Au camp devant Acre, le 21 floréal an 7 (10 mai 1799).
_Au Directoire exécutif._
Je vous ai fait connaître qu'Achmet Djezzar, pacha d'Acre, de Tripoli
et de Damas, avait été nommé pacha d'Egypte, qu'il avait réuni un corps
d'armée, et avait porté son avant-garde à El-Arich, menaçant le reste de
l'Egypte d'une invasion prochaine;
Que les bâtimens de transport turcs se réunissaient dans le port de
Miri, menaçant de se porter devant Alexandrie, dans la belle saison; que
par les mouvemens qui existaient dans l'Arabie, on devait s'attendre que
le nombre des gens d'Yambo qui avaient passé la mer Rouge, augmenterait
au printemps.
Vous avez vu, par ma dernière dépêche, la rapidité avec laquelle l'armée
a passé le désert, la prise d'El-Arich, de Gaza, de Jaffa, la dispersion
de l'armée ennemie, qui a perdu ses magasins, une partie de ses
chameaux, ses outres et ses équipages de campagne.
Il restait encore deux mois avant la saison propre au débarquement,
je résolus de poursuivre les débris de l'armée ennemie, et de nourrir
pendant deux mois la guerre dans le coeur de la Syrie.
_Affaire de Kakoun._
Le 25 ventose, à dix heures du matin, nous aperçûmes, au delà du village
de Kakoun, l'armée ennemie, qui avait pris position sur nos flancs; sa
gauche composée de gens de Naplouse, anciens Samaritains, était appuyée
à un mamelon d'un accès difficile; la cavalerie était formée à droite.
Le général Kléber se porta sur la cavalerie ennemie; le général Lannes
attaqua la gauche; le général Murat déploya sa cavalerie au centre.
Le général Lannes culbuta l'ennemi, tua beaucoup de monde, et le
poursuivit pendant deux lieues dans les montagnes.
Le général Kléber, après une légère fusillade, mit en fuite la droite
des ennemis, et les poursuivit vivement; ils prirent le chemin d'Acre.
_Combat de Caïffa._
Le 27, à huit heures du soir, nous nous emparâmes de Caïffa; une escadre
anglaise était mouillée dans la rade.
Quatre pièces d'artillerie de siége, que j'avais fait embarquer à
Alexandrie sur quatre bâtimens de transport, furent prises à la hauteur
de Caïffa par les Anglais.
Plusieurs bateaux chargés de bombes et de vivres échappèrent et vinrent
mouiller à Caïffa: les Anglais voulurent les enlever; le chef d'escadron
Lambert les repoussa, leur blessa ou tua cent hommes, fit trente
prisonniers, et s'empara d'une grosse chaloupe avec une caronade de
trente-six.
Nous n'avions plus à mettre en batterie devant Acre que notre équipage
de campagne: nous battîmes en brèche une tour qui était la partie la
plus saillante de la ville; la mine manqua, la contrescarpe ne sauta
pas. Le citoyen Mailly, adjoint à l'état-major, qui se porta pour
reconnaître l'effet de la mine, fut tué. Vous verrez, par le journal du
siége, que les 6, 10, 18, et 26 germinal, l'ennemi fit des sorties vives
où il fut repoussé avec de grandes pertes par le général Vial.
Que, le 12, nos mineurs firent sauter la contrescarpe, mais que la
brèche ne se trouva pas praticable.
Le 11, le général Murat prit possession de Saffet, l'ancienne Béthulie.
Les habitans montrent l'endroit où Judith tua Holopherne. Le même jour,
le général Junot prit possession de Nazareth.
_Combat de Nazareth._
Cependant une armée nombreuse s'était mise en marche de Damas, elle
passa le Jourdain le 17.
L'avant-garde se battit toute la journée du 19 contre le général Junot
qui, avec cinq cents hommes des deuxième et dix-neuvième demi-brigades,
la mit en déroute, lui prit cinq drapeaux, et couvrit le champ de
bataille de morts; combat célèbre, et qui fait honneur au sang-froid
français.
_Combat de Cana._
Le 20, le général Kléber partit du camp d'Acre, il marcha à l'ennemi, et
le rencontre près du village de Cana; il se forma en deux carrés: après
s'être canonné et fusillé une partie de la journée, chacun rentra dans
son camp.
_Bataille du mont Thabor._
Le 22, l'ennemi déborda la droite du général Kléber, et se porta dans la
plaine d'Esdrélon pour se joindre aux Naplousins.
Le général Kléber se porta entre le Jourdain et l'ennemi, tourna le mont
Thabor, et marcha toute la nuit du 26 au 27 pour l'attaquer de nuit.
Il n'arriva en présence de l'ennemi qu'au jour; il forma sa division en
bataillon carré: une nuée d'ennemis l'investit de tous côtés; il essuya
toute la journée des charges de cavalerie: toutes furent repoussées avec
la plus grande bravoure.
La division Bon était partie le 25 à midi du camp d'Acre, et se trouva
le 27, à neuf heures du matin, sur les derrières de l'ennemi qui
occupait un immense champ de bataille. Jamais nous n'avions vu tant de
cavalerie caracoler, charger, se mouvoir dans tous les sens; on ne se
montra point, notre cavalerie enleva le camp ennemi qui était à deux
heures du champ de bataille. On prit plus de quatre cents chameaux et
tous les bagages, spécialement ceux des mameloucks.
Les généraux Vial et Rampon, à la tête de leurs troupes formées en
bataillons carrés, marchèrent dans différentes directions, de manière
à former, avec la division Kléber, les trois angles d'un triangle
équilatéral de deux mille toises de côté: l'ennemi était au centre.
Arrivés à la portée du canon, ils se démasquèrent: l'épouvante se mit
dans les rangs ennemis; en un clin d'oeil, cette nuée de cavaliers
s'écoula en désordre, et gagna le Jourdain; l'infanterie gagna les
hauteurs, la nuit la sauva.
Le lendemain, je fis brûler les villages de Djényn, Noures, Oualar, pour
punir les Naplousins.
Le général Kléber poursuivit les ennemis jusqu'au Jourdain.
_Combat de Ssafet._
Cependant le général Murat était parti le 23 du camp pour faire lever
le siége de Ssafet, et enlever les magasins de Thabaryéh; il battit la
colonne ennemie et s'empara de ses bagages.
Ainsi, cette armée, qui s'était annoncée avec tant de fracas, aussi
nombreuse, disaient les gens du pays, _que les étoiles du ciel et les
sables de la mer_, assemblage bizarre de fantassins et de cavaliers de
toutes les couleurs et de tous les pays, repassa le Jourdain avec la
plus grande précipitation, après avoir laissé une grande quantité de
morts sur le champ de bataille. Si l'on juge de son épouvante par la
rapidité de sa fuite, jamais il n'y en eut de pareille.
Vous verrez dans le journal du siège d'Acre, les différens travaux qui
furent faits de part et d'autre pour le passage du fossé, et pour se
loger dans la tour que l'on mina et contremina;
Que, plusieurs pièces de vingt-quatre étant arrivées, on battit
sérieusement la ville en brèche, que les 7, 10 et 13 floréal, l'ennemi
fit des sorties, et fut vigoureusement repoussé;
Que, le 19 floréal, l'ennemi reçut un renfort porté sur trente bâtimens
de guerre turcs;
Qu'il fît le même jour quatre sorties; qu'il remplit nos boyaux de ses
cadavres;
Que nous nous logeâmes, après un assaut extrêmement meurtrier, dans un
des points les plus essentiels de la place.
Aujourd'hui, nous sommes maîtres des principaux points du rempart.
L'ennemi a fait une seconde enceinte ayant pour point d'appui le château
de Djezzar.
Il nous resterait à cheminer dans la ville; il faudrait ouvrir la
tranchée devant chaque maison, et perdre plus de monde que je ne le veux
faire.
La saison d'ailleurs est trop avancée; le but que je m'étais proposé se
trouve rempli; l'Egypte m'appelle.
Je fais placer une batterie de vingt-quatre pour raser le palais de
Djezzar, et les principaux monumens de la ville; je fais jeter un
millier de bombes qui, dans un endroit aussi resserré, doivent faire
un mal considérable. Ayant réduit Acre en un monceau de pierres, je
repasserai le désert, prêt à recevoir l'armée européenne ou turcque,
qui, en messidor ou thermidor, voudrait débarquer en Egypte.
Je vous enverrai du Caire une relation des victoires que le général
Desaix a remportées dans la Haute-Egypte; il a déjà détruit plusieurs
fois les gens arrivés d'Arabie, et dissipé presque entièrement les
mameloucks.
Dans toutes ces affaires, un bon nombre de braves sont morts, à la
tête desquels les généraux Caffarelli et Rambaud: un grand nombre sont
blessés; parmi ces derniers, les généraux Bon et Lannes.
J'ai eu, depuis mon passage du désert, cinq cents hommes tués, et le
double de blessés.
L'ennemi a perdu plus de quinze mille hommes.
Je vous demande le grade de général de division pour le général Lannes,
et le grade de général de brigade pour le citoyen Sougis, chef de
brigade d'artillerie.
J'ai donné de l'avancement aux officiers, dont je vous enverrai l'état.
Je vous ferai connaître les traits de courage qui ont distingué un grand
nombre de braves.
J'ai été parfaitement content de l'armée: dans des évènemens, et dans un
genre de guerre si nouveaux pour des Européens, elle fait voir que le
vrai courage et les talens guerriers ne s'étonnent de rien, et ne se
rebutent d'aucun genre de privation. Le résultat sera, nous l'espérons,
une paix avantageuse, un accroissement de gloire et de prospérité pour
la république.