuyée sur la

cavalerie du prince Murat. Celle-ci avait devant elle les hussards et

chasseurs sous les ordres du général Kellermann, et les divisions de

dragons Valther et Beaumont; et en réserve les divisions de cuirassiers

des généraux Nansouty et d'Hautpoult, avec vingt-quatre pièces

d'artillerie légère.

Le maréchal Bernadotte, c'est-à-dire le centre, avait à sa gauche la

division du général Rivaud, appuyée à la droite du prince Murat, et à sa

droite la division du général Drouet.

Le maréchal Soult, qui commandait la droite de l'armée, avait à sa

gauche la division du général Vandamme, au centre la division du général

Saint-Hilaire, à sa droite la division du général Legrand. Le maréchal

Davoust était détaché sur la droite du général Legrand, qui gardait les

débouchés des étangs, et des villages de Sokolnilz et de Celnitz. Il

avait avec lui la division Friant et les dragons de la division du

général Bourcier. La division du général Gudin devait se mettre de grand

matin en marche de Nicolsburg, pour contenir le corps ennemi qui aurait

pu déborder la droite.

L'empereur, avec son fidèle compagnon de guerre, le maréchal Berthier,

son premier aide-de-camp le colonel-général Junot, et tout son

état-major, se trouvait en réserve avec les dix bataillons de sa garde

et les dix bataillons de grenadiers du général Oudinot, dont le général

Duroc commandait une partie.

Cette réserve était rangée sur deux lignes, en colonnes par bataillons,

à distance de déploiement, ayant dans les intervalles quarante pièces de

canon servies par les canonniers de la garde. C'est avec cette réserve

que l'empereur avait le projet de se précipiter par tout où il eût été

nécessaire. On peut dire que cette réserve valait une armée.

A une heure du matin, l'empereur monta à cheval pour parcourir ses

postes, reconnaître les feux des bivouacs de l'ennemi, et se faire

rendre compte par les grand'gardes de ce qu'elles avaient pu entendre

des mouvemens des Russes. Il apprit qu'ils avaient passé la nuit dans

l'ivresse et des cris tumultueux, et qu'un corps d'infanterie russe

s'était présenté au village de Sokolnitz, occupé par un régiment de la

division du général Legrand, qui reçut ordre de le renforcer.

Le 11 frimaire, le jour parut enfin. Le soleil se leva radieux; et cet

anniversaire du couronnement de l'empereur, où allait se passer l'un des

plus beaux faits d'armes du siècle, fut une des plus belles journées de

l'automne.

Cette bataille, que les soldats s'obstinent à appeler _la journée des

trois empereurs_, que d'autres appellent _la journée de l'anniversaire_,

et que l'empereur a nommée _la journée d'Austerlitz_, sera à jamais

mémorable dans les fastes de la grande nation.

L'empereur, entouré de tous les maréchaux, attendait, pour donner les

derniers ordres, que l'horizon fût bien éclairci. Aux premiers rayons du

soleil, les ordres furent donnés, et chaque maréchal rejoignit son corps

au grand galop.

L'empereur dit en passant sur le front de bandière de plusieurs

régimens: Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre

qui confonde l'orgueil de nos ennemis. Aussitôt les chapeaux au bout des

baïonnettes et les cris de _vive l'empereur!_ furent le véritable signal

du combat. Un instant après la canonnade se fit entendre à l'extrémité

de la droite, que l'avant-garde ennemie avait déjà débordée; mais la

rencontre imprévue du maréchal Davoust arrêta l'ennemi tout court, et le

combat s'engagea.

Le maréchal Soult s'ébranle au même instant, se dirige sur les hauteurs

du village de Pringen avec les divisions des généraux Vandamme et

Saint-Hilaire, et coupe entièrement la droite de l'ennemi, dont tous les

mouvemens devinrent incertains. Surprise par une marche de flanc pendant

qu'elle fuyait, se croyant attaquante et se voyant attaquée, elle se

regarde a demi battue.

Le prince Murat s'ébranle avec sa cavalerie; la gauche, commandée par le

maréchal Lannes, marche en échelons par régimens, comme à l'exercice.

Une canonnade épouvantable s'engage sur toute la ligne; deux cents

pièces de canon, et près de deux cent mille hommes, faisaient un bruit

affreux: c'était un véritable combat de géans. Il n'y avait pas une

heure qu'on se battait, et toute la gauche de l'ennemi était coupée. Sa

droite se trouvait déjà arrivée à Austerlitz, quartier-général des deux

empereurs, qui durent faire marcher sur-le-champ la garde de l'empereur

de Russie, pour tâcher de rétablir la communication du centre avec la

gauche. Un bataillon du quatrième de ligne fut chargé par la garde

impériale russe à cheval, et culbuté; usais l'empereur n'était pas loin:

il s'aperçut de ce mouvement; il ordonna au maréchal Bessières de se

porter au secours de sa droite avec ses invincibles, et bientôt les deux

gardes furent aux mains. Le succès ne pouvait être douteux: dans un

moment la garde russe fut en déroute. Colonel, artillerie, étendards,

tout fut enlevé. Le régiment du grand-duc Constantin fut écrasé;

lui-même ne dut son salut qu'à la vitesse de son Cheval.

Des hauteurs d'Austerliz, les deux empereurs virent la défaite de toute

la garde russe. Au même moment le centre de l'armée, commandé par le

maréchal Bernadette, s'avança; trois de ses régimens soutinrent une

très-belle charge de cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal

Lannes, donna trois fois. Toutes les charges furent victorieuses. La

division du général Caffarelli s'est distinguée. Les divisions de

cuirassiers se sont emparées des batteries de l'ennemi. A une heure

après midi la victoire était décidée; elle n'avait pas été un moment

douteuse. Pas un homme de la réserve n'avait été nécessaire et n'avait

donné nulle part. La canonnade ne se soutenait plus qu'à notre droite.

Le corps de l'ennemi, qui avait été cerné et chassé de toutes ses

hauteurs, se trouvait dans un bas-fond et acculé à un lac. L'empereur

s'y porta avec vingt pièces de canon. Ce corps fut chassé de position

en position, et l'on vit un spectacle horrible, tel qu'on l'avait vu à

Aboukir, vingt mille hommes se jetant dans l'eau et se noyant dans les

lacs.

Deux colonnes, chacune de quatre mille Russes, mettent bas les armes et

se rendent prisonniers; tout le parc de l'ennemi est pris. Les résultats

de cette journée sont quarante drapeaux russes, parmi lesquels sont les

étendards de la garde impériale; un nombre considérable de prisonniers;

l'état-major ne les connaît pas encore tous, on avait déjà la note de

vingt mille; douze ou quinze généraux; au moins quinze mille Russes

tués, restés sur le champ de bataille. Quoiqu'on n'ait pas encore les

rapports, on peut, au premier coup d'oeil, évaluer notre perte à huit

cents hommes tués et à quinze ou seize cents blessés. Cela n'étonnera

pas les militaires, qui savent que ce n'est que dans la déroute qu'on

perd des hommes, et nul autre corps que le bataillon du quatrième n'a

été rompu. Parmi les blessés sont le général Saint-Hilaire, qui, blessé

au commencement de l'action, est resté toute la journée sur le champ

de bataille; il s'est couvert de gloire; les généraux de division

Kellermann et Walther; les généraux de brigade Valhubert, Thiébaut,

Sébastiani, Compan et Rapp, aide-de-camp de l'empereur. C'est ce dernier

qui, en chargeant à la tête des grenadiers de la garde, a pris le prince

Repnin, commandant les chevaliers de la garde impériale de Russie.

Quant aux hommes qui se sont distingués, c'est toute l'armée qui

s'est couverte de gloire. Elle a constamment chargé aux cris de _vive

l'empereur!_ et l'idée de célébrer si glorieusement l'anniversaire du

couronnement animait encore le soldat.

L'armée française, quoique nombreuse et belle, était moins nombreuse

que l'armée ennemie, qui était forte de cent cinq mille hommes, dont

quatre-vingt mille Russes et vingt-cinq mille Autrichiens. La moitié de

cette armée est détruite; le reste a été mis en déroute complette, et la

plus grande partie a jeté ses armes.

Cette journée coûtera des larmes de sang à Saint-Pétersbourg.

Puisse-t-elle y faire rejeter avec indignation l'or de l'Angleterre! et

puisse ce jeune prince, que tant de vertus appelaient à être le père

de ses sujets, s'arracher à l'influence de ces trente freluquets que

l'Angleterre solde avec art, et dont les impertinences obscurcissent ses

intentions, lui font perdre l'amour de ses soldats, et le jettent dans

les opérations les plus erronées! La nature, en le douant de si grandes

qualités, l'avait appelé à être le consolateur de l'Europe. Des conseils

perfides, en le rendant l'auxiliaire de l'Angleterre, le placeront

dans l'histoire au rang des hommes qui, en perpétuant la guerre sur le

continent, auront consolidé la tyrannie britannique sur les mers et fait

le malheur de notre génération. Si la France ne peut arriver à la

paix qu'aux conditions que l'aide-de-camp Dolgorouki a proposées à

l'empereur, et que M. de Novozilzof avait été chargé de porter, la

Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur

les hauteurs de Montmartre.

Dans une relation plus détaillée de cette bataille, l'état-major fera

connaître ce que chaque corps, chaque officier, chaque général, ont fait

pour illustrer le nom français et donner un témoignage de leur amour à

leur empereur.

Le 12, à la pointe du jour, le prince Jean de Lichtenstein,

commandant l'armée autrichienne, est venu trouver l'empereur à son

quartier-général, établi dans une grange. Il en a eu une longue

audience. Cependant nous poursuivons nos succès, L'ennemi s'est retiré

sur le chemin d'Austerliz à Godding. Dans cette retraite il prête le

flanc; l'armée française est déjà sur ses derrières, et le suit l'épée

dans les reins.

Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs

immenses, on entend encore les cris de milliers d'hommes qu'on ne peut

secourir. Il faudra trois jours pour que tous les blessés ennemis soient

évacués sur Brünn. Le coeur saigne. Puisse tant de sang versé, puissent

tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont

la cause! puissent les lâches oligarques de Londres porter la peine de

tant de maux!

Austerliz, le 12 frimaire an 14 (3 décembre 1805).

_Trentième bulletin_ (bis) _de la grande armée._

En ce moment arrive au quartier-général la capitulation envoyée par le

maréchal Augereau, du corps d'armée autrichien commandé par le général

Jellachich. L'empereur eût préféré que l'on eût gardé les prisonniers en

France, cela eût-il dû occasionner quelques jours de blocus de plus; car

l'expérience a prouvé que, renvoyés en Autriche, les soldats servent

incontinent après.

Le général de Wrede, commandant les Bavarois, a eu différentes affaires

en Bohême contre l'archiduc Ferdinand. Il a fait quelques centaines de

prisonniers.

Le prince de Rohan, à la tête d'un corps de six mille hommes qui avait

été coupé par le maréchal Ney et par le maréchal Augereau, s'est jeté

sur Trente, a passé la gorge de Bonacio, et tenté de pénétrer à Venise.

Il a été battu par le général Saint-Cyr, qui l'a fait prisonnier avec

ses six mille hommes.

Austerlitz, le 14 frimaire an 14 (4 décembre 1805).

_Trente-unième bulletin de la grande armée._

L'empereur est parti hier d'Austerlitz, et est allé à ses avant-postes

près de Saruschitz, et s'est là placé à son bivouac. L'empereur

d'Allemagne n'a pas tardé à arriver. Ces deux monarques ont eu une

entrevue qui a duré deux heures.

L'empereur d'Allemagne n'a pas dissimulé, tant de sa part que de la part

de l'empereur de Russie, tout le mépris que leur inspirait la conduite

de l'Angleterre. «Ce sont des marchands, a-t-il répété, qui mettent en

feu le continent pour s'assurer le commerce du inonde.»

Ces deux princes sont convenus d'un armistice et des principales

conditions de la paix, qui sera négociée et terminée sous peu de jours.

L'empereur d'Allemagne a fait également connaître à l'empereur,

que l'empereur de Russie demandait à faire sa paix séparée, qu'il

abandonnait entièrement les affaires de l'Angleterre, et n'y prenait

plus aucun intérêt.

L'empereur d'Allemagne répéta plusieurs fois dans la conversation: «Il

n'y a point de doute; dans sa querelle avec l'Angleterre, la France a

raison.» Il demanda aussi une trêve pour les restes de l'armée russe.

L'empereur lui fit observer que l'armée russe était cernée, que pas un

homme ne pouvait échapper: «Mais, ajouta-t-il, je désire faire une chose

agréable à l'empereur Alexandre; je laisserai passer l'armée russe,

j'arrêterai la marche de mes colonnes; mais votre majesté me promet que

l'armée russe retournera en Russie, évacuera l'Allemagne et la Pologne

autrichienne et prussienne.»--«C'est l'intention de l'empereur

Alexandre, a répondu l'empereur d'Allemagne; je puis vous l'assurer:

d'ailleurs, dans la nuit, vous pourrez vous en convaincre par vos

propres officiers.»

On assure que l'empereur a dit à l'empereur d'Allemagne, en le faisant

approcher du feu de son bivouac: «Je vous reçois dans le seul palais que

j'habite depuis deux mois.» L'empereur d'Allemagne a répondu en riant:

«Vous tirez si bon parti de cette habitation qu'elle doit vous plaire.»

C'est du moins ce que l'on croit avoir entendu. La nombreuse suite des

deux princes n'était pas assez éloignée pour qu'elle ne pût entendre

plusieurs choses.

L'empereur a accompagné l'empereur d'Allemagne à sa voiture, et s'est

fait présenter les deux princes de Lichtenstein et le général prince de

Schwartzenberg. Après cela il est revenu coucher à Austerlitz.

On recueille tous les renseignemens pour faire une belle description de

la bataille d'Austerlitz. Un grand nombre d'ingénieurs lèvent le plan

du champ de bataille. La perte des Russes à été immense: les généraux

Kutuzow et Buxhowden ont été blessés; dix ou douze généraux ont été

tués: plusieurs aides-de-camp de l'empereur de Russie et un grand nombre

d'officiers de distinction ont été tués. Ce n'est pas cent vingt pièces

de canon qu'on a prises, mais cent cinquante. Les colonnes ennemies

qui se jetèrent dans les lacs furent favorisées par la glace; mais la

canonnade la rompit, et des colonnes entières se noyèrent. Le soir de la

journée, et pendant plusieurs heures de la nuit, l'empereur a parcouru

le champ de bataille et a fait enlever les blessés: spectacle horrible

s'il en fut jamais! L'empereur, monté sur des chevaux très-vites,

passait avec la rapidité de l'éclair, et rien n'était plus touchant que

de voir ces braves gens le reconnaître sur-le-champ; les uns oubliaient

leurs souffrances et disaient: Au moins la victoire est-elle bien

assurée? Les autres: Je souffre depuis huit heures, et depuis le

commencement de la bataille je suis abandonné, mais j'ai bien fait mon

devoir. D'autres: Vous devez être content de vos soldats aujourd'hui.

A chaque soldat blessé l'empereur laissait une garde qui le faisait

transporter dans les ambulances. Il est horrible de le dire:

quarante-huit heures après la bataille, il y avait encore un grand

nombre de Russes qu'on n'avait pu panser. Tous les Français le furent

avant la nuit. Au lieu de quarante drapeaux, il y en a jusqu'à cette

heure quarante-cinq, et l'on trouve encore les débris de plusieurs.

Rien n'égale la gaîté des soldats à leur bivouac. A peine

aperçoivent-ils un officier de l'empereur, qu'ils lui crient: L'empereur

a-t-il été content de nous?

En passant devant le vingt-huitième de ligne, qui a beaucoup de

conscrits du Calvados et de la Seine-Inférieure, l'empereur lui dit:

«J'espère que les Normands se distingueront aujourd'hui.» Ils ont tenu

parole; les Normands se sont distingués. L'empereur, qui connaît la

composition de chaque régiment, a dit à chacun son mot; et ce mot

arrivait et parlait au coeur de ceux auxquels il était adressé,

et devenait leur mot de ralliement au milieu du feu. Il dit au

cinquante-septième: «Souvenez-vous qu'il y a bien des années que je vous

ai surnommé _le Terrible._».I1 faudrait nommer tous les régimens de

l'armée; il n'en est aucun qui n'ait fait des prodiges de bravoure et

d'intrépidité. C'est là le cas de dire que la mort s'épouvantait et

fuyait devant nos rangs, pour s'élancer dans les rangs ennemis; pas un

corps n'a fait un mouvement rétrograde. L'empereur disait: «J'ai livré

trente batailles comme celle-ci, mais je n'en ai vu aucune où la

victoire ait été si décidée, et les destins si peu balancés.» La garde à

pied de l'empereur n'a pu donner; elle en pleurait de rage. Comme elle

demandait absolument à faire quelque chose: «Réjouissez-vous de ne rien

faire, lui dit l'empereur: vous devez donner en réserve; tant mieux si

l'on n'a pas besoin de vous aujourd'hui.»

Trois colonels de la garde impériale russe sont pris, avec le général

qui la commandait. Les hussards de cette garde ont fait une charge sur

la division Caffarelli. Cette seule charge leur a coûté trois cents

hommes qui restèrent sur le champ de bataille. La cavalerie française

s'est montrée supérieure et a parfaitement fait. À la fin de la

bataille, l'empereur a envoyé le colonel Dallemagne avec deux escadrons

de sa garde en partisans, pour parcourir à volonté les environs du champ

de bataille, et ramener les fuyards. Il a pris plusieurs drapeaux,

quinze pièces de canon, et fait quinze cents prisonniers. La garde

regrette beaucoup le colonel des chasseurs à cheval Morland, tué d'un

coup de mitraille, en chargeant l'artillerie de la garde impériale

russe. Cette artillerie fut prise; mais ce brave colonel trouva la mort.

Nous n'avons eu aucun général tué. Le colonel Mazas, du quatorzième de

ligne, brave homme, a été tué. Beaucoup de chefs de bataillon ont

été blessés. Les voltigeurs ont rivalisé avec les grenadiers. Les

cinquante-cinquième, quarante-troisième, quatorzième, trente-sixième,

quarantième et dix-septième...; mais on n'ose nommer aucun corps, ce

serait une injustice pour les autres; ils ont tous fait l'impossible.

Il n'y avait pas un officier, pas un général, pas un soldat qui ne fût

décidé à vaincre ou à périr.

Il ne faut point taire un trait qui honore l'ennemi: le commandant de

l'artillerie de la garde impériale russe venait de perdre ses pièces; il

rencontra l'empereur: Sire, lui dit-il, faites-moi fusiller, je viens de

perdre mes pièces. «Jeune homme, lui répondit l'empereur, j'apprécie

vos larmes; mais on peut être battu par mon armée, et avoir encore des

titres à la gloire.»

Nos avant-postes sont arrivés à Olmutz; l'impératrice et toute sa cour

s'en sont sauvées en toute hâte.

Le colonel Corbineau, écuyer de l'empereur, commandant le cinquième

régiment de chasseurs, a eu quatre chevaux tués; au cinquième il a été

blessé lui-même, après avoir enlevé un drapeau. Le prince Murat se loue

beaucoup des belles manoeuvres du général Kellermann, des belles charges

des généraux Nansouty et d'Hautpoult, et enfin de tous les généraux;

mais il ne sait qui nommer, parce qu'il faudrait les nommer tous.

Les soldats du train ont mérité les éloges de l'armée. L'artillerie

a fait un mal épouvantable à l'ennemi. Quand on en a rendu compte à

l'empereur, il a dit: «Ces succès me font plaisir, car je n'oublie pas

que c'est dans ce corps que j'ai commencé ma carrière militaire.»

L'aide-de-camp de l'empereur, le général Savary, avait accompagné

l'empereur d'Allemagne après l'entrevue, pour savoir si l'empereur de

Russie adhérait à la capitulation. Il a trouvé les débris de l'armée

russe sans artillerie ni bagages et dans un épouvantable désordre; il

était minuit; le général Meerfeld avait été repoussé de Godding par le

maréchal Davoust; l'armée russe était cernée; pas un homme ne pouvait

s'échapper. Le prince Czartorinski introduisit le général Savary près de

l'empereur. Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m'en vais;

qu'il a fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration

pour lui; que c'est un prédestiné du ciel; qu'il faut à mon armée cent

ans pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté? Oui,

Sire, lui dit le général Savary, si V.M. ratifie ce que les deux

empereurs de France et d'Allemagne ont arrêté dans leur entrevue.--Eh

qu'est-ce?--Que l'armée de V.M. se retirera chez elle par les journées

d'étape qui seront réglées par l'empereur, et qu'elle évacuera

l'Allemagne et la Pologne autrichienne. A cette condition, j'ai l'ordre

de l'empereur de me rendre a nos avant-postes qui vous ont déjà tourné,

et d'y donner ses ordres pour protéger votre retraite, l'empereur

voulant respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour

cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.--Cet aide-de-camp partit

sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès du maréchal Davoust,

auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et de rester

tranquille. Puisse cette générosité de l'empereur des Français ne pas

être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l'empereur qui

renvoya six mille hommes à l'empereur Paul avec tant de grace et de

marques d'estime pour lui. Le général Savary avait causé une heure avec

l'empereur de Russie, et l'avait trouvé tel que doit être un homme de

coeur et de sens, quelques revers d'ailleurs qu'il ait éprouvés. Ce

monarque lui demanda des détails sur la journée. Vous étiez inférieurs à

moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur tous les points

d'attaque. Sire, répondit le général Savary, c'est l'art de la guerre

et le fruit de quinze ans de gloire; c'est la quarantième bataille que

donne l'empereur.--Cela est vrai; c'est un grand homme de guerre. Pour

moi, c'est la première fois que je vois le feu. Je n'ai jamais eu

la prétention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez de

l'expérience, vous le surpasserez peut-être.--Je m'en vais donc dans ma

capitale. J'étais venu au secours de l'empereur d'Allemagne; il m'a fait

dire qu'il est content. Je le suis aussi.

A son entrevue avec l'empereur d'Allemagne, l'empereur lui a dit: «M. et

Mme Colloredo, MM. Paget et Rasumowki ne font qu'un avec votre ministre

Cobentzel: voilà les vraies, causes de la guerre, et si V.M. continue

à se livrer à ces intrigans, elle ruinera toutes les affaires et

s'aliénera le coeur de ses sujets, elle cependant qui a tant de qualités

pour étre heureuse et aimée!»

Un major autrichien s'étant présenté aux avant-postes; porteur de

dépêches de M. Cobentzel pour M. de Stadion à Vienne, l'empereur a dit:

«Je ne veux rien de commun avec cet homme qui s'est vendu à l'Angleterre

pour payer ses dettes, et qui a ruiné son maître et sa nation, en

suivant les conseils de sa soeur et de Mme Colloredo.»

L'empereur fait le plus grand cas du prince Jean de Lichtenstein; il

a dit plusieurs fois; «Comment, lorsqu'on a des hommes d'aussi grande

distinction, laisse-t-on mener ses affaires par des sots et des

intrigans?» Effectivement le prince de Lichtenstein est un des hommes

les plus distingués, non seulement par ses talens militaires, mais

encore par ses qualités et ses connaissances.

On assure que l'empereur a dit, après sa conférence avec l'empereur

d'Allemagne: «Cet homme me fait faire une faute, car j'aurais pu suivre

ma victoire, et prendre toute l'armée russe et autrichienne; mais enfin

quelques larmes de moins seront versées.»

Austerlitz, le 15 frimaire an 14 (6 décembre 1805).

Trente-deuxième bulletin de la grande armée.

Le général Friant, à la bataille d'Austerlitz, a eu quatre chevaux tués

sous lui. Les colonels Conroux et Demoustier se sont fait remarquer. Les

traits de courage sont si nombreux, qu'à mesure que le rapport en

est fait à l'empereur, il dit: «Il me faut toute ma puissance pour

récompenser dignement tous ces braves gens.»

Les Russes, en combattant, ont l'habitude de mettre leurs havre-sacs

bas. Comme toute l'armée russe a été mise en déroute, nos soldats ont

pris tous des havre-sacs. On a pris aussi une grande partie de ses

bagages, et les soldats y ont trouvé beaucoup d'argent.

Le général Bertrand, qui avait été détaché après la bataille avec un

escadron de la garde, a ramassé un grand nombre de prisonniers, dix-neuf

pièces de canon et beaucoup de voitures remplies d'effets. Le nombre

de pièces de canon prises jusqu'à cette heure, se monte à cent

soixante-dix.

L'empereur a témoigné quelque mécontentement de ce qu'on lui eût envoyé

des plénipotentiaires la veille de la bataille, et qu'on eût ainsi

prostitué le caractère diplomatique. Cela est digne de M. de Cobentzel,

que toute la nation regarde comme un des principaux auteurs de tous ces

malheurs.

Le prince Jean de Lichtenstein est venu trouver l'empereur au château

d'Austerlitz. L'empereur lui a accordé une conférence de plusieurs

heures. On remarque que l'empereur cause volontiers avec cet officier

général. Ce prince a conclu, avec le maréchal Berthier, un armistice de

la teneur suivante:

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 334 / 342 题