Les impôts, auxquels sont soumis, à l'heure actuelle, les Maures du
Brakna, sont les impôts traditionnels d'origine islamique: l'achour et
la zakat.
L'_achour_ est la dixième partie du revenu agricole. Les modes de
fixation diffèrent. Voici le premier: on admet par l'expérience qu'un
lougan, ensemencé avec une petite corbeille de 3 kg. 700 de mil,
donne, dans les terrains, dits «Walléré» et pour les bonnes années,
100 grandes corbeilles de 7 fois 3 kg. 700, soit 2.590 kilos. Dans les
moyennes années, ce revenu est seulement de 30 grandes corbeilles,
soit 777 kilos. L'achour sera donc de 259 kilos dans le premier
cas et de 7 kg. 77 dans le second cas. Dans la pratique, on évalue
toujours faiblement la récolte, de sorte que ce «dixième» se rapproche
sensiblement du vingtième.
Dans les terrains «coladé», la bonne année donne 60 corbeilles et la
mauvaise 10 seulement.
Voici un autre mode d'évaluation: la mesure (moudd) de semence, soit
4 kilos, donne de 8 à 20 matar, suivant les années et les terrains.
Le matar étant de 20 moudd, ou 80 kilos, la récolte varie entre 640
et 1.600 kilos; d'où un kilo de semence produit de 160 à 400 kilos.
L'achour sera donc de 16 à 40 kilos par kilo de semence jeté en terre.
Les Noirs du Chamama ne paient pas l'achour à notre administration.
Mais cette redevance, qu'ils appellent assaka, déformation de l'arabe
zakat, est encore payé bénévolement par eux et suivant la coutume
ancienne, qui date de leur islamisation, à leurs chefs locaux. La
raison de ce maintien est en effet qu'il ne fait pas concurrence à
notre impôt, puisque nous ne les avons astreints qu'à l'impôt de
capitation. En revanche, chez les haratines, où nous l'avons maintenu,
il est tombé en désuétude, et les chefs toucouleurs ont dû renoncer à
le percevoir.
Le total de l'achour pour le Brakna a été, en 1918, de 19.653 fr. 95.
La répartition par tribu est donnée ci-après.
Les principaux terrains de culture de chaque tribu sont situés dans
le Brakna, soit autour du lac d'Aleg, soit dans les divers oued, et
notamment l'oued Katchi, qui s'y déversent dans les affluents Chelkha
du haut Gorgol. En outre, chaque tribu envoie ses haratines, et même
les plus miséreux de ses gens libres, cultiver, lors de l'inondation
annuelle, dans les coladé du Chamama.
Voici les principales régions de culture par tribu:
_Oulad Siyed._--Dans le Chamama: à Ouamal, Zahaf, Zalla
Draouala-Tléla, Diadia, Lemdeïben.
_Arallen._--Chamama, Al-Megfa.
_Oulad Normach._--Bouéré, Diélouar, Chamama (C. de Guiro).
_Oulad Ahmed._--Chogar, Soubara, Kreïmi.
_Beheïhat._--Youli Chogar, Aguemi, Sâdi Ladé.
_Touabir._--Kra Lebkhaine.--Taïchot Lehout, Douwal-Al-Khat-Mbota;
dans les divers coladé des Irlabé-Pété (Chamama), et dans celui de
Sawalel (Ebyabé).
_Dieïdiba._--Mbeïdia, Diont, Arich, Diambet, Maye Maye, Regba Bou
Dioud, Diongal, Ouamat, Diadé, et surtout à Bella et dans le lac
d'Aleg (Idâg Fara Brahim).
Tenouïssat-Id Ayank-Guimfa, Taïchot, Touizert, Tijom, Al-Khat,
Lemchouka, Regba, Lakhchab, Tichilit Ndiaye, Damet, Diadié,
Maye-Maye, Bou-Diour Balla et surtout dans le lac d'Aleg (Id ag
Fara).
Ragg, Khat Lopaj, Toiba, Tiatahaka Bella, Donga Chebour, Arsa, et
surtout dans le lac d'Aleg (Ahel Mohammedden).
Lac d'Aleg (Asbat), Maye-Maye, Bella, Arsa, Seksa, Oued Cheddid,
Diadié Chabour, et surtout à Ouamal, Tiaktachaka, Dongo, et dans
le lac d'Aleg (Ahel Agd Ammi).
_Zemarig._--Al-Meriché; et dans le Chamama, les coladé de Sawar,
Galadji, Beida, de Waboundé, de Thidé-Oldi, tous terrains Walaldé
du Lao.
_Tabouit._--Lac d'Aleg et Bella (Chamama).
_Oulad Bou Sif Noirs._--Taïchot Dagana, Tijam, Tegora, Khatal,
Ouara Boulla, Touizert, Touïdimi, Agueni. Ils vont quelquefois chez
les Id Ag Jemouella.
_Oulad Bou Sif Blancs._--Sambou Diana, Ameïré, Borella Taïchot
Dagna.
_Ahel Cheikh Mokhtar._--Cheikhat, Rouéré, Oum Agneïn Chamama;
Gondéré Nouib, Bidi-Ngal, Ameïré.
_Meterambrin._--Aboïsal, Lamaoudou, Bifdi.
_Torkoz._--Ouesseni, Mal, Tourtoguel.
_Hijaj._--Cheikhat, Afougan et surtout Bassi Nguidé. Dans le
Chamama les coladé de Doumgal, Diogué, Diarra, les fondé Diarra et
Mamadou (T. des Irlabé-Dieri); les terrains de Niokoul et de Sokol
(Irlabé).
_Id Eïlik._--Louran, Oguéré et Toul de Ameïré; dans le Chamama:
Douwal et divers coladé des Irlabé-Pété.
_Tagat._--Barkéol, Guimi, Aguiert, Agouawa, Chelkhat Riyah,
Chelkhat Tramoni, Al-Meridi Doïra, Laouija, Chéga, Farawa, Chogar
Gadel, O. Ahmoud, O. Agneïn, Rekaïs, Gadel, Bidi Ngal, Boueïré, Oum
al-Karech, Tezekra, Al-Gouissi, et surtout Gaoua.
_Id ag Jemouella._--Surtout Bidi Ngal et Guimi, et aussi à Lahouar,
Barkéol, Bora et au puits de Chacal.
_Soubâk._--Tenmissat Temat, Agueïllet Touya, Dienouga, Al-Khachba,
Tin Bouzekri, le Chamama pour les Haratines.
_Toumodek._--Modi Founti, L'Khat; et dans le Chamama, le colengal
de Sawalel (Elyabé) et les terrains de Fokol (Elyabé).
_T. Tanak._--Maye-Maye.
_Ahel Gasri._--Tartouguel.
_Tiab Normach._--Guimi.
_Braouat._--Chelkhat Garich, Lac d'Aleg.
_Tachomcha._--Avec les Tagat.
_Dabaye d'Aleg._--Lac d'Aleg.
De plus, ces tribus se reçoivent les unes chez les autres.
Enfin, il faut signaler des tribus étrangères au cercle qui y viennent
cultiver.
_Torkoz du Tagant._--A Tendel, Douiat, Diounaba, Wandia.
_Id Imijen des Oulad Biri._--A Eloïskat.
_Ahel Agmoïli de Mbout_, au Chelkhat Rekham.
_Ahel Cheikh Menn_ (Tagat) du Tagant.--A Agmimi et Gadel.
La fraction _Kounta_ du Tahani: Ahel Mohammed ould Sidi Lamin, à
Oudeï Lafkarrin.
_Toumodek du Gorgol._--Bou Soïlif.
Les régions particulièrement fréquentées et cultivées sont, en dehors
du lac d'Aleg, les points de Maoudou, Tendel, Gadel et Gaoua.
Vaste marécage de 3 kilomètres de long sur 2 de large, dirigé de
l'ouest à l'est, et rempli, depuis le début de l'hivernage jusque
fin avril, le lit du marigot de _Maoudou_ est creusé, en temps de
sécheresse, par de nombreux puits de 2 à 5 mètres. Il est environné
de nombreux lougans et d'excellents pâturages, mais la région est
tellement infestée de moustiques que, la plupart de temps, elle est
complètement abandonnée par les troupeaux maures. Le lac est alimenté
par les eaux de l'oued Blektaer aux nombreux méandres.
Le beau lac de _Tendel_, bordé des grands arbres de la tamourt, a une
superficie de plusieurs hectares. Il est à quelques pas du Gorgol
desséché. C'est le point de rendez-vous de toutes les caravanes qui
d'Aguiert, de Moudjéria, et du Tagant par Garouel descendent vers
le fleuve. Jadis fréquenté par les rezzous, la région de Tendel est
aujourd'hui occupée surtout par les Tadjakant riches de plus de
2.000 chameaux et d'une immense quantité de bœufs, et de têtes de
petit bétail. Les campements quittent le Tagant et l'Assaba, après
l'hivernage, pour passer la bonne saison dans le Regueïba, et entre
le Maoudou-Tendel et Chogar-Gadel. Avec la paix, ils ont poussé dans
l'Agan jusqu'à Ouazan, et même vers Dikel et Tiguegui.
_Gadel_ ne possède la plupart du temps qu'une petite mare d'eau
corrompue. Les Maures prétendent n'avoir jamais pu y trouver de l'eau,
à quelque profondeur qu'ils aient creusé, et de guerre lasse, avoir
reporté leur travail à Gaoua.
_Gaoua_, dans l'oued, consiste en quatre excellents puits, signalés au
loin par un maigre dattier et le tombeau de Si Ahmed Hadrami, chef des
Tagat.
La _Zakat_ est la taxe qui grève les troupeaux, pour la valeur d'un
quarantième. Aujourd'hui, pour en faciliter la perception, nous l'avons
fixée, une fois pour toutes, à un taux invariable. Ce taux est, pour
l'exercice 1918, le suivant:
Juments 7 francs. Veau 1 fr. 50
Pouliches 6 ---- Anes 0 fr. 50
Chevaux 5 ---- Chameaux 2 francs
Poulains 4 ---- Chamelles 2 francs
Vaches 2 fr. 45 Chamelon 1 fr. 25
Génisses 2 francs Mouton 0 fr. 15
Bœufs 2 ----
Le total de l'impôt zakat pour le Brakna a été, en 1918, de 67.905. fr.
70. La répartition par tribu est donnée ci-après.
On s'est aujourd'hui définitivement rangé au maintien de l'impôt
zakat dans les tribus maures. Universellement accepté, à cause de ses
origines religieuses et coutumières, c'est aussi celui qui est le plus
juste, car il grève proportionnellement le revenu, et c'est aussi celui
qui rapporte le plus, car il atteint la principale, l'unique même
richesse locale: le cheptel. Le prélèvement de cet impôt a nécessité le
recensement, chaque année de plus en plus exact, de ce cheptel. Voici
cet état de recensement pour l'exercice 1918.
Équidés 156, dont 112 juments, 7 pouliches, 30 chevaux et 7
poulains.
Bovins 17.537, dont 9.606 vaches, 3.415 génisses, 3.026 bœufs, et
1.490 veaux.
Camelins 1.155, dont 233 chameaux, 708 chamelles et 214 chamelins.
Petit bétail: 156.980 têtes.
Anes: 5.134.
Il faut remarquer que la peste bovine a fait baisser, en 1917, le
cheptel de 3.000 individus, et que, d'autre part, depuis quelques
années, un mouvement commercial s'est établi sur la foire de Louga,
et surtout sur l'usine frigorifique de Lyndiane et que la plupart des
bœufs adultes prennent le chemin du Sénégal.
Principale richesse des tribus du Brakna, les troupeaux font l'objet de
maintes contestations et rapines, en quoi consiste le principal souci
de l'administration locale. Mais depuis que Mercure s'échappa de son
berceau, le soir même de sa naissance, pour aller ravir le troupeau
de bœufs de son frère Apollon, les vols de bestiaux sont la monnaie
courante de la vie des peuples pasteurs. Et avec leur flair de nomades
et leurs marques de feu bien connues et données plus haut, les Maures
aux longs cheveux retrouvent aussi facilement leurs bêtes que le Dieu
subtil des pâturages de l'Hellade.
Dans le Chamama, il a été longtemps difficile de faire une évaluation
même approximative du nombre d'animaux. La plus grande partie (Peul
du Sénégal, Maures du Nord), y viennent parfois de très loin, quand
l'herbe y est abondante. De plus, les familles toucouleures qui
habitent le pays ont des membres sur les deux rives du fleuve et
leurs troupeaux pâturent indistinctement au Sénégal et en Mauritanie.
Les animaux ne font donc que passer dans le Chamama, en y séjournant
plus ou moins longtemps. Leur nombre et la durée de leur séjour sont
limités uniquement par l'abondance du pâturage. Vers la fin de mai, les
pâturages sont épuisés. Les troupeaux venus de la rive gauche, après
l'hivernage, y retournent, ceux des Maures restent jusqu'aux premières
pluies dans la région des dunes voisines, se nourrissent, tant bien que
mal, des maigres plantes desséchées qui y restent encore. On a tout
de même, ces derniers temps, pu établir un recensement des troupeaux
maures de la région. Ce cheptel comprendrait une dizaine de chevaux,
25 juments, 275 bœufs, 595 vaches, 5.268 têtes de petit bétail.
Il n'y a pas à revenir sur les zones de pâturage, ni sur les marques
et contre-marques de feu, particulières à chaque tribu. Elles ont été
exposées plus haut, dans la notice qui leur a été consacrée.
Tribus. Zakat. Achour.
Oulad Siyed 1.379,75 1.696,20
Arallen 764,50 541,80
Oulad Normach 290,60 102 »
Oulad Ahmed 1.633,60 63 »
Al-Behaïhat 4.864 » 230 »
Touabir-Oulad M'haïmdat 1.745,25 135 »
Touabir-Oulad Yara 1.061,90 80 »
Oulad Bou Sif Noirs (Kounta) 5.546,65 235 »
Oulad Bou Sif Blancs (Kounta) 1.403 » 72 »
Ahel Bekkaï ---- 1.224,95 174 »
Ahel Sidi Amar ---- 386,10 120 »
Meterambrin ---- 495,80 510 »
Tiab Oulad Normach 166,05 301,80
Dieïdiba 15.096,45 3.978,15
Tagat 13.626,35 4.947 »
Zemarig 1.243 » 1.118 »
Tabouit 897 » 124,20
Soubâk 2.226,55 206 »
Torkoz 3.329,20 380 »
Hijaj 3.664,65 1.097 »
Toumodek 1.156,25 282 »
Id Aj Jemouella 1.352,65 1.779 »
Id Eïlik-Ahel Aleg 1.806,95 160 »
Id Eïlik-Ahel Abary 751,80 90 »
Draouat 644,85 54 »
Ahel Gasri 584,19 24 »
Tolba Tanak 223,20 108 »
Tachomcha 159,65 » »
Dabaye d'Aleg 261,40 » »
Oulad Biri Id Imijen » 45 »
Torkoz (du Tagant) » 199,80
Ahel Ag Moïli (de Mbout) » 174 »
Ahel Cheikh Menni (du Tagant) » 350 »
Kounta (du Tagant) » 42 »
Toumodek (du Gorgol) » 33 »
_________ _________
Totaux 67.986,20 19.653,95
Dans le Chamama, les Noirs ne sont soumis qu'au seul impôt de
capitation. Il est dû par toute personne ayant dépassé l'âge de 8
ans. Il a augmenté sensiblement dans ces dernières années. Il est
actuellement de 6 francs, par an et par tête.
En résumé, les recensements de 1918 donnent: pour le Brakna, 20.829
habitants, se décomposant en 6.800 hommes, 7.585 femmes, 3.299 garçons
et 3.145 filles. Ils versaient 87.640 fr. 15 d'impôt achour et zakat.
Pour le Chamama, 18.200 habitants, dont 13.779 contribuables, versaient
82.214 fr. d'impôt de capitation.
[Illustration: DAMES MAURES EN DÉPLACEMENT.
Cliché du Dr Mercier.]