LA BRANCHE CADETTE DES ÉMIRS BRAKNA: OULAD SIYED

1.--_Mohammed ould-Mokhtar_ (1766, † vers 1800).

Mohammed ould-Mokhtar, petit-fils d'Aghrich, peut être considéré comme

le premier émir de la branche cadette des Oulad Abd Allah: les Oulad

Siyed. Il apparaît dans la tradition comme le successeur d'Ahmeïada,

fils ou petit-fils d'Ahomel Heïba, des Normach. C'est vers 1766 que se

produisit cette substitution.

Depuis deux générations déjà, les Oulad Siyed étaient établis entre le

lac d'Aleg et le fleuve. On sait par la tradition que Mokhtar, père de

Mohammed, a été enterré à Oumm Djeljel, près de Regba, et que Aghrich,

son grand-père, mort de maladie, a été enterré à Taboumlib, près

d'Ouezzan. Quant à Seddoum, père d'Aghrich, il fut tué au cours d'un

rezzou et fut enterré à Oumm Abboun, dans le Zemmour. Le tombeau de son

père, Siyed, l'ancêtre éponyme, se trouve dans l'Agan.

Les Oulad Siyed et, à l'occasion, les Oulad Normach se signalaient

par d'incessantes incursions dans le Fouta. Les _Chroniques_ de Siré

Abbas signalent une longue et cruelle guerre de sept ans que le Cheikh

Souleïman Bal et les derniers souverains de la dynastie de Tenguella

soutinrent contre les pillards Oulad Abd Allah, vers 1770.

Le document anglais précité, de 1767, donné par Golberry, relata qu'à

cette date déjà les coutumes sont payées à Mohammed ould Mokhtar.

Un peu plus tard, en 1785, quand les Anglais ont dû vider les lieux,

un document officiel français nous atteste à nouveau la présence de

Mohammed ould Mokhtar à la tête de l'émirat brakna.

Le 10 mai 1785, Mohammed ould Mokhtar, «roi», dit le texte français,

«sultan», dit le texte arabe, des Brakna, signait sous les auspices et

protection du gouverneur, comte de Repentigny, avec le sieur Durand,

directeur général de la Compagnie de Commerce du Sénégal, un traité

d'amitié et de réglementation de la traite de la gomme.

Il était réglé en substance dans cet acte, où le texte français déforme

toujours le nom de l'émir en «Ahmed Mokhtar»:

_a_) La Compagnie a le droit d'établir un comptoir à Podor et

d'autres comptoirs dans tout autre point du territoire d'Ahmed avec

liberté entière de traite sur toutes matières.

_b_) Ces établissements sont sous la sauvegarde spéciale de

Mohammed Mokhtar.

_c_) Suppression de tout commerce direct ou indirect avec les

Anglais, avec gratification à l'émir chaque fois qu'il arrêtera une

caravane allant chez les Anglais de Portendik.

_d_) Promesses des bons offices de l'émir pour l'activité de la

traite, la fixation du «kantar» au plus bas prix et à la plus haute

mesure possible, l'aplanissement de toutes difficultés.

_e_) Versement d'une coutume annuelle: 1º à l'émir (400 pièces de

Guinée, 100 fusils fins, 200 barils de poudre de 2 livres, etc.,

sans oublier une moustiquaire, plus une pièce de guinée par huit

kantar mesures et conduits à bord; 2º à Sidi Eli, frère du roi (14

pièces de guinée, etc.); 3º à la femme du roi (8 pièces de guinée,

etc.); 4º à Fatma, sœur aînée du roi (4 pièces de guinée, etc.);

5º à chacune des quatre jeunes sœurs de Mohammed Mokhtar et à sa

fille (2 pièces de guinée); 6º au premier ministre (5 pièces de

guinée, etc.); 7º pour les soupers de Sidi Ely et des marabouts

qu'il loge chez lui (1 mouton et 2 bouteilles de mélasse); 8º pour

sa suite (id). Tous ces objets payables un tiers au commencement de

la traite, un tiers au milieu, et un tiers à la fin.

Le total des coutumes versées aux Brakna était évalué, en 1787, d'après

le livre de comptes de la Compagnie, à 5.598 livres.

L'émir Mohammed ould Mokhtar, allié aux Id Ou Aïch, soutint une lutte

implacable contre son voisin Eli Kouri du Trarza. Un combat violent,

dit Mohammed Youra, s'engagea près du puits d'In Temadhi (un peu avant

1786, année de la mort d'Eli). Les Trarza vaincus durent prendre

la fuite vers l'ouest. Après une course éperdue, ils arrivèrent à

Kheroufa, célèbre alors par un grand arganier. Rejoints en ce point

par Homeïada ben Ali, descendant d'Ahmed ben Dâmân, et par un parti

de guerriers, ils firent face à l'ennemi. Le sort changea. Les

Trarza reprirent le dessus et poursuivirent à leur tour les Brakna,

qui se hâtèrent de tourner bride vers l'est. La tradition rapporte

qu'au puits de Djefaïf les fugitifs rencontrèrent un campement de

tolba qui abreuvaient leurs bœufs. Un des guerriers brakna, fatigué

de cette course éperdue, sauta sur une vache pour continuer sa

route, mais celle-ci fit un bond et jeta à terre l'homme qui tomba

malencontreusement, montrant que, sous sa chemise, il n'y avait pas de

culotte, ce qui fit rire tout le monde.

La lutte devait prendre des proportions plus grandes encore par

l'entrée en scène des «Foulhas» (Toucouleurs sans doute), alliés des

Brakna. «Nous fûmes, en 1786, décrit Golberry, les témoins oisifs et

inutiles de l'explosion qui fermentait depuis plusieurs années.

En 1785, Hamet-Mokhtar, roi des Brachknaz, homme à la fois lâche,

orgueilleux et insolent, parce qu'il était soutenu par le roi des

Foulhas, enleva la femme favorite d'Eli-Kouri, et sut si bien

s'attacher cette femme qu'elle fit déclarer à son premier maître,

qu'elle se séparait à jamais de lui.

Les hostilités recommencèrent l'année suivante. Eli Kouri provoqua

Mohammed ould Mokhtar. Le combat s'engagea, en octobre 1786, à 20

lieues de Saint-Louis. Eli Kouri fut vaincu et tué.

Le vainqueur Mohammed ould Mokhtar ne fut pas exempte de souci, car

peu après le «Siratick-almami» attribuant la victoire à ses 400

guerriers» prétendit faire la loi, non seulement aux Trarshaz, mais

aussi aux Brachknaz, aux Darmanko, aux rois nègres ses voisins, et

même aux Français du Sénégal.

Golberry constate encore en 1785-1787 «que les Darmanko (= Ida Ou

Al-Hadj, du Trarza), ont pour les Brakhknaz un attachement et une

déférence qui ne se sont jamais démentis; que leur chef témoignait le

plus grand respect pour Hamet-Mokhtar (Mohammed Mokhtar), chef des

Brachknaz, qu'il le reconnaissait comme «roi, comme général de la

nation, comme le père de la famille des Agrichys; que, dans toutes les

circonstances, les intérêts de ces deux tribus sont toujours réunis,

toujours compris dans les mêmes traités, et que le roi des Brachknaz

discute, agit, conclut tout seul pour ces tribus germaines, sans que

jamais il y ait aucune réclamation, aucune opposition de la part des

Maures Darmanko.»

Golberry qui a vu à peu près juste l'immigration des hassanes (les

Maures Oulad, comme il les appelle, oubliant le mot principal: Hassan)

fait venir ensemble du Nord les Brakna et les «Ouled El-Hadj». Ces

tribus, dit-il, «n'en formaient autrefois qu'une seule», ce qu'il

faut entendre non au sens des origines ethniques, puisque les Brakna

sont Arabes, et les Ida Ou Al-Hadj, Berbères, mais au sens de la

confédération d'une tribu guerrière et d'une tribu maraboutique. Mieux

encore, l'intérêt économique explique cette alliance du dix-huitième

siècle, qui a disparu par la suite. Golberry signale avec justesse

cette cause: «Ils s'attribuèrent la possession du territoire compris

entre celui des Trarchaz et le Ludamar, l'exploitation des forêts (de

gomme) d'Al-Fatack et d'El-Hiebar, ainsi que plusieurs mines de sel,

situées dans ces déserts de sable.

Mohammed ould Mokhtar eut les honneurs de la correspondance

qu'adressait régulièrement Boufflers à Mme de Sabran. Il est vrai

que la relation de Boufflers est loin d'être flatteuse pour l'émir

brakna et que si celui-ci avait pu se douter du jugement ironique du

Gouverneur, il aurait été moins ravi de l'entrevue. Mais peut-être

cette impression défavorable est-elle due à la chaleur de 50° Réaumur,

à l'ombre, que Boufflers eut à supporter, ayant eu l'idée fâcheuse

de faire son voyage au mois d'avril (1787). L'émir maure «lui parut

misérable et rapace».

Il dit encore: «C'est un homme fort puissant, mais fort doux et en même

temps fort dévot. Il n'aime que les femmes et les prêtres, et passe sa

vie le plus qu'il peut à Podor pour être loin de son camp, loin de ses

ennemis. Il habite une mauvaise chambre du fort avec une femme en titre

et trois ou quatre dames d'honneur qui en manquent de temps en temps,

livré aux conseils de ses marabouts qui lui laissent faire toutes ses

sottises et toutes ses fredaines, pourvu qu'il porte une centaine de

leurs petits scapulaires qu'ils appellent gris-gris, et qu'il fasse

par jour environ huit à dix prières ridicules sur une peau de mouton

qu'on étend à ses pieds. Le reste du temps, il converse--cela s'appelle

palabrer--sur les intérêts de sa prétendue couronne et le résultat de

tous ses palabres est de demander des présents et des secours qu'on

ne lui donne que le moins qu'on peut, d'emprunter au tiers et au

quart des étoffes, des fusils et d'autres marchandises, sous prétexte

d'une guerre à soutenir, mais qu'il donne par le fait à tout ce qui

l'entoure... Sa figure est assez belle; il ressemble à une sainte face

dont la couleur aurait beaucoup poussé au noir. Il est plutôt drapé

qu'habillé d'une manière très pittoresque, presque toujours en blanc.

Du reste, il a absolument la dégaine d'un roi fainéant et, qui plus

est, d'un roi mendiant.»

Les deux interlocuteurs échangèrent des cadeaux. Boufflers reçut

pour sa part un cheval du fleuve. Après quoi, il confirma l'alliance

traditionnelle et s'empressa de venir à Saint-Louis.

Le 29 mars 1793, an II de la République, un décret de la Convention

nationale interdit toute relation avec l'émir. En voici le texte:

«La Convention nationale, voulant obtenir la réparation des

vexations que Hamet Moktar, chef de la tribu des Maures

braknas, s'est permises envers les Français qui sont allés dans

ce pays pour faire la traite de la gomme, Décrète ce qui suit:

«Article premier.--Il sera signifié à Hamet Mokhtar, chef de la

tribu des Maures Braknaz, que la Nation française ne lui paiera

plus aucune coutume, et cessera toute relation de commerce

avec lui jusqu'à ce qu'il ait réparé les vexations qu'il s'est

permises envers les Français et qu'il ait donné des otages, qui

répondent de sa conduite pour l'avenir.

«Art. II.--Il est défendu provisoirement à tout bâtiment

français de faire aucune traite de gomme à l'escale qui est

sous la domination d'Hamet Mokhtar; le conseil exécutif est

autorisé à établir sur la rivière un bâtiment armé qui fera

respecter cette défense.»

L'émir ne conçut aucune fierté de cette marque d'attention spéciale de

notre Convention nationale. Les démarches qu'il se hâta de faire et les

assurances qu'il donna pour l'avenir firent surseoir à ce décret, mais

l'exécution allait en être décidée quelques années plus tard.

En 1799, en effet,--une délibération du 14 ventôse, an 7, nous

l'atteste,--des envoyés d'Amar Koumba, émir des Trarza, se présentaient

devant le Commandant (Blanchet) et les principaux habitants du Sénégal

(Comié, Pellegrin, Pierre Dubois, Blandin fils, etc.), «assemblés en

la maison du Gouvernement», et informaient les Français de la part

de leur maître que l'émir Brakna se préparait à faire la guerre au

Sénégal et qu'il avait député son fils Aghrich à Amar Koumba pour lui

communiquer sa résolution et le presser de se joindre à lui. L'émir des

Trarza avait refusé, et la rupture des bonnes relations avec les Brakna

en était résultée.

Comme suite à cette délibération, Amar ould Koumba était remercié au

nom du Gouvernement français et recevait un «présent extraordinaire»,

tandis que Mohammed Mokhtar voyait mettre à exécution contre lui les

mesures hostiles prescrites par la Convention.

Mohammed Mokhtar disparaissait peu après (vers 1800).

2.--_Sidi Eli Ier_ (vers 1800, † 1810).

L'émir Mohammed ould Mokhtar fut remplacé, à sa mort, par son frère

Sidi Eli (vers 1800). C'est dans cette branche cadette que s'est

perpétué le commandement.

Les relations de Sidi Eli avec les Français furent cordiales. On le

voit intervenir en médiateur, au début de 1806, entre les Français et

le Fouta agité par la révolution musulmane. Ses bons offices aidèrent

à la conclusion du traité du 4 juin 1806, où il apparaît comme premier

ministre de l'almamy Abdoul-Qadir, «Roi des musulmans du Fouta».

Les préliminaires du traité portent en effet: «Au nom de Dieu et de S.

M. Impériale Napoléon Ier, paix, amitié et bonne intelligence entre

tous les habitants du Sénégal, et ceux du pays Fouta, qui seront tenus

de part et d'autre, après la ratification d'Almamy, de se conformer

aux conventions et règlements prescrits et arrêtés définitivement par

le général Blanchot, commandant pour S. A. M. I., d'une part, et de

l'autre par _Sidi Eli, fils de Mokhtar Agrisse, chef de la tribu_ des

Bracknas, chargé des pouvoirs d'Almamy...»

Pour reconnaître ces bons offices, le Gouvernement français lui versa,

pendant les deux années où il se maintint encore au Sénégal, «une

coutume d'honneur». Cette coutume devait être reversée à son fils

Ahmeddou dans le traité de 1819. Elle continua d'être payée jusqu'à

Faidherbe. On le trouvera en annexe dans l'état des coutumes de 1840,

donné à titre d'exemple.

Mais ce qui apparaît à cette heure, c'est que les Maures brakna,

tant guerriers que marabouts, après avoir considérablement aidé au

succès du parti torodo et de la révolution religieuse du Fouta (fin

du dix-huitième siècle), vont conserver pendant tout le dix-neuvième

siècle une influence considérable sur les dirigeants du peuple

toucouleur tant du Fouta occidental (Toro, Lao) que du Fouta oriental

(Yrlabé, Ebyabé, Bosséa).

On a conservé de Sidi Eli le traité passé, le 7 juin 1810, avec le

lieutenant-gouverneur Maxwell, représentant de l'autorité anglaise,

qui venait de conquérir le Sénégal. Ce traité est identique au traité

que passa le même jour le lieutenant-colonel Maxwell avec l'émir des

Trarza. Il est à remarquer que pour la première fois les émirs brakna y

reçoivent leur titre exact: «chef d'une tribu des Brakna», c'est-à-dire

les Oulad Siyed.

Les dispositions de ce traité sont beaucoup moins minutieuses que celle

des traités français. Le principe des coutumes est reconnu, mais la

liste en est dressée individuellement pour chaque bâtiment arrivant à

l'escale, après entente entre le capitaine et le subrécargue et le chef

maure. Une copie de cette liste reste entre les mains des deux parties

contractantes.

En l'absence de l'émir, c'est Mohammed Sidi, son premier ministre qui

le remplace.

A la disparition des Anglais, Sidi Eli s'empressa de renouer les

relations avec les Français. «Ma joie a été à son comble, écrivait-il

en 1817 au colonel Schmaltz, en apprenant votre arrivée au Sénégal»;

et il ajoutait immédiatement: «Remettez à mes envoyés la coutume que

les Français omirent de payer, lors de la prise du Sénégal par les

Anglais, ainsi que celle dont ces derniers s'emparèrent, l'année

passée, dans l'affaire du bâtiment de Fara Blondin.»

3.--_Ahmeddou Ier_ (1818-1841).

Ahmeddou Ier succéda à son père Sidi Eli, au début de 1818. Le tombeau

de ce dernier se trouve à Arroug, dans le Chamama.

Il faisait, dès les premiers jours, la preuve de sa bonne volonté, en

offrant ses services au gouverneur, qui avait alors des difficultés

avec certaines tribus peul et avec des villages du Oualo. On lui fit

tenir des secours en armes et en munitions. Il passa le fleuve avec

quelques bandes et pilla plusieurs villages ennemis et par-dessus le

marché Nguik, qui nous était dévoué. Cette guerre s'accompagna de

pamphlets, suivant la coutume maure. A une satire, que nous n'avons

pas, et qui fut envoyée sur Sidi Eli aux gens de Nguik, ceux-ci

répondirent:

Dieu lui-même a défendu aux malfaiteurs de se trouver face à face

avec ses serviteurs.

Eli s'il amène la destruction sur le pays de son père, doit être

repoussé par les honnêtes gens.

N'est-ce pas déjà assez qu'il ait été cause de la ruine de notre

village et de celui de Ouadan?

Nous, gens de Nguik, nous ne saurions être contents d'Eli si le

Gouvernement n'en est pas content lui-même.

Que lui et sa bande viennent dans notre village et nous les

chasserons sans retard.

Et pourquoi Nguik ne les chasserait-il pas? N'ont-ils pas amené la

ruine sur Nguik?

Au même moment, des combats victorieux contre ses voisins Trarza:

Oulad Dâmân, Oulad Sassi, Ahel Attam asseyaient son influence et sa

réputation.

Le 20 mai 1819, Ahmeddou conférait à l'escale du Coq avec le colonel

Schmaltz, commandant pour le roi et administrateur du Sénégal et

dépendances. Un traité était signé le même jour.

Le préambule constate «la conduite juste et irréprochable, tenue par

Ahmeddou envers les traitants de Saint-Louis, le grand intérêt qu'il

a de se conserver en bonne intelligence avec les Français, et--ici

nous retrouvons Schmaltz et ses projets de colonisation agricole--les

immenses avantages, qui résulteraient infailliblement pour lui, son

pays et ses sujets, si le système de colonisation projeté sur la

rive gauche du fleuve, était en même temps exécuté sur le territoire

considérable et populeux qu'il possède sur la rive droite». Cette belle

prose coulait en vain, car elle n'est pas traduite dans le texte arabe

du traité.

Voici les principales dispositions de cet acte:

_a_) Ahmeddou, «roi de la tribu des Bracknas», s'engage à favoriser

par tous les moyens la traite de la gomme et tout autre commerce;

_b_) Maintien des coutumes sur les bases anciennes;

_c_) Ahmeddou s'engage à se conformer aux règlements, pris par

le commandant pour empêcher la fraude, et à ne jamais arrêter ou

suspendre la traite, avant d'en avoir référé au commandant et

reçu sa réponse. Ces dispositions sont nouvelles et témoignent de

l'emprise de plus en plus profonde de l'autorité française.

_d_) Neutralité d'Ahmeddou dans les guerres au Sénégal;

_e_) Ahmeddou «invite» (!) le commandant français à diriger sur son

pays des sujets du roi de France pour y former, conjointement avec

les siens des établissements de culture, comme ceux qui étaient

alors tentés sur la rive gauche dans le Ouale;

_f_) Cession à la France des territoires propres à la formation

d'établissements agricoles;

_g_) Autorisation de construire des forts et d'y mettre des

garnisons;

_h_) Maintien au fils de la coutume d'honneur versée au père, Sidi

Eli.

Schmaltz professait pour Ahmeddou une grande estime et cherchait à

l'intéresser à ses plans de colonisation. Il écrit de lui au ministre,

le 27 mai 1820, alors que pourtant ses bonnes relations avec l'émir

sont déjà rompues. «Ce prince avait toujours paru distingué, parmi les

Maures, par des pensées plus grandes, une inclination toute favorable

à adopter les idées des Européens. Sa justice sévère et sa loyauté

avaient ramené l'ordre dans son escale et gagné la confiance des

traitants.»

Schmaltz signale encore que l'émir avait un «vif désir d'obtenir la

concession d'une nouvelle coutume annuelle, appartenant en propre à

l'aîné de ses enfants, et non divisible entre les princes comme le sont

les autres. Il espérait par ce moyen fixer la royauté dans sa famille,

en raison de la prépondérance que donneraient à l'héritier présomptif

les richesses dont il pourrait disposer.» On ne sait qui du courtisan

Schmaltz ou du cupide Ahmeddou eut, le premier, cette idée géniale.

Malgré ces bons rapports, malgré la nécessité qui s'imposait à

Ahmeddou, en guerre avec les Id Ou Aïch, de s'appuyer sur nous pour

éviter les défections de nombre de ses gens et pouvoir tenir tête à ses

ennemis, l'émir se laissa entraîner par les excitations religieuses et

xénophobes des «Foulhas». L'année précédente (1819), Schmaltz avait

créé le poste de «Baquel» et montré sa volonté de faire la traite dans

le haut fleuve, en s'en tenant rigoureusement aux termes des actes

passés avec les almamys du Fouta et sans autre condition. Les choses

s'envenimèrent très rapidement. Schmaltz, qui était venu en février

1820 à Podor, pour éclairer la situation et faire cesser les attaques

des convois, ne put rien obtenir et fut bientôt lui-même assailli.

Il croyait pouvoir compter sur Ahmeddou, avec qui il avait eu plusieurs

entrevues à Podor même, et qui l'avait assuré de son dévoûment. Il n'en

fut rien. Ahmeddou se laissa entraîner par l'exemple des Trarza et des

Poule-Toucouleurs qui, les premiers, sous la conduite de leur émir Amar

ould Mokhtar, non reconnu par nous, les autres sous le commandement

de l'almamy Siré, de Tierno Moli et de l'éliman Bou Bakar, tentaient

d'ameuter tout le pays contre nous, au lendemain de la réoccupation

de la colonie. On escomptait même la coopération du damel du Cayor.

Toutes ses bandes envahirent le Oualo, qui venait de conclure avec

nous un traité de commerce et d'amitié et dont le brak restait fidèle

à ses engagements. Une petite colonne marcha de Saint-Louis à leur

rencontre. Elle se renforça d'auxiliaires ouolofs, chassa les pillards

du Oualo, et envahit à son tour les abords du Fouta. Deux villages

furent détruits par l'artillerie de la flotille fluviale. Les Maures se

hâtèrent de repasser le fleuve. La paix fut conclue aussitôt avec les

Foutanké. Les pourparlers s'engagèrent avec les Trarza et les Brakna,

mais ce n'était plus Schmaltz qui les devait faire aboutir.

Le 25 juin 1821, un nouveau traité de commerce et d'amitié était signé

avec Ahmeddou. L'auteur en était le capitaine de vaisseau Le Coupé,

successeur de Schmaltz. Il y est dit en substance:

_a_) Ahmeddou s'engage à favoriser par tous les moyens la traite de

la gomme et tout autre commerce;

_b_) Maintien des coutumes, versées tant par le commerce que par le

Gouvernement, mais le payement en sera effectué à Saint-Louis à la

fin de la traite. Pas de traite, pas de coutumes;

_c_) En cas de difficultés entre la France et le Toro sénégalais,

transfert de l'escale hors de la portée des Foutanké;

_d_) En cas de discussion de l'émir avec un traitant, suspension

de la traite pour ce seul commerçant. Règlement de la question par

l'émir et l'assemblée des traitants;

_e_) Neutralité des Brakna dans les guerres sénégalaises et

reconnaissance de la propriété des habitants de Saint-Louis sur le

Oualo;

_f_) Projets d'établissement de culture, notamment de coton, dans

le Chamama. Dispositions réciproques à ce sujet.

Ce traité scellait l'alliance de Saint-Louis et des Brakna. Il était

la récompense des services rendus par Ahmeddou, qui, sur les désirs du

gouverneur, avait attaqué le village de Dialmath, tué un homme, fait

prisonnier trois autres, et effectué un certain nombre de pillages.

L'éliman Bou Bakar était ainsi puni d'avoir arrêté un navire, qui

allait faire la traite à l'escale du Coq.

Les relations continuèrent, très inégales comme toujours, avec le chef

des Brakna. Le baron Roger en trace, le 28 août 1824, un portrait moins

flatteur que celui de Schmaltz: «Amedou, chef des Maures Braknas, est

du caractère le plus perfide, et pour l'avidité, il ne le cède à aucun

Maure. Il faut l'écouter, accueillir même ses propositions, en lui

promettant de riches récompenses, en cas de succès, mais on doit bien

se garder de rien lui délivrer d'avance, c'est un véritable escroc.»

Il constate en même temps que Sidi-Aïba, un des principaux chefs chez

les Brakna, esprit remuant, avide, menace d'abolir l'escale de Bakel,

qui fait depuis longtemps ombrage à celle des Brakna, soit qu'il

veuille favoriser celle-ci, soit qu'il ait le projet d'en établir une

pour son compte, soit qu'il cherche seulement à se faire acheter.

Il est accompagné et conseillé par un nommé Moksé, ancien ministre

disgracié de l'escale des Brakna, fripon, rusé, qui connaît bien les

Européens et qui peut faire beaucoup de mal.»

C'est peu après, en fin 1824, que René Caillié fit dans le campement

brakna le séjour qui devait le préparer à jouer son rôle de jeune

Égyptien dans la traversée de l'Afrique, de Boké à Tanger. Il arrivait

à Podor, le 29 août 1824, et en repartait immédiatement avec les

agents «de Hamet-Dou» qui revenaient de Saint-Louis, où ils avaient

touché les coutumes. Il s'installa misérablement dans le campement de

«Mohammed-Sidy-Mectar, grand marabout du roi et chef de la tribu des

Dhiédhiébe». Il venait en effet se mettre à l'école de ce saint homme,

dans le but, disait-il, de se convertir à l'Islam.

Après une visite, trop longue à son gré, à l'émir, dont le camp

«pouvait contenir à peu près 100 tentes et de 4 à 500 habitants»

il revint chez son marabout, s'arma d'une planchette à ânonner le

Coran, et à chanter les louanges du Prophète. Il vécut ainsi neuf

mois, bousculé par les uns, relativement bien traité par les autres,

s'entraînant inlassablement à la terrible aventure dans laquelle il

allait se jeter, et qui a fait de lui le premier de nos explorateurs

par l'énergie et la force du caractère.

Au début de mai 1825, s'étant rendu compte qu'il lui fallait des

subsides pour se constituer une façade respectable en tribu, il

descendit à Saint-Louis, et demanda un secours au gouverneur. Des

offres insuffisantes lui furent faites. La mort dans l'âme, Caillié dut

abandonner son double projet de retourner achever son éducation dans le

Brakna et de partir à travers le Sahara par Oualata et Tombouctou.

Ses compagnons brakna, comprenant alors qu'ils avaient été dupés par

son faux zèle pour la religion musulmane, l'abreuvèrent d'injures et

s'en retournèrent bredouilles.

René Caillié s'est plaint avec amertume--et non sans raison--de n'avoir

pas été soutenu par l'administration. Il faut reconnaître au moins que

celle-ci, à son insu, veilla sur lui pendant son équipée au Brakna, et

fit comprendre à Ahmeddou que ses sujets établis à Saint-Louis étaient

garants de la sécurité du voyageur.

Caillié a laissé au tome Ier de son «Journal» plusieurs chapitres

consacrés à l'ethnographie des Maures. S'ils souffrent, par le manque

de méthode habituel de l'auteur, de certains défauts littéraires, et

notamment d'une exposition convenable, ces renseignements n'en sont

pas moins d'une sincérité et d'une véracité parfaites. C'est peut-être

encore à l'heure actuelle ce qui a été écrit de plus juste et de plus

intéressant sur les mœurs et les coutumes maures.

Retenons simplement ici:

Chacune de ces tribus (brakna, qu'il vient d'énumérer) a son

chef particulier et indépendant. Hamet-Dou est reconnu roi par

le Gouvernement français; c'est à lui que l'on paye les coutumes

pour favoriser la traite de la gomme; il reçoit celles que payent

les navires traitants; mais les marchandises qui en proviennent

sont partagées entre tous les chefs et les princes, et ceux-ci les

distribuent ensuite à leurs sujets. Les marabouts ne reçoivent rien

des princes.

Ces tribus se font souvent la guerre entre elles et peuvent

l'entreprendre sans le consentement du roi. La couronne n'est

héréditaire qu'autant que le roi laisse en mourant un fils majeur:

s'il meurt sans enfants, et même s'il ne laisse que des fils

mineurs, la couronne revient à son frère qui la conserve jusqu'à sa

mort; alors, s'il y a eu des fils mineurs du roi précédent, l'aîné

rentre dans ses droits et reprend la couronne de son père.

En 1834, l'état de guerre déclarée entre la France et les Ouolofs

de Fara Pinda dans le Oualo et les Trarza provoqua la fermeture des

escales du bas fleuve et un afflux considérable de caravanes maures

et de navires saint-louisiens à l'escale du Coq. Aussi une convention

particulière intervient-elle, le 5 mai 1834, entre Ahmeddou et le

capitaine Caillié, représentant du gouverneur, pour fixer la traite

de la gomme par des mesures spéciales à cette année-là. Les coutumes

furent prélevées sur la quantité de gomme traitée et non sur le

jaugeage des bâtiments (cf. annexe).

Cette année-là, la traite se fit sous forme d'association en

participation, et par parts égales conformément à une convention qui

fut adoptée par les habitants de Saint-Louis et approuvée par le

gouverneur (cf. annexe).

A ce sujet, il est intéressant de citer une lettre, écrite l'année

précédente (24 juin 1834) par le gouverneur de Saint-Germain «au

Commandant de l'escale des Braknas». Elle témoigne de l'insatiable

avidité des émirs maures et de l'incurable rivalité des traitants.

Tâchez de faire comprendre à Ahmeddou qu'il ne m'est pas permis

de faire ce que la loi défend (de lui faire des avances), et que

ce qu'il demande est réellement contraire à ses intérêts. Invitez

en même temps les traitants à lui refuser des avances payables en

gomme.

C'est là la véritable origine des mauvaises affaires qu'ils ont

faites depuis nombre d'années. S'ils n'avaient pas l'imprévoyance

de se lier par ses avances, ils seraient libres de changer

d'escale, lorsqu'ils éprouvent des vexations et ils obligeraient

par là les Maures à établir entre chaque escale, une rivalité

de bons procédés au lieu de la rivalité d'extorsions qui existe

aujourd'hui. Cette position, considérée dans ses résultats, est de

beaucoup préférable à quelques minces profits qui se font sur les

avances.

Je ne saurais trop le répéter: les habitants de Saint-Louis seront,

du jour qu'ils le voudront, les maîtres de la traite de la gomme,

dont ils ne sont que des esclaves. Ils ont malheureusement fait

choix du premier rôle: qu'ils l'abandonnent dès aujourd'hui.

Le Gouvernement fait pour eux tout ce qui est en son pouvoir:

conseils, assistance, protection; qu'ils fassent aussi quelque

chose pour eux-mêmes.

Le correspondant du gouverneur, était le capitaine Caillié, qui,

commandant de l'escale du Coq et chargé des relations avec les Brakna,

y fit preuve des plus sérieuses qualités de curiosité documentaire,

d'adresse et de tact. Il inaugurait les éminents services que jusqu'en

septembre 1847, date de sa mort en rade de Gorée, il devait rendre à la

colonie, en qualité d'inspecteur mobile de la Traite et de directeur

des Affaires extérieures. Il n'eut pas déparé ces bureaux arabes qui

menaient alors, avec tant d'éclat, la politique indigène de l'Algérie;

on retrouve son action habile dans toutes les négociations avec les

chefs et les tribus maures, et il en manœuvre tous les fils à la fois.

Le souvenir de cet officier de talent est conservé par le nom d'une rue

de Dakar.

Un dernier traité devait être conclu avec Ahmeddou, le 9 mai 1839, par

les soins du capitaine de vaisseau, gouverneur Charmasson. Il avait

pour but de mettre fin aux violences exercées par les Brakna sur les

traitants saisis en fraude de gomme, hors des limites de l'escale du

Coq. Il comportait en substance:

_a_) Tout traitant, surpris en fraude, sera tenu de payer la même

coutume que le navire de même tonnage commerçant légalement à

l'escale;

_b_) Le navire fraudeur sera conduit au Coq ou à Dagana par les

soins d'Ahmeddou;

_c_) L'embargo ne pourra être mis et la coutume perçue que par le

ministre de l'émir;

_d_) Le bâtiment fraudeur, arrêté par les Français, sera envoyé

d'office au Coq.

Les pillages commis par les Brakna seront remboursés par les soins de

l'émir au double de leur valeur.

A cette date également se place l'intervention du Gouvernement pour

obtenir des deux émirs trarza et brakna la cessation de leurs courses

dans le Diolof. Le bour voulut bien s'engager au payement d'un tribut

envers l'émir Mohammed Al-Habib, et le taux en fut fixé, en mai 1840,

à 200 bœufs, tous les deux ans, mais il ne voulut rien promettre à

Ahmeddou qu'il ne craignait pas. L'état d'hostilité se maintint ainsi

pendant plusieurs années. Mais cette solution partielle suffisait au

gouverneur, qui ne cherchait que la possibilité d'établir en paix un

poste à Mérinaghen.

Le long règne d'Ahmeddou (1818-1841), s'écoula non sans difficultés

avec les campements de la branche aînée. Elles commencèrent avec Ahmed,

fils aîné d'Ahmeïada, qui revendiquait le pouvoir pour les Oulad

Normach, et s'accentuèrent beaucoup plus avec son frère Mokhtar Cheikh

qui, à sa mort, pris sa succession politique.

Les hostilités durèrent plusieurs années et provoquèrent le jeu des

alliances ordinaires Brakna--Id Ou Aïch. Les Normach trouvèrent des

subsides et des partisans chez leurs alliés Abakak. Les Oulad Siyed

firent appel au concours des Chratit, dont Ahmeddou avait épousé

une fille. La victoire resta aux Oulad Siyed, et Mokhtar Cheikh

dut s'enfuir dans le Tassaguert, où il meurt vers 1835. Cette mort

n'arrêta d'ailleurs pas les hostilités. Ses frères continuèrent par

intermittence la lutte contre Ahmeddou, et celui-ci s'en plaignait

encore au gouverneur, en 1840, et lui demandait des secours.

Le combat le plus chaud de ces luttes intestines paraît avoir été celui

de Youga, que Bouvrel décrit en ces termes: «Les cousins d'Ahmeddou,

Mohammed-Sidi, Mbaoua, Ahmet-Sidi et Mokhtar, jaloux de ce que le roi

touchait les coutumes sans les partager avec eux, lui déclarèrent la

guerre et appelèrent à leur secours Mohammed Ould-Zoueïd Ahmed, cheikh

des Douaïch et père de Bakar. Les deux armées se rencontrèrent à Youaga

(non loin du marigot de Guet-nguérè), vaste plaine de dix lieues de

tour, sans arbres et parfaitement unie. La bataille dura trois jours,

et la victoire resta au parti d'Ahmeddou, malgré son infériorité

numérique. Il perdit 54 hommes, et les révoltés 98. Ces derniers

vaincus se réfugièrent dans le Tagant. On voit près de Youga le tombeau

d'un grand marabout, Moctar Ali, près duquel les marabouts brakna

viennent en pèlerinage chaque année.» On y voit aussi les tombes des

guerriers morts ce jour-là.

Ahmeddou mourut en 1841, involontairement empoisonné par sa femme,

Leïla ment Rassoul, du campement princier des Chratit (Id Ou Aïch).

Celle-ci ne lui ayant pas donné d'enfants, il avait épousé la fille

d'un de ses haratines, qui lui donna un fils. Ce fut Sidi Eli, qui

ne devait disparaître qu'en 1893, après avoir été mêlé, pendant un

demi-siècle, à l'histoire des Brakna et à notre politique. Or Leïla,

jalouse, comme il convient, de l'enfant de son mari et de la famille

de sa co-épouse, qui affichait une attitude blessante à son endroit,

résolut de faire disparaître ses adversaires. Elle versa du poison dans

la calebasse familiale, alors que son mari était absent. Mais par une

circonstance fâcheuse, il rentra impromptu et but le lait empoisonné

avec un de ses frères consanguins, son fils: Mohammed, et Al-Khedich,

son frère utérin, notable influent des Oulad Siyed. Tous décédèrent.

L'enfant, âgé de huit ans, et sa mère avaient échappé au danger.

Le long règne d'Ahmeddou avait popularisé ce prince dans le commerce

français installé à Saint-Louis. Entre 1840 et 1850, on voit un

trois-mâts, du port de Nantes, décoré du nom de «Roi Hameddou»

effectuer des transports constants entre la France et le Sénégal.

4.--_Mokhtar Sidi_ (1841-1843).

La mort d'Ahmeddou fut le signal de déchirements intérieurs chez

les Brakna. Une partie de la tribu, et notamment les Oulad Normach,

les Oulad Mançour et des campements Oulad Siyed, élurent un cousin

d'Ahmeddou, Mokhtar Sidi ould Sidi Mohammed, avec qui nous étions en

relations depuis plusieurs années, et qui protégeait l'escale de Gaë,

transportée ensuite à Cham. La plus grande partie des Oulad Siyed et

le reste des Brakna, guidés par Ndiak Mokhtar, vizir d'Ahmeddou Ier,

«un vilain homme» comme l'appelle le gouverneur Pajol et par Bou Bakar,

fils de Khodiéh, l'empoisonné, portèrent à l'émirat Mohammed Rajel ould

Mokhtar ould Sidi Mohammed, par conséquent, cousin aussi d'Ahmeddou et

neveu du précédent.

La lutte s'engagea aussitôt, et chaque parti chercha des alliances. Les

frères d'Ahmeddou et notamment Al-Hiba et Bakar, partisans de Mokhtar

Sidi, allèrent lui chercher du secours chez Mamadou Biram, almamy du

Fouta. Les Oulad Siyed n'attendirent pas l'arrivée des contingents

noirs. Ils se jetèrent sur Mokhtar Sidi et dispersèrent ses bandes,

puis, se retournant contre Bakar et Al-Hiba, qui arrivaient avec un

groupe de Toucouleurs, ils les battirent, refoulèrent les Toucouleurs

sur la rive gauche, tuèrent Bakar et mirent en fuite Al-Hiba.

Ces luttes intestines arrêtaient depuis deux ans la traite. Le

gouverneur p. i. Pageot des Neutières résolut d'y mettre fin, en

faisant disparaître du territoire brakna l'émir qui ne ralliait pas la

majorité des suffrages Oulad Siyed, tribu en qui nos relations d'un

siècle nous avaient habitués en quelque sorte à voir le corps électoral

du groupement. Une circonstance heureuse permet d'appréhender, sans

encombre, Mokhtar Sidi.

On venait d'apprendre le 27 janvier 1843 que le prince avait pillé

un cotre de Saint-Louis qui avait atterri non loin de son campement.

Caillié partit le soir même. Il se saisit de Mokhtar Sidi et l'emmena

à Saint-Louis. Quelques temps après, le gouverneur Bouet-Willaumez

fit instruire son affaire. Les griefs ne manquaient pas. Mokhtar Sidi

reconnut que c'était lui qui avait donné l'ordre de couper les routes

et d'intercepter les caravanes de gomme, parce que son rival était

maître de l'escale. Par ailleurs, le prince avait soulevé la haine

d'un certain nombre de traitants en dénonçant à Saint-Louis ceux qui

faisaient la traite clandestine de la gomme, et même en en poursuivant

quelques-uns devant les tribunaux. Il fut dès lors envoyé au Gabon, que

nous venions d'occuper l'année précédente, et interné au fort d'Aumale.

Il inaugurait ainsi la série des internements politiques dans cette

colonie, qui devait se perpétuer jusqu'à nos jours.

Cette mesure eut diverses conséquences. Sur les habitants de

Saint-Louis, elle produisit une impression profonde. Ils craignaient

une réaction des peuples riverains. Ils croyaient voir leur commerce

anéanti; l'inquiétude était à son comble. «Il n'en fut rien.»

Sur le fleuve, les conséquences furent assez inattendues. Les

partisans de Mokhtar furent dans la stupéfaction.

Réunis aux chefs du Toro, dit une lettre du gouverneur p. i.

Laborel, à la date du 28 juin 1844, ils restèrent plusieurs jours

dans l'inaction la plus complète; un choc aussi violent les avait

étourdis. Ils allaient enfin se décider à se réunir en conseil,

lorsque l'arrivée de l'almamy parmi eux les détermina à attendre sa

décision. Celui-ci, malgré tous ses efforts dans le Fouta (dont il

était le chef), n'avait pu parvenir à entraîner ces peuples dans la

querelle, et ne voulant point abandonner ses projets de vengeance,

il s'était jeté dans le Toro, qu'il espérait encore soulever; là

il mit tout en œuvre pour exciter la haine contre les Blancs et

stimuler les partisans de Moctar. Mais au lieu de l'enthousiasme

et du dévouement qu'il avait espéré il ne trouva qu'irrésolution

et découragement. D'un autre côté l'air rassuré des Oulad Sihit[4]

et les démonstrations imposantes du Sénégal leur inspiraient de

sérieuses craintes.

[4] C'est-à-dire des partisans de Mohammed Râjel, dont les Oulad

Siyed constituaient la principale force.

Il se détermina donc à essayer de la voie des négociations et

m'écrivit une lettre dans laquelle, après avoir rejeté sur

les Oulad Sihit toutes les causes de la guerre, il donnait à

entendre qu'il ne serait plus éloigné d'entrer en arrangement. Un

rendez-vous fut dès lors ménagé entre lui, M. le commandant Caille

et les chefs maures. Mais, cette fois comme toujours, il n'eut

aucun résultat par la duplicité de ce souverain.

Quelques jours après, grâce à ses persévérants efforts, étant

parvenu à retirer de leur engourdissement les chefs du Toro, il

les entraîna avec lui sur le territoire de la Mauritanie. Là, il

eut à soutenir un combat des plus vifs contre les Oulad Sihit qui

le battirent complètement, lui tuèrent 113 hommes et lui firent 19

prisonniers.

Cet engagement a entraîné des événements importants et des plus

heureux pour notre politique et notre commerce dans le fleuve:

l'almamy dépossédé, et remplacé par un autre chef qui ne nous est

pas hostile; l'orgueil de la rive gauche abattu pour longtemps;

tous les peuples riverains épouvantés et demandant grâce.

Un autre résultat non moins important que les précédents, obtenu

par l'exemple terrible qui vient d'être donné à ces barbares, c'est

que les Trarzas, dont vous connaissez l'esprit remuant, avaient

manifesté quelques intentions peu amicales, et qu'à cette nouvelle

ils se sont empressés de rentrer dans l'ordre.

Quant à Mokhtar Sidi, il allait encore faire parler de lui pendant

plusieurs années. Le 13 septembre 1844, il s'évadait du fort d'Aumale

avec ses deux ministres, ses compagnons de captivité et, qui mieux est,

avec les trois soldats noirs, ses gardes. Il fut obligé de réintégrer

le poste peu après, n'ayant évidemment rencontré qu'hostilité chez les

sauvages et fétichistes populations noires gabonaises. Mais au poste

même, mué en fervent musulman, il avait «en sa qualité de marabout, dit

un rapport de l'époque, pris un grand ascendant sur le personnel noir

du comptoir».

La surveillance sévère qu'on exerça sur lui déjoua dès lors toute

manœuvre, mais en mars 1845, on apprenait avec émotion à Saint-Louis

qu'un de ses parents était allé à Bathurst pour «réclamer la protection

anglaise et solliciter un passage pour aller au Gabon voir ce roi

déchu. J'ignore ce qui lui a été répondu, dit le gouverneur Thomas,

mais je ne doute pas que si nos voisins peuvent nous jouer un

mauvais tour, ils le feront de tout cœur. Si les deux Gouvernements

s'entendent, il n'en est pas ainsi des particuliers surtout ici où

la concurrence commerciale amène des rivalités continuelles.» Et

Thomas fait part de ses craintes de voir les Anglais continuer leurs

manœuvres, soit du côté de Portendick, soit par le Ouli, afin de

brouiller les Maures entre eux, et, à la faveur de ces dissensions,

d'attirer la gomme à eux, jusqu'à l'interné du fort d'Aumale. Caillié

venant de mourir quelques mois auparavant à Gorée, Mokhtar espéra sa

liberté et fit connaître son sort par des moyens inconnus à Paris.

Sans tarder, le 5 mai 1848, Schœlcher, sous-secrétaire d'état aux

Colonies, écrivait au Commissaire du Gouvernement à Saint-Louis,

la lettre ci-après, où l'on trouve avec l'idéologie et la grande

éloquence des hommes du temps un peu de ce robuste bon sens français,

qui heureusement ne perd jamais ses droits et permet de s'arrêter à la

limite des sottises.

Citoyen Commissaire,

Depuis le mois de juin 1844, le chef maure Mokhtar Sidy est détenu

au Gabon comme prisonnier politique. Je sais que son arrestation,

opérée avec des circonstances que je regarde comme une violation du

droit des gens, a inspiré aux populations du Fouta des haines et

des défiances, auxquelles il faut certainement attribuer une partie

des agressions qu'elles ont depuis lors si souvent exercées sur les

traitants et les navires du Sénégal.

La République ne gouverne que par des principes d'honneur et de

loyauté. Il lui importe de montrer qu'elle n'approuve pas des actes

de cette nature et qu'elle en répudie la solidarité. Ce sera faire

en même temps de la bonne politique, car nous témoignerons ainsi

aux indigènes que ce gouvernement entend pratiquer envers eux les

principes de justice et de loyauté qu'il leur demande à eux-mêmes

de représenter dans leurs relations avec lui.

Je suis instruit d'ailleurs que Mokhtar Sidy tient au Gabon une

conduite louable et se montre supérieur par son caractère au

malheur qui l'a frappé.

Je décide que ce chef maure sera reconduit au Sénégal et qu'il y

sera laissé en toute liberté, sauf à user envers lui de moyens

avouables pour le combattre et le vaincre, s'il essaye de fomenter

contre notre commerce et nos intérêts de nouvelles coalitions.

Je ne fixe pas d'ailleurs de termes précis pour l'exécution

de cette mesure de réparation, vous laissant à en apprécier

l'opportunité. Mais si un ajournement, qui dépasserait la fin de

l'année, vous paraissait indispensable, vous auriez à me rendre

compte immédiatement de vos motifs et à prendre de nouveau mes

ordres.

Bien avant la fin de l'année, les hommes de la Révolution avaient

disparu, et l'on n'entendit plus parler de Mokhtar Sidi. Comme la

tradition ne relate pas son retour dans le Brakna, il est probable

qu'il a dû mourir de sa belle mort au Gabon.

Quant à Mohammed Râjel, il avait été, dès 1843, reconnu officiellement

comme émir, mais sans préjudice des droits du jeune Sidi Eli ould

Ahmeddou Ier, qui, à sa majorité, devait entrer en possession du

commandement de son père.

5.--_Mohammed Râjel_ (1842-1851).

Mohammed Râjel ould Mokhtar était le neveu et rival de Mokhtar Sidi.

Son règne se passa à batailler contre ses concurrents Normach, et

surtout contre le grand émir des Trarza, Mohammed Al-Habib.

Un des frères du Terrouzi, Ahmed Leïgat, dont l'influence était

considérable, et qui d'ailleurs était l'aîné de Mohammed Al-Habib, mais

n'avait pas revendiqué ses droits, lors de la mort de leur père, avait

conçu le projet de détrôner son frère. Il y était d'ailleurs poussé par

les Français, qui pensaient faire ainsi échec à l'émir des Trarza. Il

put rallier à sa cause Mohammed Râjel, qui était aussi notre allié et

à la tête des bandes Siyed que lui donna le chef berkenni, il attaqua

Mohammed Al-Habib. Celui-ci, soutenu par des contingents ida ou ali, le

battit non sans peine, et pour en finir trouva plus expédient de faire

assassiner, vers 1850, par les Euleb, Ahmed Leïgat, qui s'était réfugié

dans l'Adrar. Il entreprit par la suite des campagnes contre les Brakna

et contre l'Adrar, pour les punir de l'appui prêté au rebelle.

Dans le Brakna, il avait tenté, une première fois, d'introniser son

protégé Mohammed Sidi, qu'il avait rasé de ses propres mains (1845).

Voici d'après Caillié, le récit de cette aventure et de ses projets:

Mohammed El-Habib, roi des Trarzas, fit un voyage chez les

Bracknas, sous prétexte d'engager les Oulad-Bellis, ses

tributaires, à rentrer dans leurs pays, qu'ils avaient quitté

l'année dernière, à la suite de trois assassinats qu'ils avaient

commis. Dans ce voyage, il s'arrêta quelques jours chez les Oulad

Hamed où se trouvait le neveu du traître, Mactar Sidy, jeune homme

âgé d'environ quinze ans. Sur la simple demande du chef des Oulad

Hamed (auquel sans doute il ne manqua pas d'en insinuer adroitement

l'idée) et de quelques mécontents, partisans de l'ex-roi, il promit

de le soutenir comme roi des Bracknas. Il chargea ensuite deux

cavaliers de son escorte de conduire son élu chez les Oulad Sihit

et les Arralines, nos alliés, de les informer de son intention et

de leur intimer l'ordre de le reconnaître pour leur roi.

Les chefs des Oulad Sihit protestèrent aussitôt contre la conduite

de Mohamed El-Habib et se rendirent auprès de lui, pour lui

signifier qu'il eût à se mêler des affaires de son pays et à ne

point s'occuper de ce qui se passait chez eux.

Les partisans du neveu de Moctar-Sidy, ayant appris que les Oulad

Sihit et les Arralines étaient chez le roi des Trarzas, s'y

rendirent aussi pour défendre leurs droits, et aujourd'hui le bruit

court que les deux partis n'ayant pu s'entendre, ils se préparent à

la guerre.

Que doit-on augurer de cette conduite du Roi des Trarzas et quel

est son but en agissant ainsi? Soutiendra-t-il son ouvrage et

aurait-il la prétention de s'ériger en potentat sur les autres

puissances du fleuve et de leur imposer des rois à son gré?

Les combinaisons vont plus loin: ses sollicitations réitérées

auprès du Gouvernement français pour obtenir une escale à Gaé, les

promesses et propositions fallacieuses, qu'il a faites l'année

dernière aux Oulad Sihit mêmes, afin de les brouiller avec Mohammed

Rajel, tout démontre jusqu'à l'évidence qu'il cherche à faire

naître de nouveaux troubles à l'escale du Coq dont il médite

depuis longtemps la ruine et qu'il veut à toute force nous faire

abandonner pour en ouvrir une chez lui.

L'émir trarza dut rentrer chez lui, cette fois sans avoir pu arriver à

ses fins.

Au début de mai 1846, le gouverneur p. i. Houbé visitait les escales du

fleuve. Il était accompagné de l'inspecteur du Génie, des directeurs

du Génie, des Ponts et Chaussées et de l'Artillerie, du Préfet

apostolique, de M. Alsace, membre du Conseil d'administration. Il ne

put voir Mohammed Al-Habib, malgré son vif désir. Il tenait en effet à

«essayer d'effacer de son souvenir par une bonne réception la fâcheuse

impression laissée dans l'esprit des Maures par l'arrestation du roi

des Braknas». En revanche, il put joindre facilement Mohammed Râjel.

«N'diack Mokhtar, ministre du roi des Braknas, raconte-t-il, était à

Podor, avec quelques autres personnages. Nous les prîmes à bord et nous

nous dirigeâmes vers Mao. Le camp des Maures bracknas était établi sur

la rive droite. Le roi vint à bord avec sa suite: plusieurs femmes de

princes et de marabouts les suivirent. J'eus avec le roi et le ministre

une conférence dont je fus pleinement satisfait. Je leur fis au nom du

roi des Français les cadeaux d'usage. Je leur parlai d'aller visiter

le camp et je rejetai la proposition qu'ils me firent de rester à bord

comme otages. Nous débarquâmes donc tous, précédés de la fanfare et de

ma petite escorte. Après un quart d'heure de marche, nous parvînmes

dans le camp; nous nous assîmes sur les nattes au milieu d'une

nombreuse et bruyante assistance. Puis, à la nuit, nous retournâmes à

bord. Le roi Mohammed Râjel nous envoya un bœuf, un mouton et du lait.

Nous redescendîmes le fleuve, emmenant avec nous N'diack Mokhtar et sa

suite, que nous déposâmes à Podor.»

L'année 1848 vit un déclassement d'alliances et une intervention

française très prononcée dans les affaires maures.

Le jeune Sidi Eli, fils d'Ahmeddou Ier, avait alors une douzaine

d'années. Trop jeune pour remplacer son père, à sa mort (1841), il

avait été écarté du trône jusqu'à ce qu'il fût en âge de régner, mais

tous les tributaires du pays lui appartenaient et la plus grande partie

des campements lui était attachée, en souvenir de son père. On a vu

que Mokhtar Sidi avait été éliminé en 1843. Quant à Mohammed Râjel, il

n'était qu'un fantoche. Sa conduite, qui ne lui avait guère jusque-là

valu qu'une très mince considération, lui attira les haines des Oulad

Siyed, à la suite de son alliance avec l'émir des Trarza, et de la

guerre qu'il mena contre eux.

Craignant que le jeune Sidi Eli ne cherchât, un jour ou l'autre, à lui

enlever le principal, il cherchait à s'en débarrasser, mais Sidi Eli

était élevé, loin de l'émir Brakna, par Ould Leïgat, frère de Mohammed

Al-Habib et parent maternel de l'enfant. A la suite des différends qui

éclatèrent entre les deux princes trarza, Ould Leïgat se réfugia chez

les Brakna, dans la tribu des Oulad Siyed, où il avait de nombreux

parents par sa femme. Il amenait avec lui le fils d'Ahmeddou. Mohammed

Al-Habib saisit ce prétexte pour donner suite à ses projets d'invasion

et demanda à la tribu de chasser son frère. De son côté Mohammed Râjel,

effrayé de voir Sidi Eli au sein même des Brakna, s'unit à l'émir des

Trarza pour attaquer les Oulad Siyed, ses propres parents et sujets.

Au début de mai 1849, la mehalla trarza entrait sur le territoire

des Oulad Siyed et les acculait au fleuve, au confluent du marigot

de Doué. Les Brakna se préparaient à une résistance énergique, quand

leurs zenaga Arallen les abandonnèrent dans la nuit du 10 au 11 mai,

et passèrent dans le camp ennemi, où se trouvaient avec Mohammed Râjel

tous leurs troupeaux. La situation des Oulad Siyed était désespérée.

Ils furent sauvés par «le citoyen commissaire Du Chateau», qui, à

la nouvelle de l'invasion trarza, était accouru avec trois bateaux

au secours des Brakna. «Je n'avais d'autre but dit-il lui-même, que

de conserver la concurrence, si utile à notre commerce, entre la

nation des Brakna et celle des Trarza. Avant tout, il importait au

Sénégal que l'une de ces deux nations ne fût pas absorbée par l'autre.

L'existence de toutes les deux est plus qu'utile à nos intérêts; elle

est indispensable.»

Le commissaire en était si convaincu qu'il était résolu à intervenir

par les armes, s'il le fallait, et qu'il n'hésita pas, dans la nuit du

10 au 11 mai, à faire débarquer des troupes pour tenter une diversion

favorable aux Oulad Siyed. Cette manifestation en imposa à Mohammed

Al-Habib qui n'osa pas attaquer les Brakna.

Ceux-ci, conduits par Bou Bakar ould Khoddich, protecteur du jeune

Sidi Eli, et par Ould Leïgat, demandèrent alors à Du Chateau de

faciliter leur passage sur la rive gauche. C'est ce qu'il fit bien

volontiers, sauvant ainsi la vie à toute la tribu Oulad Siyed. Le même

jour, hommes, femmes, enfants, tentes, troupeaux, étaient sur la rive

sénégalaise, à l'abri, sinon de tout danger, du moins d'un massacre

immédiat.

Les deux troupes remontèrent alors le fleuve, chacune sur sa rive, les

Brakna s'éloignant autant que possible du territoire trarza, les Trarza

guettant les premiers dans l'espoir de les mettre en pièces, le jour

où, tôt ou tard, ils devraient repasser le fleuve pour rentrer sur la

rive maure. Quant à Du Chateau, considérant que son rôle n'était pas

fini, tant que Mohammed Al-Habib ne serait pas rentré chez lui, il

remontait avec sa flotille le fleuve Sénégal, sous prétexte d'aller

palabrer à Podor avec les chefs du Fouta, et empêchait ainsi par sa

seule présence tout engagement d'une rive à l'autre du fleuve.

Les Oulad Siyed ne firent que passer à Podor, mais avant de continuer

leur route sur Guidé et Mokhtar Salam, où, disaient-ils, ils étaient

assurés de trouver protection, ils demandèrent à Du Chateau de prendre

sur ses bateaux tous les enfants. Les gens de Podor, qui ne doutaient

pas du sort que leur réservaient Trarza, Toucouleurs et Peul, pour

avoir donné asile aux Brakna, firent aussi embarquer leurs enfants, et

en outre leurs femmes, au total 300 personnes. Quant aux Brakna, ils

avaient juré entre les mains de Bou Bakar Khoddich qu'aucune de leurs

femmes ne serait embarquée, afin de mourir en les défendant, s'il le

fallait.

Tout le monde se remit en marche; à peine Podor était-il évacué que

les flammes s'élevaient de partout. Toucouleurs et Peul venaient d'y

mettre le feu, puis attaquaient les Oulad Siyed qui leur infligèrent

des pertes et continuèrent leur route. Ils retrouvaient le soir même,

13 mai, à Mokhtar Salam, leurs familles, déposées là par Du Chateau.

Cependant celui-ci, ayant immédiatement viré de bord, revint à l'escale

du Coq, avec son vapeur, y prit Eliman Bou Bakar, chef du Dimar, dont

l'intervention allait lui être utile auprès des chefs du Toro, et alla

jeter l'ancre à Yatal, où, en face de la mehalla trarza, se constituait

une forte bande toucouleure et peul. Les Trarza se préparaient à

passer le fleuve, et tous devaient marcher contre les Oulad Siyed pour

les exterminer.

Mohammed Al-Habib ayant demandé alors une entrevue à Du Chateau,

celui-ci la refusa, disant que dans le pays Brakna, il n'avait rien à

régler avec le roi des Trarza, et qu'il le verrait, s'il le voulait,

lors du passage à son escale. «Ce refus, puis l'arrivée du «Basilic»,

le second aviso de la flotille, jetèrent le trouble dans l'esprit des

Trarza, qui, se considérant hors de chez eux, se sentaient déjà moins

de courage. En 24 heures, toute la mehalla se débandait et rentrait sur

le territoire trarza, suivie de près par son émir. Les gens du Fouta,

gagnés par le palabre, se dispersaient à leur tour.

Quant à Mohammed Râjel, il montait humblement à bord et reconnaissait

ses torts.

Les Oulad Siyed étaient sauvés; ils ne pardonnèrent pas à Mohammed

Râjel sa conduite indigne, et les conflits recommencèrent, mais

localisés cette fois au Brakna. Pour le soustraire à tout danger,

et l'élever dans des sentiments de loyalisme et d'amitié envers les

Français, Du Chateau se fit remettre le jeune Sidi Eli et pourvut à

son éducation, à Saint-Louis, dans l'espérance que le jeune homme

«n'oublierait pas tout à fait les soins dont il était l'objet, les

services qui lui étaient rendus et la protection que le Sénégal lui

avait accordée, alors qu'il était fugitif et malheureux». On le

retrouvera plus tard, sous le nom de Sidi Eli II.

Mohammed Al-Habib ne pardonna pas à Mohammed Râjel sa défection. En

1851, avec l'aide de contingents ouolofs et toucouleurs, il renversa

cet émir, et le remplaça par Mohammed Sidi neveu de l'émir déchu.

Nos relations avec Mohammed Râjel furent généralement courtoises. Ce

chef, s'étant plaint à plusieurs reprises que de nombreux commerçants

fissent la traite de la gomme, hors des escales ordinaires du fleuve,

à leur retour de Galam, contrairement aux arrêtés en vigueur, le

gouverneur réunit une Commission syndicale, le 15 février 1846. De

l'interrogatoire des traitants signalés, il résulta, ce qui n'était

pas flatteur pour eux, que «si tous ou la majeure partie d'entre eux,

ne se sont pas livrés à cette traite illicite, c'est qu'ils n'ont

point trouvé de marchands de gomme, ou bien parce qu'ils manquaient de

marchandises, ou bien encore parce qu'ils n'ont pas pu s'arranger avec

les Maures.»

Le commerce est, à cette date, très florissant. Le commandant Caillié

signalait, le 8 mars, qu'il avait été traité depuis le début du mois:

35.855 kilos de gomme au Coq.

18.220 ---- ---- aux Trarza.

1.029 ---- ---- aux Darmankour.

Le montant des bâtiments était de 184, dont 51 au Coq, 56 aux Trarza,

et 17 à l'escale des Darmankour.

Ces bonnes dispositions de Mohammed Râjel ne l'empêchaient pas de faire

quelquefois l'important. A trois mois de l'humiliation rapportée plus

haut, il avait, en bon Bédouin, l'outrecuidance d'écrire au gouverneur

qui avait usé de l'intermédiaire de commerçants: «J'ai succédé à

Ahmeddou, comme Ahmeddou a succédé aux anciens rois. Le bien appartient

à celui qui exerce l'autorité, et c'est aux Oulad Agrich, dont je suis

le chef et représentant depuis sept ans; vous ne devez vous occuper que

du roi et c'est à lui que vous devez payer. Le reste ne vous regarde

pas.» (4 août 1848.)

Son autorité ne s'étendit guère d'ailleurs qu'au gros des Oulad Siyed

et aux Oulad Ahmed.

6.--_Mohammed Sidi_ (1851-1858).

Mohammed Sidi était un autre neveu de ce Mokhtar Sidi qu'en 1842

l'autorité française avait déporté au Gabon pour ramener le calme dans

le Brakna. Avec son cousin Mohammed Al-Habib, fils de Mokhtar Sidi, il

s'était réfugié auprès de l'émir des Trarza qui s'était chargé de leur

éducation et les poussa par la suite contre Mohammed Râjel, son ennemi.

Comme Mohammed Al-Habib n'était qu'un enfant, ce fut Mohammed Sidi qui

rallia définitivement les suffrages de l'émir des Trarza et des Brakna

dissidents.

Mohammed Sidi, prétendant pendant tout le commandement de Mohammed

Râjel, erra sans cesse des Id Ou Aïch aux Trarza en quête de secours.

En avril 1847, son mariage avec une fille d'Ahmeddou Ier enfla son

parti de campements fidèles à l'ancien émir. C'est le signal de sa

fortune. A plusieurs reprises, il vint attaquer son rival. En août

1848, notamment, à la tête de contingents trarza il atteignit le camp

de Mohammed Râjel et le pillait. Les deux chefs furent blessés: le

premier, d'une balle qui lui emporta deux doigts de la main, l'émir

d'une balle dans le pied. L'émir fut complètement défait.

A partir de cette date, l'autorité de Mohammed Sidi s'accroît. Mohammed

Râjel, sur les instances du Sénégal, est contraint de lui céder le

tiers des coutumes. Dès l'année suivante l'autorité française le traite

comme un véritable «Roi», suivant ses propres prétentions. Il est salué

quand il vient à l'escale de salves de coups de canon et y perçoit les

coutumes.

En 1850, une intervention en faveur de Mohammed Râjel fut tentée par le

gouverneur. Pour faire échec aux bandes alliées de Mohammed Al-Habib et

de Mohammed Sidi, il établit un camp d'instruction à Podor, y fit venir

quelques troupes et s'y transporta de sa personne. Il put se rendre

compte ainsi de la faiblesse de l'émir, que soutenait Ahmed Leïgat, le

frère révolté de Mohammed Al-Habib, et dut abandonner sa cause.

Mohammed Sidi ne devait toutefois être complètement débarrassé de

son rival qu'en 1851, date où son allié Mohammed Al-Habib, émir des

Trarza, battit et mit en fuite Mohammed Râjel.

Le commandement de Mohammed Sidi devait, comme il convient, être agité

par les agressions d'un nouveau prétendant: Sidi Eli, fils d'Ahmeddou

Ier, qui, parvenu à la majorité, entendait recueillir la succession de

son père. A la tête de ses partisans siyed et normach, il se heurta à

plusieurs reprises aux bandes siyed et Oulad Ahmed, de l'émir.

Allié de Mohammed Al-Habib, son principal soutien, Mohammed Sidi ne

nous fut jamais très sympathique. Il persécuta notamment les pourognes

du fleuve, à qui il reprochait leur attachement aux Noirs et à la

France. Aussi fonda-t-on, à plusieurs reprises, des espoirs sur son

rival, Sidi Eli, et lui vint-on en aide dans ses luttes contre l'émir.

Dès avril 1853, on profita d'une brouille de l'émir avec Mohammed

Al-Habib pour faire proclamer Sidi Eli, qui jusque-là avait été

soutenu d'abord par Ahmed Leïgat, son oncle par alliance, puis, après

l'assassinat de celui-ci par les bandes qui marchaient à sa suite.

Mohammed Sidi, abandonné par tous, sauf par le chef d'une fraction

siyed: Mokhtar ould Amar, s'enfuit jusque dans l'Adrar. Sidi Mborika,

fils de Mohammed Al-Habib, le poursuivit plusieurs jours sans pouvoir

l'atteindre. Cette année-là, Sidi Eli toucha les coutumes, au Coq.

Ce ne fut d'ailleurs qu'un intermède. Aussitôt Mohammed Al-Habib rentré

chez lui, Mohammed Sidi revint dans le Brakna, la lutte reprenait entre

les deux prétendants, quand les marabouts ramenèrent provisoirement la

paix. L'émir gardait son titre de «roi» et renouait son alliance avec

Mohammed Al-Habib. Sidi Eli gardait le commandement de quelques tribus.

Les hostilités entre les deux chefs reprenaient en 1854. La politique

active de Faidherbe dans les affaires maures l'amenait, dès la fin de

l'année, à prendre parti pour Sidi Eli, que les chefs toucouleurs de

Podor lui avaient présenté, contre Mohammed Sidi, allié des Trarza.

Il lui écrivait, le 15 novembre 1855, ainsi qu'aux principaux chefs des

Brakna, cette lettre habile:

Je désire vivement que Sidi Eli vienne à bout de Mohammed Sidi,

ce captif de Mohammed El-Habib, qui ruine les Brakna pour faire

plaisir aux Trarza.

Les Français et Brakna ont été des amis de tout temps contre les

Trarza, excepté dans ces dernières années parce que Mohammed

El-Habib, qui est très fier, était parvenu à tromper les Français.

Il est temps de rétablir les choses sur l'ancien pied.

Le fils d'Ahmédou doit être l'ami des Français comme son père. Et

qu'il fasse comprendre à tous les Brakna qu'ils doivent se réunir

pour former une nation forte et puissante et qui ne soit pas à la

merci de ses voisins.

Que Sidi Eli pousse vivement Mohammed Sidi et vienne s'établir près

de Podor. Qu'il demande l'appui des gens de Toro qui sont nos amis.

Nous allons entrer avec une armée chez les Trarza; nous nous

placerons de manière que les Trarza ne puissent pas empêcher la

traite des Brakna à Podor. Si Sidi Eli s'arrange avec moi, qu'il

vienne à Podor ou à bord d'un bateau, quand il voudra, pour qu'on

le salue et qu'on le reconnaisse comme roi des Brakna. C'est lui

qui recevra tous les cadeaux pendant la traite.

L'année dernière, j'ai donné plus de 25.000 francs à Mohammed

Sidi et ce n'était qu'une partie de ce que je voulais lui donner,

puisque mon intention est de faire cadeau, tous les ans, au roi des

Brakna d'une pièce par mille livres de gomme.

Mais Mohammed El-Habib a forcé son tributaire de lui en donner

la plus grande partie et d'empêcher des Brakna de continuer leur

commerce.

Les Trarza sont déjà dans la plus grande misère. Nous allons

achever à les ruiner cette année.

Que Sidi Eli s'entende avec les chefs raisonnables de son peuple et

qu'il me réponde par une bonne lettre pour que nous puissions nous

arranger.

Si nous nous arrangeons, je te donnerai des fusils et de la poudre

et j'enverrai un vapeur au-dessus de Podor.

Mohammed Al-Habib répondait à cette diplomatie par un coup de maître.

Il provoqua, au début de 1856, une grande conférence sous les auspices

du grand Cheikh Sidïa, à Tindaouja. Une réconciliation générale

intervint entre l'émir du Trarza, l'émir de l'Adrar et leurs différents

chefs insoumis. L'émir du Brakna, Mohammed Sidi, y apparut aussi et

donna son assentiment à la coalition maure, qui se préparait contre les

Français. En revanche, notre ami, Sidi Eli, dont les sentiments étaient

connus, ne fut pas convoqué.

Faidherbe n'attendit pas l'offensive. Par une proclamation en date du

9 février 1856, il interdisait toute communication avec les Brakna,

«qui ne voulaient pas se séparer de Mohammed Al-Habib» et attaquait

directement cet émir. Par la suite, il chercha, suivant sa propre

expression, «à tirer parti des dissensions qui se manifestaient chez

les Brakna, pour les détacher de l'alliance des Trarza», et pour faire

échec à Mohammed Sidi qui créait des difficultés le long du fleuve et

devant Podor.

Il installa, à cet effet, un camp à Koundy, à une lieue au nord de

Podor, et y mit une garnison d'un bataillon d'infanterie et d'une

section d'artillerie. De ce camp, ses troupes devaient incursionner

pendant plusieurs années chez les Trarza et les Brakna.

A la fin de mars 1856, le gouverneur se rendit lui-même à Koundy

où il eut une entrevue avec Sidi Eli, à la suite de laquelle

les troupes du camp se joignirent aux Maures Brakna révoltés

contre leur roi Mohammed Sidi et pénétrèrent dans l'intérieur.

Il s'ensuivit quelques engagements heureux pour nos armes, qui

cimentèrent l'alliance avec Sidi Eli et donnèrent à ce dernier une

plus grande autorité sur ses partisans.

Dans ces différentes affaires, les Guedala, les Id Eïlik, les Tanak

perdirent 4.000 moutons, des bœufs et un certain nombre d'hommes,

dont le fils du Cheikh des Tanak. Des prisonniers furent faits et

conduits à Podor. Sidi Eli restait en selle. En juin, on voulut, pour

en finir, aller enlever, en face de Mbamam, le camp de Mohammed Sidi,

défendu par les Oulad Ahmed; mais le commandant de Podor, chargé de

cette opération, fut mal secondé par Sidi Eli et ne réussit pas. Sidi

Eli n'embrassait en effet notre cause qu'avec une certaine mollesse,

se souvenant qu'à diverses reprises, antérieurement, les Français

l'avaient compromis, puis abandonné pour faire leur paix avec Mohammed

Al-Habib.

Cet échec eut quand même un heureux résultat. Mohammed Sidi, inquiet,

se retira vers le nord, et allait rejoindre son allié, vaincu, Mohammed

Al-Habib.

L'année suivante, les hostilités recommencèrent. Mohammed Sidi, que

l'émir du Trarza avait employé auprès de ses amis Toucouleurs pour

les gagner à sa cause, parcourut le Fouta, et rentra bredouille. Il

prit part à toutes les luttes des Trarza contre les Français ou leurs

alliés, et s'attaqua notamment avec des contingents Oulad Ahmed, mais

sans grand succès, à son concurrent. La tradition a conservé les

noms de plusieurs de ces combats qui se succédèrent de 1855 à 1858:

Morliyet, Foni, Lefar, Mbargou, au-dessus de Kaédi, Diabdiola, Djiguéti

Monadji dans l'Oued, et à Kindelak, au nord-est du lac Rokiz.

Mohammed Sidi avait avec lui les Oulad Ahmed et une partie des Oulad

Siyed, les Normach, les Oulad Eli et les Touabir.

A l'extérieur, chacun des deux partis brakna trouvait pour auxiliaire

chacun des deux partis qui, de semblable manière, divisait les Id Ou

Aïch. Sidi Eli s'appuyait sur les Chratit et Mohammed Sidi sur les

Abakak. Flanqué de son éternel tuteur, Sidi, fils de Mohammed Al-Habib,

il allait implorer le secours de l'émir Bakkar, des Id Ou Aïch.

Ce fut un coup de main des Oulad Ahmed qui amena la paix générale.

Lassés de cette guerre incessante, travaillés par Bakkar, chef des

Id Ou Aïch, qui venait de conclure un traité avec nous, ils firent

alliance avec les Oulad Dâman des Trarza, qui étaient en instance de

soumission, et lâchant Mohammed Sidi, décampèrent vers l'est. L'émir,

dont ils étaient la principale force, eut recours à Mohammed Al-Habib

pour les ramener à l'obéissance. Les deux chefs marchèrent à leur

rencontre, mais les Oulad Ahmed, nullement intimidés, n'attendirent

pas leur venue et les surprirent une nuit, tuant Mokhtar ould Omar,

chef d'une moitié des Siyed, et plusieurs guerriers de Mohammed Sidi,

et faisant prisonniers quelques Trarza qu'ils mutilèrent atrocement et

renvoyèrent à Mohammed Al-Habib.

C'était la fin. Les deux émirs demandaient la paix. Avec les Trarza

elle fut signée en mai 1858. Elle entraîna celle des Brakna, conclue le

10 juin.

L'émir Mohammed Sidi restait en place, mais comme on prévoyait qu'il

était à la merci d'un coup heureux de son rival, le Gouvernement

concluait avec tous les deux le traité de commerce et d'amitié, qu'il

venait de passer avec l'émir des Id Ou Aïch, Bakkar ould Soueïd Ahmed,

et qui allait constituer sur le fleuve le régime «des escales» qui a

duré jusqu'à notre occupation effective.

Sidi Eli, lâché partiellement par les Français, eut recours à la

perfidie, arme accoutumée des Maures. Il annonce officiellement sa

soumission. Mohammed Sidi l'accepta, lui fit un accueil bienveillant,

dans le secret espoir de s'en débarrasser lui-même et scella la

réconciliation générale des Brakna par de grandes réjouissances

(novembre 1858). Quelques jours plus tard, au cours d'une promenade,

Sidi Eli tuait d'un coup de feu l'émir Mohammed Sidi. Il se faisait

immédiatement reconnaître chef des Brakna par ses partisans

enthousiastes, dans le silence apeuré du camp adverse; et épousait sans

retard Garmi, veuve de sa victime. Elle devait être la mère d'Ahmeddou,

le dernier émir et notre adversaire de 1903-1908.

Il y a, en marge de ces intrigues et aventures, une figure curieuse à

signaler: c'est celle de Mokhtar Ndiak, premier ministre des différents

émirs brakna, qui se succédèrent de 1840 à 1875. Il assurait à sa

façon l'esprit de suite et la continuité de la politique brakna, en

précipitant la chute des émirs, mais en maintenant soigneusement sa

personne en place. Il s'annonce dans l'histoire comme le brillant

prédécesseur de celui qui, chez les Trarza voisins, allait porter

pendant un demi-siècle (1860-1910) cet art de la politique à sa plus

haute expression: Khayarhoum.

Le traité, conclu le 10 juin 1858, avec chacun des deux émirs brakna,

comportait les dispositions principales suivantes:

_a_) «Le roi des Brakna» reconnaît la protection de la France sur

les provinces sénégalaises du Dinar et du Ouolof et s'engage à

empêcher les courses de ses tribus sur cette partie de la rive

gauche.

_b_) Rétablissement des relations commerciales. La traite de la

gomme se fera toute l'année par les escales de Podor, Saldé... Le

commerce de tous autres produits est libre.

_c_) Création d'un droit d'une pièce de guinée pour 600 kilos de

gomme traité à Saldé (c'est-à-dire environ 3 p. 100). Ce droit est

perçu par le Gouvernement français et versé à l'émir.

_d_) Neutralité absolue du chef brakna dans le commerce entre ses

sujets et les traitants.

_e_) Droit pour les Français de couper du bois chez les Brakna sans

payer de redevance.

Un acte additionnel à ce traité devait intervenir le 5 juin 1879. On le

verra un peu plus tard.

Pendant tout ce temps, ce régime a fonctionné normalement et sans trop

de heurts. Une seule difficulté s'est souvent présentée, touchant

le versement intégral de la coutume aux émirs. A maintes reprises,

l'avis officiel suivant, ou un avis semblable, parut à Saint-Louis:

«Il ne peut y avoir de crédit dans les opérations commerciales avec

ces peuples (maures) qu'aux risques et périls de ceux qui le leur

accordent. L'administration a déjà déclaré et déclare que ce crédit

n'engagera jamais pour elle la question politique.»

Malgré ces déclarations formelles, elle céda souvent, soit en

consentant des avances aux émirs, toujours quémandeurs, soit en leur

faisant des retenues pour payer des créanciers, qui attendaient

vainement le paiement de leurs factures ou pour garantir de pillages

commis par les tribus.

On se doute que les règlements de comptes furent épineux dans ces

conditions et que les émirs, souvent furieux et toujours mécontents, se

livreront plus d'une fois à des représailles tant sur les caravanes de

gommes que sur les traitants du fleuve.

7.--_Sidi Eli II_ (1858, † 1893).

Sidi Eli ould Ahmeddou prenait, en décembre 1858, par l'assassinat, le

principat de son père que sa jeunesse l'avait empêché d'occuper, en

1841, à la mort d'Ahmeddou. Sa mère étant une hartanïa des Oulad Siyed.

Son commandement allait s'étendre sur une durée de trente-cinq ans,

sans que nous ayons jamais eu à nous plaindre sérieusement de lui.

Les relations avec le nouvel émir débutèrent toutefois par une certaine

friction. En juin 1859, des bandes brakna passèrent le fleuve et

pillèrent plusieurs villages du Diolof. Invité à faire rendre gorge à

ses gens, et impuissant à s'exécuter, Sidi Eli se vit attaquer dans

son campement par une colonne volante que dirigeait le commandant

Faron. Pris avec tout son monde et son bagage, il dut se soumettre et

restituer les gens, bêtes et meubles capturés ou pillés; il jura en

outre d'observer et faire observer plus fidèlement le traité signé

l'année précédente.

C'est ici que se place le voyage de l'enseigne de vaisseau Bourrel

et du lieutenant Alioun Sal, des spahis sénégalais. Ils partirent

ensemble, le 12 juillet 1860, de Podor et arrivèrent peu après

au campement de l'émir qui comprenait environ «onze cents tentes

appartenant aux Oulad Siid, aux Oulad-Mansour, aux Ahratin-Oulad-Siid

et aux Ahratin-Tanak.» Ils y passèrent environ trois mois, au cours

desquels Bourrel prit de nombreuses notes et étudia le pays et les

gens, tandis qu'Alioun Sal entretenait sa tâche de réconcilier Sidi

Eli avec les Oulad Normach et Ahmed, toujours rebelles à l'autorité

émirale. Il y parvint au moins en apparence, car Brahim ould Ahmeïada

fit porter des paroles de paix à l'émir, et celui-ci accepta ses offres

et «envoya un beau cheval à Brahim comme témoignage «d'amitié».

Ensuite, Alioun continuait sur le Tagant, où l'appelait une autre

mission, tandis que Bourrel rentrait à Podor, en visitant les

campements maraboutiques.

La maladresse de l'émir, se greffant sur l'animosité de l'émir terrouzi

Sidi Mborika, allait lui attirer des difficultés sérieuses avec les

Trarza. En fin 1860, il envoya une mission à Sidi Mborika qui venait

de succéder à son père Mohammed Al-Habib. Cette mission était dirigée

par un Zenagui du nom de Khaïna ould Baabba, qui ne montra dans ses

fonctions diplomatiques qu'une grossièreté inouïe dans cette société

maure si policée. Sidi le fit arrêter et garder à vue, mais Khaïna,

enfourchant une jument de pur sang de l'émir, s'enfuit à toute hâte.

Les pourparlers n'aboutissant pas, Sidi arma ses gens et marcha en

personne contre les Brakna. Il trouva aussitôt des partisans sur place,

car les Oulad Normach et les Oulad Ahmed n'avaient pas pardonné à Sidi

Eli l'assassinat de Mohammed Sidi. Eli dut prendre la fuite. Il offrit

des concessions, renvoya la jument, menaça des foudres de son allié le

Gouvernement français. Rien n'y fit.

Sidi Mborika avait, en effet, contre Sidi Eli un motif de haine

inexpiable. On sait que son père Mohammed Al-Habib avait fait tuer son

frère Ahmed Leïgat. Or, le fils d'Ahmed Leïgat, cousin par conséquent

de Sidi Mborika, avait épousé la tante de Sidi Eli, et avait été

placé par ce dernier chez les Chratit, du parti de Rassoul, allié de

Sidi Eli et ennemi des Trarza. Ce jeune homme commençait à grandir et

manifestait des projets ambitieux et surtout des desseins de vengeance,

qui n'étaient pas sans inspirer de l'inquiétude au fils de celui qui

avait fait tuer son père.

Pour aller jusqu'au bout de son plan, Sidi Mborika devait détrôner Sidi

Eli, et le remplacer par une de ses créatures. C'est ce qu'il fit en

proclamant sa chute et en faisant reconnaître à sa place un cousin de

l'émir renversé: Mohammed Al-Habib ould Mokhtar Sidi, le fils même de

cet émir que l'autorité française avait déporté au Gabon en 1842.

Voici en quels termes Sidi Mborika annonçait cette transformation

politique au commandant de Podor. Ils prouvent bien quel était l'état

de nos relations avec les Maures, sous l'ancien régime:

Il ne faut pas chercher à vous mettre au-dessus de moi. Ecoutez

ce que je vous dis, et vous, commandant, faites-le savoir à M.

Faidherbe. Dites-vous que vous êtes des commerçants, qui cherchez

à échanger vos marchandises. Vous avez besoin de quelqu'un qui

surveille les chemins des marchands, qui vendent la gomme et toutes

les productions de ce pays. Il vous faut un homme qui puisse

chasser les pillards, qui soit intelligent, puissant et sache se

faire obéir des sujets. Moi, je ne veux qu'améliorer le pays et

empêcher les troubles. Pour cela je ne vois rien de mieux à faire

que de nommer Mohammed Al-Habib. Dès que ma lettre vous sera

parvenue, faites avec lui ce que vous faisiez avec les anciens

princes, qui protégeaient les chemins. Soyez franchement son ami,

et lui et moi, nous serons tout à fait vos amis.

Il faut savoir que je suis entièrement de son parti dans cette

circonstance. Si vous êtes content et acceptez ce que je vous dis,

nous aussi, nous serons satisfaits de vous. Si vous n'acceptez pas

ce que nous venons de vous dire, nous serons irrités contre vous.

Cette belle épître ne convainquit pas Faidherbe. Sidi, au dire de

celui-ci, employa alors un moyen machiavélique pour nous brouiller

avec Sidi Eli. On avait eu le tort, en 1863, pendant la guerre avec le

Fouta, d'exciter les Brakna contre les Toucouleurs, alors nos ennemis.

Les Brakna ne demandaient pas mieux que de reprendre leurs anciennes

habitudes de pillage sur la rive gauche et, par suite, Sidi parvint

facilement même, en 1863, à engager une partie des sujets de Sidi Eli,

et principalement les Oulad Ahmed, à exercer leurs pillages à main

armée, même dans les environs de Podor. Sidi Eli, qui retenait à peine

ses plus fidèles sujets, ne put rien faire pour réprimer ceux qui lui

résistaient ouvertement.

Ne voulant pas aider à la réussite du projet de l'émir des Trarza,

en rendant Sidi Eli responsable de ces pillages, et ne pouvant pas,

d'un autre côté, laisser ces pillages et ces assassinats impunis,

le gouverneur donna l'ordre au commandant de Podor de s'emparer des

principaux coupables, s'il en trouvait l'occasion; c'est ce qui fut

fait, et deux d'entre eux, tributaires des Oulad Siyed, convaincus

d'avoir pris part à tous les vols et assassinats faits dans la banlieue

de Podor, furent fusillés.

Malgré cet exemple, les Oulad Ahmed enlevèrent encore, quelques

jours après, les troupeaux de Mao. Sidi Eli se mit immédiatement à

leur poursuite, et leur fit dire que s'ils ne rendaient pas tout de

suite les troupeaux, il allait leur faire la guerre. En effet, le 13

avril, il attaqua leurs camps, mais cette attaque ayant été faite sans

ensemble, fut repoussée, et le parti de Sidi Eli essuya des pertes

importantes. Pendant qu'une partie de son armée était ainsi mise en

déroute, une autre bande, chargée d'enlever le camp où se trouvaient

les femmes et les bagages, surprenait le chef des Oulad Ahmed, Biram,

le tuait, ainsi que plusieurs autres personnages importants, et faisait

des prises assez considérables.

Les Oulad Ahmed firent alors appel aux Trarza qui se préparèrent à

intervenir.

L'émir Sidi Eli tergiversa, batailla, n'aboutit à rien.

Cette situation se traduisit par une anarchie épouvantable. La rive

gauche du Sénégal ne tarda pas à en sentir les fâcheux effets. Des

bandes d'aventuriers s'abattaient en rezzous sur les villages du Toro

et les pillaient. Ce fut le sort de Dyouldé-diabé, Laboudou, Gamagué,

Diatal, Eidi, Guédé, Foudéa, Nasli, Diambo, et de plusieurs campements

de Peul Odabé.

Toutes nos récriminations ne servaient de rien, parce que Sidi Eli

était dans l'impuissance de réprimer les brigandages tant de ses

amis que de ses ennemis. «Ce n'est que peu de chose, disait-il en

juillet 1863, et j'ai fait tout ce qu'on peut faire en pareil cas

tant en amendes qu'en menaces de mort. Ceux qui craignaient cette

dernière peine se sont sauvés... Quant aux Toucouleurs de Podor (les

plaignants), je ne demande à Dieu que de les éviter, et qu'il ne leur

arrive aucun accident. Au premier tort, ils courent vers le commandant

et me font payer les dégâts. Au surplus, eux-mêmes ne cherchent qu'à me

brouiller avec les Français.»

Du 1er janvier 1862 à la fin novembre 1863, il était ainsi enlevé 2.500

bœufs et plusieurs milliers de têtes de petit bétail.

L'émir Sidi Mborika, mettant à exécution ses projets, apparaissait à

nouveau dans le Brakna, après avoir écrit au gouverneur une lettre dans

laquelle il protestait de ses bonnes intentions, et où il déclarait

n'intervenir dans les affaires des Brakna que pour rétablir l'ordre, en

substituant à un chef impuissant un chef fort et respecté; il pénétra

sur le territoire des Brakna, et fit sa jonction avec les Oulad Ahmed.

Le gouverneur, voulant faire encore une tentative en faveur du roi des

Brakna, écrivit à Sidi la lettre suivante:

J'ai reçu votre lettre. Vous me dites que vous voulez intervenir

dans les affaires des Brakna pour assurer la tranquillité du

pays, pour le bien général. Si cela est vrai, il ne nous sera pas

difficile de nous entendre, car nous aussi nous ne voulons que le

bien général. Mais comment entendez-vous obtenir ce résultat? On

nous dit que vous voulez pour cela nommer Mohammed Al-Habib roi

des Brakna, je ne crois pas que cela soit le moyen d'arranger les

affaires. Mohammed Al-Habib est un homme qui n'a pas l'habitude du

commandement; il n'a ni richesse, ni partisans; il ne peut même pas

habiter le pays des Brakna; les Oulad Ahmed seuls consentiraient

à le reconnaître et ils sont tout à fait incapables de rétablir

l'ordre chez les Brakna. Si vous ne leur aviez accordé votre

protection et votre aide, ils se seraient déjà sauvés dans le

désert. Tous les Brakna sont d'accord avec Sidi Eli, excepté les

Oulad Ahmed. Il est donc bien certain que Mohammed Al-Habib ne

pourrait pas gouverner les Brakna, quand même vous le nommeriez.

Il y aurait bientôt toute espèce de désordres et c'est à vous,

naturellement, que nous serions obligés de nous en prendre.

Vous voyez donc bien que vous allez entreprendre une affaire qui

vous créera indubitablement des embarras sérieux d'où il pourra

résulter une chose que nous ne désirons, ni vous ni moi, la guerre

entre nous! J'ai reçu de France beaucoup de chevaux et de soldats,

je n'ai jamais eu autant de forces à ma disposition. S'il survient

des désordres dans le fleuve, je ne pourrai pas faire autrement que

d'employer ces forces à rétablir l'ordre. Il y aurait un moyen plus

simple et plus facile d'arranger les affaires que de suivre cette

politique dangereuse: ce serait de vous entendre avec Sidi Eli. Si

vous voulez, je vous ferai entrer en communication avec ce chef; je

l'engagerai à vous accorder ce qui est juste dans une conférence

que vous pourriez avoir ensemble et où assisterait un envoyé de moi.

Après la réception de cette lettre et arrivé à hauteur d'Aléibé, le

roi des Trarza fit faire des ouvertures à Sidi Éli, en lui disant que

quelques cadeaux arrangeraient l'affaire, et qu'il ne demandait pas

mieux que de le laisser roi des Brakna et de s'en retourner chez lui.

Sidi attendait les résultats de cette proposition, avant de s'aventurer

davantage dans le pays, lorsque le bruit s'étant tout à coup répandu

parmi ses troupes que le gouverneur arrivait pour lui couper la

retraite; il y eut une débandade générale, et il opéra en deux jours

son retour sur le territoire des Trarza.

Sidi Éli s'était réfugié à Tébékout (Saldé), où il avait jadis

ouvert une escale et placé comme chef son ami Mohammed ould Heïba,

chef des Oulad Éli et maître du Rag, à qui il abandonnait le tiers

de ses coutumes. Il revint sur la rive droite, regroupa ses bandes

Siyed, Mansour et Éli, qui ne l'avaient pas abandonné, et assisté de

contingents toucouleurs, mis à sa disposition par l'almamy du Fouta,

notre allié, il recommença à batailler.

Dans les derniers mois de 1864 enfin, les Français, lassés de ces

dissensions, qui portaient un coup fâcheux au commerce, réussirent à

concilier les deux adversaires. Sous la haute autorité de Faidherbe,

les délégués des deux émirs: Chems Mohameden Fal, des Ida Ou Al-Hadj,

et Ahmed ould Braïk pour le Trarza, Djeddna et Rachid pour le Brakna,

signèrent un traité de paix entre les deux confédérations (cf. en

annexe).

Sidi Éli, se reconnaissant incapable de lutter contre son rival,

achetait la paix au prix d'importants sacrifices: il s'engageait «à

verser au roi des Trarza une indemnité de 250 pièces de guinée, ou leur

valeur en bœufs». Il consentait à ce qu'un quart des droits perçus à

son profit sur le commerce de la gomme à Podor fût payé à l'émir des

Trarza.

Moyennant ces concessions, Sidi Mborika s'engageait à laisser les

caravanes se diriger librement soit sur Podor, soit sur Dagana, et à

assurer la sécurité des routes. Il reconnaissait Sidi Éli comme émir

des Brakna et nouait amitié avec lui. Le prétendant Mohammed Al-Habib,

abandonné de son protecteur, vint chercher asile chez les Oulad Dâmân

du Trarza. Par la suite, il devait rentrer chez l'émir Ahmeddou, fils

de Sidi Éli, et y finir tranquillement ses jours († vers 1900).

La disparition du prétendant ne ramena pas d'ailleurs le calme complet

chez les Brakna. Les Normach revendiquaient toujours le droit de

choisir dans leur campement princier l'émir de la confédération. Les

Oulad Siyed entendaient conserver ces droits, acquis par prescription

depuis un siècle. La lutte recommença donc et se poursuivit de longues

années. Les Oulad Ahmed, par tradition d'indiscipline et d'anarchie, se

joignirent aux Normach et aggravèrent le désordre. Ils furent même, la

plupart du temps, les seuls adversaires des Oulad Siyed.

Voici, par exemple, ce qu'ils écrivaient astucieusement au gouverneur

du Sénégal:

Si nous avons volé vos bœufs et ceux de vos amis ce n'était point

pour rompre notre ancienne amitié. Notre ancienne amitié a été

cause de la guerre qui a eu lieu autrefois entre les Trarza et les

Brakna. Les Trarza ont été chassés et nous aussi. Alors nous nous

sommes déterminés à voler dans le pays le plus que nous avons pu

pour y porter le trouble et forcer Sidi Eli, par restitutions, à

perdre le revenu qu'il pouvait recevoir des Blancs et des Noirs.

A présent, nous sommes revenus dans le pays pour nous mettre

d'accord avec les Oulad Seïd. Ils sont venus nous trouver à Aleïbé

pour renouveler notre amitié. Ils se sont entendus avec les Oulad

Normach pour nous trahir.

Nous nous sommes sauvés; on nous a poursuivis et on nous a rejoints

dans un endroit qu'on appelle Chaïd (vis-à-vis d'Alod). Nous

ne pouvions aller plus loin et avons été obligés d'accepter la

bataille. Nous les avons repoussés et poursuivis toute une journée:

nous en avons tué une quarantaine. Dieu nous a protégés contre leur

nombreuse armée, composée de tous les Oulad Beïd, de tous les Oulad

Normach, du chef des Oulad Eli, Mohammed ould Eïba et d'une partie

des Touabir. Maintenant nous envoyons vers vous pour renouveler

l'amitié qui existait entre nous, et nous attendons que vous en

fassiez autant.

La preuve que nous avons toujours été vos amis, c'est que nous

n'avons pas cessé de surveiller le chemin des gommiers. Depuis que

nous avons dû quitter le pays jusqu'à présent, nous n'avons jamais

souffert qu'un de nous fît du mal aux marchands de gomme.

Les caravanes du haut pays ont toujours passé près de nous en

allant et en revenant et jamais nous ne leur avons rien exigé ou

pillé.

Des combats aux issues les plus diverses se succédèrent pendant une

dizaine d'années. Sidi Éli, appuyé sur Mohammed ould Heïba, chef des

Oulad Éli de Kaëdi, et sur les Toucouleurs du Fouta, nos alliés,

finit par avoir raison de ses adversaires. Les Id Ou Aïch s'étaient

partagés, suivant leur antique alliance, entre les deux camps et

prirent part à plusieurs de ces rencontres. Après les combats des

Maye-Maye et de Khaleïfi, Sidi Éli fut définitivement victorieux à

Doffa, dans l'Oued (vers 1873).

A partir de cette date, s'il rencontre encore de l'opposition chez ces

irréductibles ennemis, son autorité émirale n'est plus contestée. Les

luttes devaient d'ailleurs reprendre avec une certaine intensité, soit

en 1880 contre les Trarza, soit en 1885 contre les Oulad Normach et

Ahmed, et leurs alliés Abakak (Id Ou Aïch). On les verra plus bas.

En 1879, les escales vivaient toujours sous le régime du traité de

1858. «Après vingt et un ans de paix profonde entre les deux nations,

comme dit le préambule, le moment semble venu d'introduire dans leurs

relations commerciales des modifications en rapport avec les liens

d'amitié des deux peuples. Un acte additionnel fut donc signé, le 5

juin 1879, par le capitaine Louis, représentant du gouverneur Brière de

L'Isle, et l'émir Sidi Éli.

Il y est dit en substance:

_a_) Il n'y a plus d'escales. Le commerce de la gomme et de tous

autres produits est libre; il se fera à terre ou à bord, dans les

anciennes escales ou partout ailleurs.

_b_) La coutume proportionnelle est supprimée. Elle est remplacée

par une indemnité fixe, payée par quarts au moment de la traite.

_c_) Neutralité absolue de l'émir des Brakna dans le domaine

commercial.

Une convention, passée le 22 mai 1880, réglait l'indemnité fixe, restée

indéterminée dans l'acte additionnel. La quotité en était de 1.600

pièces de guinée filature, dont 400 étaient distraites au projet de

Mohammed ould Heïba, chef des Oulad Éli et de l'escale de Tébékout

(Saldé).

Une autre convention, en date du 13 août 1886, fixait cette quotité

à 2.000 pièces, dont un quart pour le chef de l'escale de Tébékout

(Saldé), Sidi Ahmed, qui dans l'intervalle avait succédé à son père

Mohammed Heïba.

Des incursions des Oulad Dâmân en 1878-1879 faillirent rallumer la

guerre entre Trarza et Brakna. Les bons offices du gouverneur, d'une

part, et l'intercession du Cheikh Sidia Baba, qui faisait ainsi ses

premières armes, d'autre part, ramenèrent la concorde. L'affaire fut

réglée par indemnités.

Il en fut de même de plusieurs incursions de Toucouleurs sur des

tribus maraboutiques, et notamment les Tagnit, alors dépendant du

Brakna. L'émir, qui nous savait en délicatesse avec les gens de Dibango

(Aleïba), offrit de faire nos affaires en faisant les siennes. Il

voulait se jeter sur ces Toucouleurs et les piller. L'affaire se régla

par transaction.

En 1881, Sidi Éli engagea son ami Mohammed ould Heïba, chef des

Oulad Éli, à s'interposer entre les Français et Abdoul Boubakar,

chef des Bosséa, qui se posait en révolté. De plus, il adressait

à Abdoul lui-même une lettre pressante pour l'engager à faire la

paix. Il lançait en même temps une proclamation dans le Bosséa «pour

faire comprendre aux habitants que la paix avec les Français était

indispensable pour la tranquillité et le bien-être de leur pays».

En 1885, Sidi Éli se retrouve pris entre les Trarza et les Id Ou

Aïch. Du côté des Trarza et par la pression de Saint-Louis, l'affaire

s'aplanit presque aussitôt. Éli Diombot, émir des Trarza, se dit

exaspéré contre son voisin brakna, qui utiliserait contre lui ou tout

au moins laisserait utiliser (notamment par les pillards Oulad Siyed)

les secours que les Français lui font passer à l'usage des Toucouleurs

du Bosséa. En réalité, il veut rétablir sa popularité en baisse, en

conduisant ses hassanes au pillage. Il est d'ailleurs non moins fâché

contre les Français, qui «donnent la liberté aux captifs, gardent ses

tributaires (Taghredient) sur leur territoire et autorisent les gens du

Cayor et du Baol à garder les biens de ses sujets, qui meurent dans ces

provinces.» Encore qu'il eût déclaré «qu'il ne supporterait pas cela

tant qu'il aurait la tête sur son cou», il finit par s'amadouer devant

les menaces que proféra le gouverneur à l'annonce des premiers pillages

sur les Oulad Tari.

Mais avec les Id Ou Aïch, les affaires allèrent plus loin. Une bande

d'Abakak, alliés des Oulad Normach, envahit le Brakna oriental sous

la conduite de Nabra (de son vrai nom Brahim), fils naturel de l'émir

Bakkar ould Soueïd Ahmed. Les campements prirent la fuite, tandis que

Mokhtar, fils aîné de Sidi Éli, organisait la résistance et demandait

naturellement le secours des Chratit, ennemis des Abakak. Il se mit à

la tête de bandes siyed et de quelques Oulad Ahmed; mais, repoussé, il

dut prendre la fuite et fut tué au cours de la poursuite par Nabra.

A cette nouvelle, Sidi Éli lança son second fils Ahmeddou sur les

envahisseurs. Nabra, qui à l'instar du poète arabe chantait: «Ce n'est

pas à mes ancêtres que je dois ma gloire, mais à moi-même. C'est moi

qui suis un ancêtre. Je suis Brahim ould Brahim», reçut la troupe

brakna à coups de feu. Le combat resta indécis et, suivant la coutume

maure, on se sépara sans résultat.

Nabra finit par rentrer dans sa tribu. Sidi Éli, rasséréné, prit alors

l'offensive lui-même, et surprit et razzia les partisans de Nabra dans

le Fori. L'affaire en resta là.

Notre alliance avec Sidi Éli joua en 1891, lors des difficultés qui

s'élevèrent entre le Gouvernement français et Amar Saloum, émir des

Trarza. Il soutint de toutes ses forces Ahmed Saloum II ould Ali

Diembot, rival suscité à Amar Saloum par les Français. Il aida à son

triomphe en lui envoyant un groupe de partisans, commandé par son fils

Ahmeddou.

Cette assistance devait assurer d'excellentes relations, de ce jour

et jusqu'à notre arrivée, entre Trarza et Brakna. Elles eurent leur

consécration par le mariage du nouvel émir des Trarza avec la fille

de Sidi Éli: Fatma. Cette union, si heureuse de ce côté, devait par

ailleurs être funeste à Ahmed Saloum, car sa première femme Myriam

ould Brahim, jalouse, se retira dans son campement des Oulad Ahmed ben

Dâmân, et cette fraction ne tarda pas à passer au parti de Sidi ould

Mohammed Fal, rival de l'émir.

Sidi Éli ne devait pas voir ces difficultés de son gendre. Il mourut

en 1893, sur les bords du fleuve, à Lehroud, en face de Mafou. Il fut

immédiatement et sans difficulté remplacé par son fils aîné Ahmeddou.

8.--_Ahmeddou II_ (1893-1903).

Ahmeddou II ould Sidi Éli était âgé de 40 ans environ à son avènement.

Il était complètement inféodé aux Oulad Siyed de par ses origines

paternelles et de par ses attaches maternelles: sa mère était en effet

une Siyedïa, Garmi ment Ahmed Fal. Par elle, Ahmeddou se trouvait être

le frère utérin de Mohammed, fils posthume de l'émir Mohammed Sidi ould

Mohammed.

Vers 1878, l'émir Sidi Éli avait fait épouser à son fils Ahmeddou

Moumina, fille de son allié Mohammed ould Heïba, chef des Oulad Éli et

protecteur des escales de Tébékout (Saldé) et de Kaédi. Il en eut un

fils, Sidi Éli, généralement connu sous le sobriquet d'Ould Assas, du

nom de sa nourrice.

Moumina, nouvelle Aliénor d'Aquitaine, allait par ses mariages

successifs semer la brouille pendant plusieurs années dans cette partie

du Sud mauritanien.

En 1883, elle déserta le domicile conjugal et se réfugia chez son

père à Kaédi. Puis, en vraie fille de hassane et sans attendre la

répudiation, elle épouse Nabra, fils naturel de l'émir des Id Ou

Aïch, qu'on a vu plus haut et qui, outre l'avantage de sa stature

gigantesque, avait, aux yeux de la vindicative Moumina, le bénéfice

du meurtre de Mokhtar, frère de son ex-mari. Ahmeddou, indigné, la

répudia aussitôt. L'intrigante ne fut pas étrangère aux luttes qui se

déroulèrent alors entre Brakna et Id Ou Aïch.

Quelques années plus tard, Moumina revint à ses premières amours; elle

lâcha Nabra, réintégra le «Mahsar» des Brakna et eut l'adresse de se

faire épouser une deuxième fois par Ahmeddou. Après divers incidents

conjugaux, un nouveau divorce intervint, et Moumina, rendue à la

liberté, s'empressa d'aller faire le malheur d'un homme d'Église, le

Kounti Sidi Amar ould Sidi-l-Mokhtar, des Ahel Cheikh.

Cette fugue ne dura pas. La princesse mésalliée revint, un an après,

dans le campement d'Ahmeddou, y épousa son frère Mohammed Al-Habib,

brouilla quelque temps les deux frères, fut répudiée à nouveau, et

finalement, ses charmes étaient désormais inopérants, se retira dans le

campement de son fils Ould Assas: elle y est morte en 1917, à Touizit,

dans le Chamama.

Pour en finir avec les aventures conjugales de l'émir Ahmeddou, il

reste à dire qu'il épousa, en mai 1899, la nièce de Rassoul, chef

des Chratit: Fatma ment Cheikh ould Éli. Il n'en eut qu'une fille:

Garmi, aujourd'hui revenue avec sa mère chez les Chratit. Il répudia,

peu après, cette Fatma et depuis cette date ne vécut plus qu'avec

des filles de ses haratines et captifs, notamment Diouldé, ancienne

captive enlevée au chef des Oulad Normach, et qui a suivi Ahmeddou en

dissidence; Ziza ment Haboub, ancienne captive enlevée aux Oulad Ahmed,

mariée actuellement à Soumaïla, détenu de droit commun à Aleg; et enfin

Ment Baba, Toucouleure. Il en a eu plusieurs enfants: Mohammed, né

vers 1899, Bakar, né vers 1900.

Ahmeddou, autant par son caractère fourbe que par la faiblesse de son

autorité ou plutôt de ses moyens, devait nous causer jusqu'en fin 1903,

date de l'occupation de son pays, toutes sortes de désagréments.

Dans le courant de l'année 1890, le gouverneur Clément Thomas avait

fait dénoncer à Sidi Éli la convention de 1886 fixant à 1.500 pièces

de guinée le taux de l'indemnité fixe, remplaçant les droits de sortie

sur les gommes. 1.000 de ces 1.500 pièces furent accordées à l'émir des

Trarza et il n'en resta que 500, que Sidi Éli ne voulut point accepter.

Cette mesure avait été prise, parce qu'au cours de la traite des

dernières années, il avait été constaté que Sidi Éli était complètement

impuissant à maintenir la sécurité de l'escale. Il n'avait plus aucune

autorité sur les tribus rattachées à son groupe, il ne pouvait se

faire obéir même par ses sujets directs. Il laissait faire, si même il

n'encourageait pas les pillages sans nombre par les gens de son propre

camp.

Durement atteint par cette réduction de sa rente, Sidi Éli fit de

grands efforts pour arriver à rétablir son autorité. La situation

restait néanmoins tendue, quand il mourut. Avec son fils Ahmeddou, que

l'administration contribua à faire accepter pacifiquement aux tribus,

et qui, plus jeune et plus actif, paraissait inspirer confiance, on

revint à l'ancien état de choses. On visa à affermir son autorité sur

les Oulad Normach et Oulad Ahmed; on renforça le commandement de ses

représentants; on exécuta loyalement les conditions du traité du 12

décembre 1891, conclu d'ailleurs avec lui-même, représentant son père,

et qui accordait à l'émir brakna une indemnité fixe de 1.000 pièces de

guinée filature.

On pensa en même temps utiliser sa vigueur et sa prétendue bonne

volonté, en le liguant avec les Ahel Sidi Mahmoud, fâchés de se voir

coupé les routes de Bakel par les Id Ou Aïch, et en jetant un fort

rezzou de ces deux tribus sur le camp de Bakkar ould Soueïd Ahmed,

émir des Id Ou Aïch, qui avait offert l'hospitalité à nos trois

irréductibles ennemis sénégalais: Abdoul Boubakar, chef du Bosséa; Ali

Bouri Ndiaye, bourba du Diolof, et Amadou Chékou, marabout agitateur.

Toute cette politique fut vaine, et Ahmeddou opposa la force d'inertie,

chère aux Maures. Il fallut en arriver à retenir sur ses coutumes la

rançon des pillages commis par ses gens, ce qui évidemment ne fit

qu'augmenter le nombre des razzias et nous brouiller périodiquement

avec Ahmeddou. En mai 1895, dans son indignation, il ferme brutalement

l'escale de Podor. Le voyage inopiné du Directeur des Affaires

politiques Merlin lui fit perdre contenance, et il rouvrit aussitôt

l'escale.

La grande aventure du principat d'Ahmeddou fut la lutte qui éclata

entre les Dieïdiba, marabouts classiques des Oulad Biri, marabouts,

cousins et alliés des Oulad Ahmed. Par le jeu des alliances

traditionnelles et des haines invétérées, la plupart des tribus trarza

et brakna, tant guerrière que maraboutique, allaient en être troublées.

N'étaient notre présence et l'influence acquise par notre politique

dans les affaires maures, des luttes interminables eussent à nouveau

ensanglanté les confins trarza-brakna. Elles restèrent localisées aux

Oulad Biri et aux Dieïdiba.

Déjà, sous Cheikh Sidïa Al-Kabir, vers 1860, un incident fâcheux, mais

qui n'avait pas d'autre importance que celle des menus faits de la vie

de tribus voisines, était venu mettre à l'épreuve les bons rapports

antérieurs des Oulad Biri et des Dieïdiba. Un individu des Oulad Falli,

Mohammed ould Abd El-Fattah, s'étant pris de querelle avec des zenaga

Dieïdiba, marcha contre eux à la tête de ses gens, les surprit et en

tua seize. Sur l'intervention de Bakkar ould Soueïd Ahmed, émir des Id

Ou Aïch, qui était aussi par indivis suzerain des zenaga tués, Cheikh

Sidïa Al-Kabir consentit à payer la dïa, qui fut fixée à 16.000 pièces

de guinée. L'affaire n'eut donc pas d'autres suites.

Vers 1890, des contestations au sujet de trois points d'eau, Bou

Talhaïa, Hasseï Al-Afia et Aredekkel, dans l'Amechtil, dont les deux

tribus revendiquaient la propriété, remirent le feu aux poudres. La

question s'aggravait encore du fait de contestations similaires sur

les terrains de la Dabaye du Chamama. De 1890 à 1900, il se livra une

multitude de petits combats, dont il serait fastidieux de donner le

détail.

Il suffit de retenir que les hassanes des deux pays prirent

respectivement parti pour leurs marabouts. L'émir du Trarza, Ahmed

Saloum Ier, son parent, Sidi Ahmed ould Bou Bakar Siré, et surtout les

guerriers Oulad Dâmân et Euleb, marchèrent avec les Oulad Biri. L'émir

du Brakna, Ahmed ould Sidi Éli, avec ses gens Oulad Abdallah et ses

alliés toucouleurs Aleïbé du Chamama, combattaient pour les Dieïdiba.

Ces passes d'armes peu sérieuses entre gens qui faisaient parler la

poudre sans conviction, et cherchaient surtout à vivre aux crochets des

Tolba, sous prétexte de les défendre, furent plus d'une fois fâcheuses

pour les Oulad Biri. Le Cheikh faillit être enlevé en 1896 dans son

camp d'Aouadane, et ne dut son salut qu'à la valeur de ses élèves

noirs, qui se jetèrent avec fureur sur les bandes Dieïdiba et Oulad

Siyed et les exterminèrent.

L'intervention de l'autorité française amenait une série de tractations

entre les belligérants: d'abord la paix est conclue, au moins en

principe, en novembre 1896, à Boïdel Barka, entre les chefs trarza

et brakna. Le 29 janvier suivant, les délégués des deux tribus

maraboutiques signent à Podor une déclaration, qui énonce qu'aucune

réparation ne sera accordée de part et d'autre pour les dégâts

respectivement commis. Sous les auspices du gouverneur général, une

convention est passée, à Saint-Louis, le 9 février 1897 entre les deux

émirs, assistés de leurs ministres et conseillers.

Les actes antérieurs précités y sont confirmés: Podor est reconnu

escale brakna, sous l'autorité d'Ahmeddou, mais avec liberté

commerciale pour tous les Maures du Trarza. Les deux émirs s'engagent

à faire sérieusement la police de leurs tribus. Ahmeddou enfin

autorise les Oulad Biri à habiter et à cultiver sur le territoire des

Brakna qu'ils occupaient précédemment. Il les autorise notamment à se

réinstaller à Dabaye (marigot de Morghen ou de Koundi).

Une nouvelle convention voulut consacrer avec plus de force encore,

en 1898, les accords établis l'année précédente[5]. Mais pour éviter

les difficultés qui avaient surgi, les terrains litigieux de Dabaye

furent déclarés neutres et placés sous la surveillance spéciale de

l'administrateur de Podor. Pendant ce temps, les Toucouleurs de la rive

gauche passaient sur le fleuve et mettaient les terrains en valeur.

Il fut impossible d'obtenir des uns et des autres la bonne volonté

nécessaire à des concessions réciproques. Ils ne voulurent même plus se

voir: Ahmeddou refusa de rendre visite à un marabout. Cheikh Sidïa ne

voulut point se rendre au campement d'Ahmeddou pour éviter de s'y faire

assassiner.

[5] Pour les textes français de ces deux conventions de 1897 et

1898 entre Trarza et Brakna, Cf. «L'Émirat des Trarza (Annexes)»,

par Paul Marty, _in_ collection de la _Revue du Monde Musulman_.

La lutte continua donc de plus belle entre les tribus; elle finit

pourtant par tourner à l'avantage, au moins apparent, des Oulad Biri,

en ce qui concerne les puits du nord. Les Dieïdiba vaincus durent

évacuer, vers la fin de 1899, l'Amechtil et l'Aoukeïra, mais ils

prirent leur revanche en y venant piller, les années suivantes, les

campements biri, de sorte que ceux-ci à leur tour durent abandonner

les puits litigieux et se concentrer dans l'Aoukeïra. Non entretenus,

ces puits tombèrent bientôt en ruines. En 1903, assurés de l'appui

de Coppolani et profitant de l'état de l'insoumission de Dieïdiba,

qui ne pouvaient ainsi faire valoir leurs droits, Cheikh Sidïa fit

réoccuper le territoire abandonné et remettre les puits en état. La

soumission des Dieïdiba allait en 1904, soulever à nouveau le conflit.

Ils demandèrent sans tarder à entrer en possession de leurs puits. Les

Oulad Biri protestèrent, et comme l'affaire traînait en longueur, les

combats recommencèrent de toutes parts, entre haratines et captifs

d'abord, puis entre zenaga, et enfin entre marabouts.

Les autorités des cercles Trarza et Brakna allaient mettre un terme à

ces luttes et procéder à un accord entre les tribus.

Sous les auspices du capitaine Gerhardt, commandant le cercle du

Trarza, un arrangement fut conclu, le 7 février 1912, entre Sidi

El-Mokhtar, cheikh des Oulad Biri et Mostafa ould Khalifa ould Ouadia,

principal notable des Dieïdiba, délégués par eux à ces fins. Le droit

de propriété des puits a été reconnu aux Dieïdiba, mais les deux tribus

auront la jouissance de l'eau, suffisamment abondante pour contenter

tout le monde. Satisfaits de n'avoir pas cédé à leurs adversaires

et d'avoir tous à moitié gain de cause, les indigènes ont promis

réciproquement de ne pas apporter de gêne à l'exercice de leur droit de

jouissance commune; et depuis 1912, ils paraissent avoir tenu parole.

Ahmeddou eut encore à intervenir à plusieurs reprises dans les

dissensions intestines, qui déchirèrent les Touabir, de 1896 à 1900.

A la mort du cheikh de la fraction Anouazir, Cheikh ould Hammadi,

sa succession politique fut disputée entre son fils Hamdel Khalifa

et le chef de la famille rivale Neïbat. L'affaire avait d'autant

plus d'importance que les Anouazir sont les fractions princières de

la tribu, et que leur chef est pratiquement le chef de la tribu. La

querelle se maintint peu de temps circonscrite aux deux rivaux: le jeu

des alliances et des haines réciproques amena successivement du côté de

Hamdel Khalifa une partie des autres Touabir, et notamment les Oulad

Al-Kohol, puis Sidi Ahmed ould Mohammed ould Heïba, ex-chef des Oulad

Eli de Kaédi, révoqué par nous; du côté d'Ahmed Neïbat, le reste des

Touabir et notamment les Oulad Yora, puis M'hammed, chef en fonctions

des Oulad Eli, rival du premier. A partir de 1897, le conflit est

général, et des rencontres se produisent à chaque occasion.

L'émir des Id Ou Aïch, Bakkar, eut la sagesse de ne pas se laisser

entraîner dans le conflit, en arguant que les uns et les autres étant

ses tributaires, il n'avait pas à prendre parti en faveur des uns ou

des autres. Mais Ahmeddou sollicité à plusieurs reprises, et qui avait

d'abord refusé, se laissa tenter par les cadeaux de guinée des Oulad

Al-Kohol. Il envoya un contingent à leur secours. Les Oulad Yora firent

marcher la cavalerie de Saint-Georges et leurs guerriers, de sorte

que leurs ennemis, y compris la bande d'Ahmeddou, furent complètement

défaits à Segar. Ils laissaient plus de 100 morts sur le terrain.

L'honneur d'Ahmeddou était engagé: il manifesta l'intention de réduire

à merci les révoltés, ce qui valut immédiatement à ceux-ci le concours

de ses ennemis Normach et Oulad Ahmed. Ses bandes, commandées par

Mohammed Krara, son frère, et Ould Assas, son fils, et composées de

Siyed et de Dieïdiba, marchèrent contre les Oulad Yora, en juillet

1901. Ceux-ci, intimidés prirent la fuite. L'affaire en resta là et

Hamdel Khalifa fut reconnu chef des Touabir.

A la fin du dix-neuvième siècle, à la veille de notre occupation, la

situation politique était la suivante: Les Oulad Siyed dominaient de

Zouireth Mohammed (près Dagana) jusque vers Boghé et dans l'intérieur,

jusqu'à Aleg et Chogar. Ils protégeaient surtout les Dieïdiba, les

Tolba Tanak, les Hijaj et les Kounta-khol Bekkaï.

Les Oulad Normach commandaient sur le fleuve, vers Cascas et la région

de Mal. Ils protégeaient les Id Eïlik, les Soubak, les Ahel Taleb

Mohammed, les Tiab Ould Normach, les Meterambin et les Kounta Ahel Sidi

Amar.

Les Oulad Ahmed descendaient quelquefois jusqu'à Boghé et commandaient,

vers Chogar, l'Akel et l'Agan, ils protégeaient les Oulad Biri, les

Ahel Gasri les Draouat. Les Oulad Eli (O. Abdallah aussi) commandaient

vers Kaëdi et le Raag, et protégeaient les Lemtouna, les Toumodek et

les Hijaj de l'est.

Les Ahel Souid Ahmed (Id Ou Aïch) faisaient sentir leur influence

jusqu'à Guimi, Mal, l'Agueïlat et protégeaient surtout les Tâgât, les

Torkoz, les Id ag Jemouella et les Kounta Oulad Bou Sif.

En fait, chaque tribu maraboutique faisait elle-même sa police

intérieure et extérieure, et ne faisait intervenir les guerriers que

lorsqu'elle ne pouvait pas faire autrement.

Les guerriers pillaient sans vergogne amis et ennemis, prenaient de

force ce qu'on ne voulait pas leur donner, tandis que leurs haratines

et leurs zenaga volaient sans cesse. Les plus voleurs étaient les

haratines Oulad Siyed et le zenaga Arallen (région de Podor), et les

Touabir (Khat).

On ne pouvait approcher du fleuve sans être volé. La meilleure police

était faite par les Ahel Souid Ahmed, qui, voulant se réserver

le monopole du pillage, châtiaient impitoyablement les zenaga,

Hassanes Oulad Talha, Oulad Bou Sif marabouts et autres pillards qui

rançonnaient leurs gens.

Le principat d'Ahmeddou allait prendre fin en décembre 1903 par

l'occupation française.

Dès 1902, et tout en poursuivant sa politique d'apprivoisement en

tribu, Coppolani avait installé un fort à Regba à la limite des pays

trarza et brakna, et un autre à Boghé au débouché sur le fleuve du pays

brakna. Il avait entamé avec Ahmeddou des relations pleines d'espoir.

Malheureusement les sympathies qui l'attachaient à Cheikh Sidïa étaient

une forte cause de défiance pour les Dieïdiba marabouts et conseillers

de l'émir et de ses Oulad Siyed. Coppolani prit son congé en France

dans l'été 1903. Pendant son absence, divers traitants, intéressés au

maintien de l'anarchie, donnèrent à l'émir les plus mauvais conseils et

firent donner les Dieïdiba. Il arriva qu'Ahmeddou, moitié par crainte,

moitié par esprit de résistance, rassembla ses fidèles et ses haratines

et fit décider l'alliance avec les Id Ou Aïch. Il partit aussitôt les

retrouver. C'est peu après que Coppolani allait prononcer sa déchéance

et confisquer ses biens au profit du Trésor (décembre 1903).

Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna · 第 22 / 245 题