Paris, le 10 ventose an 13 (1er mars 1805).
_Note inscrite dans le Moniteur._
[75]M. Pitt n'avait pas besoin de ce vote de 5,000,000 livres sterling.
On sait très-bien depuis deux ans, que s'il est un prince assez ennemi
de sa maison, de son trône, de ses peuples, pour vouloir vendre son
repos, les destins futurs de sa famille et le sang de ses sujets,
l'Angleterre est là pour les lui payer avec cet or acquis par le
monopole aux dépens de tous les peuples de l'Europe. Le gouvernement
anglais donne au monde le spectacle odieux de la plus grande immoralité.
Ses agens parcourent, la bourse à la main, tous les cabinets, et partout
les puissances rejettent avec horreur cet argent de la corruption qui
ne peut produire que le remords et le malheur. Que l'Angleterre soit
disposée a fournir plusieurs centaines de millions aux puissances qui
voudront recommencer la lutte, c'est une chose connue qu'il n'était pas
nécessaire de proclamer de nouveau. Ce que le vote de M. Pitt manifeste
avec une égale évidence, c'est cet état d'aveuglement qui ne lui permet
pas de voir que l'Europe veut le repos, et que si ceux qui cherchent à
la faire rentrer dans une mer d'incertitude et de sang étaient renversés
à leur tour, ils tomberaient aux acclamations de tous les peuples.
L'argent est utile aux coalitions, on ne l'ignore pas; mais ce n'est
point avec de l'argent qu'on fait les coalitions. Quelle est celle des
grandes puissances de l'Europe qui ne dépense dans une campagne active
le double et le triple de ce que vous pouvez lui offrir? Elle répand, de
plus, le sang de ses sujets; mais cet élément n'entre jamais dans vos
calculs.
C'est en suivant cette politique sage et mesurée, en ayant de la
prévoyance dans la prospérité, en se montrant prêts à secourir ses amis
dans le malheur, et à faire des sacrifices pour leur avantage, qu'on
a des alliés. Cet usage n'est pas le vôtre; votre seule politique, le
grand Frédéric l'a dit il y a long-temps, est d'aller frapper à toutes
les portes, une bourse à la main. Mais les funestes effets de cette
politique ont été démontrés par l'expérience. Gardez donc votre or; et
pour peu que vous soyez animés par l'intérêt de votre patrie, faites la
paix, et prenez dans la paix des principes modérés. Vous aurez le temps
de payer votre dette et de vous assurer la possession de ces richesses
immenses que vous accumulez, de ces immenses Indes qui gémissent sous
votre domination.
On a fait au devant de vous les premiers pas pour la paix, et comment
avez-vous répondu a ces avances? en mettant, à l'ouverture du parlement,
des injures dans la bouche de votre roi, en violant enfin le secret
de vos négociations, ce qui a donné le caractère le plus évident a
l'intention où vous étiez qu'elles n'eussent aucune suite.
[Footnote 75: M. Pitt avait demandé au parlement britannique un vote de
5,000,000 liv. sterlings pour _engager les puissances du continent à
contracter une alliance avec le roi d'Angleterre._]
Paris, le 26 ventose an 13 (17 mars 1805).
_Réponse de l'empereur à la grande députation de la république
italienne, venue à Paris pour lui offrir la couronne de fer d'Italie._
Depuis le moment où nous parûmes pour la première fois dans vos
contrées, nous avons toujours eu la pensée de créer indépendante et
libre la nation italienne; nous avons poursuivi ce grand objet au milieu
des incertitudes des événemens.
Nous formâmes d'abord les peuples de la rive droite du Pô en république
cispadane, et ceux de la rive gauche en république transpadane.
Depuis, de plus-heureuses circonstances nous permirent de réunir ces
états et d'en former la république cisalpine.
Au milieu des soins de toute espèce qui nous occupaient alors, nos
peuples d'Italie furent touchés de l'intérêt que nous portâmes à tout
ce qui pouvait assurer leur prospérité et leur bonheur; et lorsque,
quelques années après, nous apprîmes au bord du Nil que notre ouvrage
était renversé, nous fûmes sensible aux malheurs auxquels vous étiez,
en proie. Grâce à l'invincible courage de nos armées, nous parûmes dans
Milan lorsque nos peuples d'Italie nous croyaient encore sur les bords
de la mer Rouge.
Notre première volonté, encore tout couvert du sang et de la poussière
des batailles, fut la réorganisation de la patrie italienne.
Les statuts de Lyon remirent la souveraineté entre les mains de la
consulte et des collèges, où nous avions réuni les différens élémens qui
constituent les nations.
Vous crûtes alors nécessaire à vos intérêts que nous fussions le chef de
votre gouvernement; et aujourd'hui persistant dans la même pensée,
vous voulez que nous soyons le premier de vos rois. La séparation des
couronnes de France et d'Italie, qui peut être utile pour assurer
l'indépendance de vos descendens, serait dans ce moment funeste à votre
existence et à votre tranquillité. Je la garderai cette couronne, mais
seulement tout le temps que vos intérêts l'exigeront; et je verrai avec
plaisir arriver le moment où je pourrai la placer sur une plus jeune
tête qui, animée de mon esprit, continue mon ouvrage, et soit toujours
prête à sacrifier sa personne et ses intérêts à la sûreté et au bonheur
du peuple sur lequel la Providence, les constitutions du royaume et ma
volonté l'auront appelé à régner.