Les Tagat comptent au nombre des marabouts les plus pieux et les plus
lettrés du cercle. Cette réputation semble s'être assise, au début du
dix-neuvième siècle, avec le grand Cheikh Al-Ouali Sidi Mohammed ould
Menni. Cette grande figure, semblable à celle de Cheikh Sidïa Al-Kabir
ou de Cheikh Mohammed Fadel, qui vivaient vers le même temps, provoqua
un renouveau de ferveur et d'instruction dans la moyenne Mauritanie
(Tagant et haut Brakna). L'impulsion s'est continuée jusqu'à nos jours
chez les Tâgât, bien que la fraction même du grand marabout, les Ahel
Cheikh ould Medni, se soit détachée du corps de la tribu, et du Tagant,
où elle est réfugiée, vive, dans les plus mauvais termes avec ses
frères Tâgât.
Cheikh Al-Ouali ould Menni, qui était un qadri de l'obédience de Cheikh
Al-Qadi, des Dieïdiba, est mort vers 1850. Son tombeau, au dire de
l'enseigne Bourrel, qui le visita en 1860, était très honoré. Il était
gardé par un ermite, élève du marabout, qui vivait de la charité
publique et des offrandes faites à son patron. Depuis lors, le gardien
a disparu, mais ce tombeau qui se trouve à Taounïa, non loin de Guimi,
est toujours l'objet de pèlerinages. Le Cheikh a laissé plusieurs
enfants, dont l'étude ressortit au Tagant. Le plus connu d'entre eux
fut Sidi Zin al-Abidin qui rompit définitivement avec les Tâgât à la
suite de contestations multiples, et quelquefois sanglantes, au sujet
des pâturages de la région. Il est enterré à proximité de la tamourt de
Gadel, qui envoie des eaux vers le Gorgol, et son tombeau est visité
même par ses ennemis.
La deuxième grande figure de la tribu est son ancien chef: Cheikh Ahmed
Hadrami ould Mohammed Abd Ed-Daïm. C'était un des principaux telamides
de Sidi Abd Allah ould Hadj Brahim, des Ida Ou Ali, et il exerça
longtemps les pouvoirs de moqaddem qadri et chadli. Son tombeau, très
vénéré, est une construction qui s'élève à Al-Aouija de Gaoua.
De ces deux Cheikhs relève un grand nombre de Tâgât. Les autres se
partagent entre l'obédience qadrïa de Cheikh Sidïa et l'obédience
multiforme, mais surtout tidjanïa, de Saad Bouh.
Les personnalités notoires de la tribu sont, à l'heure actuelle: _a_)
Cheikh Abd Er-Rahman ould Omar Babana ould Taleb Ahmed, qui vient de
mourir en 1916. Né vers 1868, il avait fait ses études chez Saad Bouh,
et se soumit dès notre arrivée. Il était un des professeurs de renom
de la tribu, et sa clientèle scolaire, à qui il enseignait surtout la
théologie, se recrutait non seulement chez les Tagat, mais encore chez
les Ahel Cheikh ould Menni, les Torkoz, et les Oulad Biri. Il recevait
des aumônes de ces différentes tribus; _b_) Cheikh Ahmed Abou-l-Maali,
fils de Cheikh Ahmed Hadrami précité (ould Ahmeddou ould Mohammed ould
Abd ed-Daïm ould Taleb ould Khiyar ould Youssef ould Atjfara ould
Tagat). Il est né vers 1902 et, malgré son âge peu avancé, joue déjà
un grand pontife: Sa tête toujours inclinée, son air compassé, ses
pieux et perpétuels ronrons assurent déjà son renom de piété. C'est
au surplus un bon lettré; _c_) Cheikh Sidi ould Abd Er-Rahman ould
Al-Maaloum, décédé en 1915. Né vers 1875, c'était un des bons élèves
de Saad Bouh; il passait pour un excellent professeur et recrutait
ses élèves non seulement parmi les Tâgât, mais encore chez les Chorfa
du Gorgol, et les Id Ou Aïch du Tagant. Ses fréquentes tournées du
Trarza au Tagant ne l'avaient pas enrichi; _d_) Mokhtar ould Oubba,
chef des Ahel Bou Khiyar, riche et influent. Il a remplacé, au début de
1907, Mrabet parti à Tijikja; _e_) Ahmed ould Hamoïdié, ancien cadi.
Ce personnage fort instruit avait reçu de Coppolani des promesses
d'indemnité, qui, par la mort de ce dernier, ne furent pas tenues.
Il en a conservé jusqu'à sa mort, survenue en 1914, une attitude
boudeuse; _f_) Brahim ould Omar Babana, fils de l'ancien chef. Né vers
1870, il semble avoir définitivement abandonné l'attitude religieuse
en licenciant son école et toute ambition politique en refusant la
succession de son père. C'est un homme riche, intelligent et ouvert,
qui se consacre tout entier au négoce et notamment au commerce des
bestiaux. On le voit de Saint-Louis, à Tombouctou. Il fait les convois,
effectue des fournitures, soumissionne aux appels d'offre; _g_) Abd
Ed-Daïm ould Hachmi, intelligent, adroit et dévoué; il a été employé,
dès le début, et notamment par Pein, comme guide et comme convoyeur. Il
est susceptible de rendre encore des services.
Les campements-universités de la tribu sont, outre ceux des Cheikhs
précités, qui s'adonnent à l'enseignement, les Ahel Taleb Brahim et les
Ahel Mohammed Abd Ed-Daïm.
Les tombeaux visités sont ceux des Cheikh susnommés ainsi que les
saints ancêtres (Çalihin), enterrés aux cimetières nationaux de Melzem
al-Kouïma, Khouimet ad-Douigui; Aguiert Tindel; Sga. Ajouter celui de
Mokhtar Ali, à Yougà.
On ne saurait omettre l'influence des marabouts tagat pour le
développement de petites palmeraies locales.
Vers 1833, un marabout du nom de Ahmed ould Sidi Abdallah, des
Aouïssat, défricha à Gaoua une grande étendue de terrain. Ayant pu
pendant cinq ans obtenir une récolte abondante, il résolut de se fixer
dans cet endroit. A cet effet, il creusa un puits de 5 mètres à Aouïja,
tout près de Gaoua. Ce puits lui fournit une eau suffisante pour sa
famille et ses troupeaux pendant les cinq années qu'il vécut dans sa
propriété. Elle suffit aussi à ses enfants qui l'habitèrent pendant
quinze ans après la mort de leur père.
Vers 1855, par suite de trois années successives de sécheresse, ces
héritiers de Ahmed ould Sidi Abdallah, ayant en vain essayé de percer
une énorme pierre qui défend l'accès de la nappe d'eau, furent obligés
d'abandonner la propriété de leur père. Ce n'est que vers 1858 qu'un
autre marabout, Cheikh Hadrami précité, vint s'installer à la place des
enfants du premier occupant d'Aouija. Il fit venir de Kçar al-Barka
une vingtaine de plants de dattiers et les planta à Gaoua; il put les
arroser, grâce au peu d'eau qu'il trouva dans le puits creusé par ses
prédécesseurs.
Le débit d'eau lui paraissant trop inférieur, il résolut coûte que
coûte de percer la roche qui barrait le puits d'Aouïja. Il descendit
alors à Saint-Louis où il acheta des outils plus perfectionnés que ceux
dont il se servait habituellement. Après deux mois d'efforts vains,
il dut se rendre compte de l'inutilité de son travail et l'abandonna.
Il quitta Gaoua, comme l'avaient fait les héritiers d'Ahmed Sidi Abd
Allah, mais ses dattiers ayant poussé, il y revenait de temps à autre
pour les soigner et faire la récolte.
Les Maures, ne pouvant comprendre la présence de cette pierre au-dessus
de la nappe d'eau d'Aouija, attribuent l'inutilité des efforts qui
furent tentés à deux reprises différentes à l'intervention divine due
aux prières de Cheikh Mohammed Zouin, des Ahel Babiya de Tinouajiou,
demeurant chez les Kounta et ennemi de Cheikh Mohammed Hadrami. C'est
parce que ce dernier marabout aurait maudit les entreprises que
pourrait faire son rival, que celui-ci ne put faire mieux à son tour à
Mbal, près de Ouazan, pour la construction d'un autre puits.
Malgré ce manque d'eau relatif, tout au moins pendant une partie de
l'année, dix-sept des vingt dattiers fournirent une récolte abondante à
Cheikh Hadrami et à ses fils jusqu'en 1896, date à laquelle ils durent
abandonner leur palmeraie par crainte des pillages des Oulad Nacer.
Deux de ces dattiers seulement ont continué à donner des dattes de
mauvaise qualité, les autres ayant été brûlés soit par les pillards,
soit par un feu de brousse. Les héritiers des deux vivificateurs de
Gaoua, Abou-l-Maali, fils de Hadrami, et Abdou et Sidïa, petit fils
de Ahmed ould Sidi Abd Allah, n'élèvent aucune prétention au sujet de
cette propriété.
Il serait à désirer que l'autorité française, qui est à l'abri des
maléfices des marabouts brakna, tente à son tour de briser la fameuse
pierre du puits d'Al-Aouija, et y réussisse. Ce serait une façon
certaine de fixer les Tagat à Gaoua et le gage de la revivification par
ces industrieux travailleurs d'excellents terrains à palmiers.