Le Chamama est cette plaine alluvionnaire qui s'étend sur la rive
droite du fleuve Sénégal--la rive maure--de l'embouchure du Gorgol
jusqu'au marigot des Maringouins. Il est réparti administrativement
en trois branches, dépendant de trois cercles: Gorgol (province de
Néré); Chamama proprement dit, ou Chamama du Brakna (provinces des
Irlabé-Ebyabé, Lao Alsybé et Toro) et enfin Trarza. Comme on le voit,
la portion centrale a donné son nom au cercle, dont Boghé est le
chef-lieu. Il y a peu de temps d'ailleurs que ce Chamama de Boghé a été
constitué en cercle. Avant l'arrêté du 30 juin 1918, ils constituait
une simple subdivision du cercle du Brakna, et les intimes relations
qui existent entre Maures Brakna et Toucouleurs riverains suffisaient
et suffiront peut-être encore un jour à justifier cette union.
Au nord du Chamama, s'étend la Draa, région de transition vers la haute
Mauritanie, pays des collines rocheuses ou sablonneuses, des ruisseaux
(oued ou marigots), gonflés en hivernage, des forêts de gommiers et
d'épineux divers, des bosquets touffus des tamourts ou dépressions,
aqueuses de longs mois, et humides toujours, des aftouh enfin,
plateaux peu élevés, où de nombreux troupeaux rencontrent d'abondants
pâturages. L'artère centrale en est l'oued Katchi, ou plus simplement
«l'oued», et qui se déverse dans la vaste dépression du lac d'Aleg.
Le Chamama qui nous occupe, le Chamama du Brakna[12] s'étend le long du
Sénégal du marigot de «Baraouagui» (25 kilomètres ouest de Podor), au
village de «Gognadé» (marigot de Diorbivol), situé à 25 kilomètres est
de Kaédi.
[12] Cf. pour cette section de chapitre la monographie de
l'Administrateur MÈRE, à laquelle nous avons fait quelques
emprunts.
Il est borné au nord par la ligne sinueuse des dunes peu élevées, dont
le relief limite la zone d'inondation du fleuve. La largeur du Chamama,
qui s'identifie avec la région inondable, varie de 2 à 15 kilomètres.
Il forme donc une plaine allongée, avec de différences de niveau de
quelques mètres seulement, qui suffisent à déterminer deux natures
de terrain: 1º les «Fondé» ou parties qui ne sont pas atteintes par
l'inondation et qui sont recouvertes d'arbres, de broussailles et de
pâturages; 2º les «Coladé» plus ou moins inondés en hivernage par
les eaux du Sénégal, suivant l'importance de la crue du fleuve. Ces
coladés, qui forment plus des deux tiers du Chamama, sont d'une grande
fertilité, toujours entretenue par les alluvions: ils constituent un
terrain d'élection pour la culture du gros mil.
Les pluies d'hivernage commencent dans le courant du mois de juillet
et durent jusqu'au 15 octobre. Elles arrivent sous forme de tornades,
d'une façon irrégulière, paraissant plus nombreuses dans la période
de croissance de la lune. Toutefois leur irrégularité est telle,
que les cultures de dunes, dites d'hivernage (petit mil, pastèques,
arachides), semées aux premières pluies, sont d'une réussite toujours
problématique et ne sont considérées par l'indigène que comme un
secours supplémentaire et aléatoire.
L'importance de la crue du Sénégal, dépendant de la quantité d'eau
tombée dans la région du haut fleuve, et l'abondance de la récolte
du gros mil dans les colés étant en raison directe de l'inondation,
cette récolte est peu influencée par les pluies locales. Une année de
sécheresse où les pâturages manquent, où les cultures d'hivernage ne
donnent pas, peut fournir une excellente récolte de mil.
L'arbre qui domine dans le Chamama est le «gonakier» (amour), que l'on
y rencontre en quantités considérables et dont la graine est utilisée
par les Maures à cause de sa grande richesse en tannin. On rencontre
également le tamarinier (cellaha), une grande quantité d'épineux--dont
quelques gommiers (irouar)--sur les premiers revers des dunes.
Le Chamama est aujourd'hui à peu près exclusivement peuplé et cultivé
par les Toucouleurs (Toro, Alsybé, Lao, Irlabé-Elyabé) et par les
haratines maures. Ces derniers, presque sédentaires, quoique continuant
à habiter la tente, ont leurs campements établis ordinairement à la
limite de la région sablonneuse.
D'autres races habitèrent le Chamama dans le passé: 1º les Ouolof,
probablement au moyen âge. Outre la légende le «yettodé», de nombreuses
familles, surtout de pêcheurs en a conservé le souvenir. Les Ouolof,
qui étaient installés vraisemblablement beaucoup plus dans le Nord,
reculèrent peu à peu vers le fleuve, sous la pression des Peul Bababé,
et des tribus berbères-maures; 2º les Sérères, dont on peut situer la
présence dans la même période. Beaucoup de ruines de village ou des
villages existant encore, ont conservé des noms sérères. Les Sérères
se retirèrent peu à peu vers le Sud du Sénégal après une série de
défaites; 3º Les Sarakollé, qui semblent n'être venus qu'en très petit
nombre arrivant de l'Est, et dont on trouve encore deux familles dans
le Lao et les Alsybé.
Ces différentes races occupèrent réellement le pays, parfois jusqu'au
Tagant. Elles achevèrent leur exode, lors des invasions des Peul venant
du Macina, puis des Dénianké arrivant du Fouta.
C'est de la fusion de toutes ces races qu'est sorti le peuple
toucouleur. La révolution islamique de la deuxième moitié du
dix-huitième siècle lui donnait la conscience de son unité nationale et
religieuse. Il la fortifia par de nombreuses luttes contre ses voisins
et particulièrement contre les tribus maures, qui n'ont jamais cessé
jusqu'au dernier jour, sur les deux rives du fleuve, de piller, de
brûler et d'emmener les populations en esclavage.
Après une longue période, l'élément Toucouleur resta à peu près
implanté dans la région du Chamama, située à l'est de Boghé
(Irlabé-Elyabé, Lao), tandis que les Maures du Brakna restèrent maîtres
dans la région ouest (Aleybé Toro), où ils devinrent les propriétaires
de la terre. Il en résulte aujourd'hui que les premiers sont restés
possesseurs du sol de la région qu'ils occupent, et qui appartient à
certaines familles. Il est régi selon la coutume toucouleure, et à la
tête de chaque groupement, se place un chef de terrain. Dans les Aleybé
et le Toro, où l'autorité française s'est substituée aux émirs du
Brakna vaincus, la terre est devenue propriété domaniale, «Baïti». Le
cultivateur n'en jouit qu'à titre précaire. Il ne doit ni la vendre, ni
la céder sans autorisation.
Le chef-lieu administratif et l'agglomération principale du Chamama du
Brakna est Boghé, que les Maures appellent Dibango, ou Doubango.
La population totale est de 19.550 habitants, dont 18.200 noirs et
1.350 haratines maures.