LES HARATINES

Les haratines se présentent, ici comme ailleurs, sous la forme

d'anciens captifs affranchis (liberti) ou de leurs descendants

(libertini). Une redevance annuelle à l'égard de leurs anciens maîtres

leur est, la plupart du temps, imposée: c'est une des différentes

modalités de la horma.

La condition de hartani ne dérive que d'une source: la volonté

du maître. Nos règlements eux-mêmes n'ont pu de leur propre chef

transformer les captifs en haratines. Certains d'entre eux, mûrs pour

la liberté, se sont affranchis complètement, à l'abri de la législation

nouvelle. Mais la plupart n'ont repris qu'une liberté fort mitigée et

après seulement en avoir obtenu l'autorisation de leur maître et avoir

fixé, d'un commun accord, la qualité de la horma.

Cette transformation de la condition servile, cette demi-libération,

est la rémunération de services exceptionnels rendus par le captif à

son maître: par exemple, le captif a sauvé la vie de son maître ou de

l'un de ses enfants; il a soigné ceux-ci pendant leur enfance avec un

grand dévouement; il a fait pour son maître des opérations commerciales

fructueuses; il l'a suivi à la guerre et lui a fait honneur, etc. En

certains cas, dérivés du droit musulman ou de la coutume locale, le

maître est presque tenu d'affranchir son captif: par exemple, quand,

dans un ménage de captifs lui appartenant, la femme a deux jumeaux, le

bénéfice de la mesure s'applique à l'un des deux jumeaux, plus souvent

encore, surtout dans les tribus maraboutiques, elle s'applique à la

suite d'un vœu ou par expiation de ses péchés.

Ces affranchissements étant très communs, la société captive en pays

maure se muait et se mue encore inévitablement en classes de haratines

en trois générations. La classe servile ne se renouvelait que par

l'afflux de nouvelles individualités.

L'affranchi, souvent nanti d'une vache ou d'un petit troupeau de

chèvres, don de son maître ou de ses économies, s'en va la plupart

du temps planter sa tente dans un campement de haratines, affilié à

la tribu de son maître. Il était avec les hassanes Oulad Siyed; il

émigre chez les Haratines Oulad Siyed, et plus spécialement dans la

sous-fraction hartanïa correspondant à la sous-fraction hassanïa.

Les deux campements marchent souvent ensemble d'ailleurs ou dans un

voisinage immédiat.

Pendant la période des cultures toutefois, ils se séparent et les

haratines vont se fixer dans le Chamama, pour cultiver le mil dans

les terrains d'inondation du Sénégal. Ce n'est pas d'ailleurs un fait

nouveau pour eux. Ils font, comme haratines, ce qu'ils faisaient

antérieurement comme captifs. Ce campement est la «dabaï».

La redevance se paie au moment de la récolte, et les suzerains hassanes

ne manquent pas de venir la chercher; le paiement en est effectué en

nature: grain généralement, souvent aussi pièces de guinée.

Les terrains ne sont plus très abondants, ni le courage de ces

affranchis très entreprenant. Aussi, parmi ces nouvelles recrues de

la liberté, beaucoup d'entre elles, au lieu de mériter généreusement

leur nouveau sort, cèdent-elles aux belles promesses des chefs de

canton toucouleurs et se mettent-elles à leur remorque, cultivant leurs

lougans et retombant dans une quasi-captivité, qui ne vaut même pas la

première.

Cette question de haratines a soulevé, de longue date déjà, des

conflits entre maîtres maures et riverains toucouleurs.

Il y a plus de deux siècles, par exemple, que les premiers captifs ou

haratines des Zemarig, évadés de chez leurs maîtres, sont venus se

mettre sous la protection des Toucouleurs. Ils s'établirent d'abord à

Demette et s'allièrent avec les habitants de ce village. Au début du

dix-huitième siècle environ, ils allèrent former un village de culture

(dabaï) non loin de là. En même temps, les Aleybé mettaient à leur

disposition quelques lougans sur la rive droite du Sénégal.

Avec le temps et l'accroissement régulier de ces Soudanes Zemarig,

ces terrains furent insuffisants. Les Aleybé amenèrent leurs hôtes

auprès du Farda de Oualaldé, mieux pourvu. C'est alors vers la fin du

dix-huitième siècle que leur fut cédé le colengal de Galadji, qui était

abandonné depuis vingt-cinq ans.

Vers 1870, la sécurité, qui règne alors en Mauritanie, incite

Toucouleurs et Soudanes Zemarig à passer sur la rive droite: ils

viennent s'établir au village de Thiénel, et acquièrent de ses

habitants des lougans dans les coladé de Thidé Oldi, de Gueïmar, de

Dialcodjé et de Dalorga.

Les guerres que soutinrent par la suite leurs patrons Dieïdiba, d'abord

et conjointement avec les Oulad Siyed, contre les Aleybé (vers 1890),

ensuite contre les Oulad Biri (de 1895 à 1898) contraignirent les

Soudanes Zemarig à émigrer deux fois. Ils allèrent d'abord dans les

provinces du Lao et des Irlabé Elyabé, puis s'en revinrent chez leurs

premiers amis de Oualaldé. A chaque fois, leurs terrains leur furent

rendus par les Toucouleurs, qui les cultivaient pendant leur absence.

A ce moment, les Soudanes Zemarig payaient aux propriétaires

toucouleurs les droits ci-après:

1º Le «dioldi», soit cinq coudées de guinée par cultivateur et par

an;

2º L'«assaka», ou dixième partie de la récolte par lougan et par an;

3º L'«aorftal», soit trois journées de travail par an;

4º Le «thiottetigou», droit de succession qui variait entre 2 et 10

pièces de guinée suivant l'importance du ou des lougans.

Ces Soudanes Zemarig, ainsi d'ailleurs que ceux des autres tribus

maraboutiques, dépendaient plutôt des Toucouleurs, qui leur avaient

donné un asile et des terres, que de leurs maîtres, chez lesquels ils

n'avaient pas pu vivre. Ces derniers, la plupart du temps, ne pouvaient

même obtenir ce qui leur était dû qu'avec l'appui de chefs toucouleurs.

D'ailleurs, les Soudanes Zemarig ne se sont installés définitivement en

Mauritanie qu'entre 1870 et 1890, et ce fut simplement, semble-t-il,

pour se soustraire à l'impôt de capitation, qui allait être établi en

territoire français. Auparavant, ils n'y venaient que pour travailler

leurs lougans. La récolte faite, ils regagnaient le Sénégal, où ils

vivaient plus paisiblement.

Aussi, au début de l'occupation, ces groupements de Soudanes

furent-ils considérés comme indépendants des tribus maraboutiques. Des

circonstances historiques contribuèrent encore à cette émancipation.

A la suite de l'attaque du poste d'Aleg et de la dissidence des Oulad

Normach et des Dieïdiba, Coppolani déclara leurs haratines dégagés

de toute redevance. Aussi, pendant plusieurs années, furent-ils

astreints à payer leur impôt directement aux résidences de Boghé et de

Kaédi, tandis que leurs patrons versaient le leur à Mal et à Aleg. Le

départ de la mission vers le Nord, la mort de Coppolani et les graves

événements qui suivirent, la rentrée des dissidents enfin, permirent

aux hassanes de recommencer leur perception; mais avec le temps, le

mouvement séparatiste a fait du progrès, et cette fois intérieur. Notre

occupation a transformé la situation et accentué encore ce mouvement

d'émancipation. Point n'était besoin d'ailleurs de règlements hâtifs

pour arriver à ces résultats. Notre seule présence, nos prédications

humanitaires, l'accroissement de richesse, le contact avec les

Toucouleurs les produisaient nécessairement.

Cependant, en 1910, sur la réclamation de différents chefs de tribus

tolba et hassanes, à qui de lourdes charges de convois et de partisans

étaient imposées et qui, par conséquent, avaient besoin de leurs

captifs et serviteurs divers pour assurer ce service, les Soudanes

furent rattachés aux tribus de leurs anciens patrons.

Telle est leur situation aujourd'hui (1918), mais elle ne va pas sans

difficultés. Les Toucouleurs ne se font pas faute d'attirer plus que

jamais leurs frères noirs, serviteurs ou vassaux des Maures.

On proposa, dès le début, de remédier à cette situation en interdisant

aux Toucouleurs de recevoir des haratines maures dans leurs villages.

Cette mesure était inopportune.

Il convenait, en effet, de s'en tenir aux mesures suivantes, qui ne

sont autres que les règles de la tradition, légèrement adaptées et

adoucies.

_a_) Obliger tous les haratines d'une même tribu, ou tout au moins les

pousser à se regrouper en un point choisi, à portée des terrains de

culture qu'on leur allouera et qui faciliteront leur sédentarisation.

_b_) Leur prescrire de se choisir parmi eux un chef de campement et

asseoir fortement son autorité.

_c_) Grouper les différents campements haratines, provenant de la même

confédération maure et portant les noms des différentes sous-fractions

dont ils sont issus, sous le commandement d'un même chef responsable, à

la façon des chefs de canton.

Cette pratique a tendu à fixer les haratines au sol, en leur donnant

le sentiment de la propriété, en leur faisant aimer le pays qu'ils

cultivent et qui devient le berceau de leur famille, en développant

enfin chez eux le sentiment de leur indépendance.

Depuis le début de notre occupation, beaucoup de haratines se sont

dispersés: leurs «dabaï» sont restées tantôt attachées au campement

libre et tantôt se sont transplantées dans le Chamama et ont été

rattachées aux provinces toucouleures. Pour plusieurs de ceux-ci, le

changement a été minime; ils se sont replacés en quelque sorte dans un

nouveau servage. Les chefs toucouleurs de la rive droite, qui attirent

à eux ces recrues nouvelles, se défendent en disant que ces Soudanes,

leurs cousins maurisés, ne feront jamais de progrès s'ils restent

sous la dépendance, même relâchée, de leurs maîtres, tandis qu'auprès

d'eux, bénéficiant du statut toucouleur auquel ils participent par

leurs origines, leurs mœurs de quasi-sédentaires et leurs nombreuses

alliances, ils feront l'apprentissage de la vie libre et de la

civilisation française.

Tiraillés entre leurs anciens maîtres et leurs nouveaux chefs de

canton, leur sort comporte quelques difficultés. On ne déplorera qu'à

demi cette situation, si cette double redevance qu'ils ont à payer fait

produire à ces paresseux et à ces imprévoyants un double travail.

Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna · 第 129 / 245 题