1.--_Historique._

Dans mes deux mémoires sur «les Kounta de l'Est» et «les Kounta du

Hodh», j'ai exposé les origines et la tradition historique des Kounta.

On ne peut ici qu'y renvoyer, et on les supposera connus.

Trois fractions Kounta vivent dans le Brakna, autour de Guimi, leur

point d'eau commun et le centre de nomadisation: les Oulad Bou Sif,

les Meterambrin et les Ahel Cheikh Sidi-l-Mokhtar. Les deux premières

dérivent de la même source: ils descendent de Sidi Mohammed Al-Kounti

As-Sarir (seizième siècle) et proviennent des Kounta du Tagant. La

troisième dérive du grand Cheikh Sidi-l-Mokhtar († 1811) par son fils

Baba Ahmed, et provient donc d'abord de l'Azouad, et en dernier lieu du

Hodh.

On n'oubliera pas que ces deux sources se rejoignent au quinzième

siècle en la personne du saint Sidi Ahmed Al-Bekkaï. En effet, Sidi

Mohammed Al-Kounti As-Sarir, patriarche des Oulad Bou Sif et des

Meterambrin, et Sidi Omar Cheikh, sont frères, fils tous deux du dit

Ahmed Al-Bekkaï.

A.--_Source Tagant._--Sidi Mohammed Al-Kounti As-Sarir vécut à cheval

sur le quinzième et seizième siècle. Fils aîné de Sidi Ahmed Al-Bekkaï,

il hérita de l'autorité politique, laissant à son frère Cheikh Sidi

Omar Cheikh la baraka et l'apostolat. Du Hodh, où son père était mort

et avait été enterré, il revint, vers la fin de sa vie, avec ses

campements vers le Tagant, laissant autour de Oualata les tentes de ses

cadets, qui, un peu plus tard, allaient appuyer vers l'Est et émigrer

vers le Faguibine et l'Azaouad.

Sidi Mohammed As-Sarir mourut vers 1850, et fut enterré à Kerkach, au

sud-ouest de l'Adrar. Il laissait sept fils qui sont les ancêtres des

Kounta du Hodh, du Brakna, du Tagant et de l'Adrar. Ce sont: Sidi Bou

Bakar, Sidi Haïb Allah, Sidi Oueïs, Meteramber, Omar Rekkab, Oghal et

Ahmed. Ils sont les ancêtres des fractions qui portent leurs noms.

Deux fractions Kounta du Brakna se rattachent donc à cette branche: les

Oulad Bou Sif, descendants de Sidi Oueïs, par son petit-fils Bou Sif;

et les Meterambrin, descendants de Meteramber.

Les _Oulad Bou Sif_ tiennent ce nom de Bou Sif de leur ancêtre Baba Bou

Sif, petit-fils de Sidi Oueïs. Baba Bou Sif eut, d'une premier femme

noire, nommée Haoua, les Ouled Bou Sif Al-Kohol (Noirs) qui sont ici

même et au complet, et d'une autre femme blanche, Lalla Fatma, deux

fils Ahmed et Oueïs, ancêtres des Oulad Bou Sif Al-Biodh (Blancs), dont

une partie est ici et dans le Gorgol, et dont les autres constituent la

fraction Oulad Bou Sif du Hodh. Baba Bou Sif a été enterré à Rekhaïmiat

dans le Tagant.

Les Oulad Bou Sif noirs sont ici depuis le milieu du dix-huitième

siècle, comme on le verra plus loin. Les blancs viennent d'arriver,

il y a quelques années à peine et depuis notre occupation. On peut

considérer que leur exode n'est pas encore terminé.

Le pays propre des Oulad Bou Sif noirs était l'Agan. Vers 1850,

fatigués par les luttes avec les Id Ou Aïch, une partie d'entre

eux alla chercher fortune dans le Hodh et, sur leurs rapports

enthousiastes, le gros de la tribu suivit. Ils en revinrent toutefois

vers 1880, sauf quelques campements qui sont restés dans le Hodh.

En juillet 1904, ils furent pillés par les Oulad Bou Sba et perdirent

3.000 chameaux, tout le cheptel. Sidi ould Mohammed ould Ahmed Abd,

leur chef, les détermina alors à quitter l'Agan où ils vivaient depuis

Sidi Mohammed Al-Kounti, et à émigrer vers le Sud. Ils s'établirent

autour de Guimi. C'est depuis lors que les Oulad Bou Sif ont cessé

d'être une tribu à chameaux pour devenir une tribu à bœufs et surtout

à petit bétail.

Leur soumission date du premier jour; cependant plus d'une fois par la

suite, ils ont servi de receleurs au gens de Tagant et de l'Adrar pour

leur produit de leurs pillages et surtout dans le commerce de captifs.

Les _Meterambrin_ tirent leur nom de leur ancêtre Meteramber dit

«l'enveloppé», parce qu'il avait l'habitude de s'envelopper des pieds à

la tête dans son boubou. Ses descendants sont donc devenus «les fils de

l'enveloppé», ou «Meterambrin». Son vrai nom, d'après une tradition de

l'Azouad, non confirmée ici, aurait été Amar.

Les Meterambrin ne semblent pas avoir émigré vers le Hodh.

Ils quittèrent l'Adrar et notamment Ouadan, leur centre, sous

la conduite d'Abd Er-Rahman, fils de Meteramber, vers la fin du

dix-septième siècle, pour venir se fixer dans l'Agan, qui désormais

sera le pays même des Kounta. Il y mourut et fut enterré près

d'Aguiert, où l'on voit son tombeau, ainsi que celui de son fils et

successeur, Sidi Mohammed Reggad; c'est de celui-ci que date cette

amitié constante et profonde qui va unir les Kounta de cette branche

et les almamy des Fouta. Elle durera jusqu'à nos jours. Le Reggad

se signala à la reconnaissance de ses gens, en faisant planter à

Lemaoudou une palmeraie dont subsistent encore quelques débris.

Sidi Mohammed, qui succéda à Mohammed Reggad, son père, raffermit cette

alliance et ne quitta plus l'almamy Mamadou Biram. La tribu, sauf

deux mois d'hivernage qu'elle allait passer à Lemaoudou, séjournait

constamment dans le Chamama.

Sidi Mohammed fut enterré à Galaïbé Wan-Van, sur le fleuve, et son fils

Mohammed Lamin lui succéda. Les bonnes relations entre ce chef et les

almamy furent légendaires. Il ne quitta, dit-on, ses amis Toucouleurs

qu'une seule fois en 42 ans de commandement.

René Caillié eut affaire à un Kounti qui ne pouvait être que Bou Sifi

ou Meterambri. L'un des marabouts présents au camp de l'émir Ahmeddou,

quand il y arriva en septembre 1824, «Chérif, Kount de nation, lui

proposa d'aller habiter son camp, lui promettant de le considérer comme

un fils». Déjà engagé avec le chef des Dieïdiba, Caillié refusa cette

offre aimable. Ledit «Kount» faillit d'ailleurs compromettre Caillié

en le surprenant à écrire une page de son journal. Il ne le détrompa

qu'en usant de ruse et en déclarant que c'étaient des chansons, ce qui

ne convainquit qu'à moitié «le défiant chérif». Ils vivaient à la fin

du dix-huitième siècle dans le Tagant. Ils asservirent, d'après leur

tradition, les Mechdouf qui durent leur payer tribut un certain temps,

mais prirent surtout part avec leurs frères Kounta de ce territoire, et

avec les Oulad Bou Sif qui s'étaient joints à eux, à d'indéterminables

luttes contre les Ahel Sidi Mahmoud, alors en pleine expansion. Les

confins de la Mauritanie et du Sahel sont à ce moment le théâtre de

luttes sanglantes: Arabes hassanes, contre Arabes hassanes (Oulad Nacer

contre Oulad Mbarek), tribus zenaga contre tribus zenaga (Abakak contre

Chratit); marabouts contre marabouts (Kounta contre Ahel Sidi Mahmoud).

L'équilibre politique s'établit alors, sur la formation de deux

groupes d'alliances, comprenant chacun une tribu arabo-hassane, une

tribu zenaga, une tribu maraboutique, à savoir groupement Oulad Nacer,

Abakak, Kounta, contre groupement Oulad Mbarek, Chratit, Ahel Sidi

Mahmoud. On peut croire que les batailles entre ces marabouts furent

fréquentes et sans pitié. On fut longtemps sans arriver à une solution

complète, car le vaincu trouvait toujours des renforts parmi ses alliés.

Dans le courant du dix-neuvième siècle cependant, la situation se

modifia: les Oulad Nacer refoulaient les Oulad Mbarek et dominaient

politiquement le Sahel occidental (Nioro); les Abakak et les Chratit,

ces frères ennemis, s'unifiaient sous le commandement des Ahel Soueïd

Ahmed et devenaient la puissante tribu des Id Ou Aïch, qui relevaient,

après bien des siècles, le prestige du nom berbère. Les Kounta enfin

étaient battus par les Ahel Sidi Mahmoud et contraints de vider les

lieux.

La plupart d'entre eux refluaient vers le nord du Tagant et de

l'Adrar. Deux campements: les Meterambrin, issus de la fraction de ce

nom, et les Oulad Bou Sif, immigrés de fraîche date, se détachaient

de la tribu-mère et descendaient vers le territoire des Brakna. Les

Meterambrin s'installaient dans le Chamama; les Oulad Bou Sif allèrent

d'abord dans l'Aouker, puis descendirent vers l'Agan et Guimi, sous la

pression des rezzous du Nord.

Vers 1890, par suite des hostilités qui existaient entre Meterambrin et

Oulad Normach, leur frère Mohammed Lamin quitta le Chamama et partit

vers le Tagant, d'où il ne revint que dix ans après avec Bakar ould

Ahmeïada.

Mohammed Lamin ne se rendit jamais à Lemaoudou pour hiverner, la

palmeraie plantée par son grand-père ayant été détruite par les

Tadjakant, alors en guerre avec les Kounta.

Pendant tout son commandement, il marcha avec Ibra Almamy, fils

d'Almamy Mamadou, chef du Lao, contre les Toucouleurs du Bosséa. En

revanche, Ibra le soutint contre les éternels ennemis: les Ahel Sidi

Mahmoud.

Les Meterambrin ont fait leur soumission à Coppolani dès son arrivée

dans le Brakna.

B.--_Source Hodh-Azaouad._--Sous le nom _d'Ahel Cheikh Sidi-l-Mokhtar_,

on désigne les descendants et télamides d'un petit-fils de ce grand

Cheikh Kounti, venu s'installer dans le Brakna, il y a un demi-siècle

environ. On voit une fois de plus combien le nom prestigieux du Cheikh

Sidi-l-Mokhtar domine toute la basse Mauritanie; il a formé et consacré

à la fois trois grands pontifes: Cheikh Sidïa Al-Kabir, Cheikh Al-Qadi,

des Dieïdiba, le principal maître spirituel du Brakna, Cheikh ould

Nenni, un des Cheikh les plus notoires du Tagant. Il a donné en outre

naissance--ici même et ailleurs--à une importante fraction qui porte

son nom.

Cheikh Sidi-l-Mokhtar Al-Kabir laissait à sa mort dans l'Azaouad, en

1811, huit fils énumérés dans mon ouvrage _Les Kounta de l'Est_, et

dont le plus brillant successeur spirituel de son père fut Cheikh Sidi

Mohammed.

Parmi les sept autres, le quatrième, Baba Ahmed, éclipsé par la

renommée de son frère, vint chercher fortune entre 1820 et 1825

environ, dans la Hodh, auprès de ses cousins de lointaine origine

(source Tagant), qui s'y trouvaient déjà. Il fut rejoint par un certain

nombre de ses parents et télamides de l'Azouad, et à sa mort, vers

1840, il laissait déjà, sous le nom général d'Ahel Cheikh, les noyaux

de trois des actuelles fractions kounta du Hodh (cf. tableau en

annexe).

Baba Ahmed laissait cinq fils; les trois premiers sont les ancêtres

éponymes des trois fractions Ahel Cheikh précitées du Hodh; du

quatrième, la descendance s'est fondue dans les campements de ses

frères. Le cinquième, Bekkaï ould Baba Ahmed, est celui-là même qui

nous intéresse. Une partie de sa postérité s'est dispersée aussi dans

les campements fraternels, mais deux de ses fils, Sidi-l-Mokhtar et

Sidi Mohammed et un de ses petits-fils Khalifa, ould Al-Abidin, venus

chercher fortune vers l'Ouest, entre 1840 et 1860, ont définitivement

abandonné le Hodh et leurs parents, à cette date, et sont les

fondateurs de la fraction Ahel Cheikh Sidi-l-Mokhtar qui nous intéresse.

Sidi-l-Mokhtar (dit aussi Sidina) ould Bekkaï ould Baba Ahmed, en quête

d'un établissement convenable, vint quêter vers 1842, chez les Touabir,

disciples des Kounta. Il vécut tantôt chez eux et tantôt chez les Oulad

Normach, et finalement se fixa dans le Brakna par un mariage avec une

femme des Id Eïlik. Il en eut deux fils Baba, et Sidi Amar. C'est de

cette époque que date la redevance que les Touabir ont payé et paient

encore aux membres de cette famille: un mouton choisi et une outre de

beurre par an et par troupeau. Sidi-l-Mokhtar devait mourir vers 1887,

à Chingueti, où il était en voyage. Il fut remplacé par son fils aîné,

Baba, qui mourut tôt vers 1891 à Kaédi. Les fils de Baba étant en bas

âge, ce fut son frère Sidi Amar qui lui succéda.

Le second des fils de Bekkaï ould Baba Ahmed, Sidi M'hammed, vint

chercher fortune sur les traces de son frère, en 1860; il spécifie

lui-même qu'il arriva dans le Brakna l'année du meurtre de l'émir

Trarza Mohammed Al-Habib. Il se partagea une dizaine d'années entre le

campement de son frère, celui des Oulad Siyed et celui de Cheikh Sidïa

Al-Kabir et de son fils Mohammed Khalifa. Ses voyages, ses cours, ses

vertus lui attirèrent un certain nombre de disciples maures et noirs.

Il se fixa avec eux sur la rive droite du fleuve, en face de Podor.

Vers 1886, il remonta vers la zone saharienne et alla s'installer, à

Guimi, où il se trouve encore actuellement.

Quelques années plus tard enfin, en juin 1883, à la suite de querelles

intestines, les fils de Baba ould Bekkaï tuèrent leur oncle Abidin.

Ces événements provoquèrent l'exode de plusieurs campements Kounta.

Khalifa ould Abidin s'expatria vers ses oncles du Brakna conduisant

ses fidèles. Son père avait eu, dès son vivant, des velléités

d'immigration. Il n'y donna pas suite. Après sa mort tragique et son

inhumation à Néma, ce fut son fils Khalifa qui les réalisa.

Les relations des intrigants Kounta avec l'autorité française remontent

à Faidherbe même. En août et octobre 1863, ce gouverneur du Sénégal

concluait des conventions avec certains notables Ahel Cheikh, fort mal

déterminés à cette date, mais où il est certain qu'à côté des Kounta

du Brakna se trouvaient des Kounta de Tombouctou, au surplus, les

uns et les autres de la filiation de Cheikh Sidi-l-Mokhtar Al-Kabir.

Ces conventions assuraient une protection réciproque aux voyageurs,

commerçants et envoyés des deux contractants.

Elles donnèrent lieu à une correspondance, aussi abondante

qu'intéressée, de la part des Kounta. On remarquera cette épître

filandreuse, écrite le 1er août 1865, par le Cheikh, jeune alors--Sidi

M'hammed ould Bekkaï, et où le pieux adolescent s'exerçait déjà à cette

onction religieuse où cinquante ans après, il est passé maître.

* * * * *

Nul ne peut lutter contre la volonté divine; nous sommes des amis

de Dieu et c'est lui qui défendra notre cause.

On lit dans le Coran:

«Dieu est le défenseur de tous les croyants!» par conséquent celui

qui a Dieu pour défenseur ne craint personne.

Le Prophète a dit aussi:

«Celui qui fait du mal à mon ami m'attaque moi-même.»

Il n'est pas donné à un homme le pouvoir de se battre avec Dieu, si

vous admettez cela, continuez donc à être ami avec nous et traiter

bien tous ceux qui vont chez vous de notre part et bien plus encore

ceux qui y résident et qui sont mes parents, comme nous le faisons

pour tous ceux qui viennent nous visiter de votre part.

Détruisez-vous l'amitié qui existe entre nous?

Dieu a dit dans le Coran:

«Celui qui détruit l'amitié de quelqu'un se fait du tort à

lui-même.»

Le pouvoir de Dieu est illimité. Ceux qu'il protège sont toujours

les plus forts. A la fin d'une affaire, c'est toujours le plus

croyant qui remporte la victoire. Quand Dieu veut détruire une

nation, il commande à cette nation de faire du mal à ses protégés.»

Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna · 第 49 / 245 题