LA GOMME

La gomme est le principal, sinon l'unique produit que, depuis trois

siècles, les Européens du Sénégal sont allés chercher aux escales

maures. Les opérations de cette traite sont bien connues, ayant

été décrites maintes fois depuis le P. Labat jusqu'aux auteurs

contemporains. Il est inutile d'y revenir ici.

En ce qui concerne le Brakna, on a vu au livre premier la naissance

historique de la traite, et les escales où elle se pratiquait et on

trouvera en annexe les principales tractations officielles auxquelles

elle a donné lieu.

On connaît l'explication ingénieuse que Bérenger-Feraud a donné à

cette idée dont furent, plusieurs siècles durant, pénétrés les Maures,

à savoir que la gomme était absolument indispensable à la vie des

Français.

«On s'est souvent demandé, avec étonnement, pourquoi les Maures se

figurent obstinément que la gomme nous est indispensable en France

pour l'existence même des populations et que, si nous en manquions,

des villes entières mourraient de faim; il n'est pas impossible

qu'une erreur d'interprétation, d'expression, qu'un malentendu,

en un mot, ait été l'origine de cette croyance. En effet, nous

trouvons dans les traités de mai 1785, entre Durand, directeur

général de la Compagnie du Sénégal et les marabouts Darmankour

que le titre de pensionnaire du roi était traduit par un mot qui

signifie plus exactement «fournisseur des vivres de la maison du

roi» (Silvestre de Sacy).

«Or pourquoi ce fournisseur vient-il au Sénégal en personne, se

dirent les Maures, si ce n'est pour un objet tenant directement à

l'alimentation? Ils durent croire que Durand était le restaurateur

du roi comme quelque individu, qu'ils connaissaient bien à

Saint-Louis, était le restaurateur des employés de la Compagnie,

et, par une série de raisonnements, dont on comprend aisément

la filière, ils arrivèrent à penser que c'était réellement pour

nourrir des hommes, et non pour des besoins industriels, que nous

mettions cette extrême insistance à acheter de la gomme, que nous

leur recommandions bien de ne pas vendre aux Anglais nos ennemis.»

Le fait est exact, et n'est pas spécial aux seuls Id Ou al-Hadj

(Darmankour). Le premier traité avec les Brakna que nous ayons

conservé, le traité avec Mohammed ould Mokhtar, répétant sans doute

des traités antérieurs, traduit «pensionnaire du roi», par «iaati

aïch ahel sultan takoul», ce qui signifie «qui donne la nourriture à

manger aux gens du Roi» et ce qui est évidemment tout le contraire du

sens réel. Ce n'est pas la première fois que je signale des erreurs

de traduction dans les textes arabes de l'histoire de l'Afrique

occidentale française. Si celle-ci paraît insignifiante, encore qu'elle

ait pu ancrer chez les Maures des idées fausses à notre égard et les

exciter souvent à nous résister dans les tractations diplomatiques

ou commerciales de la gomme, d'autres eurent des conséquences plus

importantes.

Dans le but d'obtenir un plus fort rendement de la gomme, les

indigènes détruisent les gommiers en les saignant. Leur méthode est

une incision parallèle à l'axe. C'est cela qui détermine l'exsudation

la plus abondante. Toute autre méthode ne donne qu'une exsudation

insignifiante, mais ils pratiquent leur incision brutalement,

atteignant et dépassant l'aubier, pratiquant de larges, inutiles et

dangereuses entailles dans le cœur de l'arbre. En même temps, ils

écorcent partiellement l'arbre. Après trois ou quatre ans de ce régime,

l'arbre s'étiole et meurt.

Les instructions qu'on leur donne annuellement, comme les amendes qu'on

ne leur ménage pas, ne les ont jamais corrigés. Voici, à titre de

curiosité et sous sa forme originale, la circulaire envoyée d'Aleg par

le commandant de cercle aux dirigeants de tribu, le 28 mars 1911:

«O chefs, parlant des affaires des tribus Brakna, le Colonel,

commandant les pays maures, vous informe de ce qui suit:

«Les gommiers sont nombreux dans vos pays et y constituent une

richesse, mais si ces gommiers sont saignés sans intelligence,

cette richesse vous sera enlevée. Il a dit que l'arbre, par

exemple, était comme l'homme: si en le saignant, on lui enlevait de

grands morceaux de chair, il ne tarderait pas à mourir.

«Maintenant nous préparons le moyen de saigner les arbres sans les

tuer. Tout d'abord, le Colonel vous autorise cette année à saigner

les gommiers à votre façon et pour éviter de gâter vos arbres, il

vous ordonne:

1º De ne pas saigner les gommiers qui seraient plus minces que le

poignet d'une main;

2º De ne pas couper trop de branches pour s'approcher du tronc de

l'arbre;

3º D'enlever peu de fibres sur le tronc de l'arbre et peu sur

chacune des grandes branches: une largeur d'index au plus;

4º De ne pas couper l'arbre avec les fibres. Ceux parmi vous, ô

Maures, qui agiront contrairement à cet ordre, seront sévèrement

punis et seront, eux et leurs tribus, empêchés de ramasser la

gomme. Vous devez, ô chefs de tribus, interdire et ordonner, et

par conséquent empêcher ceux qui ramassent la gomme de dépasser

ces limites.»

Les Maures ne songent jamais à remplacer les plants détruits. Les

graines de gommier tombent à terre et fort peu parviennent à germer. Si

l'on veut que cette branche de l'industrie maure ne prenne pas fin par

la disparition des arbres, il conviendra d'avoir, aux environs d'Aleg

dans un terrain fertile, une pépinière soigneusement entretenue par les

moyens locaux. Cette pépinière distribuera, chaque année, un certain

nombre de jeunes plants aux tribus, et chaque tribu sera contrainte de

les faire fructifier au centre de leurs territoires de nomadisation.

Les Maures sont trop avisés pour ne pas continuer d'eux-mêmes, quand le

premier effort aura été imposé.

On pourra d'ailleurs appliquer les mêmes procédés à la culture des

gonakiers et surtout à la création et à l'extension de palmeraies.

Le territoire du Brakna était, en effet, doté de palmeraies dans un

passé peu éloigné. Il en existe encore des vestiges:

1º A Diouk, à 35 kilomètres au Sud de Moudjéria et à la même

distance au Nord-Est d'Aguiert. Ils sont la propriété des

Torkoz. L'humidité naturelle du sol permet aux palmeraies

de bien venir sans irrigation;

2º A Maoudou, près de la tamourt. Cette palmeraie est la propriété

des Kounta Meterambrin;

3º A Gaoua, où il paraît avoir existé jadis une palmeraie assez

florissante, qui puisait une eau abondante par les fissures de

la roche superficielle;

4º A Talorza, à 2 jours au Nord d'Aguiert. Elle est la propriété

des Ahel Al-Azrag.

Les tribus maures se livrent à peu près toutes à la cueillette de la

gomme, mais ce sont surtout les tribus maraboutiques qui y déploient le

plus d'efforts. Les plus grands producteurs de gomme sont, par ordre de

grandeur décroissante, chez les marabouts, les Dieïdiba, les Torkoz,

les Id Eïlik et les Zemarig; et chez les Hassanes, les Oulad Ahmed.

Les forêts de gommiers sont la propriété commune et nul ne peut

prétendre avoir un droit particulier sur telle ou telle région.

Cependant, une sorte de prescription s'établit au profit des campements

qui viennent depuis plusieurs années cueillir la gomme dans le

même secteur. Mais ce conflit de droits donne toujours lieu à des

discussions, et souvent même à des rixes à main armée. Un exemple

historique en est resté: le conflit des Ahel Cheikh Sidi-l-Mokhtar

(Kounta) et des Oulad Normach, en 1905-1906. Il aboutit à la

dissidence vers l'Adrar de plusieurs tentes Normach et de leur chef

Bakkar ould Ahmeïada.

La saignée entraîne des droits sur le gommier au profit du saigneur.

C'est sans doute encore une des raisons pour lesquelles les indigènes

saignent vite et mal les arbres. Au lieu d'errer dans la brousse

à la recherche de la gomme et faire ainsi de nombreux kilomètres,

en cherchant à arriver les premiers, ils affirment leurs droits de

propriété par de nombreuses et maladroites entailles. Dès lors, il y a

commencement de travail et par conséquent droit indiscutable sur les

produits de l'arbre. Les conflits n'en surgissent pas moins.

La récolte de la gomme évolue d'après l'abondance des pluies. Elle est

solidaire aussi du prix des marchés d'Europe, et quand ces prix sont

trop bas, les Maures préfèrent ne pas déranger leurs captifs pour un

trop mince profit. Quand les prix s'annoncent rémunérateurs, on les

voit parcourir toutes les forêts de gommiers de la rive droite, et même

passer le fleuve et se répandre dans les cantons voisins du Fouta et

jusque dans le Ferlo. Les auteurs du siècle dernier et même de la fin

du dix-huitième siècle signalaient déjà ces cueillettes aventureuses.

Les principales régions de saignée sont:

Pour les Toumodek: le Khat;

Pour les Kounta-Ahel Cheikh Sidi-l-Mokhtar: Diéloar;

Pour les Kounta-Meterambrin, les Hijaj, les Tagat et les Torkoz:

Bilal;

Pour les Oulad Normach: Tadioukel;

Pour les Id Eïlik: Jouidal;

Pour les Oulad Ahmed-Ahel Biram: Tadioukel, près de Cascas;

Pour les Oulad Ahmed-Ahel Bou Bakar: Chogar;

Pour les Touabir-Oulad M'haïmdat: Bedou, au Nord, au Sud Ouest de

Bassi Nguidi.

Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna · 第 131 / 245 题