BONAPARTE.

Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799).

_Au grand-visir._

Grand parmi les grands éclairés et sages, seul dépositaire de la

confiance du plus grand des sultans.

J'ai l'honneur d'écrire à votre excellence par l'effendi qui a été fait

prisonnier à Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaître la

véritable situation de l'Egypte, et entamer des négociations entre la

Sublime Porte et la république française, qui puissent mettre fin à la

guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre état.

Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps, et

dès-lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières, la

France ennemie de la Russie et de l'empereur, la Porte ennemie de la

Russie et de l'empereur, sont-elles cependant en guerre?

Comment votre excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un

Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte?

Comment votre excellence, si éclairée dans la connaissance de la

politique et des intérêts des divers états, pourrait-elle ignorer que la

Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus pour le

partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de la France

qui l'a empêché?

Votre excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'islamisme est

la Russie. L'empereur Paul 1er s'est fait grand-maître de Malte,

c'est-à-dire a fait voeu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce pas

lui qui est chef de la religion grecque, c'est-à-dire des plus nombreux

ennemis qu'ait l'Islamisme?

La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les

chaînes des Turcs qui y étaient détenus en esclavage, et croit, comme

l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y a qu'un seul Dieu.

Ainsi donc la Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis, et s'est

alliée à ses véritables ennemis.

Ainsi donc la Sublime-Porte a été l'amie de la France tant que cette

puissance a été chrétienne, lui a fait la guerre dès l'instant que la

France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane.

Mais, dit-on, la France a envahi l'Egypte; comme si je n'avais pas

toujours déclaré que l'intention de la république française était de

détruire les mameloucks, et non de faire la guerre à la Sublime-Porte;

était de nuire aux Anglais, et non à son grand et fidèle ami l'empereur

Sélim.

La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui étaient

en Egypte, envers les bâtimens du grand-seigneur, envers les bâtimens

de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr garant des

intentions pacifiques de la république française?

La Sublime-Porte a déclaré la guerre dans le mois de janvier à la

république française avec une précipitation inouïe, sans attendre

l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris

pour se rendre à Constantinople; sans me demander aucune explication, ni

répondre à aucune des avances que j'ai faites.

J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût

parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai à cet effet,

envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la république, sur la caravelle.

Pour toute réponse, on l'a emprisonné; pour toute réponse, on a créé

des armées, on les a réunies à Gaza, et on leur a ordonné d'envahir

l'Egypte. Je me suis trouvé alors obligé de passer le désert, préférant

faire la guerre en Syrie, à ce qu'on la fît en Egypte.

Mon armée est forte, parfaitement disciplinée, et approvisionnée de

tout ce qui peut la rendre victorieuse des armées, fussent-elles aussi

nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places fortes

hérissées de canon se sont élevées sur les côtes et sur les frontières

du désert: je ne crains donc rien, et je suis ici invincible; mais je

dois à l'humanité, à la vraie politique, au plus ancien, comme au plus

vrai des alliés, la démarche que je fais.

Ce que la Sublime-Porte n'obtiendra jamais par la force des armes,

elle peut l'obtenir par une négociation. Je battrai toutes les armées,

lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Egypte; mais je répondrai

d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de négociations qui

me seront faites. La république française, dès l'instant que la

Sublime-Porte ne fera plus cause commune avec nos ennemis, la Russie

et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour rétablir la bonne

intelligence, et lever tout ce qui pourra être un sujet de désunion

entre les deux états.

Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles; vos ennemis ne sont

pas en Egypte, ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont

aujourd'hui par votre extrême imprudence au milieu de l'Archipel.

Radoubez et réarmez vos vaisseaux; reformez vos équipages; tenez-vous

prêt à déployer bientôt l'étendard du prophète, non contre la France,

mais contre les Russes et les Allemands qui rient de la guerre que nous

nous faisons, et qui, lorsque vous aurez été affaibli, lèveront la tête,

et déclareront bien haut les prétentions qu'ils ont déjà.

Vous voulez l'Egypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a jamais

été de vous l'ôter.

Chargez votre ministre à Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez

quelqu'un chargé de vos intentions ou de vos pleins pouvoirs en Egypte.

On pourra, en deux heures d'entretien tout arranger: c'est là le seul

moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la force contre

ses véritables ennemis, et de déjouer leurs projets perfides; ce qui,

malheureusement, leur a déjà si fort réussi.

Dites un mot, nous fermons la mer Noire à la Russie, et nous cesserons

d'être le jouet de cette puissance ennemie que nous avant tant de sujets

de haïr, et je ferai tout ce qui pourra vous convenir.

Ce n'est pas contre les musulmans que les armées françaises aiment à

déployer, et leur tactique, et leur courage; mais c'est, au contraire,

réunies à des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a été de

tout temps, chasser leurs ennemis communs.

Je crois en avoir assez dit par cette lettre à votre excellence; elle

peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure

être détenu dans la mer Moire. Elle peut prendre tout autre moyen pour

me faire connaître ses intentions.

Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie celui où je

pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois impolitique et

sans objet.

Je prie votre excellence de croire à l'estime et à la considération

distinguée que j'ai pour elle.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 189 / 342 题