Arrivé à Boghé en fin novembre 1903, Coppolani apprenait qu'Ahmeddou
réunissait ses contingents à Aleg, et s'apprêtait à s'unir aux Id Ou
Aïch pour nous combattre, malgré toutes les promesses de dévouement
faites antérieurement.
Toutes les tribus religieuses armées, et notamment les Dieïdiba,
suivaient ce mouvement concerté avec notre vieil ennemi, l'émir Bakkar,
des Id Ou Aïch. Toutefois et par opposition de principe, les Oulad
Normach et une partie des Oulad Ahmed, dont les chefs étaient venus à
Boghé saluer le gouverneur général, de passage au début de l'année,
demeuraient fidèles à leurs engagements.
En présence de cette situation et pour arrêter des incursions certaines
vers le fleuve, Coppolani activait l'exécution de son programme
d'occupation du pays brakna, simple acte préliminaire de l'occupation
de Tagant.
Le 1er décembre 1903, il quittait Boghé, accompagné du résident du
pays brakna, du commandant des troupes du Tagant et d'un détachement
de spahis. Par la mare de Sarak, il était sur les bords cultivés du
lac Aleg, le 3. Aucun incident ne s'était produit sur la route. Une
fraction importante des Dieïdiba, rencontrée le lendemain au cours
d'une reconnaissance, et campée sur la rive opposée du lac, apprit
à la colonne la fuite d'Ahmeddou, de ses hassanes, et du reste des
Dieïdiba vers Chogar.
Coppolani leur envoyait aussitôt des émissaires spéciaux pour les
inviter à ne pas quitter le pays. Mais Ahmeddou poussé par ses deux
neveux, deux fils de Bakkar et un certain nombre d'Id Ou Aïch, arrêtait
ces émissaires, groupait ses haratines, quelques contingents Dieïdiba,
Oulad Ahmed et autres dissidents, au total 400 fusils environ, et,
la nuit du 8 au 9 décembre, se jetait sur le camp des envahisseurs.
Toutes les précautions avaient été prises. Après une vive fusillade,
les agresseurs furent repoussés, laissant quelques morts et quelques
blessés sur le terrain. De notre côté, nous avions un tirailleur et
quelques porteurs blessés et deux goumiers tués. Quelques chevaux de
spahis, effrayés par les feux de salve, avaient cassé leurs entraves
et pris la fuite. Dès l'aube, le commandant des troupes, faisant une
reconnaissance aux environs, rencontrait quelques Oulad Siyed, en tuait
trois et chassait les autres. Il désarmait le campement des Dieïdiba
précités et le faisait installer près du poste pour avoir guides et
moyens de transport sous la main.
Cette agression d'Ahmeddou, commise surtout à l'instigation des Id Ou
Aïch, fut le principal fait d'armes de l'occupation du Brakna.
Quelques jours plus tard, le capitaine Chauveaux mettait fin à toute
récidive en surprenant à Chogar, à 40 kilomètres d'Aleg, le campement
d'Ahmeddou et en mettant en déroute ses bandes hassanes.
L'action politique de Coppolani s'exerça aussitôt sur les tribus
religieuses. Les premiers, les Kounta, ennemis invétérés des Id Ou
Aïch, vinrent à lui, et promirent de les combattre en liaison avec lui,
dès qu'il s'avancerait vers l'est.
C'est à cette date que fut créé le poste d'Aleg avec toutes les
précautions défensives d'usage. Sis sur une hauteur et habilement
fortifié, il était, pour ainsi dire, imprenable. Au point de vue local,
il domine tout le pays brakna et permet la surveillance de toute la
région, comprise entre Aleg, Boutilimit, Podor et Boghé. Au point de
vue politique, il est placé sur la bifurcation des routes du Tagant,
situé à 6 jours au nord-est. Ils constituait en plus, à cette date, un
excellent bastion sur le flanc des Id Ou Aïch.
La mission de Tagant prit sans plus tarder la direction du nord-est.
Les tribus zouaïa du Brakna, déjà ralliés lui firent ses envois entre
Boghé et Aleg.
Quant à Ahmeddou, il n'abandonnait pas toute résistance. Dans une
conférence tenue à Agadel, près d'Acheram, et à laquelle participèrent
Ahmeddou, Bakkar et leurs fils, le plan de campagne suivant fut arrêté:
Les Id Ou Aïch rallieraient tous leurs tributaires et tenteraient
l'enlèvement du poste d'Aleg, où ils se fortifieraient solidement. Puis
deux colonnes iraient, l'une à Gueïlat, à l'est de la région du moyen
Mounguel, l'autre à Mbout. Elles s'y installeraient sur des positions
retranchées, afin de s'opposer à la pénétration française. L'occupation
de Mbout paraît avoir été à ce moment la grande crainte de Bakkar,
et il joua de cette inquiétude pour rallier définitivement à lui les
Chratit, toujours frondeurs à l'égard des Abakak, et les Oulad Aïd.
Ce plan de campagne n'aboutit pas. La mission d'organisation du Tagant
se mit en marche, accompagnée d'un goum où l'on voit figurer, à côté
des chefs trarza, plusieurs chefs brakna: Bakar ould Ahmeïada, chef
des Normach; Biram ould Himeïmed, chef des Oulad Ahmed, et enfin Sidi
Ahmed ould Heïba, chef des Oulad Eli, de Kaëdi. C'était sur leur propre
territoire que les Id Ou Aïch devaient sauver l'honneur de leur nom.
La mission arrivait à Mal, le 1er février, et y installait un poste
fortifié semblable à celui qu'elle venait d'établir à Mouit. Sis à 70
kilomètres à l'ouest d'Aleg et à 80 kilomètres au nord de Kaédi, Mal
réunissait des condition excellentes pour la surveillance du fleuve et
la centralisation des moyens nécessaires au départ de la mission et à
l'organisation même du plateau central du Tagant. La région, couverte
de lougans, offre des ressources en bestiaux et en cultures. C'est un
plateau boisé que traverse un important marigot terminé par un lac de
40 kilomètres de circonférence, où existe toujours une eau limpide, de
qualité excellente.
Les tribus religieuses Id ag Jemouella, Torkoz, Touabir, Toumodok,
Lemtouna, Tâgât, Hejaj, et des campements divers, etc., vinrent
aussitôt faire leur soumission et demander la protection française. Les
Oulad Ahmed, au nombre de 600 fusils, suivirent le mouvement et sur la
demande de Coppolani, s'installèrent aux environs de Mal. Plusieurs
autres fractions religieuses, retirées entre Mal et la falaise, et
qui attendirent notre installation à Mal pour en faire autant, se
décidèrent quelques jours plus tard, et échappèrent non sans peine à la
surveillance des guerriers Id Ou Aïch.
Ceux-ci, excités maintenant par Ahmeddou, qui sentait la partie lui
échapper définitivement, projetèrent d'attaquer soit Mal, soit Mouit.
Ils commencèrent par des escarmouches et finirent par investir Mouit
dans la nuit du 16 au 17 février, au nombre de plusieurs milliers.
Ahmeddou menait le bal. Ils furent repoussés avec des pertes sérieuses
et se retirèrent au pied de la falaise du Tagant.
En même temps, Coppolani n'oubliait pas de faire intervenir puissamment
l'influence de ses amis marabouts. Cheikh Sidïa vint le trouver
dans son campement, et par sa présence, ses palabres, ses lettres,
contribua fortement à mettre fin à cette campagne de guerre sainte, qui
commençait à prendre naissance sur le haut fleuve et dans certaines
tribus. Par lui encore et pour satisfaire leur haine nationale, les
Kounta du Brakna et de Tagant, même quelques fractions Ahel Sidi
Mahmoud, la plupart des campements Chrattit, quelques Tadjakant
se rapprochaient des Français, ou tout au moins promettaient leur
neutralité.
Le Brakna pouvait dès lors être considéré, sinon comme entièrement
pacifié, au moins comme suffisamment en main pour permettre de passer
à la deuxième partie du programme, ou tout au moins de l'amorcer:
l'occupation du Tagant. Aussi, dès le 9 mars 1904, la mission se
mettait-elle en branle vers la falaise. Un détachement quittait Mal
sous la direction même de Coppolani; un autre détachement commandé par
le capitaine Payn et comprenant plusieurs chefs toucouleurs: Abdoulaye
Kane, Samba, etc., partait de Mouit, à la même date. Ils faisaient
leur jonction le 11, et le 14 atteignaient à Gour Mal les nombreux
campements hassanes et tolba qui, sous la direction d'Ahmeddou et
d'Othman ould Bakkar, cheminaient vers le Nord-Est pour se réfugier
dans les montagnes de l'Assaba. A l'approche de la colonne, les
guerriers prirent le devant; les marabouts revinrent sur leurs pas avec
de nombreux troupeaux. Par l'humanité de Coppolani, qui fit prendre des
hausses supérieures aux distances appréciées, les pertes des ennemis
furent minimes.
La colonne rentrait, dès le lendemain, sur le territoire brakna, en en
ramenant les habitants.
Le 13 juillet 1904, 120 tentes Oulad Siyed, c'est-à-dire à peu près
toute la tribu princière,--nobles et haratines--venait faire, sous la
conduite de Mohammed Krara, frère de l'émir, sa soumission à Boghé.
Ils avaient, dans leur fuite, subi des fatigues énormes et étaient
complètement épuisés. Une quinzaine de personnes étaient mortes de
faim. Mohammed Krara, Abd El-Jelil, chef des marabouts Dieïdiba,
qui demandait aussi l'aman, et Cheikh Fal arrivaient peu après à
Saint-Louis. Ils apportèrent la soumission du Brakna.
Une contribution de guerre de 500 bœufs et de 1.000 fr. leur fut
infligée: elle fut répartie ainsi:
Oulad Siyed 102 bovins
Id ag Fara Brahim 120 ---- 3.848 francs
Id ag Fara 93 ---- 1.987 ----
Zemarig 99 ---- 2.115 ----
Ahel Mohammed Othman 5 ---- 320 ----
Tabouit 60 ---- 1.282 ----
Ahel Negza 21 ---- 448 ----
Désormais le Brakna reprenait sa vie normale. Les hostilités y étaient
closes; tous revinrent en foule travailler ou faire travailler dans le
Chamama. Les derniers irréductibles n'étaient plus que des dissidents.
Les vaincus--qui étaient les seuls hassanes--n'acceptaient pas
toutefois sans résistance morale le nouvel état de choses. Voici, à
titre d'échantillon, la protestation qu'ils adressaient, en fin 1905,
au représentant du Gouvernement français.
Quoique non producteurs, nous tenions presque tout le commerce
entre nos mains. Nous faisions les opérations nous-mêmes ou par
l'intermédiaire de marabouts complaisants, qui recevaient pour
leur salaire un quart de la valeur de la vente. Les acheteurs
étaient les dioula du Diolof ou du Cayor, les marabouts trarza et
les traitants du fleuve. A part un peu de gomme, la région trop
pauvre fournissait peu au commerce; nous étions donc approvisionnés
par de fructueuses razzias et par les caravanes venues du Nord.
Les principaux articles de vente, et l'on peut dire les seuls,
étaient les animaux pillés (bœufs, chameaux, chevaux, moutons) et
les captifs. En 1903, les Tadjakant, les Larlal, les Ida Ou Ali
et les Kounta ont versé sur le marché brakna plus d'un millier de
captifs, par convois qui atteignaient parfois le chiffre de 200.
Ce trafic était d'un bon rapport pour tous: vendeurs, acheteurs
et commissionnaires et l'on a le droit de se plaindre de votre
surveillance et de votre contrôle pour en empêcher le retour.
Quant aux irréductibles et aux pillards du Nord, ils se signalaient
encore par quelques petits coups de mains, tels les Oulad Bou Sba,
qui s'emparèrent notamment d'un convoi de munitions entre Aleg et Mal,
razzièrent les Kounta de Chogar et en s'en retournant pillèrent, près
de Mal, les troupeaux des tribus maraboutiques. D'autres Bou Sba,
ceux-là nos amis, leur donnèrent la chasse. A signaler encore, à la
lisière des territoires trarza et brakna, à 30 kilomètres au nord-est
de Podor, l'attaque nocturne du poste de Ragba par un rezzou que
dirigeait le fils de Mokhtar Oummou, des Oulad Dâmân (Trarza), dans
l'intention de venger son frère, tué quelque temps auparavant par une
de nos bandes toucouleures. Cette attaque fut facilement repoussée.
Ahmeddou, presque seul, demandait l'hospitalité à son allié Bakkar, et
se retirait dans les campements Abakak de l'Assaba.
Bakkar pressé entre la mission, qui préparait sa marche vers le
Tagant, et les tribus Kounta et Oulad Nacer des confins du Sahel, qui
le harcelaient, ne tarda pas à faire des offres de soumission. Elles
ne devaient toutefois pas aboutir immédiatement, car la marche de la
mission fut arrêtée et l'occupation du Tagant fut ajournée à la saison
sèche suivante. Pendant ce temps, Ahmeddou avec ses guerriers Siyed
et ses marabouts Dieïdiba se tenaient dans l'expectative dans les
campements Abakak.
Le meurtre de Coppolani et les événements qui agitèrent en 1905, et
surtout en 1906, le Tagant purent sembler à Ahmeddou et à son fils
Ould Assas une occasion de revanche. Ils comptèrent parmi les plus
bouillants guerriers du Chérif, Moulay Dris, envoyé par le Maroc pour
tenir l'étendard de la guerre sainte et cimenter l'union des tribus
rebelles. Ils prirent une part active au siège de Tijikja.
En outre, Bakkar ould Ahmeïada, chef des Normach se laissait séduire
par les paroles sucrées du Chérif et de son entourage, et faisait
défection en novembre 1906.
Cette défection se produisait à la suite d'un essai de règlement assez
intempestif, effectué par l'administration entre les Normach et les
Kounta-Ahel Sidi-l-Mokhtar.
A la suite d'une agression, en 1904, des Normach contre les Kounta,
un tribunal composé de trois cadis, condamna les premiers au paiement
d'un certain nombre de «dïa». La saisie des biens fut opérée, mais
un reliquat restait dû à Sidi Amar, chef des Kounta, qui ne cessait
de réclamer le paiement intégral de la somme fixée. Les deux tribus,
ennemies entre elles, essayaient à tout instant de se nuire. La
situation toujours très tendue fut dénouée brutalement, en octobre
1906, par une nouvelle agression des Normach contre les Kounta. Une
véritable bataille fut livrée, et de part et d'autre quelques individus
restèrent sur le carreau. Bakkar prit immédiatement la brousse et alla
donner son adhésion au Chérif.
Ainsi par sa proximité du Tagant, le Brakna subissait, en fin 1906, une
répercussion assez sensible des incidents de Tijikja.
En novembre, les Oulad Normach dissidents faisaient une incursion
sur le fleuve et pillaient le troupeau du village de Cascas. Le 16
décembre, ils s'emparaient de trois troupeaux de bœufs, appartenant
aux Peul de Falcandé et tuaient un indigène. En même temps, une bande
de dissidents fort mêlée tentait d'enlever le troupeau du poste de
Ragba, mais était repoussée avec pertes. Les gens de Bakkar pillaient
peu après les campements Id Eïlik, et notamment celui de leur chef Tig
ould Moïn, qui avait présidé le tribunal des cadis précité.
En même temps, un petit mejbour d'Oulad Ahmed dissidents, commandé
par Seneïba, ex-chef de la tribu, pénétrait sur le territoire brakna.
Rencontré par une reconnaissance entre Chogar et Digguet-Memmé, il
s'enfuyait sans accepter le combat.
Ould Assas et sa bande inauguraient cette série de pillages par
lesquels il allait se signaler pendant deux ans. Il opérait plusieurs
razzias aux environs d'Aguiert, pillait un courrier à Digguet-Memmé, et
enlevait des troupeaux aux Touabir M'haïmdat et aux Soubak.
En même temps, le consortium de nos grands ennemis: Ahmeddou ex-émir
des Brakna, Mohammed Mokhtar, chef des Kounta du Tagant et Othman ould
Bakkar, émir des Id Ou Aïch, écrivait à Cheikh Sidia et à Mohammed
Saloum III ould Brahim, émir des Trarza, pour les inviter à évacuer le
pays trarza et à se joindre à eux-mêmes ou tout au moins à les laisser
attaquer en toute liberté les Français et leurs partisans.
Il n'est pas jusqu'aux Id Ou Aïch qui ne se missent de la partie. A la
tête d'un rezzou d'Ahel Soueïd Ahmed et d'Oulad Talha, Deï ould Bakkar,
frère d'Othman précité, entrait dans le Brakna par la passe de Tizigui.
Il enlevait à Melga, à 20 kilomètres à peine de Mal, un troupeau de 300
bœufs et de 1.200 moutons aux Id ag Jemouella.
Cette recrudescence de mejbour était due à la dissémination forcée des
ennemis, provoquée par l'arrivée à Tagant de la colonne de secours
Michard et par le besoin impérieux où se trouvaient les dissidents de
se ravitailler.
Peu de tribus maraboutiques firent dissidence. Il n'y eut guère que
quelques campements Messouma et Torkoz. Ils se hâtèrent d'ailleurs de
demander l'aman, dès que la colonne Michard eut dispersé rebelles et
ennemis du Tagant. Les conditions qui leur furent imposées comprenaient
principalement le paiement d'une amende de guerre proportionnée à leurs
ressources, le désarmement partiel, et la reddition de toutes les armes
à tir rapide.
L'histoire du Brakna se résume à dater de cette heure, dans la
nomenclature des rezzous et contre-rezzous dont il est le champ
d'opérations. Puis peu à peu les chefs de bandes sont tués, meurent
en exil ou font leur soumission. Le calme s'accroît. A partir de
1910, quand l'Adrar est définitivement pacifié, on peut dire que la
tranquillité générale n'est plus troublée.
Voici les principaux faits de cette période; chez les Noirs riverains
du Sénégal d'abord.
Le 1er février 1908, le chef du canton du Démette signalait qu'une
troupe de Maures avait pillé à trois reprises le village de Gorel,
situé entre Dinetiou et Dara (Podor), et était disposée à se jeter sur
Boghé ou Thiénel; que quatre indigènes avaient été tués ou blessés, et
que d'autres engagements avaient lieu, notamment à Gallol, depuis une
huitaine de jours.
La venue d'Ould Assas et d'une bande de 40 guerriers maures et
pourognes était également signalée; un pillage d'une centaine de
vaches et d'un millier de moutons était commis sur des Peul du canton
d'Edy, qui avaient passé le fleuve pour mener leurs troupeaux dans les
pâturages de la rive droite.
D'autre part, à Boghé, on annonçait successivement le pillage d'un
village de cultures près de Chabou: le passage d'Ould Assas dans les
campements des Dieïdiba, aux environs d'Aleg, et l'attaque, le 27
janvier, du village de Gorel.
A la suite de ces attaques et pillages, suivis de meurtres qui
provoquèrent parmi la population sédentaire des bords du fleuve une
profonde émotion, des mesures immédiates furent prises pour exercer une
active police dans le pays.
Le peloton de spahis, commandé par le lieutenant Corrart des Essarts,
reçut l'ordre de se rendre à Boghé et d'exécuter des reconnaissances
dans la région troublée.
En outre, quelques fusils 74 distribués dans les villages les plus
exposés aux pillages devaient permettre aux habitants de repousser les
attaques éventuelles des petits groupes armés.
A ce moment, Bakkar ould Ahmeïada, chef dissident des Oulad Normach,
était également signalé dans la région nord de Boghé. Après diverses
tentatives infructueuses de recherches des «Mejbour», le lieutenant
des Essarts réussissait à tomber, le 27 février, à la mare de Sarrak
(située à 40 kilomètres au nord de Boghé), sur la bande d'Id Ou Aïch et
d'Oulad Talha commandée par Ould Assas et la mettait en pleine déroute.
Ould Assas fut grièvement blessé et passa plusieurs mois pour mort.
Recueilli et soigné par les Dieïdiba, il fut reconduit, sur la fin de
sa guérison dans l'Adrar. Le cadavre pris pour le sien, sur le champ
de bataille, était celui d'un indigène des Euleb. Trente autres Maures
restaient sur le terrain. Un noir blessé et fait prisonnier était
ramené à Boghé. Cet indigène n'était autre que l'artilleur bambara qui
avait déserté en 1904, après avoir tiré sur son chef, le lieutenant
Coupaye; il avait porté les armes contre nous en diverses circonstances
notamment, contre les détachements français qui ont sillonné le Tagant
en 1905.
Le combat de la mare de Sarrak eut une importance politique
considérable et ramena le calme dans la région du Chamama.
Dès lors, la présence des spahis n'étant plus d'une nécessité urgente
à Boghé, le peloton reçut l'ordre d'exécuter une tournée de police
dans le cercle du Brakna pour consolider par cette manifestation les
résultats obtenus.
En même temps, les prises importantes faites sur les tribus dissidentes
du Gorgol, à Mbout, permirent de rendre aux habitants des villages
riverains du Sénégal une partie des biens qui leur avaient été enlevés
par les bandes d'Assas. Un millier de moutons furent ainsi répartis à
Podor entre les indigènes qui avaient été les plus éprouvés.
Les pillages, commis sur les _populations maures_, étaient moins
importants que ceux dont les indigènes du Sénégal étaient victimes.
Les Id ag Jemouella avaient, le 2 janvier 1907, un troupeau de 60
bœufs enlevé, à 4 kilomètres du poste de Mal; les Rahahla, campés
dans le Chamama, à proximité des Dabaï et attaqués par la bande des
Trarza dissidents Oulad Ahmed ben Dâmân, avaient deux hommes tués et
un blessé; les Tâgât, réfugiés à 150 mètres du poste d'Aguiert, se
voyaient enlever leurs troupeaux par les Oulad Bou Sba; ces derniers
purent être rejoints par une reconnaissance qui reprit les biens volés,
après avoir tué un des pillards.
D'autre part, le chef des Oulad Normach dissidents, Bakkar ould
Ahmeïada, attaquait vers la fin de janvier, les Toumoudek de
Sidi-l-Mokhtar; les Touabir M'haïmdat, accourus au secours du
campement, contribuèrent à repousser cette attaque dans laquelle furent
tués 9 hommes: le propre frère de Bakkar, Omar Bou Salif, du côté des
Oulad Normach, et 8 Toumodek et Touabir.
Quelque temps après, il pillait le village de Mbagne (mai 1907).
Énergiquement poursuivi par le lieutenant Chabre, il est atteint à
Chagour, mais peut encore échapper, abandonnant toutefois une grande
partie de son butin.
Après quelques exploits de ce genre, et notamment le pillage dans
la région du Mal, le 8 novembre 1907, d'un campement Torkoz qui eut
18 hommes tués et se vit enlever un nombreux bétail, Bakkar était
assassiné dans la nuit du 30 décembre par un de ses hommes, à la
suite d'une altercation violente. 4 hommes de sa bande rentraient
immédiatement à Aleg et faisaient leur soumission.
Le ralentissement des rezzous et surtout l'occupation de plus en plus
efficace du Tagant permirent à ce moment-là la suppression des petits
postes du début. C'est ainsi que Guimi et Aguiert disparaissent en fin
1906; Mal, en septembre 1907.
A la même date, on envisagea un instant l'évacuation d'Aleg et le
transfert de la capitale du Brakna à Chogar. On trouvait Aleg placé
dans de mauvaises conditions hygiéniques, et surtout hors du centre
géométrique des tribus principales. Le choix se portait sur Chogar,
mieux placé pour l'administration des nomades, sis à une vingtaine de
kilomètres des meilleures zones de pâturage du cercle, où les chameaux
peuvent séjourner toute l'année et à 4 jours du fleuve seulement.
De plus, la nature très boisée des environs offre en abondance des
matériaux de construction. Ce projet fut ajourné, et malgré qu'il ait
été repris plusieurs fois, n'a jamais abouti.
Le 4 juin 1908, un convoi de ravitaillement, montant vers Aleg, est
attaqué à Azlat par quelques dissidents, conduits, a-t-on dit, par
Seneïba. Ils tuèrent les mulets à coups de couteaux et fusillèrent
l'interprète noir et plusieurs gardes qui s'étaient laissés surprendre.
En novembre 1908, Cheikh vint à Aleg pour saluer le colonel Gouraud,
Commissaire du Gouvernement, et palabrer avec les tribus.
En fin décembre 1908, et au début de 1909, Ahmeddou fait une apparition
dans le Brakna et jusque dans le Chamama pour entraîner la dissidence
des tribus, et surtout des Oulad Ahmed. Pourchassé, il ne put donner
suite à son projet et s'enfuit.
Par la suite, on voit Hobeïb, frère d'Ahmeddou, incursionner aussi dans
le Brakna et se faire donner, mi de gré, mi de force, des cadeaux par
les marabouts ou les Toucouleurs. Il est plusieurs fois mis à mal par
les gens d'Eliman Abou.
Le retour de l'Adrar de la colonne Gouraud, en décembre 1909, amena la
soumission à peu près générale de tous les chefs rebelles du Trarza
et du Brakna: Ould Deïd, Isselmou ould Mokhtar Oummou, Ahmed ould
Bou Bakar, Lobat ould Ahmeïada, Sidi Ahmed ould Bou Bakkar, etc., se
présentent soit à Boutilimit, soit à Aleg par des chassés-croisés
plus ou moins habiles, et déposent les armes. Il ne restait plus en
dissidence que Seneïba, qui revenait à son tour quelques semaines plus
tard, et l'émir Ahmeddou, qui, irréductible jusqu'au bout, s'enfonçait
vers le sud marocain.
Le 1er juillet 1910, un groupe de pillards enlevait près d'Aguiert 70
chameaux aux Tâgât, et le lendemain pillait une caravane de dioula à
Lekfotar et brûlait les correspondances enlevées d'un courrier.
Le lieutenant Bourguignon rattrapait les pillards à la passe de
Tizigui, reprenait marchandises et chameaux enlevés et tuait 2
pillards. La leçon fut salutaire; elle amena leur soumission presque
immédiatement à Chingueti.
Peuple heureux, le Brakna n'a désormais plus d'histoire.
Le cercle du Brakna fut constitué dans sa première forme par un
arrêté du Gouverneur général du 26 décembre 1905; il était formé des
anciennes régions de Mal et de Regba, auxquelles fut jointe la partie
de l'ancienne région de Gorgol, située sur la rive droite de cet oued.
Le chef-lieu en fut Aleg, avec deux résidences annexes: Boghé et Mal.
Le cercle devait être remanié et délimité par l'arrêté du Gouverneur
général, en date du 26 décembre 1912. Il était borné au nord par le
cercle de Tagant, à l'est par le Gorgol, à l'Ouest par le Trarza, au
sud par le fleuve Sénégal, le séparant de la colonie du même nom. Il
comprenait en cet état le Brakna proprement dit, ou territoire des
Maures, avec Aleg comme chef-lieu, et le Chamama, zone d'inondation du
Sénégal, peuplé de Noirs (Toucouleurs), avec Boghé comme chef-lieu.
Aleg restait la capitale du cercle.
Un arrêté du 30 juin 1918 a partagé le cercle en deux nouveaux cercles,
calqués sur ces deux régions géographiques: le premier, qui conserve
son nom de Brakna, est le cercle Maure et reste soumis à un officier
(Aleg); le second, qui prend le nom de Chamama, est un cercle Noir, et
se trouve désormais commandé par un administrateur (Boghé). Nul doute
qu'un avenir prochain ne mette fin à ce partage inutile, et même fort
gênant, et ne ramène les choses en leur état antérieur.
Le Brakna maure actuel comprend quatre grandes régions naturelles;
_l'Amechtil_, pays des grandes dunes et des puits profonds. Le sol,
surtout sablonneux, est partout très perméable--_L'Agan_, région de
dunes et de roches. Les mares et les oglat y sont nombreux, et l'eau y
persiste longtemps, suivant les pluies, et quelquefois toute l'année.
_L'Akel_, région intermédiaire entre les deux autres; le sol assez
compact retient l'eau. Les mares et les oglat y sont nombreux, mais
l'eau ne persiste que pendant deux ou trois mois après l'hivernage.
_L'Aftouth_, qui s'étend au nord du Chamama, dont il le sépare par
une ligne de dunes de faible altitude. C'est un pays de «tamourt»
nombreuses (cuvettes, déversoirs de bassins fermés), où l'eau abonde
en hivernage, tandis qu'en été, on la trouve à faible profondeur. Les
principales sont l'Aguiert, Guimi; Chogar-Toro; Lemaoudou; Aleg (bassin
de l'Oued Katchi); Mal, qui se déverse quelquefois dans le Sénégal
par le Khat; la rive droite du bassin du Gorgol avec les tamourt de
Dionaba, Chogar-Godel, et enfin les oueds Lgoussi, Mouit, Mounguel.
La rivière la plus importante du Brakna est l'oued Katchi (prononcé à
peu près Katyi, Kaki) dont le cours a environ 170 kilomètres et qui se
jette dans le lac d'Aleg. Les lits de ces tamourt et oueds sont formés
d'une bonne terre alluvionnaire, où les haratines maures font leurs
lougans.
La transhumance des troupeaux est soumise à la règle générale des
tribus du nord immédiat du fleuve: réserver pour la saison sèche
les points où l'eau sera abondante et facile à prendre, c'est la
loi du moindre effort. Aussi, dès le début de l'hivernage, tout le
monde s'éparpille, fuyant les grands tamourt où pullulent mouches et
moustiques. L'oued Katchi est la plus grande région d'attraction,
l'herbe et l'eau y abondent et les campements peuvent s'installer sur
les plateaux qui l'entourent, plateaux assez dénudés, d'où le grand
vent chasse les moustiques. Lorsque les premiers froids ont détruit
les moustiques, que les petites mares sont à sec, on se rapproche
des grands tamourt. Lorsqu'en ces puits l'eau a disparu, on creuse
les oglat. A mesure que la sécheresse augmente, beaucoup d'oglat se
dessèchent. En mai-juin, les tribus sont toutes concentrées autour des
4 ou 5 points d'eau principaux; Aleg, Guimi, Mal, le bassin de Gorgol
et autour des grands puits.