LA BRANCHE AÎNÉE DES ÉMIRS BRAKNA: OULAD NORMACH

C'est à cette date (deuxième moitié du dix-septième siècle) que se

constituait définitivement l'émirat des Brakna. Il est nécessaire de

donner tout d'abord le tableau généalogique des premiers Brakna de la

tente princière.

1. Abd Allah,

ancêtre des Oulad Abd Allah

(seizième siècle).

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2. Mohammed, Bakar. Mansour. Mokhtar. Naggad. Eli.

Dix-septième siècle.

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3. Normach, Siyed, Oubbeïch.

ancêtre des ancêtre

Oulad Normach. Oulad Siyed.

D'Abd Allah, l'ancêtre éponyme des Oulad Abd Allah, c'est-à-dire des

Oulad Normach et des Oulad Siyed, on ne sait presque rien. Il vécut au

seizième siècle, et eut six fils: Mohammed, Bakar, Mansour, Mokhtar,

Naggad et Eli.

Mohammed, son successeur, est le chef de la tente où va se fixer le

commandement pour plus d'un siècle dans la descendance de son fils aîné

Normach (1650-1766 environ), puis dans la descendance de son fils cadet

Siyed (1766-1903). Un troisième fils de Mohammed, Oubbeïch, a laissé

une postérité qu'on retrouve en partie chez les Normach, mais surtout

chez leurs tiab. Sa descendance est constituée en grande partie par les

Koumba et se trouve représentée par des femmes et par Eli ould Ahmed

ould Omar.

Bakar, deuxième fils d'Abd Allah, paraît avoir été un grand chef de

guerre. Il vécut au dix-septième siècle et on peut en induire de là que

c'est lui qui conduisit les Brakna à la guerre contre les marabouts;

mais la tradition est muette sur ce point. Il mourut en 1680. Sa

descendance ne comprend plus que deux tentes chez les Normach et une

tente chez les Oulad Ahmed.

De Mansour, troisième fils d'Abd Allah, la descendance, qui fut jadis

puissante et nombreuse, s'est fondue dans les campements de ses frères

et aussi chez les Oulad Siyed.

Celle de Mokhtar, quatrième fils d'Abd Allah, a disparu.

Celle de Naggad est actuellement en très grande partie chez les Tiab

Oulad Normach; une tente se trouve chez les Normach mêmes.

La postérité d'Eli, dernier fils d'Abd Allah, a émigré vers l'est. Elle

constitue l'actuelle tribu des Oulad Eli, qui nomadise sur le Gorgol et

dans l'Assaba.

Il faut maintenant revenir aux deux fils de Mohammed ould Abd Allah:

Normach et Siyed, ancêtres éponymes de leur descendance et double

branche qui fut successivement à la tête du Brakna.

Mais ici, pour pouvoir suivre jusqu'à nos jours le cours des événements

historiques, il faut avoir sous les yeux les tableaux généalogiques des

deux branches.

Branche aînée: les Oulad Normach.

3. _Normach_,

ancêtre des O. Normach.

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4. Heïba (Mohammed Al-Heïba),

† 1728.

|

5. Ahmed (Ahmed Heïba).

† 1762.

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6. Eli 7. Ahmeïada,

(entre 1762-1780). vers 1780.

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Mohammed. Mokhtar Cheikh. Hiba, etc.

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| | |

Brahim. Mokhtar. Mohammed.

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Brahim. Hiba. Bakar. Mohammed. Lobat, Hiba. Sidi Mokhtar.

chef Ahmed.

actuel. |

Mohammed.

Branche cadette: les Oulad Siyed.

Siyed.

|

Seddoun (Brahim).

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| |

Aghrich (Mohammed). M'Khaïtir.

|

Mokhtar.

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| | |

1. 2. |

_Mohammed._ _Sidi Eli 1er_, Sidi Mohammed.

† vers 1800. vers 1800 † 1818. _______|_______________

| | | | |

| 3. 4. | |

Aghrich. _Ahmeddou 1er_, _Mokhtar Sidi_, Mohamm. Mokhtar.

1818 † 1841. 1842. | |

| | | |

7. | | 5.

_Sidi Eli II_, Moh. Al-Habib. Moh. Sidi. _Moh._

1858 † 1893. | | _Rajel._

| Othman. Mohammed.

|

_____________|_______________________________________

| | | | | |

8. _Ahmeddou II_, Mokhtar, Moh. Bakar. _Habib_, Sidi

1893-1903. † 1884. Krara. chef Mohammed,

______|_____________ | actuel. 1903.

| | | |

Ould M'hammed. Sidi Mokhtar.

Assas. Bakar.

† 1907.

Au sujet des règles de la dévolution du pouvoir, disons tout de suite

que la conception de l'hérédité avec partage n'a jamais été en vigueur

chez les Brakna. Ce fut en principe l'idée de l'hérédité par aînesse

qui domina, tempérée par l'usage, en vigueur dans les pays islamiques,

que le frère cadet ou l'oncle pouvait succéder à l'émir défunt. Ici, ce

dernier usage ne fut appliqué que dans le cas de minorité du fils de

l'émir précédent. Et encore son clan ne considérait-il le gouvernement

du collatéral que comme une régence, tout au plus un émirat

transitoire, car, dès sa majorité, le fils réclamait ses droits, et ses

partisans étaient tout de suite prêts à l'aider à les faire valoir.

Normach vécut approximativement vers la fin du dix-septième siècle. La

tradition rapporte qu'il prit part aux derniers événements du Cherr

Boubbah (1674). Son tombeau se trouve près de Mal. A cette date, les

Brakna, de l'aveu de tous les chroniqueurs et annalistes maures, sont

les maîtres politiques du pays et tous les autres hassanes gravitent

dans leur orbite. Les Trarza eux-mêmes devront attendre jusqu'à Ali

Chandora, pour se dégager de la suzeraineté politique des Brakna.

Vers cette époque, une tradition relate que les Brakna et les Id

Eïchelli furent en guerre. Ils se livrèrent un violent combat au rocher

de Tajala, en plein Amatlich, en 1689.

Le fils de Normach, Heïba, de son vrai nom Mohammed Al-Heïba, est à

cheval sur le dix-septième et le dix-huitième siècle. On ne sait que

peu de choses sur son compte.

Ali Chandora et Heïba eurent de nombreux démêlés. C'est à cette date

que les Trarza vont se dégager de la suprématie brakna, alors établie

sur tous les hassanes du Sud mauritanien.

Ali Chandora s'étant rendu à Fez, accompagné d'Abd Allah Maham, fils

d'Al-Qadi, le grand Cheikh Ida Ou Ali de Chingueti, y reçut l'accueil

le plus favorable du sultan et en ramena des contingents marocains qui

lui permirent d'abord de se rendre définitivement maître du Trarza et,

ensuite, de conquérir son indépendance vis-à-vis des Brakna.

Les Brakna, maîtres politiques de la région, furent défaits et

repoussés. Le P. Labat rapporte que leur émir, qui venait faire la

récolte de la gomme dans les bois d'acacia contestés et la vendait à

l'escale du Terrier-Rouge, fut assailli par Ali Chandora et s'enfuit

dans la direction du Rekiz (lac Cayar des Noirs). La tradition complète

ces victoires de l'émir trarza, en relatant que, par la suite, les

Brakna conclurent avec lui des traités d'alliance et de soumission.

Les hostilités devaient reprendre par la suite. Elles amenèrent la

mort d'Ali Chandora, qui s'était avancé à la poursuite des Brakna en

retraite jusqu'à Boghé. Certains disent qu'il aurait été tué dans un

combat livré à l'émir Heïba lui-même. D'autres qu'il fut empoisonné

dans la nuit qui suivit le combat. La tradition est unanime à relater

qu'il a été enterré un peu au-dessus de Boghé (le Dibango des

Toucouleurs), sur une dune où l'on montre encore son tombeau, ou du

moins l'emplacement de son tombeau, près d'un petit bosquet (1727).

Heïba ne devait pas tarder à le suivre dans la tombe. Le poème d'Ibn

Khalna dit qu'il mourut peu après le sultan Moulay Ismaïl et l'émir Ali

Chandora, soit donc vers 1728. Ce poème l'appelle «cheikh des Arabes,

chef des bandes, lion de la bourse, homme à la belle prestance». Son

tombeau est à Belaoua.

Il faut ajouter qu'une autre tradition affirme que ce Mohammed Al-Heïba

du poème n'est pas le chef normachi, mais le chef Oulad Eli, son

homonyme et contemporain.

Le fils et successeur de Heïba fut Ahmed. Par une contradiction

fréquente chez les Maures, son nom, Ahmed ould Al-Heïba, devint Ahomel

Heïba. Jusqu'alors, les Oulad Abd Allah avaient été à la tête de

la confédération merafra, c'est-à-dire des Arabes envahisseurs, de

la postérité de Marfar ould Oudeï ould Hassân. Cette confédération,

qui par son union et la solidarité de ses membres avait réalisé

la conquête de la Basse Mauritanie et l'asservissement des tribus

berbères, comprenait, outre les Trarza qui vivaient, depuis la fin des

hostilités, dans une quasi autonomie, les Brakna, les Oulad Mbarek, les

Oulad Ghouizi et les Oulad Nacer. Il est à peu près certain qu'avec

le temps, et dès la fin du dix-septième siècle, la prépondération des

Oulad Abd Allah, tente princière des Brakna, était devenue surtout

nominale.

Mungo-Park, qui passait dans le Sahel de Nioro en 1796, entendait

encore parler du haut prestige des «Il-braken».

C'est sous les règnes de Heïba et de son fils Ahomel que se produisit

la scission. De cette séparation est née la situation qui a duré

jusqu'à nos jours. Il y a deux versions au sujet de cette scission des

Merafra, l'une, maure, recueillie par Duboc, l'autre, toucouleure,

décrite par Siré Abbas; mais il est certain que cette scission ne fut

rendue possible que par les coups fâcheux qu'Eli Chandora porta au

prestige des Brakna.

D'après la version maure, ce fut Maham Mokhtar ould Nasri qui fut

l'auteur du conflit. Il s'y prit d'une façon originale.

La djemaa des zenaga, composée des parents de la mère de Maham Mokhtar,

refusa d'obéir à Ahomel Heïba. Pour les soumettre, ce dernier quitta

l'Adrar et vint avec de nombreux partisans à Baghdad, à environ 8

kilomètres de Tijikja, où nomadisait le campement révolté. Ahomel Heïba

était très orgueilleux et d'une susceptibilité rare.

Dès son arrivée, les zenaga, sur les conseils de Mokhtar, lui

envoyèrent une ambassade pour solliciter la paix; puis lui-même se

présenta alors à Ahomel Heïba, son cousin, avec quelques jeunes gens

des Merafra, et feignant d'être très mal avec les zenaga, demanda en

son nom et au nom de ses amis que les ambassadeurs leur soient remis

pour les tuer; avec insistance, il promit de leur payer le prix que

fixerait Ahomel Heïba, lui assurant qu'il ferait une bonne affaire.

Furieux que des membres de sa famille le croient capable d'agir ainsi,

navré que l'on ait à l'assimiler à un trafiquant, considérant qu'on lui

avait fait dans le Tagant la plus grande insulte qui pouvait être faite

à un homme de son rang, il jura de ne plus reparaître dans ce pays et

d'abandonner à leur sort les populations qui y habitaient.

Il rentra alors dans l'Adrar et les Merafra se divisèrent en

plusieurs branches ne reconnaissant plus l'autorité du successeur de

Barkenni. Chacun garda le nom de son ancêtre éponyme, qu'elle portait

déjà, à titre d'unité intégrante de la confédération, et devint, sous

ce nom, une tribu indépendante. On eut donc désormais les Oulad Abd

Allah (Brakna), les Oulad Mbarek, les Oulad Ghouizi, les Oulad Nacer.

Voici maintenant la version toucouleure, vue du côté du fleuve, et

telle qu'elle est rapportée par le distingué traditionnaliste Siré

Abbas. Elle diffère peu d'ailleurs de la version maure.

Les Oulad Abd Allah (c'est-à-dire l'ensemble des Merafra désignés

sous le nom de la tribu dirigeante) étaient les seigneurs

du Chamama. Ils forçaient leurs voisins, tels que les Id Ou

Aïch, à leur verser des tributs. Les Id Ou Aïch leur donnaient

annuellement un poulain. Les Touabir, les Oulad Aïd et tous ceux

de rang social modeste, qui vivaient auprès d'eux, étaient frappés

de contributions. Cet état de choses dura jusqu'à la bataille

d'Al-Hareïkat, localité du Tagant, à l'Est de Tijikja, et où se

trouve depuis fort longtemps le tombeau d'Ilou Yaladi Diadé Padiq,

père de Foullal. Cette bataille mit aux prises les Oulad Abd Allah

et les Id Ou Aïch. Lorsque ceux-ci aperçurent qu'ils n'étaient pas

de taille à lutter loyalement contre leurs adversaires, ils mirent

en commun toutes leurs ruses et en usèrent pour les diviser. Cela

leur porta bonheur. Les Oulad Al-Ghouizi et les Oulad Mbarek

émigrèrent vers Nioro et Kayes. C'est alors que se produisit le

conflit entre Oulad Eli et Oulad Yatim. A l'accord, qui régnait au

sein des Oulad Abd Allah, se substitua une hostilité cordiale. Ils

ne se mettaient d'accord que rarement et pour un laps de temps très

court. Les Id Ou Aïch profitèrent de leurs discordes intestines

pour s'affranchir de leur joug. C'est ainsi qu'ils cessèrent de

payer le tribut annuel d'un poulain.

L'émir Ahmed Al-Hiba eut les relations suivantes avec le grand saint

des Oulad Dîman: Mohammed Al-Yadali, thaumaturge, orateur et fécond

écrivain.

Le griot-danseur de l'émir, ancêtre des actuels Ahel Manou, avait

composé un poème où il glorifiait son maître. Sous couleur de

commentaire d'un de ses propres poèmes, Mohammed Al-Yadali fit une

satire amère du poème du griot, reprenant les expressions de louange

exagérée qu'il avait employées pour l'émir, et les appliquant lui-même

au Prophète.

Quand il apprit ces faits, Ahmed Al-Hiba se fâcha et proféra des

menaces à l'encontre du poète. Mohammed Al-Yadali, qui ne tenait pas

à en attendre l'exécution, se hâta de venir trouver l'émir. Celui-ci

lui fit des reproches: «Comment peux-tu démarquer le poème qui m'a été

adressé? Comment oses-tu en détourner le sens sur un autre que moi? Tu

as fait là quelque chose de grave.» Le marabout répondit simplement:

«J'ai transporté vos louanges vers quelqu'un (Mahomet) qui est meilleur

que moi et que vous.»

La colère de l'émir tomba, et il lui fit don d'un chameau, s'engageant

à ce tribut en son nom et au nom de ses successeurs jusqu'au jour du

jugement dernier. Par la suite, leurs relations furent tout à fait

cordiales, et le poète dîmani composa à la louange d'Ahmed ould Heïba

et de sa maison une très élogieuse qacida[1].

[1] La traduction de ce poème a été donnée dans le _Bulletin du

Comité d'Études historiques de l' A. O. F._, 1920.

Les derniers jours d'Ahmed Al-Heïba furent encore agités par des luttes

entre les Oulad Ahmed, alliés aux descendants des Oulad Rizg et l'émir

Mokhtar ould Omar, des Trarza (vers 1758). Les Oulad Ahmed vaincus, et

qui s'étaient avancés en territoire trarza, furent refoulés vers les

pays brakna.

Les luttes intestines qui avaient déchiré la confédération merafra

allaient se produire au sein même des Oulad Abd Allah et amener leur

scission: 1º en les tribus Normach et Siyed, telles que nous les

trouvons aujourd'hui dans le Brakna; 2º en Oulad Eli et Litama, tels

que nous les trouvons dans le Gorgol et l'Assaba.

A Ahomel Heïba, mort en février 1762, d'après le poème d'Ibn Khalina,

et enterré à Nagué, dans l'Aoukar, succédèrent d'abord son fils aîné

Eli, ensuite son fils cadet Ahmeïada. Une autre tradition dit que

Ahmeïada est le fils, non le frère d'Eli. Le tombeau d'Eli se trouve à

Al-Qadra dans le Raag et celui d'Ahmeïada, à Tijam dans l'Agan.

C'est sous le commandement de ces deux chefs, c'est-à-dire dans les

années qui suivirent 1782, que se produisirent ces graves événements.

Jusqu'à cette époque, les Normach nomadisaient en hivernage près de

la Sebkha de Tidjiniakout, et autour de Talorza et d'Achamin, situé

à une journée de marche au nord de la Sebkha. La saison sèche les

amenait, comme la plupart des tribus dans le Tiris. Avec Ahmeïada, ils

se fixèrent dans l'Aftout pendant la saison sèche, et dans l'Agan,

pendant l'hivernage. Les luttes intestines qui éclatèrent à cette

date provoquèrent un exode plus méridional encore: les Oulad Eli, les

Oulad Al-Yatim et les Oulad Siyed allèrent s'installer à Guimi. Ils

se battirent entre eux, comme ils s'étaient battus avec les Oulad

Normach. Les Oulad Al-Yatim, commandés par Seïbouli, furent vaincus

et émigrèrent à l'est du Gorgol, dans la région qui depuis a pris

leur nom: le Litama. Les Oulad Eli les y suivirent peu après, et

s'installèrent auprès d'eux dans la vallée inférieure du Gorgol.

Les Normach et les Siyed, restés seuls en présence, se partagèrent le

pays: les premiers nomadisèrent dans la haute région entre Guimi et

l'Agan; les autres se fixèrent dans la partie méridionale du Brakna,

de Guimi au lac d'Aleg et jusque dans le Chamama. Cette division amena

l'indépendance des Siyed vis-à-vis des Normach. Leur chef, Mokhtar ould

Aghrich, entendit comme son père Aghrich l'avait déjà tenté, ainsi

qu'on le verra plus bas, être l'égal, à tous points de vue, de son

cousin Ahmeïada, et être l'émir des Oulad Siyed comme Ahmeïada était

l'émir des Oulad Abd Allah.

Mokhtar mourut, d'après Golberry, en 1766. C'est du moins ce qui

ressort de son texte. «En 1766, le chef des Brachknaz mourut, et Hamet

Moktar, son fils, devint, par droit de naissance et de succession,

chef et roi des deux tribus des Maures-Brachknaz et Darmanke.» Il se

pourrait d'ailleurs que cette succession vacante fût due, non à la mort

de Mokhtar, chef des Oulad Siyed, mais à celle d'Ahmeïada, chef des

Oulad Normach et émir des Brakna.

La chose est de peu d'importance d'ailleurs. Toujours est-il que c'est

en 1766, ou autour de cette date, que les chefs Oulad Siyed, branche

cadette de la dynastie, prennent définitivement figure d'émirs de

Brakna.

Ce fut la situation politique et géographique respective des deux

tribus qui amène ce curieux résultat. Les Européens de Saint-Louis,

tant Français qu'Anglais, tant de l'administration que du commerce,

s'habituèrent définitivement à traiter avec les Oulad Siyed, qui

commandaient les voies d'accès au fleuve dans cette région du Chamama,

et à les considérer comme les vrais et seuls maîtres du pays, à

l'exclusion des Normach, dont ils ignoraient l'existence ou qu'ils

considéraient comme une fraction soumise aux Oulad Siyed. L'émir des

Siyed fut pour eux le véritable émir du pays, et c'est à ce «sultan

des Brakna», Mohammed ould Mokhtar lui-même, que nous voyons les

Anglais payer, dès avant 1767, les coutumes annuelles et c'est avec lui

que le Gouverneur de Repentigny va conclure le premier traité que nous

avons conservé (1785). On comprend que les chefs Oulad Siyed ne firent

rien pour détromper les gens de Saint-Louis. On devine même qu'ils

aidèrent, de toutes leurs forces, à la confusion.

Par la suite et avec le temps, leur usurpation fut confirmée; la

prescription leur fut acquise à leurs propres yeux, aux yeux de

l'ensemble des tribus maraboutiques, et aux yeux mêmes ou peu s'en faut

des Oulad Normach. Ceux-ci en effet, dépossédés de leur commandement

depuis un siècle et demi, n'ont élevé, depuis notre occupation, que des

prétentions fort timides. Ils parlent de leur commandement comme d'une

chose fort lointaine, à proprement parler comme d'un droit historique

et périmé, souvenir glorieux du passé.

C'est à Aghrich que la tradition Brakna, déjà signalée par Faidherbe

en 1864, attribue l'honneur d'avoir noué officiellement les premières

relations commerciales avec les Français, d'avoir entamé et protégé la

traite de la gomme, et enfin de l'avoir canalisée par les escales du

Coq[2] et du Terrier Rouge[3]. Elles allaient devenir, pendant deux

siècles, les marchés nécessaires de la gomme du Brakna, et même, au

moins pour la première, le marché intermittent du Trarza, quand les

nombreuses guerres que nous dûmes entretenir avec cette confédération

guerrière amenèrent sa fermeture.

[2] L'escale du Coq, sise à la pointe de l'île à Podor, à 10

kilomètres en aval de Podor-Ville, était sur la rive gauche.

C'était une escale commune aux Trarza et aux Brakna, quoique

l'émir du Brakna en eût généralement la surveillance.

[3] L'escale du Terrier-Rouge était spéciale aux Brakna. Elle

était sise à 50 kilomètres en amont de Podor et sur la rive

droite.

Le service que rendit ainsi Aghrich à son peuple, ou plutôt sans

doute la tradition diplomatique qui se créa chez nous de ne traiter

qu'avec ce prince, puis avec les membres de sa famille, qui se dirent

ses successeurs réguliers, et de ne donner qu'à celui-là les pièces de

guinée des coutumes, qui formaient le plus clair des revenus de l'émir,

contribuèrent puissamment, ainsi qu'il a été dit, à établir, d'une

façon définitive, la dévolution de l'émirat brakna. Cette dignité va se

perpétuer dans les Ahel Aghrich, les «Lakariches», comme les appellera

en 1824 René Caillié.

Les escales classiques, surtout le Coq, conservèrent leur importance

pendant tout le dix-huitième siècle. Quand en 1744, par l'initiative

de l'intelligent directeur de la Compagnie, David, les Français

s'installèrent à Podor, ce village devint l'escale officielle des

Brakna et le terrain neutre des négociations. Abandonnée quelques

temps, lors de l'occupation anglaise de Saint-Louis (1758) l'escale

reprit peu après, avec les Anglais mêmes, son importance et ne la

perdit plus. Le chef du village était, comme dit René Caillié (1824),

«Ministre du Roi» auprès de cette autorité française. Mais l'escale

réelle, le marché des transactions, où les navires jetaient l'ancre, où

se réunissaient traitants sénégalais et vendeurs maures, chefs Oulad

Abd Allah, marabouts locaux et délégués du grand Borom de Saint-Louis,

où seul pouvait s'effectuer la traite de la gomme et le commerce des

autres produits, était située au confluent terminal du fleuve et du

marigot de Doué, à ce Coq, célèbre pendant deux siècles dans nos

annales sénégalaises. Le dix-neuvième siècle, plus libéral dans la

réglementation économique, devait voir les transactions s'effectuer

d'un bout à l'autre du fleuve, et ces escales de l'ancien régime

dépérir et disparaître.

C'est, au dire de Golberry, l'ancienne Compagnie des Indes qui

avait fondé l'usage des coutumes annuelles, payées aux chefs

maures, voisins du Sénégal, et aux princes, chefs et rois des

nations noires, avec lesquelles le commerce exigeait des relations.

Quand les Anglais devinrent maîtres du Sénégal par une suite des

événements de la guerre de Sept ans, pour l'avantage de leur

commerce, ils suivirent l'usage de faire des traités d'alliance

et de bonne intelligence avec les princes maures et les princes

nègres... Ils avaient une sorte de registre manuscrit qui contenait

dans le plus grand détail les motifs, l'énumération et l'ordre des

coutumes qu'on devait payer annuellement aux chefs de ces nations

africaines, les époques où ces coutumes devaient être délivrées,

des notes relatives à l'importance respective de ces chefs et de

ces nations, des instructions sur les règles qu'il fallait suivre

en délivrant ces coutumes, et des observations politiques sur le

commerce de cette partie de l'Afrique.

On voit à quel point les Anglais, maîtres ès arts politiques,

poussaient leur documentation. Leur habileté dans l'action n'était pas

moindre. Ils ne dédaignaient pas les moyens d'agiter ces hordes des

Maures, de les animer l'une contre l'autre, de les balancer, de les

contenir et de leur inspirer réciproquement des jalousies.

Golberry, qui eut l'occasion d'avoir un de ces registres politiques

de l'administration anglaise «pendant le temps qu'ils ont possédé

le Sénégal, c'est-à-dire, depuis 1760 jusqu'en 1779», en a traduit

certains passages intéressants.

Voici le texte concernant le Brakna:

Coutumes à payer à Hamet Moktar, chef des deux tribus maures de la

famille Agrichy.

Am-Hamet-Moktar est chef des tribus maures Ouled Abdallah,

communément appelés Brachknaz et Darmanko, qui forment la famille

Agrichy. Le commerce de la gomme avait engagé de payer annuellement

des coutumes à ce roi maure; elles furent augmentées à l'époque,

où l'on demanda la permission d'ériger un fort à Podhor, avec un

village attenant, dont les habitants auraient autant de terres

qu'ils croiraient nécessaire d'en cultiver dans les environs du

fort.

Cette coutume fut payée régulièrement jusqu'en 1765; alors les

Français abandonnèrent le fort et le village. Mais en conséquence

d'un accord fait avec Am-Hamet-Moktar, le fort de Podhor fut

rétabli ainsi que le village, en 1772, avec les mêmes privilèges.

A l'époque de ce rétablissement, il fut convenu que les coutumes

que les Français étaient dans l'usage de payer au chef des Maures

Brachknaz seraient aussi rétablies, mais que Hamet Moktar ne

pourrait les réclamer qu'à commencer du mois d'août 1775, parce

qu'alors seulement la reconstruction des forts et village de Podhor

serait achevé.

Le but de rétablissement de Podhor n'est pas seulement d'entretenir

la bonne intelligence et le commerce avec les Maures brachknaz

et darmanko, mais aussi d'acquérir par là, assez de poids et

d'influence sur les Foulhas-Peuls, qui sont les habitants natifs

de la contrée; prévenir les hostilités et les pillages qu'ils

faisaient tous les jours sur le commerce des Blancs et autres

marchands de l'île Saint-Louis du Sénégal: surtout pendant le

voyage de Galam et au retour de ce voyage, les brigandages et les

hostilités de ces nègres menaçaient de la perte entière du commerce

dans ces districts.

Cette circonstance prouve suffisamment l'importance et l'utilité

de ce fort, l'avantage de son établissement et de son entretien,

et des coutumes payées à Hamet Moktar pour la protection qu'il

s'engage de donner à l'établissement de Podhor contre les Foulhas.

Coutume annuelle qui sera payée au roi Hamed Moktar, chef de la

famille Agrichy, aussi longtemps que subsisteront le fort et

l'établissement de Podhor.

Cinquante-quatre pièces de guinée,

Huit pièces de silésie,

Quinze ancres de poudre,

Six fusils de traite,

Deux cents pierres à fusil,

Deux cents balles,

Onze longues barre de fer,

Douze filières de rassades,

Trente piastres,

Une livre de clous de girofle,

Un coffre de bois avec un cadenas.

On rendra aussi des honneurs aux rois et chef des Maures Trarshaz

et Brachknaz, quand ils se rendront à l'île de Saint-Louis du

Sénégal.

Am-Hamet Mokhtar Agrichy, roi des Maures Brachknaz et Darmanko,

sera salué de cinq coups de canon de la même batterie, en arrivant

et en partant.

Il est d'usage de nourrir certains chefs du continent aux dépens du

roi, quand ils viennent à l'île du Sénégal, bien entendu qu'ils n'y

restent que pour arranger quelque affaire avec le Gouverneur.

C'est ainsi que tout était prévu et arrangé à l'égard de ces chefs

maures avec lesquels il est important, pour l'avantage du commerce,

de s'entretenir en bonne harmonie, et en bonne intelligence.

La forêt des gommiers, qui était reconnue officiellement aux Brakna,

était celle d'Al-Fatak, comme la forêt de Lebiar était celle des Id Ou

Al-Hadj (Darmanko), et la forêt du Sahel celle des Trarza. En réalité,

ces bois de gommiers n'étaient que les principales et plus riches

agglomérations d'acacias, et on faisait la cueillette de la gomme

un peu partout dans tous les boqueteaux d'«irouar» qui couvrent le

territoire de la Basse Mauritanie.

Études sur l'Islam et les tribus Maures: Les Brakna · 第 20 / 245 题